Hier, les grévistes arrêtaient partout les
omnibus, mais il ne l'ont pas fait toujours impunément. Le cocher d'un omnibus Odéon - Courcelles enleva vigoureusement ses chevaux. Deux grévistes, qui voulaient l'empêcher de partir, tombèrent et se firent de très graves blessures ; l'un d'eux est en partie écrasé.
— Enfin aujourd'hui la Compagnie et ses employés se sont arrangés. Les pauvres garçons ne travailleront plus que 12 heures par jour au lieu de 15. Si la Compagnie a cédé c'est qu'elle voyait bien que les ouvriers, puis les bourgeois, petits et grands, étaient favorables aux grévistes. 15 heures de travail par jour et d'un pareil travail ! c'était cruel.
•28. — Les omnibus et les tramways sortent enrubannés.
y®*^ Juin i89î. — Très gros orage aujourd'hui avec un coup de tonnerre formidable.
2. — Lors du gros coup d'hier, le tonnerre est tombé dans le jardin du Luxembourg. Attention, Messieurs les sénateurs, le bon Dieu n'est pas content de vous ! Il vous avertit comme il avertit toujours les vieux pécheurs.
6. — Hier matin, l'Archevêque de Paris a béni l'église du Sacré-Cœur dont le gros œuvre est terminé; il en fit le tour, et descendit dans la grande crypte. Puis il rentra dans l'église et se rendit à toutes les chapelles, toujours en bénissant. Ensuite la première messe fut dite. Berthelier, le violoncelliste de l'Opéra, a joue d'une façon toute divine. C'est le mot. Après la messe boustifailles monstres sur la butte, car sur toute la butte le soleil s'était mis gentiment de la partie.
— silo. — A propos de Tinauguraiion de l'église du Sacré-Cœur, le Petit Journal raconte, dans son Supplément, une bonne histoire. Un jour Tarchitecte, consterné, vint prévenir tA^ Guilbert que la butte Montmartre était vide, minée, parce qu'on en avait extrait de nombreux matériaux pour les constructions de Paris. « Il est indispensable, lui dit-il, de faire des consolidations colossales pour asseoir en toute sécurité la basilique, c'est, malheureusement, une considérable augmentation de dépenses. » Monseigneur fut tout d'abord atterré ; mais comme un Méridional ne perd pas facilement la carte, ou tout au moins la langue, dans les cas les plus difficiles, il se mit à dire d'un ton dolent, de son accent cadencé et musical : « Oh I ce coquin de Paris î tout y est donc falsifié, truqué? En voyant devant vous une montagne, vous croyez avoir affaire à une véritable montagne, comme dans les autres pays ; eh bien, pas du tout, la montagne n'est
qu'un GIGANTESQUE VOL-AU-VENT. »
Le moment de découragement fut court. Il fallut se remettre à quêter et les bons fidèles se saignèrent pour apporter des godiveaux d'or afin de remplir le vol-au-vent gigantesque du bon Dieu.
Quêter est souvent une chose pénible, bien aléatoire, et pour cptte église du Sacré-Cœur, le cardinal aurait bien pu se passer de faire quêter. Il trouva en effet des ressources en dehors des quêtes, mais il n'en voulut^ point profiter parce que l'église, étant une église votive, devait être élevée par les deniers de tout le monde, de toute la France ; tel était le vœu des catholiques qui avaient songé à élever une église au Sacré-Cœur à la suite de nos désastres. Un jour la duchesse de Galliera fut priée par M»' Guilbert de vouloir bien, comme tout le monde, participer à l'érection de l'église. C'était précisément à un moment
où, voulant faire de sa fortune un emploi charitable, M"" de Galliera se trouvait encore indécise sur lès moyens : « Monseigneur, lui dit-elle, à combien s'élèveront à peu près les dépenses de l'église ? » — « A trente millions, je suppose. » - Eh bien, je serais très honorée, très heureuse d'ériger cette église à mes frais. » — « Ma fille, répondit l'archevêque, Dieu vous tiendra compte de cette admirable intention, mais je ne puis l'accepter, l'église est une église votive et tout le monde, riche ou pauvre, doit y contribuer. » Et la duchesse dut se contenter de faire une simple offrande. Mais je suppose qu'elle ne se contenta pas de donner cinq francs, comme tant d'autres souscripteurs.
