CHAPITRE I. Il
et les bons offices; mais, bien loin de me sentir effrayé de cet état d'abandon, je me livrais aux visions les plus brillantes sur le poste que j'allais occuper. J'étais loin de soupçonner que cette gaieté et cette douce insouciance dont j'avais joui jusqu'alors allaient bientôt m'abandonner pour jamais, et que le reste de mes jours était dévoué à des alternatives continuelles d'alarmes et de douleur.
Mon emploi était facile et agréable. Il consistait en partie à transcrire et à mettre en ordre quelques papiers, en partie à écrire, sous la dictée de mon maître, des lettres d'affaires ou quelques morceaux de littérature. Ceux-ci étaienl pour la plupart des extraits analytiques des compositions de différents auteurs avec des réflexions et des idées nouvelles sur la matière qu'ils traitaient, et qui avaient pour objet ou de réfuter leurs erreurs, ou de pousser plus loin leurs découvertes. Tous ces essais portaient l'empreinte d'un esprit profond et élégant, riche en connaissances littéraires, doué d'une activité et d'une finesse de discernement peu communes.
Chargé des fonctions de bibliothécaire, aussi bien que de celles de secrétaire, je logeais dans la partie de la maison destinée aux livres. Fia, mes
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moments auraient pu s'écouler dans la plus douce tranquillité, si ma nouvelle situation ne m'eût pas placé dans des circonstances totalement différentes de celles où j'étais naguère sous l'humble toit de mon père. La lecture et la méditation avaient de très-bonne heure absorbé toutes les facultés de mon esprit; je n'avais eu que très-peu de commerce avec les hommes; mais, dans ma résidence actuelle, mille motifs d'intérêt et de curiosité m'excitaient h étudier le caractère de mon maître, et je trouvai là un vaste champ pour mes conjectures et mes réflexions.
Il était impossible de mener une vie plus retirée et plus solitaire que la sienne. Les lieux de divertissement, les amusements ordinaires du monde n'avaient aucun attrait pour lui; il évitait les lieux de réunion, et ne paraissait pas chercher un dédommagement de cette privation de la société dans les épanchements de l'amitié. 11 semblait absolument étrangère tout ce qu'on nomme communément les plaisirs. A peine le voyait-on quelquefois sourire, et cette teinte de mélancolie qui annonçait les pensées douloureuses de son âme, ne l'abandonnait pas un seul instant. Cependant le fond de son caractère ne paraissait pas porté à la morosité et à