Le Palais est en émoi parce que Cresson a
promis son concours, ou du moins sa présence au Prince. Des discussions ont lieu au Conseil de TOrdre à ce sujet. On prétend que Cresson s'est trop avancé, qu il compromet TOrdre. Ce brave Cresson n'y tient pas autrement et dit qu'il n'ira pas.
12. — M®^ Rousse et Limbourg assistent seuls le Prince à l'audience de la huitième chambre ; mais celui-ci déclare qu'il ne veut pas être défendu. Philippe d'Orléans est condamné à deux ans de prison, le minimum. Un avocat stagiaire m'a raconté que, dans les couloirs du Palais, on avait crié avec rage : « Vive le Roi ! » Un journaliste très républicain disait qu'il y avait dans la conduite du prince un petit parfum béarnais, lui seyant fort bien ; qu'il y avait deux manières de passer la frontière, que celle du Duc valait mieux que celle du Général.
13. — Une de mes anciennes connaissances, le docteur Charles Ozanam, frère de Frédéric Ozanam, l'illustre professeur catholique de la Sorbonne, est mort aujourd'hui. C'est lui qui faillit me faire assommer lors de l'ouverture tumultueuse du cours de M. Renan *.
— En passant sur le pont du Châtelet, j'aperçois des badauds en train de considérer béatement la fenêtre de la grosse tour, dans laquelle le Duc est enfermé. Le quai de l'Horloge (appelé dans le langage courant : quai des Morfondus parce que les gens qui y viennent sont glacés par le froid) est plein de promeneurs qui passent et repassent aux pieds de la tour.
1 Souvenirs d*un Bourgeois dti quartier latin, p, 98.
Rousse a écrit à Cresson pour le remercier de la façon si résolue avec laquelle il a assuré la défense du duc d'Orléans.
Furieux de Tindépendance du barreau, un député dépose à la Chambre une proposition tendant à supprimer le privilège de l'Ordre des avocats. Chaque prévenu pourra choisir n'importe qui pour le défendre. Les agents d'affaires sont en liesse.
19. — Débat très curieux à la Cour d'assises Lissagaray, l'ancien membre de la Commune, attaquait M® Las Cases qui, dans un précédent procès, l'aurait diffamé. «Oh! dit M® Rau, avocat général, il faut accorder à la défense de très larges franchises. La lumière doit jaillir des débats et elle ne peut souvent en sortir qu'en brûlant au passage ; ce n'est pas du reste à l'avocat que la loi accorde pareil privilège, mais au plaideur représenté par lui. » Las-Cases prouva facilement du reste qu'il n'avait pas excédé les droits de la défense et fut acquitté.
20. — On est encore tout en émoi dans la salle des Pas Perdus de l'affaire Las Cases. Les journalistes ont pris parti pour Lissagaray. Après l'audience d'hier deux journalistes, en descendant le grand escalier de la place Dauphine, nous crièrent : « Maintenant, Messieurs les avocats, il n'y a plus que le revolver qui puisse vous répondre » Hier, au cours de sa plaidoirie pour Las Cases, M'^ Oscar Falateuf fut applaudi par beaucoup d'assistants et même par un municipal de service. Cet oubli de la discipline chez ce brave homme, entraîné malgré lui, a beaucoup frappé Falateuf. «Certes, nous dit-il, c'est dans toute ma vie, l'applaudissement auquel j'ai été le plus sensible. ^>
25. — Le duc d'Orléans fut prévenu à minuit qu'on allait remmener à Glairvaux. On le fît monter en chemin de fer à Pantin pour éviter toute manifestation. M. Garnot n'a pas usé de son droit de grâce, tout simplement parce que la Chambre s'est opposée à l'élargissement du Duc. Chacun va répétant :
Vous ne voulez pas Vélm^gir Sans doute afin de le grandir.
