CHAPITRE IV
naît-il pas de même les qualités personnelles de M. Clare; peut-être ne sait-il pas que sa conversation était presque aussi digne d'admiration que les productions de sa plume. Dans la société, il paraissait le seul qui ne connût pas toute Fétendue de sa renommée. Ses écrits demeureront longtemps comme une preuve éclatante de la hauteur où l'esprit humain est capable d'atteindre; mais personne n'a su apercevoir, avec autant de sagacité que lui, les défauts qui s'y trouvaient ou ce qui restait encore à y faire. Lui seul semblait porter sur ses ouvrages un œil de supériorité et d'indifférence. Un des traits qui le distinguaient le plus, c'était une douceur de mœurs inaltérable , une élévation d'âme qui lui faisait voir les fautes des autres sans le plus petit mélange de ressentiment, et qui rendait impossible pour qui que ce fût d'être son ennemi. Il indiquait aux hommes leurs erreurs franchement et sans réserve; sa censure excitait la surprise et entraînait la conviction, mais sans affecter jamais péniblement la personne qui en était l'objet. Telles étaient les qualités morales qui le distinguaient dans sa société habituelle; les qualités intellectuelles qu'il y déployait, c'était principalement un enthousiasme doux: et éloquent, qui s'exprimait
dans son langage avec une verve si abondante, que la réflexion seule et la mémoire pouvaient vous faire apercevoir rétonnante variété d'idées qu'il avait fait passer en un moment devant vous.
Dans ce canton retiré, M. Gare trouva sans doute peu de personnes en état de le comprendre et de partager ses goûts. Il n'est pas rare que de grands hommes aient aimé à se cacher dans la retraite, et à préférer la solitude des bois et des campagnes aux cercles brillants et spirituels dont ils avaient fait les délices. Du moment où M. Falkland arriva dans le pays, M. Gare le distingua bientôt d'une manière marquée. 11 ne fallait pas beaucoup d'observation ni d'expérience à un génie aussi pénétrant, pour découvrir le mérite ou les défauts de ceux qui se présentaient à lui. Est-il surprenant qu'il se soit bien vite intéressé à une âme qui avait, à certains égards, tant de rapports avec la sienne? Mais, pour l'imagination malade de M. Tyrrel, toute distinction accordée à son rival semblait une insulte dirigée contre lui-même. D'un autre coté, M. Gare, quoique plein de douceur et d'aménité dans sa censure, n'était pas aussi réservé dans ses éloges; et, pour faire rendre jusliro aux gens de mérite, il ne se fai-
CIIAIMTKE IV.
sait pas scrupule de tirer parti de la déférence personnelle qu'on avait pour lui.
Dans une de ces assemblées publiques où se trouvaient présents M. Falkland et M. Tyrrel, la conversation d'un des groupes les plus nombreux de la compagnie vint à tourner sur le talent de M. Falkland pour la poésie. Une dame distinguée par la finesse de son esprit dit qu'elle avait eu le plaisir de voir une pièce de vers qu'il avait composée sous le titre à' Ode au génie de la Chevalerie, qui lui avait paru exquise. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité, et la dame ayant ajouté qu'elle en avait une copie sur elle qui était bien au service de la société, si l'auteur ne le trouvait pas mauvais, tout le cercle se réunit pour prier M. Falkland de leur donner ce plaisir, et M. Gare, qui était là, joignit ses instances à celles des autres. Rien ne charmait plus celui-ci que de trouver l'occasion de rendre justice publiquement au talent. M. Falkland n'avait ni affectation ni fausse modestie: il ne résista pas longtemps aux instances qui lui furent faites.
Par hasard, AI. Tyrrel était assis à l'extrémité de ce groupe : on croira bien qu'il n'avait pas vu avec plaisir le tour qu'avait pris la conversation. Il paraissait vouloir se retirer, mais il y
54 GALEB WILLIAMS.
avait comme un pouvoir inconnu <jui le retenait, pour ainsi dire, par enchantement à sa place, et qui l'obligea à avaler jusqu'à la lie le breuvage amer que lui avait préparé Y envie.
La pièce fut lue à la compagnie par M. Gare, qui possédait à un degré supérieur le talent de bien lire. Son débit était plein de simplicité, d'intelligence et d'énergie, et on ne peut guère se faire une idée du plaisir qu'on trouvait à l'entendre. En conséquence, les beautés de l'ode de M. Falkland parurent avec tout l'avantage possible. Les passions successives qui avaient animé l'auteur passèrent dans l'âme du lecteur. Chaque mot fut rendu dans toute la vérité de son accent; toutes les images évoquées par l'imagination créatrice du poète, tantôt faisaient pénétrer jusqu'au fond de l'âme des auditeurs une religieuse solennité, tantôt les ravissaient de plaisir et d'admiration.
On connaît déjà le caractère de ceux qui composaient cet auditoire. C'était pour la plupart des gens simples, peu lettrés, et dont le goût n'était pas très-raffiné; s'ils lisaient jamais de la poésie, c'était simplement par pure imitation et sans y trouver de grands charmes; mais la pièce de M. Falkland était pleine d'inspiration et de verve. Peut-être même l'ode toute seule