‹ Caleb Williams, ou, Les choses comme elles sontChapitre 46 sur 130 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

mettre un terme au bonheur dont avait joui jusqu'alors miss Melville en dépit de la fortune contraire. Emilie avait précisément dix-sept ans quand AI. Falkland revint du continent. A cet âge, elle était particulièrement susceptible de se laisser séduire par les agréments de la figure et les belles qualités de F Ame, quand ces charmes se trouvaient unis dans une personne de l'autre sexe. Elle était imprudente précisément parce que son cœur était incapable de déguisement. Elle n'avait jamais senti le malheur de la pauvreté à laquelle elle était condamnée, et n'avait pas réfléchi à la distance immense que La fortune a mise entre les diverses classes de la société. Elle vit AI. Falkland toutes les fois qu'il se rencontra avec elle dans les assemblées publiques, et elle le vit avec admiration, sans se rendre précisément compte à elle-même du sentiment qui l'entraînait. Elle suivait de l'œil, avec vivacité et inquiétude, ses moindres mouvements : elle ne voyait pas en lui, comme le reste de l'assemblée, l'homme né pour posséder une des plus belles terres de la province, et fait pour prétendre à la main de la plus riche héritière. Elle ne voyait que Falkland, orné de ces avantages qui tenaient plus intimement à lui, et dont aucun revers de fortune ne pouvait le priver. En

un mol, elle était émue et ravie quand il était présent; absent, il était le sujet continuel de ses rêveries et de ses songes; mais cette image ne faisait rien naître chez elle au delà du plaisir attaché à F idée même.

L' attention qu'à son tour M. Falkland lii à elle était assez propre à encourager un comu* aussi prévenu que celui d'Emilie. 11 y avait dans ses regards un air de complaisance, quand ils lui étaient adressés. Il avait dit dans une soeiélé, et une personne présente l'avait répété à miss Melville : « qu'elle lui paraissait tout à fait intéressante, qu'il était bien touché de lui voir un sort aussi peu assuré et aussi précaire, et que, s'il n'avait pas peur de lui faire tort dans l'esprit soupçonneux de M. Tyrrel, il serait charmé de faire plus particulièrement sa connaissance. >

Emilie avait écouté ces paroles avec ravissement, et comme si elles fussent venues d'un être supérieur qui daignait descendre jusqu'à elle; car, si elle s'occupait trop peu, dans Falkland, des dons de la fortune, d'un autre côté, elle ne voyait qu'avec une sorte de vénération ses vertus et ses qualités personnelles. Mais, tandis qu'elle semblait ainsi écarter bien loin toute espèce de comparaison entre elle el M. Fal-

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