13 Mars 1890. — Mi-Carême ; admirable beau temps ; foule immense sur les boulevards ; pas mal de jolis costumes. Un individu, de mine ignoble, se promène sur les boulevards avec un costume de dominicain. Lors de la Révolutionde 1848, au moment où Lacordaire avait tant d'influence sur les étudiants, cet individu n'aurait pas pu se promener cinq minutes avec son costume ; les étudiants Teussent mis tout nu et rudement fouetté. Une voiture, pleine de prétendus capucins en goguette, excite la réprobation des gens comme il faut et Thilarité des autres.
25. — Nous possédons un compositeur du plus grand mérite : Camille Saint-Saëns, qui a été élevé au quartier latin, rue de l'Eperon, par une mère très affectueuse, miniaturiste des plus distinguées. Une fois marié il a continué à habiter le même quartier, rue Monsieur-le-Prince Ce compositeur vient de donner Ascanio à TOpéra et comme on ne sait pas où il est, on joue sa pièce hors sa présence ; il s'est enfui et tout le monde de dire en plaisantant : « En fait de fugue, il s'y connaît, puisqu'à quinze ans il a remporté te prix de fugue au Conservatoire. »
« Qu'est-il devenu ? Oh ! Pobjmnie, muse de Vharmonie lyrique y veille sur ses jours l » Je plaisante, et
cependant je suis triste, car il lui est peut-être arrivé quelque chose : je Taime beaucoup quoique je ne Taie jamais vu ; mais j'ai entendu souvent parié de lui par un de ses bons élèves qui le chérit'd'une véritable amitié de frère.
Quand j'étais maître clerc d'avoué chez M® Gottreau, vers 1854, j'avais comme clerc un jeune homme qui rendait tout à la fois hommage à la procédure et à la musique, c'est-à-diré à Thémis et à Polymnie. Il prenait des leçons musicales avec le jeune Saint-Saëns, qui n'en donnait pas ordinairement, mais qui avait consenti cependant à accepter M... comme élève à cause de ses dispositions musicales. Quand, après avoir pris une leçon, M... revenait à l'étude, il était enthousiasmé et annonçait en son jeune maître un véritable génie. Il ne se trompait guère.
J'espère bien qu'on le retrouvera ce malheureux Saint-Saëns. On a absolument besoin de lui ; et pour certains renseignements nécessités par les représentations â'Ascanio et pour ceci et pour cela, entin pour bien des choses.
Mais à propos, j'y songe ; c'est peut-être pour échapper à l'ennui de toutes les occupations et préoccupations scéniques que se cache l'avisé Saint-Saëns.
M'y voilà ; j'y suis. Oh ! le farceur î
30. — Rameaux, — Le Père Monsabré, qui prêche depuis dix-neuf ans à Notre-Dame, déclare que sa mission est terminée. C'est un puissant orateur, d'une doctrine sûre, un guide que l'on peut suivre en toute sécurité. Quant à moi, gâté par les souvenirs du Père Lacordaire et du Père de RaWgnan, je n'ai pu jamais l'apprécier autant qu'il le méritait. Pendant ses dixneuf ans de prédications à Notre-Dame, il parcourait tout l'enseignement catholique, tout le Credo et cette
année il avait consacré ses conférences à Y Amen du Credo, Avec ce titre original il attira la foule encore plus que de coutume. 11 a terminé ainsi : « Je suis heureux d'entendre sortir de tous les lieux, de tous les temps, de toutes les générations, de tous les peuples, de tous les événements de Thistoire humaine ce cri de solennel acquiescement ; cela doit être^ qu'il en soit ainsi. C'est bien! Amen Voilà mon dernier mot. Messieurs. Il ne sort de ma bouche qu'après avoir déchiré mon cœur. Je voudrais vous parler encore, mai<^ la vieillesse, que je sens venir, et le déclin de mes forces m'avertissent que je ne puis commencer une nouvelle carrière et qu'il est temps de me taire. »
12 Avril 189 0. — Saint-Saëns est retrouvé. Il s'est enfui en effet pour qu'on ne le tourmentât point à propos de son opéra d'Ascanio. Il est aux îles Canaries. Il se plaît plus dans la compagnie des serins que dans la nôtre.
