CHAPITRE XIII. -2il
amour. Là était la grande idée d'Alexandre; il entreprit le vaste dessein de civiliser l'espèce humaine; il délivra l'immense continent de l'Asie de l'abrutissement et de la dégradation, en renversant la monarchie des Perses ; et quoiqu'il ait été arrêté par la mort au milieu de sa carrière, nous pouvons encore voir aisément les grands effets de cette sublime entreprise. La littérature et la politesse grecques, les Séleucides, les Antiochus et les Ptolémées parurent après lui parmi des peuples qui jusque-là avaient été réduits à la condition des brutes. Alexandre n'est pas moins connu pour avoir fondé des villes que pour en avoir détruit.
— Avec tout cela, monsieur, j'ai bien peur que la pique et la hache ne soient pas les instruments propres pour enseigner la sagesse aux hommes. Quand on supposerait qu'on peut sacrifier sans remords la vie des hommes pour opérer un très-grand bien, cependant, pour amener la civilisation et les mœurs sociales, il me semble que c'est une voie bien détournée que celle des meurtres et des massacres. Mais , dites-moi, je vous prie , est-ce que vous ne trouvez pas que ce grand héros était une espèce de fou enragé? Que direz-vous donc du palais de Persépolis livré aux flammes, des pleurs
qu'il versa parce qu'il n'avait plus de mondes à conquérir, cl de son armée conduite à travers les sables brûlants de la Libye, simplement pour visiter un temple, et pour persuader aux liommes qu'il était le fils de Jupiter Ammon?
— Alexandre, mon enfant, n'a pas été compris. Les liommes, en le peignant sous de fausses couleurs, ont voulu se venger de ce qu'il a tant éclipsé tout le reste de leur espèce. Pour réaliser son grand projet, il était nécessaire qu'il fût pris pour un dieu. C'était le seul moyen de s'assurer la vénération des peuples stupides et superstitieux de l'Asie; c'est ce dessein, et non pas une folle vanité, qui l'a porté à agir ainsi. Et combien il eut à souffrir à cet égard de l'opiniâtreté de quelques-uns de ses Macédoniens qui n'entendaient rien à ses vues!
— Eh bien ! monsieur, après tout, Alexandre n'a fait qu'employer des moyens dont tous les grands politiques ont fait usage aussi bien que lui. C'est aussi par des dragonnades i et des
fraudes pieuses qu'il a voulu donner aux liommes, malgré eux, la sagesse et le bonheur.
1 La Grande-Bretagne a eu ses dvnyonnades comme la France, grâce au* persécutions du temps de Charles II , et le verbe io dragoon est resté dans la langue pour la funeste immortalité des dragons de Gla- \erhouse.