16. — Mort, le 9 juin dernier, de ma chère marraine Zoé-Aglaé Duriez, à Moret, dans sa quatre-vingtième année. Après la mort de son mari, qui avait pour moi une très vive afTection, elle m'avait, avec l'agrément de sa fîUe, donné deux tableaux d'un célèbre peintre parisien, Jeaurat, l'un représentant le Carnaval dans les rues de Paris, signé et daté ainsi : Stéphanus Jeaurat pinxit i757 , l'autre, non signé, et représentant la Conduite des filles de joie dans une charrette à la Salpétrière ; ces deux tableaux, faisant pendant, exposés en 1757 *.
Quand j'étais jeune homme et que j'allais à Moret voir ma marraine, j'examinais continuellement ces
1 J'ai donné ces tableaux à ma fille, M>^« Perrault-Dabot, filleule elle-même de M^"* Duriez ; ces tableaux venaient d'Edimbourg. Ils avaient été recueillis par M. Duriez dans la succession de son frère, très distingué professeur de langues à Edimbourg.
Beaucoup de chefs-d'œuvre de la peinture française ont dû être transportés en Angleterre lors des tourmentes révolutionnaires.
tableaux ; c'est moi qui ai fini, avec mes yeux de 25 ans, par trouver la signature sur le tableau dn Carnaval^ la signature est peut-être aussi sur Vautre^ derrière la feuillure du cadre. Du reste elle n'est pas nécessaire, la Conduite des filles de joie n'étant que le pendant du Carnaval et traitée tout à fait de la même manière.
17. — Aujourd'hui, un ballon, passant avec rapidité ,au-dessus du Luxembourg, semblait entraîné violemment vers Montrouge.
18. — Le ballon d'hier est tombé près de Sceaux. M. Delachambre, l'aéronaute, qui devait le monter, l'a vu s'enlever sans qu'il s'en doutât. Les ouvriers de l'usine de la Villette, qui le maintenaient, ont tout lâché avant qu'on ne leur criât le fameux signal : « Lâchez tout. » Un mauvais plaisant l'a peut-être crié. Delachambre, en ce moment, tenait un des fiHns qui retenaient l'aérostat ; il fut enlevé tout-à-coup. Avec beaucoup de sang-froid, il lâcha ce filin et tomba d'une hauteur de douze mètres. Il se cassa, il est vrai, la cuisse, mais une seconde plus tard il tombait de plus haut et s'écrasait sur le sol.
20. — L'impératrice Eugénie a profité d'un voyage à Paris pour visiter le Jardin des Tuileries, qu'elle n'avait pas voulurevoir depuis 1870. Elle s'est promenée dans le jardin privé où jouait autrefois le prince impérial, enfant. Mais la nouvelle rue des Tuileries lui a enlevé beaucoup de ses souvenirs.
i4 Juillet 1891. — Quatorze Juillet! Je ne mets pas de drapeaux à mes fenêtres et c'est la première fois depuis l'établissement de la République, troisièftie du nom. Ce n'est pas que cette date du 14 juillet
m^agrée beaucoup, oh ! oon ; loin de là ; mais il faut bien une fête annuelle pour le peuple ; or la prise de la Bastille est un événement qu'il comprend mieux que tout autre. C'est une prise de gros château féodal, flanqué de tours : cela satisfait son imagination plus que, par exemple, la proclamation de la République, le 21 septembre ±792, Cette proclamation ne dit pas grand'chose à son esprit.
Donc, si je ne mets pas de drapeaux aujourd'hui, comme plusieurs de mes voisins, c'est qu'eux et moi nous ne voulons pas avoir l'air d'approuver l'hommage rendu aujourd'hui à Danton. La Ville a inauguré, en son honneur, un monument, sur le boulevard Saint- Germain, juste en face le passage du Commerce, où il demeurait ^ Or nous craignons que Danton n'ait pas fait tout ce qu'il aurait pu pour empêcher les massacres de Septembre ; dans le doute nous restons cois.
