CHAPITRE XIII
Ces réflexions m1 amenèrent par degrés à une situation d'esprit nouvelle.
Au commencement de mon séjour dans la maison de M. Falkland, la nouveauté du théâtre où je me voyais transporté m'avait rendu discret et attentif. Les manières réservées et imposantes de mon maître avaient presque anéanti ma gaieté naturelle. Mais par degrés je m'accoutumai à ma nouvelle condition, et insensiblement je secouai une partie de ma contrainte. L'histoire que je venais d'entendre et la curiosité qu'elle avait excitée en moi me rendirent mon activité, ma hardiesse et ma vivacité. J'étais naturellement d'un caractère expansif, et d'ailleurs mon âge m'entraînait à parler ; enfin, je me hasardai de temps en temps à essayer quelques questions, comme pourvoir si je pourrais en venir par ce moyen jusqu'à exprimer mes sentiments en présence de* M. Falkland.
Au premier essai que je fis en ce genre, il me regarda avec un air de surprise, ne me répondit rien , et prit aussitôt un prétexte pour me laisser. Bientôt après je répétai mon expérience. Mon maître paraissait à demi porté à m'encourager, et pourtant encore incertain s'il oserait s'aventurer jusque-là. Depuis longtemps il était étranger à toute espèce de distraction ,
et mes remarques naïves semblaient lui promettre de F amusement. Quel danger pouvait avoir un amusement de ce genre? Dans cet étal d'incertitude , il lui aurait été impossible de trouver dans son cœur la force de réprimer avec sévérité les innocentes indiscrétions du mien. Il fallait bien peu pour m'encourager ; mon âme agitée ne cherchait qu'à s'ouvrir. Ma simplicité était l'effet de ma complète ignorance du monde; mais mon esprit cultivé par la lecture n'était pas sans finesse ni sans agrément. Aussi mes remarques avaient toujours quelque chose à quoi ou ne s'attendait point ; elles annonçaient tantôt une extrême ignorance , tantôt de la sagacité , mais toujours de la candeur, de la franchise et du courage. Elles avaient l'air d'être faites innocemment et sans dessein, et cela même après que la curiosité m'eût excité à comparer mes observations et à en étudier les conséquences; car un projet tout nouvellement conçu et à peine encore mûr ne pouvait pas changer en moi ces manières naturelles et l'effet d'une longue habitude.
La situation de M. Falkland était celle d'un poisson qui joue avec l'appât préparé pour le prendre. Ma façon d'agir l'encourageait à un certain point a mettre de coté sa réserve habi-