‹ CalderonChapitre 88 sur 93 · SCÈNE n · texte numérisé non relu

SCÈNE n

La forée

Entrent TROIS VILLAGEOIS et AIfTOFIA.

AirroNA.

Je ne m'en oonsolerai jamais. Laisse-moi pleurer, Belardo.

PABMIBB VILLA6B0IS.

Quoi! il n'y a pas moyen de vous consoler?

ANTONÀ.

Non, pu moyen.

DBCXlàMB VILLAGI0I8.

Vous voulez donc mourir?

ANTONA.

Oui. —Il me dit : Ma chère Antona, quand tu reviendras dans la fbrét, tu me retrouveras à la même place et plus amoureui que jamais. Je reviens, et je ne le retrouve plus!

PRBMIBR VILLAGBOIS.

Pour moi, m'est avis que quelque bête sauvage l'aura dévoré.

DBUXlàMB VILLAGBOIS.

Oui, il aura été mangé par quelque loup.

ANTONA.

Hélas ! il n'y a pas à en douter... mon pauvre Renito était si appétissant! Mais dire qu'il a été la proie d'une béte!... n'est-ce pas bien triste^?

BUe fort aTec les Tillageoii.

* lâ, au lien d« dire Federteo de SiciUa, Beoito dit /Voyfo rieo de Cceino, ce qui signifie, moine riche de Salaison.

* Il y a dans ce passage une plaisanterie qu'il nous a été impossible de reproduire. Les villageois disent qu'une bèie féroce [una fiera) a mangé Benilo. Antona an lieu du mot /itfraontend le mot /sa, qui signifie laide.

Entrent HÉLÈNE et FRÉDÉRIC.

Comment reeonnattrai-je Jamaig une bienveillance qui m^est si glorieuse?

IléLÈNB.

Vous mériteriez davantage encore.

FRÉDéRlC.

Non» madame» je ne guis pas môme digne de baiser l'empreinte de vos pas... Que suis~je pour tant de bonté T.. . Je n'ai plus désormais à me plaindre du sort. Lorsque j'errais seul dans> ces bois, j'accusais ma destinée, et je vois maintenant que ma destinée est la plus belle qu'un mortel ait jamais eue. Béni soit le ciel pour m'avoîr envoyé des malheurs qui feraient envie aui plus heureux !

HÉLÈNB, à part.

On dirait, à l'entendre, qu'il connaît ma folje et qu'il la partage. Mais jusqu'à ce qu'il se déclare tout-à-fait, 6 mon cœuri dissimulons. {Haut.) A vous entendre exprimer tant de reconnaissance, on croirait, Espagnol, que je vous ai rendu maître du ciel et de la terre. Je vous ai simplement nommé gouverneur du ch&teau, et il n'y a pê» là de quoi exciter si fort votre gratitude.

FRl^DÉRIC.

Je ne sais comment traiter avec vous, madame, et je suis dans une mortelle incertitude. Souvent, lorsque je vous remercie avec discrétion et froidement, vous paraissez me soupçonner d'être ingrat ; d'autres fois, lorsque je veux vous exprimer la reconnaissance que j'éprouve, vous avez l'air d'en être offensée. En vérité, je ne vous comprends pas. Sans doute, madame, le monde étant peuplé d'ingrats, on est tout surpris de trouver de la reconnaissance comme de quelque chose de nouveau et d'étrange. Eh bien I désormais, si cela peut vous faire plaisir, je ne vous parlerai plus de la mienne.

HÉLÈNE

Non pas! je ne dis pas cela.

FRJÊD1&RIC.

Gomment donc dois-je me conduire?

HÉLÈNB.

Eh bien I je voudrais des sentimeni qui ne fussent ni de la re-^* connaissance ni de l'ingratitude. Je voudrais je ne sais quoi également éloigné des deux extrêmes.

FRIÉDIÉRIC.

En vérité, je ne vous comprends pas.

HÉLÈNB.

En vérité, je ne me comprends pas moi-même.

lOURHÉE II, SCÈNE H. 811

Entre LE CAPITAINE.

LB CAPITAINE

Je me mets à vos pieds, madame.

HÉLÈNE

Qu'y a-t-il, capitaine f

LE CAPITAINE

Je VOUS apporte une nouvelle dont vous serez contente. On sait tout... on sait quel est celui qui a tué don Pèdre Sforze. FRÉDÉRIC, à part.

Hélas I je suis perdu I

HÉLÈNE

Ah! tous renôuvelet ma douleur... Eh bien! parlez; qui est le traître? qui est le barbare ?

LE CAPITAINE

C'est le prince Frédéric de Sicile.

frédiIric, à part.

On me connaît sans doute. — Que faire ?

IB GAFITAINB. '

On finit toQjoiifs par découvrir la vérité.

VRÉDÉRic, à part, Faiit^il prendre la ftiite ou me préparer à me défendre?

IB CAPITAINE

Qui votre altesse a-t-elle nommé pour gouverneur de ce château? FRÉDÉRIC, à part.

Le tort en eH jeté. {Haut,) Eh bien ! c'est moi , ont , c'est moi f jamais je n'ai renié mon nom. Et puisque vous me connaissez, que voulez'-vous de moi 7

LE CAPITAINB.

Je voudrais tous parler seul à seul.

FRÉDÉRIC

Vous pouvez parler ici. J'ai mon épée, et je suis prêt à vous répondre.

LB CAPITAINE. "

Votre épée?.*. Pour qui? contre qui?

