‹ Calendriers d'un bourgeois du Quartier LatinChapitre 11 sur 46 · Qu'il fait froid I mon Dieu, qu'il fait froid · texte numérisé non relu

Qu'il fait froid I mon Dieu, qu'il fait froid

21. — La Seine est prise et deux vélocipèdes l'ont traversée ; on voit, ce qui est fort joli et fort poétique, se refléter sur la glace les becs de gaz entourés de vitres rouges.

22. — Beaucoup d'animaux du Jardin des Plantes meurent littéralement de froid, malgré les monceaux de paille dont on les couvre et le charbon qu'on brûle, en énorme quantité, dans plusieurs de leurs pavillons. Mais on ne pense pas seulement aux animaux précieux. On se préoccupe aussi des gens Quinze cents couchettes ont été apportées dans une partie du palais

4*^ Ar*?i IWÀfTznx. au Champ-de-Mars. Les quinze rjfTi\A par^vr*-$ diable:^ remL^^r-s ^ur r^s couchettes ont de U ^^ip^ bieochaudf' M. Camot est allé leur dire

26 — I>is ra^fçï^'ms du Petît-Saint-Thomas, rue du Barr. ont donné â de malheureuses femmes cent jijfions de tricot. c^*nt paires de chaussures^ des p'jierifjes et des châles L'hiver de 1890-91 pourra compter parmi les grands hivers.

27» — Samedi dernier, 24 janvier, M. Sardou a fait représenter au Théâtre-Français sa pièce de Thermidor^ où se trouvent de vigoureuses sorties contre les horreurs de la Révolution, contre les horreurs seules, car les bons et fécondants principes 'de cette Révolution n\y sont pas méconnus. Certains hommes politiques ont é*.é néanmoia^ furieux et hier lundi, à la seconde représentation, ils sont arrivés une quarantaine environ, ayant à leur tète Lissagaray, l'ancien membre de la Commune ; ils ont fait un bruit abominable et ont sifflé rageusement. La représentation, malgré (jueUjues échanges de horions, put néanmoins continuer jusc|u'au bout, car la salle presqu'entièrement applaudissait â outrance.

28. — Enfin le dégel arrive et la débâcle est générale sur la Seine.

28. — La représentatien de Thermidor n'a pas eu lieu, hier mardi ; le ministre de Tlntérieur, M. Consians, l'a défendue sous prétexte qu'elle pouvait amener des troubles.

Comme les étudiants étaient accusés d'avoir pris part à la manifestation contre Thermidor, leur associa-

tion s'est empressée de protester. Elle a envoyé un petit mot à M. Claretie pour assurer la Comédie- Française qu'elle n'était pour rien dans le tumulte de lundi.

29. — Naturellement les étudiants ont été attrapés de la belle façon par les journaux avancés, notamment par le Radical qui, dans son dernier numéro, les a appelés gommeux rétrogrades^ muscadins scrofuleux, etc. Dès le matin, le boulevard Saint-Michel fut bien vite encombré de jeunes gens qui exprimèrent violemment leur courroux. Ils allèrent rue du Croissant, pour manifester sous les fenêtres du Radical en criant : Conspuez Maret ! Conspuez Maret I (le directeur du journal). Ils firent un feu de joie avec des numéros du Radical et allèrent déposer une protestation dans le bureau du journal; comme cela menaçait de tourner mal, les sergents de ville dissipèrent l'attroupement des jeunes gens.

30. — Les étudiants se sont raccommodés avec le Radical qui leur a donné satisfaction. Un article sur la vaillante jeunesse des Ecoles leur fait oublier qu'ils ont été appelés jeunes muscadins^ pourris de chic,

4 Février 1891. — On a coupé le cou à Eyraud, l'assassin de l'huissier de Paris, Gouffé, dont le cadavre fut trouvé dans une malle, aux environs de Lyon.

13. — Mariage civil de Jeanne Hugo avec Léon Daudet. On disait que le mariage, exclusivement civil, ne plaisait pas beaucoup à Alphonse Daudet, mais que le grand nom de Victor Hugo avait eu raison de ses hésitations.

20. — Tout est en ébuUition à Paris par suite de Tarrivée de la mère de l'empereur Guillaume. EHe vient afin de prier les artistes français d'exposer à Berlin. Beaucoup d'artistes français se trouvent honorés de cette visite, quoique l'idée de l'Impératrice n'ait pas grande chance d'être acceptée.