14. — Hier, grande manifestation à Montparnasse, comme tous les ans du reste, sur la tombe de Pierre Leroux. Ses disciples et ses amis viennent manifester pour ne pas laisser tomber dans l'oubli la mémoire du fameux philosophe socialiste. C'est la force du parti socialiste de ne pas oubher.
16. — Le Musée de Cluny vient de s'enrichir d'une épée, remarquable par l'art, et précieuse par les souvenirs. Il y a quelque temps un grand collectionneur avait légué au Musée de Cluny sa collection d'épées tfOut en réservant la plus précieuse à son ami Alexandre Dumas fils : celle du marquis d'Avalos de Pescaire. Pescaire, commandant en Italie les troupes
de Charles-le-Quint, Vainquit à Pavie François P*" et le fît prisonnier. A sa mort Alexandre Dumas devait rendre cette épée au Musée, mais croyant remarquer que le conservateur, M. Darcel, semblait regretter d'attendre, il lui écrivit à peu près ceci en la lui envoyant : « Mon cher ami, tenez la voilà ; je ne peux supporter que quelqu'un désire ma mort ; or vous la désirez. Ne niez pas. » M. Darcel, naturellement, n'en convint pas, mais il accepta néanmoins aved* grand plaisir î'épée qu'il vient de faire mettre dans une belle vitrine. Elle est vraiment superbe. Sur un des côtés de la lame est gravée une figure de Mars et sous cette figure se lit ce vers latin :
Peschario Martis debetur martius ensis.
L'épée martiiale de Mars appartient de droit à Pescaire.
19. — Le bruit se répand au Palais qu'un jeune avocat. M* Paquy, a été assassiné chez lui. L'amant de sa bonne, pour se venger d'avoir été quitté, était venu la tuer. Paquy, accouru au bruit des détonations, reçut une balle dans le ventre parce que l'assassin pensait bien qu'il venait au secours de la malheureuse fille. Celle-ci, au moment où elle reçut le coup mortel, tenait dans ses bras le petit enfant de Paquy. En tombant elle le laissa échapper ; heureusement sa chute sur le parquet n'occasionna aucun mal au bébé. Les jeunes ne tarissent pas d'éloges sur le talent et la bonté de leur infortuné confrère,
21. — Paquy est mort; sa fin fut très chrétienne. Il fat transporté à la Morgue pour être autopsié. Mais quelle utilité ? grand Dieu !
28. — Commis pour assister en robe aux funérailles de Paquy, je suis allé à Saint- Vincent de Paul avec la délégation. Le père, la mère, la femme y étaient présents. Je n'ai jamais vu de douleur plus poignante, quoique sans pleurs ni cris. Beaucoup de vieux officiers embrassaient le père, ancien militaire.
24. — Tout le monde répète ce que je me suis déjà dit, pourquoi Tautopsie ? En quoi était-elle nécessaire ? Il s'agit d'un crime patent, avoué. C'est, paraît-il, par une tendre sollicitude pour l'intéressant assassin, que le corps de notre cher confrère a été ouvert, fouillé disséqué. On voulait savoir si la mort était bien le résultat direct du coup de revolver. Paquy en effet aurait pu être dans un état maladif tel que, sans cet état, la balle n'aurait pas occasionné la mort mais une simple blessure. Dors tranquille, aimable assassin, tu seras très probablement gracié puisque tu as commis un crime passionnel et si tu ne Tes pas, n'aie pas peur, après ta comparution sur l'échafaud on se fera un scrupule de t'ouvrir le ventref, comme à ta victime.
