CHAPITRE III
plaisirs, tandis que l'autre était tout générosité et complaisance. Ce fut vainement que M. Tyrrel chercha à tempérer la rudesse de son caractère. Il était dominé par un sentiment d'impatience et tourmenté par les idées les plus sombres ; ses politesses étaient lourdes et brutales, sa grâce ressemblait aux gentillesses d'un éléphant. On aurait dit qu'il y avait plus d'humanité dans son caractère quand il le laissait aller à son penchant naturel que lorsqu'il faisait des [efforts pour l'enchaîner et le contraindre.
Parmi les dames qui fréquentaient cette assemblée aucune ne paraissait avoir plus de droits aux attentions de M. Tyrrel que miss Hardingham. Elle était aussi du petit nombre de celles qui n'avaient pas encore passé à l'ennemi, soit qu'elle préférât réellement celui des deux qui était sa plus ancienne connaissance, soit qu'elle eût calculé qu'une telle conduite réussirait mieux à le lui assurer pour mari. Avec cela, peut-être uniquement pour en faire l'épreuve en passant, elle jugea un jour à propos de montrer à M. Tyrrel qu'elle pourrait bien , comme une autre, prendre l'attitude hostile s'il lui arrivait jamais de la provoquer. En conséquence, un soir elle s'arrangea de manière à se faire prier pour la danse par M. Falkland,
M GALEB W 11,1,1 A MS.
sans que de la pari de celui-ci, qui n'était nullement au fait des anecdotes de la coterie, il y eut la plus légère intention d'offenser M. Tyrrel. Quoique les manières de M. Falkland fussent extrêmement sociables, cependant les discussions d'une assemblée de paroisse1, ou les intrigues d'une élection de bourg n'occupaient pas ses loisirs, et c'était à des objets d'une tout autre espèce qu'il consacrait ses études et sa retraite.
Peu de moments avant l'ouverture du bal, M. Tyrrel aborda sa belle favorite, et entra en conversation avec elle sur quelque bagatelle, pour remplir le temps., et comme se disposant à lui donner la main pour danser. 11 avait pris l'babitude de passer par-dessus la cérémonie ordinaire de demander préalablement cette faveur, comme ne supposant pas possible que personne osât lui disputer l'antériorité convenue de ses droits; mais quand il n'aurait pas eu cette habitude, la formalité lui aurait toujours paru superflue dans la circonstance, parce qu'on connaissait assez la préférence générale qu'il donnait à miss Hardingham.
Pendant qu'il était ainsi engagé dans cette conversation, survint M. Falkland. M. Tyrrel
1 Vestry : sacristie M assemblée ainsi nommée dn. lieu où se tient la rénnloti <U>* notables <!•■ la paroisse.
CHAFITRE IIF.
ne le voyait jamais sans aversion. Toutefois M. Falkland se mêla, sans affectation, à la conversation commencée, et la grâce avec laquelle il se présenta alors était telle que la malice la plus infernale en eût été désarmée. M. Tyrrel probablement s'imagina que cette manière d'aborder ainsi miss Hardingham n'était qu'un acte de politesse vague de la part de M. Falkland, et il attendait à tout moment que celui-ci s'éloignât.
La compagnie commençant à se mettre en mouvement pour la danse, M. Falkland avertit miss Hardingham qu'il était temps de se placer.
« Monsieur, interrompit brusquement M. Tyrrel , miss Hardingham est ma danseuse.
— Je ne le pense pas, monsieur; miss Hardingham m'a fait la grâce d'accepter mon invitation.
— Et moi, je vous dis que non, monsieur, je crois avoir quelque droit sur le cœur de miss Hardingham, et je ne permettrai pas que personne aille sur mes brisées.
— Il ne s'agit pas en ce moment du cœur de miss Hardingham !
— Monsieur, nous ne sommes pas ici pour parlementer, Laissez-moi passer, monsieur, »
M. Falkland repoussa doucement son adversaire.
k Monsieur Tyrrel, dit-il d'un ton ferme, il n'y a pas besoin de disputer pour régler cette affaire; c'est au maîlre des cérémonies à en décider, et comme ni vous ni moi n'avons certainement l'intention de troubler la fête, ni de faire montre de notre bravoure devant ces dames, nous devons nous soumettre à sa sentence.
— Dieu me damne, monsieur, si je l'entends comme cela.
— Doucement, monsieur Tyrrel ; je n'ai nulle intention de vous offenser, mais aucune puissance sur terre ne saurait m* empêcher de soutenir un droit.»
Ce fut avec le plus grand sang-froid du monde que AI. Falkland proféra ces derniers mots. Il n'y avait rien dans tout son extérieur qui eut la moindre apparence d'un défi, rien qui sentit la hauteur ou le dédain ; mais son ton, à la fois si calme et si élevé, avait quelque chose d'imposant qui réduisit son farouche adversaire à l'impuissance de répliquer. Miss Hardingham avait commencé à se repentir de son épreuve; mais ses alarmes furent bientôt dissipées par la modération de son nouveau partenaire.
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M. Tyrrel se retira sans répondre un mot. Il murmura on s'en allant quelques jurements que les lois de l'honneur n'obligeaient pas M. Falkland d'entendre, et qu'en vérité il n'aurait pas été facile d'entendre bien exactement. M. Tyrrel n'aurait peut-être pas cède si aisément, si son bon sens ne lui eût pas bien fait voir qu'avec toute l'envie possible de tirer vengeance de son rival, il n'était pas sur un bon terrain pour cela. Mais s'il ne put ouvertement obtenir satisfaction de cette atteinte portée à son autorité, il n'en garda pas moins profondément l'impression dans le secret de son âme, et il était assez évident que sa haine amassait des griefs dont il espérait bien quelque jour faire sentir tout le poids à son adversaire.
CHAIMTRK IV.
Ce n'est là qu'un exemple des petites mortifications sans nombre que AI. Tyrrel était condamné à endurer de la part de M. Falkland, et qui semblaient se multiplier tous les jours. Dans chacune de ces occasions, M. Falkland se coin-
f>0 CALEB WILLIAMS.
portait avec une convenance si parfaite, et avec une douceur de caractère si franche et si naturelle, qu'il ajoutait toujours quelque chose à la réputation qu'il s'était acquise. Plus M. Tyrrel se débattait contre la destinée qui l'entraînait, plus elle se précipitait et devenait évidente. Il maudissait mille fois sa mauvaise étoile qui s'était plu , selon lui, à choisir ce Falkland pour l'instrument continuel de ses humiliations. Exaspéré par une suite d'incidents fâcheux qui tournaient tous à sa confusion, il ressentait de la manière la plus cruelle les moindres succès de son rival, même là où personnellement il n'avait pas lui-même la plus légère prétention. Il s'en présenta bientôt un exemple.
M. Clare, ce poète célèhre, dont les ouvrages seront l'honneur immortel du pays qui lui a donné naissance, était venu depuis peu dans ce canton, pour y jouir du fruit de son économie et de sa gloire, après une longue vie consacrée aux plus sublimes productions du génie. Un homme d'un mérite aussi rare n'était vu qu'avec une sorte de vénération par tous les gentilshommes du pays. Le lecteur connaît les ouvrages de ce poète illustre; souvent sans doute il les a goûtés avec délices, et je n'ai pas besoin d'en vanter le mérite. Mais peut-être ne con-