24. — Comme l'impératrice Frédéric devait visiter les Beaux-Arts, l'administration de l'Ecole a fait enlever une couronne déposée au pied du monument de Henri Regnault parla Ligue des patriotes. C'est fort maladroit, sans doute ; mois cela ne vaut pas la peine de tant s'émouvoir, car certains ligueurs ne pensent à rien moins qu'à siffler l'Impératrice. Est-ce la faute de cette dernière si, aux Beaux-Arts, on a été assez simple pour croire qu'elle s'offusquerait d'une couronne déposée en souvenir d'anciens élèves morts pour la patrie.

28. — Hier, l'Impératrice est partie sans encombre. Il était temps ; personne n'était à son aise ; chacun craignait que certains jeunes gens ne commissent quelqu'incartade.

îi Mars 189 j, — On a brûlé, au four crématoire du Père-la-Chaise, M"* Millière, veuve du journaliste Minière, fusillé sur les marches du Panthéon en 1871.

15. — Mort, rue de l'Eperon, où il demeurait depuis dix-huit ans, du charmant poète Théodore de Banville. Il ne dissimulait pas ses sentiments religieux. Richepin l'ayant prévenu qu'il ferait sa biographie, il lui dit : « Surtout n'oubliez pas de dire que j'ai toujours été catholique » et certes il ne le cachait pas. A Sain t-Sé vérin, sa paroisse, il venait toujours à la

messe de une heure ; il arrivait invariablement à une heure dix et allait se placer au premier rang des chaises, suivi de sa chère femme, mûre, mais encore très belle, d'une toilette assez originale, mais sentant cependant la femme comme il faut ; c'est la nière du peintre Rochegrosse. Détail précieux pour la postérité (oh ! combien précieux), nous avions, M. de Banville et moi, le même papetier ; j'appris de lui que, pour ménager sa vue, Théodore de Banville n'écrivait jamais que sur du papier bleu ; naturellement j'achetai du papier bleu.

22. — Le statuaire Chapu vient de mourir, avenue de l'Observatoire, n® 22, des suites de l'influenza. Il était de 1833. Que de chefs-d'œuvres il aurait pu encore créer !

27. — Au palais du Luxembourg, à gauche de k cour d'honneur, en entrant, se trouve la minuscule chapelle de l'ancien palais de Marie de Médicis. Elle ne sert guère qu'à marier certaines filles de sénateurs : j'y suis allé une fois, elle est peu ornée mais revêtue de belles boiseries. Le gouvernement vient d'en accorder la jouissance à la petite colonie parisienne des Maronites, nos amis du Liban, nos clients catholiques, pour lesquels la France, en 1860, fit l'expédition de Syrie.

3 Mai 1891. — C'était convenu ; par tout le globe, per orbem terrarum, les ouvriers avaient l'intention de se mettre en grève avant-hier, l®"" mai. Les promenades de Paris devaient être envahies par une foule immense de travailleurs, ne travaillant pas. Or il n'y a eu que quelques manifestants, tranquilles, sur lesquels les braves sergots n'ont pu essayer leurs muscles.

Malheureusement, il n'en a pas été de même à Fourmies (Nord) : douze ouvriers ont été tués. Il y aurait eu même plus de victimes si le curé Margerin ne s'était jeté entre les soldats et les ouvriers.

Aucune chambre correctionnelle au Palais n'a jugé d'affaires de détenus, car toutes les voitures cellulaires avaient été retenues par la Préfecture de police en cas de besoin.

J'achetai, pour rien, à l'hôtel des ventes, deux dessins forts beaux, de maîtres connus. La manifestation avait éloigné les acheteurs. La viente fut arrêtée bientôt par le commissaire-priseur.

10. — Au Salon, un tableau produit une sensation bien réelle. Il est de Rochegrosse ; c'est la Destruction de Babylone ou plutôt la. Fête de Sardanapale^ au moment où s'écroule son trône. Il y a là une vraie splendeur décorative, mais en même temps une truculente exhibition de femmes nues. Oh ! quand je dis que les femmes sont nues, j'ai tort ; non, elles ne le sont pas. Elles ont en effet des maillots, mais avec des mailles énormes, ce qui donne un attrait de plus à la chair. Le diable n'y perd rien, au contraire. L'imagination de chacun supplée amplement au peu, au très peu qui ne se voit pas.

Les élèves des Beaux-Arts contemplent bouche-bée ces étranges maillots que Rochegrosse a déterrés on ne sait où. Ils déclarent que rien n'est plus artistique. « C'est épatant ! » disent-ils dans le langage consacré, a c'est épatant ! »

23. — Zola doit être furieux. A l'Académie Française on lui a préféré Loti; et lui, quand le sera-t-il... loti?

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