‹ Calendriers d'un bourgeois du Quartier LatinChapitre 16 sur 46 · Encore moins de voitures qu'hier · texte numérisé non relu

Encore moins de voitures qu'hier

17. — Une horrible panique s'est emparée, hier, de tout le quartier de la Sorbonne ; des explosions successives éclataient dans cette fameuse maison de la place de la Sorbonne, n»» 2, où, en 1869, eut lieu un épouvantable accident, du au picrate de potasse. Le même marchand de produits chimiques, ou du moins son successeur, est toujours là. Donc, hier matin, vers onze heures, différentes explosions faisaient fuir les habitants de la rue. Les braves étudiants, au contraire, accouraient et l'un d'eux emporta, de la maison menacée, une vieille femme, à qui les jambes affaiblies, ne permettaient pas de s'enfuir. Le feu jaillissait, en une colonne immense, le long d'une cour très étroite. Tout à coup, un homme s'échappa de la cave, les vêtements en feu. Les employés de la maison, avec

beaucoup de courage, se jetèrent sur lui et lui arrachèrent ses vêtements brûlants. Le feu s'arrêta enfin grâce aux pompiers de la rue de Poissy et le quartier en fut quitte pour la peur.

18. — M. Bixio a tenu bon et voilà les cochers qui baissent pavillon et se remettent à marcher, mais ils ne sont pas de bonne humeur. Comme, somme toute, ils ne roulent pas précisément sur Tor, c'est à nous, bourgeois, de les consoler, de les calmer en leur donnant de larges pourboires.

20. — La rente, qui était revenue au-dessous du pair, est remontée au-dessus et cela cum plaudUu magno,

21. — On connaît maintenant Tauteur de l'explosion du restaurant Véry. Ce restaurant était en même temps un. débit. de vins. Après avoir allumé la mèche de sa bombe, placée dans un panier, le nommé Meunier entra, déposa par terre son panier près du comptoir, but rapidement le verre de boisson, par lui demandé, et s'esquiva au plus vite sans reprendre son panier. L'explosion eut lieu immédiatement après son départ.

26. — Des nouvelles effroyables nous arrivent de Hambourg, décimé par le choléra ; nous nous effraons facilement, car depuis quelque temps nous avons à Paris de très nombreuses cholérines. De plus, nous sommes gratifiés de continuelles arrivées de juifs Russes fort sales, qui arrivent de Russie en emportant, croit-on, des germes de choléra. Ils campent pendant quelques jours à Paris, les pauvres diables, avant de partir pour l'Amérique. Hier il y en eut une cinquan-

tainequi se couchèrent par terre le long de la prison de Mazas, pour passer la nuit. Tout le monde s'enfuyait en les croyant atteints du choléra. Mais, enfin, des gens charitables en eurent pitié et les conduisirent dans de petits hôtels, après les avoir fait désinfecter. Quand ils seront partis, les hôtels seront désinfectés à leur tour.

21 Août 189.2. — On se chuchotte à, Toreille : le choléra est à Paris ^ ce qui n'empêche pas les glaciers de faire de bonnes affaires. La sainte canicule, leur patronne, pousse à leurs terrasses de vraies foules.

5 Septembre 1892. — Mers, — Ma fille et moi passons nos vacances à Mers ; de ma fenêtre j'ai vu un vaisseau qu'on empêchait d'entrer au Tréport parce qu'il venait du Nord, du côté de Hambourg, où le choléra fait des ravages effrayants.

9. — Mers. — C'est, aujourd'hui, un bateau anglais qu'on ne veut pas laisser arriver au Tréport.

12. — Mers. — Nouvelles de Paris, du quartier des écoles : il y a eu deux décès par le choléra.

21. — Mers. — Nouvelles de Paris: hier, 39 cas. Les Parisiens ont vraiment pris trop de glaces.

22. — La Chambre, avant de se séparer, a voté un crédit de 320.000 fr à distribuer aux victimes des explosions de dynamite. On a sans doute déjà songé plus sérieusement à M"'" Véry et à sa fille.

M. de Montesquiou, mon voisin, propriétaire ,de la maison dynamitée sise boulevard Saint-Germain, aura une indemnité de 20.000 fr. d'après les décisions d'une

commission parlementaire. Un locataire, M. Besson, ancien juge au Tribunal de commerce, touchera même somme.

