‹ CalderonChapitre 84 sur 93 · II · texte numérisé non relu

II

290 LE GEOLIER DE SOI-BfÊME.

BBNITO.

Voilà qai va bien.

ANTONA.

Et que Id conseil municipal n'a envoyé ni musicleog ni collation, parce que toutes ces marques de réjouissance déplaisent à une personne dans le chagrin.

BBNITO, à Hélène,

Madame notre comtesse, qui êtes si belle et si appétissante qu'auprès de vous dona Vénus et dona Anne * ne sont que des écureuseï de vaisselle, en venant à Belflor pendant qu'on célèbre des fêtes à Naples, vous avez bien fait si vous n'aviez pas le désir de les voir... Nous vous en faisons tous notre compliment, car nous en sommes enchantés. Que Dieu fasse grâce au prince votre frère; il en a bon besoin, car il avait beaucoup d'arrogance, et il est mort en vrai fanfaron ^. Mais pour être juste envers tout le monde, celui qui l'a tué sans avoir pitié de lui était une vipère, et il ressemblait à Sardana le Pâle 3. Enfin, quoi qu'il en soit, madame, puissiez- vous, pour vous amuser, puissiez-vous vivre, contente et en bonne santé, plus d'années que n'en a vécu Matthieu d'Allem *... [H salué, s'éloigne, et revient.) A propos, madame, j'oubliais de vous dire que le conseil ne vous a pas envoyé les musiciens ni la collation, parce que quand on est triste on n'est pas en train de se réjouir.

Entre FRÉDÉRIC.

FRJÉDIÊRIG.

Bons villageois, et vous, noble et belle dame, qui brillez au milieu d'eux comme la rose élégante parmi les fleurs des champs, regardez d'un œil compatissant un pauvre infortuné dont Tàme succombe sous le poids de ses maui. — J'étais un riche marchand, oui» et si riche qu'un seul de mes joyaux valait le trésor du plus grand roi. Je suis venu aux fêtes de Naples, avec l'idée que, dans un tel concours de princes illustres, je placerais plus aisément les objets de mon commerce. J'ai réussi comme je le désirais. Je dirai même : plût à Dieu que je n'eusse pas si bien réussi ! plût à Dieu que je n'eusse point retiré de mes marchandises des profits si considérables ! car la perte m'en afOige d'autant plus... Je pensais à retourner dans ma patrie, riche de biens et d'honneur (j'aurais dû me contenter de dire riche, car aujourd'hui richesse et honneur sont même chose) ;

* Que son fregotuu oon ella Dona Venus y dona Àna.

Od voit que Benito a eûtenda dofta Anne pour Diane.

* Que el mund en supresuncion Como el otro fanfarron.

Benlto a entendu fanfaron pour Phaéton.

* Au lieu de Sardanapalo , Bénito a entendu sardina depalo (une iardine de bols), ▲a lieu de iVatvMUn, Benito, oui a i'orciJle très-dure, a entendu Malhco de Alka

mais il en a été de mes vains projets comme de la beauté de cette fleur charmaote à laquelle je vous comparais tout-à-l'heure, et qui. au moment où elle triomphe de se voir si brillante, tombe flétrie au souffle de Tautan furieui ; ainsi moi, triomphant, je me voyais déjà au sein de ma patrie, sans considérer que le ciel se platt à renverser les vains projets des hommes. — Qu'importe, hélai! qtie Thomme propose et détermine, s'il y a dei étoiles qui disposent et réalisent en se joijant de ses desseins, et si notre vies'éeoule sous l'Irréitstible influence de ces astres i. Done Comme Je traversais eette forêt, toutà-coup s'est présentée devant mol une troupe de brigands qui «y ont établi leur séjour. Je voulus d'abord me mettre en défense, — car je ne suis pas de ceux qui préfèrent la vie à tout, et qui l'achèteraient aux dépens de leurs biens et de leur dignité; aaii ili m'appliquèrent deux pistolets sur la poitrine, et alors, — non pas certes par crainte, mais par un motif purement raligîaux et chrétien ^, — je leur remis tout ce que j'avais. Non contens de cela, ces misé* râbles s'imaginant que , par une ru«e ordinaire aux gens de mon état, j'avais caché des bijoux dans mes vètemens, ils m'enlevèrent mon habit et me laissèrent à demi nu en ces bois. Voilà trois jours que s'est passée cette aventure, — trois jours que j'habite ces ro^ chers, ne vivant que de fruits sauvages et d'herbes grossières... Mais enfin, madame, puisque le hasard m'a conduit là où vous êtes, je .vais connaître s'il est vrai qu'on trouve icirbas le plaisir après la peine, la gloire après la disgrâce, le repos après la fatigue; je vuis connaître s'il y a de la pitié pour les larmes et des consolations aux peines des hommes.

