‹ CalderonChapitre 90 sur 93 · SCÈNE n · texte numérisé non relu

SCÈNE n

Udo chambre.

Eotrent DES MUSICIENS, ROBERTO et BENITO, qui shabille.

ROBERTO

Comment votre altesse a-t-elle passé la nuit ?

BENITO

Fort bien. Jamais je n'ai fait un meilleur somme, ni dans un lit aussi beau et aussi riche. Aussi je croyais que je ne me réveillerais plus, et je me regardais comme le prince des loirs. ROBERTO, aux Muticiem,

Chantez pendant que son altesse s'habille.

Ulf MUSICIEN.

Chantons cet air nouveau qui est si joli.

On dnnto.

BENITO

Roberto?

ROBERTO

Seigneur?

BENITO

Dites donc à ces braillards de laisser là leurs bêtises, et que s'ils veulent être bien aimables, ils me chanteront la fameuse chanson, vous savez...

Il chante.

Le joyeux Morales S'en allait à cheval...

ROBERTO

C'est cette chanson que vous préférez ?

BENITO

Je crois bien ; il n'y en a pas d'aussi jolie. C'était toujours ma chanson quand j'allais dans la forêt avec Antona.

ROBERTO

Se peut-il que votre altesse ait si promptement oublié qui elle est? — La douleur vous a ôté le jugement.

BENITO

Ah ! c'est vrai ; j'oubliais que tout le monde m'appelle le prince..* je ne sais plus comment.

ROBERTO

Frédéric de Sicile.

aouRNEii: m, scisnë ii. 329

BENITO

Ahl oui, il faut bien que cela soit ainsi ; mais que je meure si je sais d'où m'est venue cette principauté ^ Et encore on ne veut pas que je dise que je suis ici dans mon pays, et que d'ici, de derrière ce& vitres et ces jalousies, je vois le village de Bclflorl... Dieu me soit en aidel cette maison là-bas n'est-ce pas celle d'Antonio et de Juana? et cette petite par ici n'est-ce pas celle de Laurent et de Bartola? et cette autre, un peu plus loin, n'est-ce pas celle de Ginès et de Marina?... Ce petit drôle qui s'en va du côté de la taverne, n'est-ce pas celui qu'on dit fils du sacristain et de LIocia ? Je crois, ma foi, qu'on a raison... Ehl mon Dieu, n'apercois-je pas derrière le rideau de sa boutique le barbier qui rAcle sa guitare; si bien que je l'entends, et même que je distingue l'air des Folies^? .. Mais je fuis bien bon de m'inquiéter de ca*>* je mange de bons poulets à mes repas, je dors dans un lit bien mou, je m'habille avec des habits de soie ; eh bien ! qtie ni'importe d'où cela me vient? Mensonge ou vérité, je ne suis pas si malheureui d'être Frère-le-Ric de Cécile^.

ROBBRTO.

Laissons-le seul, car le voilà dans un accès de mélancolie. {Les Musiciens sortent,) Ah c&» qa'as»tu donc, imbécile? qu'as-tu donc à te plaindre? K'es-tu pas mieux traité que tu ne le mérites? Que te faut-il encore?

BENITO

Je m'y attendais : on vient de me laisser seul avec vous. Quand nous sommes seuls, alors il faut que je paye vos soumissions, tos révérences, vos complaisances et tos seigneuries. Quand je dtne et qu'il y a là du monde, vous me servez de la façon la plus respectueuse, et quand le monde est parti, tous me bourrez d'injures et de rebuffades.

AOBERTO.

Ne devrais-tu pas être content du partage ? — Quand je te fais l'honneur de te servir une moitié de la journée, tu peux bien me servir à ton tour le reste du temps.

BBNrro. «

Oui, mais il n'est pas nécessaire pour ça que vous me donniez des coups. {A part.) 11 me vient une bonne idée... je pourrai me venger de lui quand il y aura du monde.

Enlre FRÉDÉRIC.

FRIÉDÉRIC.

Noble et généreux prince, remerciez-moi pour la bonne nouvelle

' Eslaprindpîa

Mé ha vénido no té eomo.