6 Octobre 1H92, — De mes fenêtres, j'ai vu défiler pompeusement les obsèques de M. Renan, mort dimanche. C'étaient des obsèques officielles, aux frais de l'Etat. J'en fus attristé. Car enfin M. Renan en retirant la foi du cœur de beaucoup d'hommes leur a enlevé par cela même toute consolation dans les épreuves de la vie.

Le corbillard était magnifique ; c'est celui qui a servi à M. Thiers ; il y avait au sommet un superbe pompon.

Au-dessus du corbillard se trouvait autrefois une petite statue. On l'a fait enlever dans la crainte probablement qu'on ne la prit pour un ange. Le soi-disant ange fut donc remplacé par le superbe pompon que nous avons admiré. Mais quand le corbillard arriva au cimetière Montmartre, il ne put, à cause du pompon, passer sous le pont Gaulaincourt, ce pont ignominieusement jeté au-dessus du champ des morts ; grand embarras. On grimpa sur le corbillard pour enlever le pompon, mais celui-ci ne voulut pas se laisser faire ; on l'avait, en effet, soigneusement rivé au-dessus du catafalque ; il y resta. Le cercueil fut alors descendu et porté à bras jusqu'au caveau de la chapelle où il devait être placé.

22. — L'Etat a, pour l'agrandissement de l'Ecole des Beaux-Arts, acheté l'hôtel de Ghimay, situé quai Malaquais.

5 Novembre 4892, — En passant dans la rue de Tournon, un ami me fait remarquer une devise

grecque peinte sur h devanture d'une, boutique de coiffeur, boutique placée juste en face de la caserne des Municipaux :

Keirô takista kai siôpô.

(Je rase très vite et je me tais).

Cette vieille devise grecque a été indiquée au coiffeur par M. Renan, qui. vient de mourir. Voilà du moins ce que l'on raconte :

Avant d'être administrateur au Collège de France, M. Renan demeurait rue de Tournon, près de la caserne et se faisait raser par le figaro d'en face, qui. sans doute, parlait en rasant. Comme celui-ci lui demanda une devise grecque pour mettre sur sa boutique, M. Renan la lui donna telle qu'elle se trouve encore aujourd'hui en bonne évidence.

Le perruquier mit la devise à contre-cœur, mais voulut avoir sa revanche ; pas bête, il se dit : « peu de personnes comprennent le grec, servons aux passants une autre devise, mais en latin, cette fois » ; et il s'adressa à un grand latiniste qui, plein d'aménité, lui fournit cette autre :

Sta viator

Crede caput

Aures que mihi.

Arrête toi^ passant^ et confie-moi ta tête et tes oreilles. Grâce à ces deux devises l'une en grec, l'autre en latin, les municipaux d'en face ont acquis quelque teinture des belles lettres.

3. — Dernièrement est mort, à 83 ans, un. vieil académicien, M. Xavier Marmier, administrateur honorairp de. la Bibliothèque. Sainte-Geneviève, dont

il fut le directeur pendant quarante ans. Grand voyageur devant le Seigneur, il a publié de charmants récits de ses voyages. On prétend qu'il a promis à ses bons amis, les bouquinistes des quais, de leur léguer 1500 francs, afin qu'ils se réunissent en un banquet pour boire à son souvenir. S'il a beaucoup voyagé en Europe il a encore plus voyagé à Paris... sur les quais. Il a trouvé des merveilles dans les boîtes.

Dans les derniers temps de sa vie^il ne pouvait plus se tenir debout, mais ça ne l'empêchait pas d'aller rendre visite aux boîtes des bouquins. Il se faisait conduire en voiture le long des quais et les bouquinistes venaient lui présenter ce qu'ils croyaient avoir de mieux.

Le pauvre cher homme a voulu être enterré en terre natale, à Pontarlier, au pied des montagnes de son Jura, au milieu des douces senteurs de l'absinthe.

Il est à présumer que les bouquinistes, le jour du dîner promis, n'oublieront pas l'apéritif avec l'absinthe de Pontarlier.

8. — Au n^ 11 de l'avenue de l'Opéra, il a été déposé un engin bizarre, devant la porte des locaux occupés par la Société des Mines de Carmaux. Les sergents de ville, appelés, ont pris cet engin et l'ont emporté à leur poste de police, rue des Bons-Enfants. Là, il a fait explosion en broyant ces braves agents.