15. — J'ai remarqué sur le socle de la statue .d^ Danton, une couronne, ornée de rubans tricolores, sur laquelle se trouve l'inscription suivante : A Danton, sa petite- fille. Danton avait deux fils qui ont toujours habité Arcis-sur-Aube. Il leur avait laissé une fort belle propriété de famille dans un des faubourgs de cette jolie petite viUe. L'un d'eux eut une fille qui fut mariée à M M..., banquier. M"' M... vint à Tinauguration de la statue et y déposa la couronne dont je viens de parler.
Sur le devant du socle sont gravés ces mots que prononça Danton :
* Quand 1» mtàatm de Danion ftit démolie, il y » eiiTiron une quarantaine d'années, M. Victorien Sardou en acheta la porte.
Pour vaincre les ennemis de la Patrie, il nous faut de V audace y encore de V audace, toujours de l^ audace.
Je suppose que Danton, en prononçant ces paroles, songeait aux Prussiens qui avaient envahi la Champagne, et non aux prétendus ennemis de l'intérieur. Lors de Tinauguration d'hier, faite par M. Floquet, le président de la Chambre (et non par le président delà République), le jeune acteur Lambert est venu réciter des vers pour protester contre le nom de septembriseur donné à Danton.
16. — Je passe et repasse devant la statue de Danton. L*artiste Ta représenté débraillé. Il Tétait, en effet, autant que Robespierre était soigné et sanglé dans sa redingote bleue à boutons d'or.
J'entends un passant dire : « Tourne )a te le à gauche, Danton, d'ici tu peux voir la grosse tour de Samt-Germain-des-Prés , non loin de laquelle se trouvait la prison de l'Abbaye, où en septembre 1792, grâce à ton inertie, fut versé tant de sang. »
Grâce à ton inertie, mais voilà justement la question. Je ne la juge pas ; je n'étais pas dans la fournaise. Je me contente de ne pas faire flotter au vent mon drapeau.
18. -r- Naissance de mon petit-iils Marcel, fils de ma fille Henriette et de M. a. P. . Me voilà donc grand-père. C'est une consolation dans mon veuvage.
30. — Hier, 29 juillet, le tribunal correctionnel gratifia de quelques jours de prison, deux vilains voyous qui avaient insulté Deibler, Monsieur de Paris, autrement dit le bourreau. Il se dirigeait vei^s les bois de justice, que ses aides avaient élevés devant la Grande Roquette pour raccourcir deux jeunes gredins,
quand les deux chenapans Tinterpellèrent en criant : « Le voilà, le voilà Tassassin qui tue nos frères. » Deibler, qui ne tenait pas à ce qu'on les arrêtât, s'était contenté de dire à Tun d'eux : « Toi, oh I j'en suis sûr, je te pigerai un jour ou Tautre. »
1 1 Août 189 L. — Le tlls d'un bien excellent homme, M. Millet, conseiller honoraire à la Cour d'appel, eut la tête écrasée par une voiture, après être tombé de bicyclette sur le boulevard des Italiens. Le matin même, il venait d'être reçu licencié en droit.
20 — On apprend la mort, en Algérie, de M"*® Agar, la fameuse actrice de l'Odéon. Entièrement inconnue, elle fit ses débuts à l'Odéon dans le rôle de Phèdre. Elle avait la voix grave, superbe, le masque tout à la fois tragique, gracieux et adorable, ce qui ne se présente pas souvent. Les étudiants furent enthousiasmés et l'acclamèrent. Ils l'acclamèrent une seconde fois quand, dans le i'assant^ de Goppée, elle parut, représentant Sylvia la courtisane, à côté de Sarah Bernhardt, jouant Zanetto.
Dans ces deux triomphes, je l'ai applaudie fortement, mais je crois que je l'acclamai encore plus fort, lorsque je la revis vieillie, cependant encore belle, dans la pièce de la Glu, de Richepin. J'étais allé voir cette pièce pour encourager le talent naissant du fils de mon confrère et ami Decori.
