‹ Caleb Williams, ou, Les choses comme elles sontChapitre 10 sur 130 · CHAPITRE I le · texte numérisé non relu

CHAPITRE I le

moment même un long gémissement qui était

comme l'expression d'une angoisse insupportable. Le bruit de la porte parut alarmer la personne qui était dans la pièce ; je distinguai comme le son du couvercle d'un coffre qu'on baissait avec précipitation et d'une serrure qu'on fermait. Je présumai alors que M. Falkland était là, et je me bâtais de me retirer, lorsqu'une voix, qui me parut singulièrement terrible, s'écria : « Qui est là? » c'était la voix de M. Falkland. Ce cri me glaça d'effroi : je voulus répondre, mais la parole me manqua, et, dans l'impuissance de parler, je m'avançai machinalement dans la pièce en dedans de la porte. AI. Falkland ne faisait que de se lever de dessus le parquet où il avait été assis ou agenouillé; son maintien portait toutes les marques de l'embarras et de la confusion. Toutefois un effort violent dissipa bientôt ces premiers symptômes, qui firent place à un visage étincelant de fureur, ce Misérable , me dit-il, que venez-vous faire ici ? ^ Je balbutiai quelques mots d'excuse. « Traître, s'écria M. Falkland en m'interrompant avec une impatience qu'il ne pouvait contenir, vous vous attachez à mes pas comme un espion. Je vous ferai cruellement repentir de votre insolence. Croyez-vous que je souffrirai

Impunément que vous veniez guetter ainsi toutes mes actions?»

Je cherchai à nie défendre.

V a- t'en, démon cT enfer! s'écria-t-il ; sois (F ici, ou je vais f écraser sous mes pieds. »

En parlant ainsi, il s'avança sur moi; mais j'étais déjà assez effrayé, et je disparus bien vite. J'entendis la porte se refermer avec violence. Ainsi finit cette extraordinaire scène.

Le soir je revis M. Falkland : il me parut assez bien remis; ses manières, qui étaient toujours affables, furent alors beaucoup plus attentives et plus caressantes ; on aurait dit qu'il avait sur le cœur quelque ebose dont il voulait se débarrasser, mais qu'il manquait de paroles pour l'exprimer. Je le regardai avec un air mêlé d'inquiétude et d'affection. 11 lit plusieurs efforts pour parler, mais sans succès; il secoua la tête, et puis, me mettant cinq guinées dans la main, il me la pressa d'une manière qui me révélait que son âme était agitée d'émotions contradictoires, mais qu'il m'était impossible alors d'interpréter. Presque aussitôt d'ailleurs je le vis se recueillir en lui-même et se retrancher dans sa réserve et sa solennité habituelles.

Je compris bien que le secret était une des choses qu'il attendait de moi: en effet, j'avais

eu Al» nui-; I

l' esprit trop disposé à méditer sur ce que j'avais vu et entendu pour aller indiscrètement le communiquer à d'autres. Toutefois il se trouva que ce soir même je soupai avec M. Collins , ce qui arrivait rarement, parce que ses affaires le retenaient souvent dehors. 11 ne put s'empêcher de remarquer dans mon air quelque chose d'étrange qui annonçait de l'inquiétude et du chagrin , et il m'en demanda affectueusement la cause. Je cherchai à éluder ses questions, mais ma jeunesse et mon peu d'expérience du monde ne pouvaient que me trahir. D'ailleurs, j'étais habitué à regarder M. Collins comme une personne digne de tout mon attachement et de toute ma confiance; il me sembla que, vu la position où il était, il y avait peu d'inconvénient à le prendre pour mon confident. Je lui racontai dans le plus grand détail tout ce qui s'était passé, et je terminai par une ferme déclaration que, bien que j'eusse été la victime d'un véritable caprice, je n'étais nullement inquiet pour mon propre compte; qu'aucun danger, aucune considération d'intérêt personnel ne me ferait jamais faiblir dans ma conduite; mais que j'étais uniquement touché du sort de mon malheureux maître, qui, au milieu de tous les avantages faits pour conduire au bonheur, et avec i. a

in CAL LU WILLIAMS.

lout ce qui peut en rendre digne, me paraissait livré à un état de souffrance non mérité.

M. Collins, pour répondre à cette communication, m'apprit quelques autres incidents de même nature venus aussi à sa connaissance, et il me dit que de tout cela il ne pouvait guère s'empêcher de conclure que notre infortuné maître avait de temps en temps l'esprit un peu dérangé. « Hélas! ajouta-t-il, il n'a pas toujours été de même. Ferdinando Falkland fut autrefois le plus gai des hommes; non pas qu'il eût cette gaieté désordonnée qui n'inspire guère que du mépris, et qui est plutôt l'indice d'une légèreté naturelle que du contentement de l'âme. Sa gaieté n'était jamais sans quelque dignité; c'était la gaieté des nohles cœurs et des hautes intelligences comme voilée d'une nuance déraison et de sentiment, elle ne s'écartait jamais du bon goût ni de la décence. Telle qu'elle était cependant, cette gaieté annonçait une humeur naturellement enjouée, qui donnait un charme extraordinaire à sa conversation. Sa présence faisait les délices de tous les cercles. Croyez-moi, mon cher Williams, vous ne voyez plus qu'un fantôme de ce Falkland recherché par les hommes de mérite et adoré des femmes. Sa jeunesse, dont le début éclatant avait donné les plus hau-

Page 1