Le moiprineipia n'est pas espagnul. Priacipaalé se dit principado, '

* Les Folies d'Espague.

* No me va tnuy nuu eon ttr Fray Francuco de Seneilia,

SdO LE GEOLIER DE SOI-MÊME.

que je vous apporte. Le roi et Tinfante vont venir vous voir ; voaa

êtes sauvé, vous allei être libre.

ROBERTO

Que votre altesse ne manque pas de dire toutes sortes de choses aimable? à l'infante, Gonime à sa cousine et à sa future épouse.

BBNITO.

Pas si sot ; je sais ce que j'ai à dire et comment je dois me conduire avec vous. Vous me payerez tous vos vilains tour» aussitôt qu'il y aura du monde.

FRéD^RIC.

Les voici. {A part.) amour! toi qui inspires toutes les ruses et toutes les tromperies des amans, fais réussir la nôtre. Puisse- le roi être persuadé que la divine Marguerite est éprise de ce prince !

EDlreDt LE ROI, LINFANTE et LE GAPITAINB.

LR ROI.

Votre altesse est sans doute étonnée de cette visite.

BBNITO.

Pas du tout, car Roberto m*avait déjà averti.

LE ROI

Vous devez voir dans ma démarche une preuve de mon estime " toute particulière et des sentimens de la princesse qui m'accompagne.

■ENTro.

Je baise les mains de la princesse.

l'infante.

Le roi mon seigneur, sachant jusqu'où allait votre mélancolie , a voulu venir. Cela vous prouve qu'il n'a plus désormais aucun ressentiment , et que vous n'avez rien à craindre; — car, par une loi pleine de sagesse et d'humanité, le prisonnier est sauvé qui a vu le

visage du roi.

LE ROI, à part.

Pauvre infante!... Elle a beaucoup de peine à cacher son amour.

^ BENITO

Je savais bien, sire, qu'un pauvre prisonnier n'avait rien à craindre de vous. {À part.) Je ne me croyais pas autant d'esprit. ROBERTO, à part.

Eh bien l ne voilà-t-il pas que cet animal s'avise de parler raisonnablement?

FRioéRic, à part.

Je suis tout surpris de l'entendre. — Est-ce le rang où il est monté qui a ainsi corrigé le naturel ?

BBNITO.

Allons, qu'on nous donne des sièges !

ROBBRTO.

Ils sont là sous la main de votre altesse.

BBNITO.

Vous allei me payer, Tami, tout rarriérë. — ( Il $"a»9ied. Haut.) Maintenant je suis bien ; et puisqu'il reste quelques sièges, votre majesté peut s'asseoir.

FRÉnéRic, à part.

Le Yoilà revenu à son caractère.

LE ROI, ha$, à Vtnfantê, Et à cette heure, Infante, que me direz-vous d'un si aimable soupirant ?

l'infacitb.

Mais, mon père, est-ce que vous ne le trouvei pas fort bien? — Comme il avait bon air et bonne grâce I et avec quelle sensibilité il vous a dit de vous asseoir I Non, vraiment, quoiqu'on le vante beaucoup, à mon gré on ne le vante pas encore assez.

LE ROI. '

Comment ! vous trouvez quelque mérite à un pareil homme ? — En vérité, plutôt encore que de l'amour, c'est de la folie de ne pas voir à quel point cet homme est vulgaire et grossier. l'infante.

Hélas! amour ou folie n'est-ce pas la même chose?

LB ROI, à Beniio.

Ce que je désire le plus en ce moment , c'est de me consulter avec votre altesse, à l'occasion de l'arrivée de votre frère.

BBNITO.

Mon frère !... lamais de ma vie je n'ai eu de frère.

ROBBRTO.

On vous dit que l'infant vQtre frère marche sur Naplet. Est-ce que cela n'est pas clair?

BBNITO.

Eh bien I je ne connaissais pas mon frère l'infant. {Tirant VorHUê de Roberto,) C'est votre faute, drôle; vous m'avez caché jusqu'à ce jour que j'eusse un frère. Vous me le payerez.

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