‹ Caleb Williams, ou, Les choses comme elles sontChapitre 92 sur 130 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

après avoir subi cet odieux mariage , se verrait obligée par décence à jeter un voile sur l'acte de violence qui l'aurait précipité. Mais cette garantie lui était ravie, et M. Falkland n'allait pas manquer de publier son déshonneur, pour en nourrir son propre orgueil. Quoique dans son opinion particulière la manière dont il avait été provoqué par miss Melville fût bien suffisante pour justifier tous les traitements qu'il pouvait juger à propos de lui infliger, il sentait fort bien que le monde verrait l'affaire sous un autre jour. Cette réflexion l'excitait à des mesures encore plus violentes, et elle le détermina à prendre tous les moyens possibles de verser sur quelque victime les poisons qui dévoraient son cœur.

Cependant dès qu'Emilie s'était crue dans un lieu de sûreté, son sang-froid et son intrépidité avaient commencé à l'abandonner. Tant qu'elle s'était sentie exposée aux menaces du danger et de l'injustice, elle avait trouvé dans son âme un courage qui dédaignait de plier. Le calme apparent qui succéda à ses agitations lui fut plus funeste. Elle n'avait plus d'aliment pour son courage, d'aiguillon pour son énergie. Ses pensées se reportaient sur les épreuves par lesquelles elle avait passé, et son âme succombait

au seul souvenir de ce qu'elle avait bravé avec (nul de constance. Jusqu'à l'époque où M. Tyrrel avait conçu sa cruelle antipathie, la crainte cl l'inquiétude avaient été des sentiments étrangers pour elle. Sans avoir fait aucun apprentissage du malheur, elle était devenue tout d'un coup l'objet de la malice la plus infernale. Quand une maladie vient saisir un homme d'une constitution robuste, son effet est bien plus violent qu'il ne le serait sur un homme délicat et valétudinaire. C'est ce qui arriva à miss Melville : elle passa la nuit dans l'insomnie et l'anxiété; le lendemain on lui trouva une violente fièvre. La maladie résista à tous les remèdes qu'on employa pour la chasser, quoiqu'il y eût lieu d'espérer que la bonne constitution de la malade, jointe à la tranquillité dont elle jouissait et aux soins de ceux qui l'entouraient, viendraient à bout de surmonter le mal. Le second jour elle tomba dans le délire. Sur le soir de ce même jour elle fut arrêtée à la requête de M. Tyrrel, pour dettes résultant de sa pension et entretien depuis quatorze ans.

Le lecteur se rappellera peut-être qu'il avait été question pour la première fois de cette dette dans la conversation entre M. Tyrrel et miss Melville, lorsqu'il avait jugé a propos de l'en-

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