14 — La maîtresse de piano de ma fille Céline, en venant lui donner sa leçon, nous raconte que son oncle, l'abbé Millault, curé de Saint- Roch, fut immédiatement prévenu de l'explosion de la rue des Bons-Enfants. A ce moment un grand mariage venait d'être célébré au maître-autel de son église, que beaucoup de personnes n'avaient pas encore quittée. Tout ému, il

monta en chaire et apprit révénement à ces personnes en leur demandant des prières poqr les malheureux sergents de ville, victimes de leur courage. Aussitôt toutes s'arrêtèrent et reprirent leurs chaises ; les chantres, qui avaient chanté à la cérémonie nuptiale, vinrent, revêtus de vêtements noirs, réciter Toffice des morts,

27. — Inauguration, dans le jardin du Luxembourg, du buste de Théodore de Banville, près de FOdéon, là où se jouèrent si souvent ses charmantes piécettes. Le buste est fort ressemblant; l'artiste a très bien attrapé le port de la tête, toujours relevée, mais sans morgue.

François Coppée a prononcé une très gracieuse allocution. «... Quant à moi, dit-il en s'adressant à Théodore de Banville, quant à moi, dont tu savais le sentiment filial, j'éprouve une émotion très douce et très profonde en saluant, le premier, ton image dans ce beau parc où tu as promené si souvent tes rêveries, où tous les lilas te connaissent; c'est le jardin des Amoureux. Près de ton monument, au mois de mai, ils s'y donneront leurs rendez-vous et trouveront aue la place est bien choisie pour leur poète, devant les fleurs ses amies, entouré de ses frères les oiseaux... »

/ 7 Décembre i 892. — Georges Hachette, le second fils du fondateur de la Maison Hachette, est mort, à 54 ans, d'une congestion cérébrale. Il avait maintenu très haut le renom de la vieille maison. Il s'occupa spécialement d'ouvrages qui augmentèrent considérablement les connaissances littéraires, artistiques et scientifiques des gens du monde, notamment du dictionnaire de la langue française, de Littré. Il fut associé à ses beaux-frères, LoiÂs Breton et Emile

Templier, et après leur mort à ses neveux, Pouret, Armand Templier, Guillaume* Breton et Joret-Desclosières.

Louis, le fondateur de la maison, était élève de TEcole Normale quand elle fut licenciée en 1822. Sa carrière étant brisée, il eut Theureuse idée de fonder une librairie classique à laquelle il donna pour devise : sic quoque docebo. Comme son père, Georges Hachette a pu dire : ego quoque docui.

24. — Mon ancien co-locataire de la rue de la Sorbonne, n® 2, M. Hermite, vient d'être honoré à la Sorbonne d'une façon tout à fait charmante. Il a 70 ans d'âge et 50 ans d'exercice comme professeur d'algèbre transcendante supérieure. Tout d'abord les plus grands savants de Paris lui ont offert une médaille d'or. Puis M. Darboux, doyen de la Faculté des sciences, a célébré dignement ses louanges ; enfin le Ministre de VInstruciion publique lui a annoncé son élévation à la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur. Etant dans une situation supérieure à la sienne, puisque rue de la Sorbonne, n® 2, je demeurais au deuxième, tandis que lui demeurait au premier, j'assistais, pour ainsi dire, à l'éclosion de ses grands problèmes algébriques ou géométriques. Tout à coup, au milieu d'un grand silence, montait un air délirant de piano. C'était M. Hermite qui exhalait sa joie en musique. Ma femme me disait : « Oh ! M. Hermite a trouvé quelque chose de bien, quelque beau problème. »

^me Hermite est la sœur du grand savant M. Bertrand, dont la physionomie est connue dans tout Paris. Il a eu en effet le nez brisé dans la fameuse catastrophe arrivée le 8 mai 1842 sur le chemin de fer de Versailles, rive gauche. M. Hermite était avec lui

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dans le même compartiment ; il n'en est sorti qu'avec une jambe broyée, ce qui le fait boîter douloureusement.

Souvent, quand je demeurais rue de la Sorbonne, je le regardais sans qu'il s'en doutât et je le voyais s'arrêter parfois, tant ses souffrances étaient grandes ; néanmoins sa figure respirait la résignation, résignation qu'il puisait dans une foi chrétienne très vive.