FRÉDÉRIC

Ne disiez-vous pas, capitaine , que vous veniez chercher le gouverneur du chAteau, et que le prince Frédéric est connu? Eh bien 1 celui que yous cherchez est devant vos yeui.

LE GAPITAINB.

Je ne vous réponds pas, parce que je ne puis vous comprendre. -> Pourquoi vous troubler ainsi ?

FRÉDÉRIC

Ne dites-vous pas que vous me cherchez ?

LE CAPITAINE

Oui, seigneur, Je veux vous remettre comme prisonnier. ••

FRÉDÉRIC

Non, non, plutôt mourir mille fois.

LE CAPITAINE, à part.

Quelle confusion!... Cet homme est vraiment singulier! {Haut.) Éeoutei-moi, de grâce, et ensuite tous saurez ce que je veux.

FRÉDÉRIC

Parlez donc.

LE CAPITAINE

Eh bien ! j'ai arrêté dans la forêt le prince Frédéric, je yous l'amène prisonnier, et je vais le confier à YOtre garde.

FRÉDÉRIC

Fort bien !... Cest que, seigneur, comme je vous ai vu arriver dans une certaine agitation et demandant après moi, je ne savais ce que vous pouviez me vouloir, et cela m'a ému.

HÉLÈNE

Qu'ai-je entendu?... Frédéric est priât

LE CAPrTAINB.

Oui, madame; fit le roi vous l'envoie pour que vous le gardiez. On l'amène dans un carrosse fermé, afin que personne ne le voie ; car le peuple, qui admire son courage, pourrait se portera quelque mouvement. — Suivez-moi donc, je vous prie, seigneur gouverneur; je vais vous le remettre, et voui Yous engagerez sous serment à ne pas le laisser échapper.

FRÉDÉRIC

Ce serment, je puis le prêter ici même. Je jure sur l'honneur, je donne ma parole inviolable que je garderai le prince Frédéric avec le même soin, le même zèle, la même attention avec laquelle je me garde moi-même. Son salut est pour moi d'une teUe importance, que, s'il m'est permis d'employer cette expression, je veux courir même fortune avec lui. Je vous promets donc, vive Dieu! que je ne le perdrai pas de vue un seul instant.

LE CAPITAINE

Je reçois votre serment. Maintenant, venez; hâtons-nous, afin, comme je vous l'ai dit, que personne ne le voie. Vous seule, madame, pouvez venir le voir; et votre regard seul sera l'arrêt du coupable.

HÉLÈNE

Oui, si le ressentiment qui remplit mon cœur pouvait passer dans mes yeux et dans mon langage, j'irais le voir, j'irais lui parler, — parce que d'un regard je confondrais le traître, et d'un mot je le tuerais. Mais je n'y veux pas aller. Espagnol, c'est à vous que je confie cet homme; je compte sur votre loyauté; je remets en vos mains ma vengeance et mon honneur.

FRÉDÉRIC

Soyez tranquille, madame, je le garderai comme moi-même.

LE CAPITÂINB.

Venef.

FRiÊD^Ric i à part.

Quelle situation délicate!... Je plais à la même penoune que j*ai offensée» et, de plus, je vais être le geôlier de moi-même I

FrMérie et le Capitaine tortent.

Entrent L'INFANTE et SÉRAPHINS.

l'infante.

Vous ne yous attendiei pas, Hélèoe, à cette visite?

HÉLÈNE

Non, belle princesse ; et votre présence en ce lieu me comble de joie et d'bonneur. » Où donc allez-vous ainsi? l'intantb.

En faisant ce voyage je n'avais qu'un seul but : je voulais vous voir.

HÉLJENB.

Je ne pourrai jamais reconnaître tant de bonté. l'infantb.

On dit que votre château est si agréablement situé, que le séjour en doit être excellent pour la mélancolie ; et voilà pourquoi on m'y envoie ; car je suis bien triste. Vous verrez si j'en ai sujet, ma cousine, quand je vous dirai mes ennuis.

HlÎLèNB.

Je serai trop flattée. Seraient-ce par hasard des diagrins d'amour?

l'infantb.

Oui, l'amour y fût pour quelque chose.

HÉLÈNE

Et à présent?

l'infante.

À présent je ne sais plus à quoi les attribuer. Us tiennent k des causes diverses. — Vous les devinerez à ma douleur.

HÉLÈNE

Déclarez- vous, je vous prie. Moi de mon côté je vous confierai un amour qui est tout l'opposé du vôtre ; car si le vôtre a été et n'est plus, le mien, comme vous verrez, n'est pas encore et sera bientôt. — Mais asseyez-vous sur ce gazon. Ces arbres vous protégeront contre les rayons du soleil, et ces fleurs vous seront comme un tapis parfumé. — Vraiment ce lieu-ci est on ne peut plus propice aux récits d'amour.

l'infante.

Non pas encore ; plus tard. -^ (A part.) Commençons. {Haut.) J'ai un service à vous demander.

HÉLÈNE

Je suis entièrement à votre disposition.

814 LE GEOUER DE SOl-MÉMfi.

J'ëprouye le plus vif désir de voir le prince que Ton a amené prisonnier.

HéLÀNB.

Est-ce que vous avez besoin de mon entremise pour cela 9— Étant qui Youi iuif vous avei tout droit ici.

l'infantb.

Je désire le voir pour des motifs que tous SAUfês plus tard.

HÉLÈNE

Assez, ne m'en ditêi pal davantage. Si télU Mt votre volonté, j'ordonnerai qu'on laisse ouverte la porte du château, et qu'on laisse entrer la première personne qui se présentera.

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