2 Mai i 890. — Hier, dans toutes les capitales de l'Europe, grande manifestation d'ouvriers demandant 8, 8, 8 ; c'est-à-dire 8 heures de sommeil, 8 heures de travail, 8 heures de repos Quelques-unes seulement de ces manifestations ont été tumultueuses A Paris rien que des poussées formidables sur certains points. Le ministre de l'Intérieur, M. Constans, avait inondé Paris de soldats et réquisitionné jusqu'aux gendarmes qui, d'habitude, accompagnent les prévenus à la police correctionnelle. Grâce à ces mesures extraordinaires, aucun désordre n'eut lieu. IJans divers quartiers, néanmoins, il y eût un peu de bruit et des mouvements de panique. On m'a parlé d'un jeune marié qui
8 Juin 1890, — Oh ! véritablement Constans, le ministre de Tlntérieur, se conduit en malappris vis-àvis de Louise Michel. Il Ta fait mettre en liberté, comme irresponsable!! Elle en a été furieuse et la première chose qu'elle fît une fois expulsée de sa prison, fut de faire paraître dans les journaux une protestation virulente. Elle y déclare n'avoir pas mérité rinfamie d'une grâce accordée par Constans. La note finit par ce cri : Vive V Anarchie ! A tous les cœurs bien nés, que l'Anarchie est chère î
— Boulanger avait conservé toutes les lettres ou cartes qu'on lui avait envoyées et les avait mises dans sa cantine, c'est-à-dire sa petite malle d'officier ; or on vient de saisir cette cantine et voilà bien des gens compromis. Un employé du Mont-de-Piété lui avait fait passer sa carte ; il est dégommé.
11. — Alexandre Dumas fils ne fit pas baptiser ses enfants, voulant leur laisser, à l'âge de raison, la liberté de se choisir une religion. Sa seconde fille Jeannine a choisi la religion catholique. La princesse Mathilde, probablement encore vigoureuse malgré son grand âge, Va tenue, en qualité de marraine, sur les fonts baptismaux.
23. - Je passais, aujourd'hui, au coin de la rue de Vaugirard et de la rue de Bagneux, quand, au travers des interstices d'une palissade en bois, je vis quantité d'ossements qu'on retirait de la terre en creusant les fondations d'une maison. Ce sont les ossements des paroissiens de Saint-Sulpice enterrés dans un cimetière qui se trouvait à cet endroit. Il ne fut fermé que vers
26. — Je suis allé, avec mon gendre, à iù. réception ouverte du Président de la République; après son grand dîner aux artistes français. M. Garnot est d'une exquise et affectueuse politesse. Il nous a donné deux chaudes poignées de main ; M"*® Garnot était charmante dans une toilette du meilleur goût. Elle m'a rappelé étonnamment la physionomie de feu ma chère maman. Je sortis très ému. Gette note est prise à l'adresse de mes enfants.
4 Juillet i 890, — Aujourd'hui, se sont ouverts au Palais les débats du procès des Nihilisteày arrêtés le 30 mai dernier et prévenus de confection de bombes explosibles. Ils ont été arrêtés d'une singulière façon ^ un individu, d'habits assez délabrés, se présenta dans le courant de mai chez un fabricant de verreries du Quartier et lui commanda pour le lendemain un tube de verre d'une certaine forme. Le fabricant s'étonna^ que cet homme, d'aspect si chétif, lui fît cette commande. Il prévint le commissaire de police ; qitand le loqueteux revint chercher son tube, un agent le fila jusqu'à son domicile. On sut amsi qui était ce loqueteux : c'était ni plus ni moins que le prince russe Nakatchiz. La police vint envahir son domicile, fouilla ses papiers et se convainquit bien vite qu'elle avait heureusement mis la main sur toute une colonie de Russes occupés à faire des bombes explosibles à .. à l'adresse de qui ? On s'en doute bien ; mais on ne poursuit, pas aujourd'hui les étudiants russes pour complot ; ce qui serait trop difficile à établir, mais pour fabrication illégale de bombes explosibles. ' Le prince Nakatchiz, se disant étudiant, est accompagné sur le banc de la correctionnelle de deux aimëble^ étudiantes et de cinq co-étudiants: Il a l'air fort intelligent. De dessous ses sourcils olympiens sortent de&
yeux d'une vivacité extrême ; Taffaire, assez longue, est renvoyée au lendemain.