28. — Glorieux pendant du triomphe de M. Hermite. Hier matin, les 70 ans de M. Pasteur ont été également célébrés à la Sorbonne. Ses confrères, de l'Académie des sciences lui ont, dans le grand amphithéâtre, offert une médaille où était gravé son portrait. Il est entré dans cet amphithéâtre au bras du président de la République. Ce faisant M. Carnot honorait Pasteur, mais s'honorait en même temps. Les étudiants, accourus en foule, ont fait à l'illustre septuar génaire une ovation admirable. Jamais un savant français n'eût de pareils honneurs. On l'assit à une petite table et les délégués des corps scientifiques de l'Europe vinrent lui apporter des adresses cotnme à un souverain. Ses compatriotes eurent la touchante idée de lui apporter la photographie de sa ville natale et celle de son acte de naissance. M. Pasteur eut une indicible émotion quand il vit la signature de son père.

/* Janmer, ^^ Lies 1^ janvier et 31 décembre 1803, tombant également tous deux un dimanche, Tanoée aura oinquante*trois dimanches.

31. — Centenaire de la mort de Louis XVI. On vend dans les rues le fac-similé de la Gazette de France du 22 janvier 1793, c'esMi-dire le texte et la gmvure représentant le Roi sur l'échafaud.

— A Saint-Prançois-Xavier, grmid service du centenaire, commandé par le comte de Paris, arrièrepetit-fils de Philippe-Egalité. C'est très bien ; mais c*e&t bien le moins.

4 Février 1893. — Obsèques de M"* Bonjean, la veuve du regretté président, massacré à la Roquette. Superbe assistance dans laquelle on remarquait le Père Didon et beaucoup d'hommes de grand talent et de haute situation.

Voici la lettre de faire part que je reçois :

M. Vous êtes prié d'assister au service qui sera célébré le samedi 4 février 1893, à 10 heures très précises, en l'église Sainte-Clotilde, pour le repos de l'âme de Madame Adélaïde- Victoire-Marie-Flore de

Malherbe^ veuve de Monsieur le Président BonjoAn^ décédée à Paris, le 27 janvier 1803^ dans sÀ soixantedouzième année, munie des sacrements de TEglise.

D€ Profundis I

De la part de Monsieur Georges Bônjean, Jtlge suppléant au Tribunal de la Seine ; de Monsieur Maurice Bonjean, Avocat à la Cour de Paris, et de Monsieur Jules Bonjean, Docteur en droit, ses flîs.

D'inhumation aura lieu dans la chapelle de la famille, à Orgeville (Eure).

Le curé de la paroisse, M. Gardey, a prononcé une touchante allocution ; il a fait remarquer que M»' Darboy et le président Bonjean, tombant sous les balles des mêmes assassins, avaient scellé Tunion de la Religion et de la Magistrature.

12. — La première chambre de la Cour vient de condamner M. Ferdinand de Lesseps et son fils Charles à cinq ans de prison^ M. Eiffel et divers à deux ans, pour malversations dans l'affaire de Tisthme dé Panama, affaire complètement tombée en déconfiture. L'instance correctionnelle venait devant la première chambre de la Cour parce que M. Ferdinand de Lesseps est grand'croix de la Légion d'honneur. Ferdinand de Lesseps n'a point paru, il est en enfance^ M* Barboux s'est présenté pour Charles de Lesseps et M® Waldeck- Rousseau pour ËiifeL M* Martini et Du Buit pour deux autres prévenus. Le ban et l' arrière-ban du jeune barreau est accouru pour entendre Barboux, mais surtout Waldeck dont tous les jeunes veulent imiter la manière de plaider* De plus le bruit, plus ou moins fondé, avait couru au palais que M. Eiffel lui avait donné cinquante mille francs d'honoraires. C'était assez pour faire accourir tous les

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avocats stagiaires, afin de contempler un avocat, dont le travail fort grarid, il est vrai, était coté à un si ha-ut prix.

Tout le monde trouve excessive la sévérité de la Cour, surtout en ce qui concerne les de Lesseps. Ceux-ci n'ont pas, au dire de tous, mis un sou dans leurs poches. S'ils ont donné de grosses sommes à beaucoup d'hommes politiques influents, c'était comme contraints et forcés et pour les empêcher de mettre des bâtons dans les roues de leurs w^agons in ter-océaniques.