La pauvre femme eut bien des déboires dans la vie. Sa dernière épreuve fut l'accusation d'avoir pactisé avec les fédérés, parce qu'elle avait récité des vers dans un concert donné en faveur des blessés de la Commune. Avec ça que c'était commode de refuser î Elle avait trouvé quelque répit, quelque joie, dans son mariage avec un aimable homme, M. Marye, conservateur du musée arabe d'Alger.
Suivant son désir, elle sera enterrée au cimetière Montparnasse, le cimetière de son vieux quartier latin. C'est là où vraiment elle fut heureuse, car dès qu'elle passa Teau pour aller jouer aux Français, ses tribulations commencèrent ^
25. ~ Notre Ecole de Médecine vient de recevoir un legs fort appréciable.
Un malheureux garçon, fatigué de la vie, se pendit dans une des énormes pattes delà tour Eiffel. Voulant par sa mort se rendre utile à Thumanité, il mit dans sa poche un petit testament aux termes duquel il léguait son corps aux amphithéâtres de l'Ecole de médecine ; brave garçon, va !
9 Septembre 1891. — Mort, à Mont-sous-Vaudrey, de l'ancien Président, M. Grévy.
12. r- Marais, de la Comédie-Française, dont les débuts furent si brillants à TOdéon, notamment dans les Danicheff et dans le Mauprat, de George Sand, vient d'être pris d'une fièvre chaude qui a motivé son transfert dans une maison de santé. Il était, du reste, très souffrant et très énervé depuis assez longtemps ; c'est même à cause de cet état nerveux que Richepin monta sur les planches pour jouer à sa place le rôle de Nana Sahib, qu'il avait précisément composé pour Marais. Celui-ci avait un rôle important dans le Thermidor, de M. Sardou, mais la représentation en ayant été interrompue à la suite des désordres qui eurent lieu au Théâtre-Français, ce pauvre Marais en
1 Smivenira et Impressions d'un Bourgeois du quartier latin, pages 99 et 124.
fut très attristé, très frappé et ses nerfs n'en devinrent que plus malades.
16. - Ce soir, beaucoup d'étudiants quittent le quartier latin en criant : A bas Wagner l et en chantant la Marseillaise. Ils prennent le boulevard Saint- Germain et enfilent la rue Solférino pour arriver au pont Solférino et se diriger ensuite vers TOpéra. C'est, en effet, à l'Opéra que se donne aujourd'hui la première représentation de Lohengrin, Mais le pont étant défendu par la police contre l'invasion française des écoles, les étudiants ne peuvent le traverser et reviennent très vexés au Quartier. Du reste, la rive droite fournira probablement assez de protestataires pour conspuer Wagner.
17. — En efïet, hier soir, autour de l'Opéra, il y avait au moins 20.000 personnes, les unes criant : A bas Wagner I les autres chantant la Marseillaise, Elles se seraient certainement désintéressées de la musique de Wagner, si celui-ci ne s'était pas mal comporté envers Paris. Au moment du siège par les Prussiens, il composa une pièce intitulée : la Capitulation afin de se moquer des souffrances des Parisiens qui, en 1861, avaient eu l'inoubliable tort de siffler son Tannhaûser, C'est ce que ne peuvent pardonner beaucoup de Parisiens, quoique Wagner soit mort déjà, depuis six ans.
La représentation du premier acte marcha fort bien malgré de nombreuses boulettes d'assa fœtida. lancées sur les spectateurs et spectatrices. Ça changeait l'odeur habituelle des parfums de l'Opéra. Au premier entr'acte, les manifestants du terre-plein de l'Opéra, profitant de ce que les portes étaient ouvertes, se ruèrent sur le grand escalier et sifflèrent à qui
mieux mieux. Les pauvres municipaux eurent bien de la peine à les chasser. La représentation finit aussi bien que possible, grâce à de nombreuses arrestations, qui ne seront probablement pas maintenues, car il n'y a eu, en général, que de légers outrages aux agents.