HÉLÈNE

Comme si mon cœur n'eût pas été assez vdste pour contenir à la fois votre douleur et la mienne, il me semble que j*ai trouvé à votre récit une sorte de douceur et de consolation. Calmez-vous, ranimez vous, reprenez espoir et courage , il est peu de maux qui soient sans remède. Ce pays est mon domaine ; vous pouvez y fixer votre demeure, vous pouvez y brdver le sort ennemi. Moi aussi je suis venue dans ces contrées pour y pleurer mes malheurs; que la vue de mes peines vous console des vôtres. Moi, J'ai pjerdu un frère dont la re-

> Nons avons remarqué, dans la notice qui précède le prAiniar vslame de Calderon qu'il emploie souvent un langage qui semblerait annoncer la croyance au fatalisme Mais ce passage surtout semble mériter qu'on le cite :

Que importa [ay de ml ), que importa

Que él proponga y détermine.

Si ay estrellas que dispongan

Y executen ? Porque ellaè

Quanta el hombreeseribej bortan.

Que es nuestra vida sombra

De eiquella lux que influye podarota.

No fue têmoTi fue ptadasa

Atencion al ser chnstiano.

nommée vantait en tout lieu le courage et le mérite. tJn homme jaloux de lui l'a tué en trahison... Prononcer son nom, c'est faire son plus bel éloge : il s'appelait don Pèdre Sforze. FRÉDéRic, à part Grand Dieu ! qu'entends-je ?

HiLÈNB.

On ignore et je voudrais savoir quel est le lâche qui Ta assassiné. Ce doit être sans doute quelque démon sorti des enfers , car il est impossible de découvrir comment il a pu s'échapper, en quel lieu il se cache.

FRÉDÉRIC, à part.

J'ai bien choisi mon asile!

HÉLÀNB.

Le malheureux se sera sans doute réfugié dans les entrailles de la terre.

FRÉDÉRIC

Madame, la même cause a produit cbei nous deux effets bien différons : vous, la vue d'un malheureux vous a consolée; à moi, la vue de votre malheur m'est une nouvelle affliction. Oui, vive Dieu! je sens votre douleur aussi vivement que si elle se confondait avec la mienne... Quant à rolhre que vous me faites de me recevoir dans vos domaines, je l'accepte avec reconnaissance; d'autant mieux qu'il n'est rien de plus pénible, quand OD a été nche, que de rentrer pauvre dans son pays.

BBNITO.

Ah çà , monsieur le déshabillé >, jusques à quand votre grâce compte-t-elle parler? Vous devriez vous rappeler que moi j'étais en train de parler lorsque vous êtes venu, et il n'est pas poli de m'avoir coupé le sifflet au milieu de ma harangue.

HÉLÈNE, à part.

Comme cet homme parait sensible I combien il a montré de réserve et de mesure!... En vérité, son air, ses façons,. m'ont gagné le cœur.

BBNTro, à HéUm.

Dieu vous garde !

ANTONA.

Benito, on ne te parle pas.

BBNITO.

C'est pour une autre fois.

HÉLÈNE, à FrédMe, Comment vous nommez-vous?

* SeUor desnudo.

Il paraU qae l'autear qû joaait le rMe de Fiédéric n'eotnii sur la loène que très incooiplèlement téta.

Espagnol.

Benito.

Et rèted-TOUsT

Moi?

lOURNÉE I, SCÈNE II. 293

FRÉDÉRIC

BBNITO.

Oui, madame, je suis né à Barcelonne.

eMlènb.

On reconnaît en tous les enfans du soleil >. {A part,) Jamais je n'ai TU un homme mieux fait.

BBNITO.

Vous me flattez, madame, et je suis à totre service.

ANTONA. •

Tu me feras perdre l'esprit ; ce n'est pas à toi qu'on parle.

HÉLÈNB.

Vous aceeptei donc ce que je vous ai proposé?

FRJÉDiéRIC.

Madame, dans le port qui s'ouvre devant moi, j'oublierai, je le sens, la tempête et le malheur.

nÈLknK, On voit à son langage que c'est un homme bien né.

BENITO

Oui, certes, je suis très-bien né ; car ma mère m'a dit, s'il m'en souvient, que j'étais né par les pieds.

HÉLàNB.

Si je réussis dans mes desseins au gré de mes espérances, si je parviens à me venger de cet ennemi inconnu , — car, vous le savez, la vengeance est le plaisir des femmes, — je vous en donne ma parole. Espagnol, je ferai en sorte que vous oubliiez vos malheurs.

Elle sort.

FRÉDÉRIC

Votre bienveillance sufBt, madame, pour me faire tout oublier. (A part,) fortune! dans quelle situation m'as-tu placé? Celle qui veut ma mort me rend la vie! celle qui me recherche me protège ! celle qui me poursuit me donne asile!... Eh bien! demeurons chez elle, car il n'est pas une hospitalité plus sûre que celle que vous offre un ennemi ^.

Us s orient.

* Toda$ soie JUjoi del sol.

* Littéralement : « Car le coapabie est plus en sftretë là où il a commis le délit.

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