^2 Mars i 893. — Obsèques de Jules Ferry, mort le 17 mars. Il était président du Sénat depuis quelques jours. Mon appartement, en un clin d'œil, est vite envahi par une foule d'amis, afin de voir défiler le cortège qui vient de quitter le palais du Sénat. Grande pompe officielle, mais en même temps grande cohue de sénateurs et députés, puis d'individus sans aucune tenue, d'un débraillé inouï.

M. Jules Ferry est mort d'une maladie de cœur. Au moment de mourir il se jeta, dit-on^ dans les bras de son frère en criant : « Charles, sauve-moi ! » Quelle mort pleine de désolation, que celle des hommes qui n'ont aucmne espérance ! Il avait consenti à l'avoir pour lui cette mort, mais pas pour son père qu'il aimait tendrement. Quand ce père Vénéré fut sur le point de mourir. Ferry courut à toute haleine chercher un prêtre et put l'amener à temps. Dieu lui saura gré de cette piété filiale.

Ferry était de 1832 et moi je suis de 1831. Nous étions donc tous les deux de la même génération comme avocats. N'ayant guère de clientèle et n'y tenant peut-être pas beaucoup du reste, il se lança dans le journalisme. Il était notamment rédacteur du

Droit, pour lequel il était excessivement dévoué. J'avais un jour plaidé contre Fernand Desportes une jolie affaire. Il s'agissait de la destruction, par un propriétaire barbare, d'un gros arbre qui abritait et cachait le fameux acteur Pechter, mon client, pendant qu'il apprenait ses rôles dans son jardin de la rue de Navarin. Perry fut très contrarié parce que nous n'avions pas songé à le prévenir et que le compte rendu avait paru, en dehors de nous, il est vrai, dans ta Gazette des tribunaux. Desportes et moi fûmes vivement ennuyés de lui avoir causé cette contrariété.

Il ne plaidait pas mal, mais somme toute, il avait un talent ordinaire. Ce talent s'affirma plus tard d'une façon surprenante, au milieu des batailles de la politique. A la tribune il fut tout autre qu'à la barre, même beaucoup mieux. Je revis un jour à Paris un de mes anciens amis, qui, après avoir quitté Paris pour remplir de hautes fonctions en province, y revenait comme député, très conservateur et très catholique. Il avait fréquenté le palais comme avocat stagiaire et avait très bien connu Perry. Il me dit : « J'ai déjà entendu plusieurs fois Ferry à la Chambre; j'ai été tout surpris de le retrouver avec tant de puissance dans la parole. Jamais, si je ne l'avais entendu, je n'aurais cru à une telle transformation. »

C'est d'ordinaire tout le contraire. Les meilleurs avocats deviennent à la tribune de déplorables orateurs.

23. — Samedi matin, 18 mars, chez les Dominicains du faubourg Saint-Honoré, prenait fin une retraite qu'avait prêchée le Père Le Vigoureux à un gprand nombre de personnes de haut parage. Il dit à peu près ceci :

. « Le 6 Qayembre 1880, nos religieux forent expolséa de leurs

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oolitents, par les ordres d^un honime qui a piufu hiet devant Dleti, emporté sabiteméntM,

« Je vous ai parlé, au cours de eette retraite, de la charité fraternelle, dû pardon des injures ; c'est le moment de mettre et pratiqtie œs vertus si ehrétiensee...

« Mes frères, nous allons dire un De profundiê ensemble pour que Dieu fasse miséricorde à cette ftme. »

Le Père Le Vigoureux a bien fait de parler ainsi ; d'autant plus que Ferry, au sentiment de beaucoup de- personnes^ Agit à oonire-cœur contre les Dominicains. (Voir Calendriers^ 1'® série, page 185 in fine).

9 Avril 1893, — Aujourd'hui dimailohe, M. Hyacliithe Loyson a quitté la cure gallicane de la rue d'Ari^as ; il a mis un prêtre néo-catholique à sa place» Quant à lui, il va se livrer exclusivement à la prédiéâlion. Les mille et un détails de la gestion d'une cure, même petite, l'absorbaient et l'empêchaient de s'occuper d'éloquence.

Le tnatin du départ, M. et M"* Loyson ont communié des mains du nouveau prêtre néo-gallican, consacré par l'archevêque janséniste d'Utrecht.

La chapelle de la rue d'Arras est une ancienne salle de concerts ass^-z grande, et je doute qu'une fois le Père Hyacinthe parti elle puisse facilement se remplir et faire ses frais.