5. — L'affaire dure encore toute la journée et le jugement n'est rendu que le soir. Les deux étudiantes sont acquittées ; les six nihilistes mâles sont condamnés à plus ou moins de prison: le chef, le prince, en attrape, lui, pour trois ans ; le Tsar va un peu respirer. Est-ce bizarre de voir ce prince, ce vrai prince auquel, dans la correspondance saisie, tout le monde donnait de l'Excellence, conspirer contre le Tsar, comme un simple pauvre étudiant, fils de pope ou de paysan. On voudrait bien attraper le grand maître des nihilistes, Kropotkine, mais lui ne demeure pas au quartier latin. Londres lui paraît un séjour plus sûr.
6. — Pluie, pluie encore; depuis près de deux mois il pleut èontinuellement ; oïl est glacé. Dans la Brie les moissons sont complètement couchées
On se console par des chansons et des bouts rimes extravagants :
S'il eût moins plu
Ça m'aurait plus plu. Etc.
7 et 8. — Froid humide; obligé d'allumer le feu, en juillet I Fréquentes perturbations de la température.
17. — Chaleur épouvantable. Pendant que je plaidais une affaire de séparation de corps, à la quatrième chambre du tribunal, un orage effrayant éclata au moment où je reprochais au mari de ma cliente d'avoir appelé sa belle-mère : rat mort; un éclair d'une lueur livide éclaira la chambre d'audience ; le ciel semblait.
prendre en horreur un pareil attentat. Le tribunal se mit du côté du ciel. Je gagnai mon procès.
18. — Fiançailles de M"® Marie de Mohrenheim, fille aînée de l'ambassadeur de Russie, avec le vicomte de Sèze, lieutenant au 95® régiment de ligne; c'est rarrièré-petit-flls du défenseur de Louis XVL La rue de Grenelle, où se trouve l'ambassade de Russie, est toute en joie.
19. — L'orage du jeudi 17 a été terrifiant et la foudre est tombée en divers endroits de Paris. Du reste il s'est étendu sur tout le Nord de le France. A Amiens beaucoup d'arbres de la promenade de la Hotoie et des boulevards ont été renversés ; près Saint-Quentin, trois personnes ont été foudroyées dans un champ.
28. -r Une demoiselle Chauvin vient de passer avea éloge, c'est-à-dire avec toutes boules blanches son dernier examen de licence en droit. Le père Rataud lui a fait des félicitations émues. Son vieux cœur de célibataire se trouverait-il pris ?
9 Août 1890, — Bousquet, qui assassina . sa maîtresse et mon confrère Paquy, a été condamné à mort. Forni, en plaidant pour Bousquet, a rendu hommage aux mœurs irréprochables de Paquy.
11. — Mariage de M"»* Canrobert avec M. Fabre de Navacelles, lieutenant de vaisseau.
30. — Il fait si froid que les hirondelles s'expatrient dans les pays du Midi. J'ai endossé, aujourd'hui 30 août, mon pantalon et mon paletot d'hiver.
30 Septembre i890, — Retour de mon voyage dans les Vosges. Mon cœur de Français a eu fort à souffrir. Le voyage n'a pas fait de bien à ma chère femme, très fatiguée depuis quelque temps.
6 Octobre 1890, — Bousquet, condamné à mort, a été gracié. Cette grâce a été fort mal accueillie par le public qui s'est demandé si M. Carnot n'allait pas vouloir reprendre les errements du père Grévy. Bousquet est allé entendre la lecture des lettres de grâce et leur entérinement. En se retirant il a fait un frés profond salut. Messieurs de la Cour ne le lui ont pas rendu.
Même jour, — Inauguration du monument d'Eugène Delacroix au jardin du Luxembourg, dont le pakis fut splendidement décoré par lui. Au-dessus d'un piédestal allongé se dresse le buste grêle d'Eugène Delacroix avec un cache-nez. (11 est de fait qu'il y a bien des courants d'air au Luxembourg). Une superbe femme, d'un âge déjà mûr, soutenue parles bras puissants du Temps, présente au buste une couronne et une palme. Comme pendant, un gros homme qui applaudit. 11 a près de lui par terre une lyre et un carquois. Tout cela veutdire que, grâce au Temps, l'hommage, mérité, mais trop attendu, a enfin été rendu à Eugène Delacroix, aux applaudissements d'Apollon, dieu des Arts.
