‹ Caleb Williams, ou, Les choses comme elles sontChapitre 113 sur 130 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

mistocle, le plus vaillant des Grecs, lorsque, pour toute réponse à ses objections, Eurybiade, son général, lève sur lui la canne d'un air menaçant ! quelle dignité dans sa réponse : Frappe, mais écoute!

» Un homme d'un vrai discernement ne pourrait-il pas, dans un cas semblable, dire avec avantage à son brutal agresseur : « Lorsque je » tiens à honneur de savoir endurer la peine et » l'infortune, pensez-vous que je ne saurai pas » supporter les faibles atteintes de votre gros- » sière démence? Peut-être est-ce une partie » des perfections de l'homme de savoir bien dé- » fendre sa personne; mais que les occasions ? d'exercer ce talent sont rares! Si l'on réglait » sa conduite sur des principes de raison et de » bienveillance, qu'on serait peu exposé à d'in- 5) justes agressions comme les vôtres! D'ailleurs, n cette science une fois acquise, quel grand » avantage en pourrait-on retirer? L'homme né » avec une constitution faible, délicate, y ap- » prendrait-il à se mesurer à forces égales avec » l'athlète leste et vigoureux? Et quand même » cette science me servirait à me garantir à un n certain point de la brutalité d'un seul adver- » saire, ma personne et ma vie, sous le seul » rapport delà force, seront toujours à la merci

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51 de deux agresseurs. Excepté le cas d'une dé- » fense immédiatement opposée à une violence » actuelle, celte science ne pourrait pas être » mise en usage. L'homme capable d'aller de 55 propos délibéré à la rencontre de son ennemi, » dans la vue d'exposer la vie de l'un ou de 55 l'autre, foule aux pieds tous les principes de la » raison et de la justice. En acceptant un duel, » je deviens le plus méprisable des égoïstes; je 55 compte pour rien la société tout entière qui a » droit à l'exercice de mes moyens et de toulos » mes facultés, tandis que je me regarde moin même, ou plutôt une chimère incompréhen- » sible que j'incorpore avec moi-même, comme 55 l'unique et l'exclusif objet de mon attention. » Je ne suis pas en é(at de me mesurer avec » vous? Eh bien î y a-t-il là de quoi me désho- 55 norer? Non certes; il n'y a que le tort d'avoir 55 commis une injustice qui puisse vraiment me m couvrir de honte. Mon honneur est en moi et 55 sous ma propre garde ; il est hors de la portée 5) de tous les autres hommes. Frappe, si tu veux, 55 je ne suis que passif; quelque injure que tu » me fasses, tu ne me provoqueras jamais à 55 exposer à un mal qui n'est pas nécessaire, ni 55 ta personne ni la mienne. Voilà ce que je re- >5 fuse : ne me taxe donc pas pour cela de pu-

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35 sillanimité; quand tu me verras refuser d'en- » courir quelque danger ou de supporter quel- » que peine pour la chose publique, alors flétris- « moi du nom de lâche. >j

'a Quelque simples et péremptoires que soient ces raisonnements pour un observateur sans passion, ils sont en général peu sentis par le monde, et ils étaient surtout ce qu'il y avait de moins analogue aux opinions de M. Falkland.

» Mais la honte et les outrages publics qu'il avait eus à subir, tout insuportables qu'ils étaient à sa pensée, ne complétèrent pas encore toute la masse d'infortunes que cette fatale journée accumula sur sa tête. 11 courut bientôt un bruit que c'était lui qui était le meurtrier de son antagoniste. Un tel bruit importait trop à la sûreté même de sa vie, pour qu'on pensât à le lui cacher. Il l'entendit avec une surprise et une horreur impossibles à exprimer; c'était un surcroit affreux à ce fardeau de calamités imaginaires qui l'accablait déjà. Personne n'avait sa réputation à cœur comme M. Falkland, et dans une journée il se voyait assailli par tous les malheurs les plus redoutables pour lui : sa personne avilie par le dernier des outrages; sa réputation noircie du plus lâche de tous les

crimes. Il aurait pu s'éloigner, car personne n'était disposé à poursuivre un homme aussi généralement adoré que M. Falkland, ou à venger un homme aussi généralement abhorré que M, Tyrrel; mais il dédaignait de fuir. En même temps l'affaire était d'un genre trop grave, et le bruit, faute de contradiction, faisait d'un jour à l'autre trop de progrès, pour qu'il ne prit pas un parti. Quelquefois M. Falkland paraissait disposé à adopter les moyens les plus propres à accélérer un jugement; mais vraisemblablement il craignait qu'un recours de sa part aux voies judiciaires ne donnât plus de consistance à une imputation dont l'idée seule le faisait frémir; en même temps qu'il était résigné à se soumettre à l'instruction la plus rigoureuse, et s'il ne pouvait espérer d'effacer de la mémoire des hommes le souvenir de l'accusation qu'il avait encourue, h obtenir au moins la démonstration la plus complète de son innocence. Enfin les magistrats du lieu se virent, malgré eux, dans la nécessité de faire quelques démarches. Sans décerner demandât d'arrêt contre M. Falkland, ils lui firent dire qu'il eût à comparaître devant eux... La procédure se trouvant ainsi entamée, M; Falkland leur fit entendre que si l'affaire ne devait pas avoir d'autres suites, il espérait

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