30. — Les élèves de l'École Normale sont allés, rue Dutot, rendre visite à M. Pasteur, dans son nouveau laboratoire. Ils lui ont apporté un vase artistique, en souvenir de son ancien laboratoire, installé si longtemps chez eux rue d'Ulm, à l'Ecole Normale ; c'est là que Pasteur fit ses admirables découvertes.

1^^ Mai 1893. — La maison attenant à l'Ecole de Di*oit, maison qui faisait le coin de la rue Guja« et de

la rue Saint- Jacques , vient d^ètre démolie pdur ragraûdissement de oette école. Les archéologues, inter quos ego^ sont en liesse, car on a (ait de curieuses trouvailles dans le sol, le sous-sol et Yarchi-sous-soL Que rémotion ne fasse point trop fortement trembler ma plume ! On à tout d'abord découvert une pierre assise d'un pilier de l'église Saint-EtienneKies-Grés, et les nombreuses sépultuires de gens enterrés dans cette église ; puis au-dessous quelques cercueils mérovingiens, et encore ]t)lus au-dessous de beaux tronçons de murs romains.

Parmi les cercueils mérovingiens il s'en trouve un très curieux, celui d'un enfant ; il est creusé dans un fût de colonne antique. >

Avant la destruction de cette maison, on voyait, encastrés dans son mur de façade sur la rue Cujas, plusieurs apparences de vieux contreforts et quelques semblants de fenêtres ogivales. Il ne reste plus rien aujourd'hui de cet antique sanctuaire de Saint-Etiennedes-Grés où saint François de Sales, étudiant, venait prier avec tant de ferveur.

4. — La ville de Paris a fondé un cours de Révolution française, à la Sorbonne. Il y a continuellement des troubles à oe cours parce que M. Aulard, le titulaire, émet des opinions fort avancées.

Aujourd'hui jeudi les auditeurs ont échangé des coups de poing.

10. ^ Nouvel échange de coups de poing au cours de M. Aulard ; l'un de ces coups de poing a été offert par le jeune de Luppé à un employé de la Sorbonne.

16. — Pour entrer au cours de M. Aulard il faut maintenant une permission.

18. — Bataille rangée à la sortie du cours dé M. Aulard: Rue de la Sorbonne crépitation de cris fort divers : « A bas Aulard !» « A bas la calotte ! » M. Aulard, sortant, est accueilli et par des sifflets et par des bravos. C'est peut-être Teffet du temps orageux ; car il a fait hier un orage épouvantable. Le Luxembourg est jonché de frondaisons et même d'arbres renversés par la violence de Touragan.

30. — Après avoir eu l'horreur de Wagner, Paris (le Paris de certaines couches) est tout à Wagner. Il faut que l'Opéra donne du Wagner quand même. Les compositeurs français peuvent bien attendre, ne sont-ils pas faits pour cela ! On a représenté Lohengrin; on joue la Valkyrie ; il paraît qu'on jouera bientôt le Tannhaûser. M"™® Gosima Wagner, la femme du dieu défunt, et Siegfried, son fils, le veulent, l'exigent afin de venger leur époux et père des sifflets qui, en 1861, accueillirent le Tannhaûser sur la scène de l'Opéra. Il y aura probablement une cérémonie d'expiation devant le buste de Wagner ! ! !

31. — Nous sommes fin mai et nos arbres, qui devraient être encore en train de pousser, perdent déjà leurs feuilles, tant nous avons du beau temps, du trop beau temps, depuis deux mois et demi. L'astronome Camille Flammarion, si connu par ses* études de vulgarisation sur l'astronomie, vient de faire connaître dans les journaux que d'après les observations météorologiques, il n'y avait pas eu depuis deux siècles un aussi long temps de sécheresse.

6 Juin 1893, — Mort du capitaine en retraite Soufflet, petit-neveu de Soufflot, l'architecte du Panthéon ; né le 13 décembre 1794, il est mort le

3 juin 1893, donc âgé de près de cent ans. Après Waterloo, il avait quitté Tarmée et était entré dans la Compagnie des Messageries Nationales, dont il mourut administrateur encore en. exercice.