Le monument se trouve au milieu d'une grande fontaine carrée en marbre dont jaillissent des ruisselets. Elle est d'une suprême élégance.
9. — La fille d'Alexandre Dumas, Jeannine, que récemment la princesse Mathilde tint sur les fonts baptismaux, a épousé le vicomte d'Hauterive, souslieutenant au 4® chasseurs.
16. — On a calculé qu'en un certain jour Tiniluenza» grâce aux ouvertures de succession, avait fait entrer trente millions dans les caisses de TEtat. ^ r
A propos d'un certain mois Horace a dit :
Adducit febreSy testamenta résignât.
27. — La rive gauche était toute en fête. Le vicomte Edouard de Sèze, lieutenant au 95® régiment d'infanterie de ligne, épousait à la mairie du VII®, rue de Grenelle Saint-Germain, M"® Marie de Mohrenheim, fille de l'ambassadeur de Russie. Le matin, les plus notaUles habitants du quartier étaient allés à l'ambassade, porter une magnifique gerbe de fleurs à la nouvelle Française, Française depuis longtemps par le cœur. Heureusement nous sommes en hiver ; aussi, pour ce mariage moscovite, les dames ont-elles pu exhiber des fourrures merveilleuses ! La mariée avait autour du cou un adorable boa en martre zibeline du Kamtchatka. Son chapeau était également orné d'une admirable petite bête de Sibérie.
29. — Le mariage franco-russe eut lieu à l'église de Sainte-Glotilde ; M. Bontemps, curé de la paroisse; y procéda et le cardinal y assista. M"® Carnot était sur un prie-Dieu auprès du cardinal. M. Garnot, sans y être matériellement, c'est-à-dire en chair et en os, fut grandement, néanmoins, de la cérémonie, car le matin même, sur sa demande, le ministre delà Guerre avait fait paraître dans Y Officiel la nomination de M. de Sèze comme capitaine ; gentil cadeau dans la corbeille de la mariée et aussi dans la cantine du lieutenant : brin de myosotis envoyé par la France à la Russie.
// Novembre il 890, — Grâce aux démarches inces-
sarites de notre bâtonnier Cresson, nous avons une nouvelle bibliothèque que Ton a installée dans les locaux, autrefois occupés par le casier judiciaire. De superbes bustes de bâtonniers Fornent magnifiquement, notaniment celui de Paillet, par Pradier, et celui de Jules Favre, par Barrias.
13. — Hier, 12 novembre, sur notre rive gauche, en son hôtel de la rue de l'Université, la maréchale Pélissier est morte des suites d'une pneumonie infectieuse. C'était Tamie de pension de l'ex-impératrice Eugénie, la fille du marquis de la Panéga, mariée grâce à l'entremise de la souveraine, au maréchal Pélissier, alors ambassadeur à Londres. Les obsèques eurent lieu au Père-la-Chaise ; le cortège suivit tout le boulevard Saint-Germain. Son frère, le marquis de la Panéga, conduisait le deuil.
30. — Le vingt-deux novembre dernier, à sept heures et demie du soir, mort de ma femme d'une péritonite, due à l'inflammation des intestins. Cette inflammation provenait de la gastralgie que lui Avait causée une mastication incomplète. La malheureuse femme en tombant, il y a deux ans, d'une terrasse, peu élevée cependant, s'était cassé deux dents et ébranlé toutes les autres.
Elle est morte dans les sentiments de la plus grande piété.
19 Décembre 1890. — Je reprends me» écritures, moins pour me distraire, comme par le passé, que pour endormir mon grand chagrin.