13. — Mort récente, à Saint-Vaury, en Limousin, de M. Larombière, ancien premier président de la Cour d'appel de Paris, âgé de 80 ans. Lettré délicat, il traduisit tout Lucrèce, en vers français fort bons, parfois cependant un peu bizarres quand il s'agissait de traduire quelques passages scabreux du poète, tel notamment que celui concernant la création des êtres. Les gredins d'avocats stagiaires connaissaient par cœur ces vers tout spéciaux de M. le premier. Grand jurisconsulte, il a composé un traité remarquable sur les Obligations ; ce fut mon voisin pendant quelques années, car il demeurait boulevard Saint-Germain. J'eus l'occasion de le rencontrer un jou? que je venais de plaider devant lui, à la première de la Cour, une affaire qui avait été renvoyée à huitaine pour arrêt. Je n'étais pas content de la façon dont j'avais plaidé, oh ! mais pas du tout. Je le lui dis et ajoutai : voilà deux nuits que je n'en dors pas. Il s'approcha de moi et me dit en riant à l'oreille : « dormez bien cette nuit. » C'était une manière charmante de me faire comprendre que la Cour avait déjà délibéré et que l'arrêt était rédigé, a^rêt favorable à mon client.

Cette délicatesse de bonté m'a toujours conservé reconnaissant.

17. - Suite des bagarres du cours de M. Aulard : Gaston de Luppé, 21 ans, est, sur la plainte du doyen de la Faculté des lettres, poursuivi pour coups et blessures sur la personne de M. Maranger, employé à la Sorbonne. Pour sa défense il dit : « Etant venu

à la Sorbonne rejoindre des camarades^ je me suife tout à coup trouvé en pleine bagarré* J'ai été indigné de voir un étudiant renversé et maltraité par une dizaine d'individus parmi lesquels se trouvait sans doute Maranger. » Dégustons le jugement :

« Attendu, dit le jugement, que Luppé est convaincu (T avoir été à la Sorbonne où il n'avait que faire.., »

Il est de par justice défendu d'aller à la Sorbonne ! Pourquoi alors y installer un cours de Révolution si ce n'est pour le suivre. Que va dire M. Aulard ?

Mais il ne va pas du tout être content.

De quoi se mêle donc le jugement d'établir un cordon sanitaire autour de sa chaire. Le jeune ée Luppé n'aura pas cependant le cou coupé ; il en attrape pour huit jours de prison avec application de la loi Bérenger !

— M™® Astiez de Valsayre, femme de lettres, ayant l'intention de poser sa candidature à l'Académie française n'a voulu le faire qu'après avoir pris l'avis des étudiants. Elle les a donc convoqués dans une grande salle publique. Ils ne furent pas du tout galants pour elle, Messieurs les étudiants ; ils la Egalèrent même d'une chanson contre les femmes de lettres en général et contre elle en particulier. Le refrain était celui-ci :

C'est la plus chouette du troupeau.

Les étudiants, tous de l'école de Molière, ont l'horreur des femmes de lettres; mais dans Tespèce ils devaient se contenter de ne pas se rendre à l'invitation.

18. — Un arrêt de la Cour de cassation du 15 juin annule celui de la première chambre de la Cour d'appel de Paris, qui condamna les administrateurs

de la Compagnie de Paaama. Il se base sur ce que le délit était prescrit.

•^ Toujours de la sécheresse, toujours du beau temps. Nombreuses faillites de marchands de parapluie.

iO, -- De Feau enfin I

20. — A deux heures, une pluie diluvienne s'abat sur le Palais de Justice et, patatras, la foudre, aviBC un bruit épouvantable, tombe sur ïa flèche de la Sainte- Chapelle, flèche armée d'un paratonnerre. Le tonnerre a détérioré la sempiternelle palissade de bois qui entoure la Sainte-Chapelle, sous prétexte de réparations. Que ne ra»t-il broyée tout entière ! il aiu^ait fait de la bonne besogne.