Il y a quelques jours le père de Gambetta est mort. Le voilà réuni à ce fils dont il a voulu, avec tant d'énergie, se réserver le-<5orps à lui tout seul. Les
amis, par patriotisme, voulaient le conserver à Paris. Mais lui, le père, tenait à le posséder à Nice afin d'aller prier à côté de lui et plus tard se réunir à lui. Oh ! combien maintenant je comprends son âpre jouissance et sa jalousie paternelle que je prenais autrefois pour de régoïsme,
— Adolphe Belot est mort avant-hier. Il fit, en 1850, la fortune de TOdéon avec le Testament de César Girodot qui fut représenté plus de deux cent fois et que finalement la Comédie Française mit à son répertoire. Cette pièce est une véridique étude de mœurs successorales et testamentaires. Il y a des caractères admirablement tracés, notamment celui du grincheux Isidore, jaloux de tout le monde, de son chef dé bureau, de son frère surtout, qui Ta toujours comblé de bienfaits et qu'il accuse de lui avoir volé sa place au soleil.
M. Adolphe Belot a fait cette pièce en collaboration avec M. Villetard de Prunières, mort en 1889. Deux philosophes, deux bons observateurs n'étaient pas de trop pour dépeindre l'amusant spectacle de la convoitise humaine autour du cercueil d'un parefit, un parent bien aimé, surtout depuis son décès. ' M. de la Rounat était alors directeur de l'Odéon. C'est grâce à son goût et à son flair que la pièce fut représentée à l'Odéon, car les deux auteurs étaient complètement inconnus.
21. — Condamnation à la peine de mort d'Eyraud, l'assassin de Gouffé. Sa complice, la fille Bonipart, a attrapé vingt ans de travaux forcés.
Jeudi i*?' Janvier. — Sur Octave Feuillet, qui vient d« mourir, les anecdotes pleuvent abondamment. Le Gaulois en rapporte de charmantes. Ne sachant laquelle choisir, je recueille seule,m«nt ces quelques détails de ga vie, détails intéressants pour l'histoire du Quartier. Quoique né à Saint-Lô, il vint faire ses études à notre Louis-le-Grand où il eut, comme camarade, Paul Bocage, fils d'un épicier de la rue Saint-Jacques et neveu de Pierre Bocage, le fameux directeur de rOdéon, Quand il eut fini ses études, il alla résider près de son vieux collège, dans l'horrible petite rue des Cordiers et en cet hôtel de Saint-Quentin où, par deux fois, Rousseau vint loger et rencontra Thérèse ; quelque temps après, il alla habiter 282, rue Saint- Jacques, dans la maison de son ami Paul. Bocage et Octave Feuillet, rapprochés l'un de l'autre, collaborèrent immédiatement à une multitude de pièces dont quelques-unes furent jouées à l'Odéon, chez l'oncle, notamment: Echec et mat. Plus tard, familier de la famille impériale il composa pour l'Impératrice VHistoire de Sybille, qui eut une grande vogue. Nommé bibliothécaire des résidences impériales, il se démit de ses fonctions au 4 Septembre, malgré les instances très bienveillantes du nouveau gouvernement.
— Hier, l'enterrement. Au nom de la Société des auteurs dramatiques, M. de Bornier, fit un éloquent discours sur le bord de la tombe. Il dit, en parlant de la mort du fils aîné d'Octave Feuillet : « Le père n'a pas voulu être consolé ici-bas ; Dieu le console aujourd'hui. »
15. — Au temple' de la Rédemption, rue Chauchat, obsèques du vieux baron Haussmann, ancien préfet de la Seine, mort à 80 ans. Encore très actif, il occupait sa vieillesse à écrire ses mémoires. Dans la conduite au Père-la-Chaise son cercueil parcourut plusieurs des rues ou boulevards, ouverts pendant sa féconde administration.
C'est bien à M. Haussmann, à ses plans du ipoins, que la Rive gauche doit l'ouverture du boulevard Saint-Germain. Cette immense avenue, grâce à l'addition du petit boulevard Henri IV, continua les grandes artères de la Rive droite et termina heureusement la première ceinture dont est entouré le cœur de la Ville.