23. — Aujourd'hui on ne s'est pas ennuyé au Palais de Justice. Trois superbes modèles-femmes de l'Ecole des Beaux-Arts étaient cités devant la onzième chambre en compagnie de M. Guillaume, élève architecte, massier de l'atelier Lalou. Guillaume, que les souvenirs d'un certain bal d'étudiants empêchaient de dormir, avait organisé, le 8 février dernier, au Moulin-Rouge, un bal «oi-disant artistique, avec le coflcoaars de la Peinture^ de la Sculpture^ de Y Architecture et de la Gravure, ce qui lui fit donner le nom de bal des quat'z'arts Le plus beau des trois modèles, Sarah Brown, en Gléopatre, avait parcouru les rangs des invités couchée dans un palanquin, avec le costMiOae babylonien du fameux tableau ^e Rochegrosse, e'est-i-dire avec une résille de velours noir à mailles ei^aoées.

ifQ second modèle, Suzanne, h chaste Suzanne,

était en Diane, sans doute beaucoup moins enjuponnée que la célèbre Diane de Gabies ; quant à M"* X..., en Architecture, elle avait quelques nœuds de ruban, en guise de vêtements, afin d'indiquer que TArchitecture n'a pas besoin de tant d'ornements pour se faire valoir.

M. Bérenger, sénateu\ signala au parquet cette malsaine exhibition; de là poursuites. Des témoins vinrent dire que le bal n'était qu'une manifestation un peu libre de l'art. M. X..., commissaire de police, (qui se trouvait parmi les invités)^ a vu aux bals de l'Opéra des choses bien plus repréhensibles : « il n'a, dit-il, nullement été blessé dans sa pudeur... » Or Ton sait bien que la pudeur d'un commissaire de police est chatouilleuse.

A huitaine. Thémis a besoin de réfléchir. Voudraitelle essayer l'un des costumes dans la chambre du conseil ?

30. — Guillaume, l'organisateur, et les modèles ses complices, ne sont condamnés qu'à cent francs d'amende avec application de la loi de sursis, c'est-àdire la loi Bérenger! ! ironie du sort, M. Bérenger, désolé, en va attraper la jaunisse.

i®' Juillet i893. — Néanmoins, les élèves des Beaux- Arts et les étudiants ont fait un monôme de protestation devant le Sénat, puis devant la maison de M. Bérenger, qu'ils appellent irrespectueusement le vieux Nénuphar.

2. — Dimanche matin. — Malheureusement tous les étudiants n'étaient pas hier dans le monôme. Il en était resté bien de trop au quartier latin. Quelques-uns, très excités, se trouvaient au café d'Harcourt, au coin

de la place de la Sorbonne et du bouP Mich. Ils se disputèrent avec des agents que le préfet de police y avait envoyés pour mettre le holà. Mais, tout au •contraire, la plus horrible bagarre suivit cette intervention. Un porte-allumettes en fonte vint frapper, à la tempe, un malheureux jeune homme, pas étudiant il est vrai, mais cousin d'un préparateur à la Faculté de médecine. On le fit porter à la Charité, où il mourut cette nuit.

3. — Les étudiants sont transportés de rage et crient : Assassins ! Assassins ! aux agents qu'ils rencontrent ; mais il est possible que le porte-allumettes ait été lancé par un étudiant contre un agent et que cet engin soit allé- en route frapper la victime, le jeune Nuger.

4. — il va encore y avoir du grabuge aujourd'hui, car les étudiants sont grandement excités. Tout le monde est aux fenêtres, moi comme tout le monde ; de la fenêtre de ma vieille maison, rue de Seine, où je demeure depuis la mort de ma femme, je vois très bien ce qui se passe sur le boulevard. Des voyous surgissent tout à coup ; ils démolissent un kiosque et commettent toutes sortes de déprédations. Pour empêcher les municipaux de la caserne de Tournon de venir les déranger, ils élèvent une barricade en planches au coin de la rue de Seine et du boulevard et renversent un omnibus au coin de la rue Saint- Sulpice et de la rue de Tournon. Les municipaux arrivent quand même, mais avec quel mal ! Leurs chevaux se cabrent en marchant sur les planches branlantes de la barricade. La situation devient terrifiante*

C'est une véritable émeute I

Au bout d'un certain temps je vois passer sur le boulevard des bandes de gens sinistres ; de mon second j'entends crier dans la rue : « ce sont des étudiants qui se rendent à la Charité pour empêcher qu'on n'enlève le corps de Nuger. » Des étudiants ! non, ce ne sont pas des étudiants.

Sur cent individus, qui viennent de passer, il y a tout au plus vingt étudiants. Mais c'est déjà de trop. Toutes les boutiques se ferment. La petite fleuriste de ma maison sort ses contrevents pour fermer, quand, du boulevard, elle voit arriver un jeune homme que poursuit une meute de fauves. C'est cernainement un policier déguisé. Il va être attrapé quand la fleuriste, avec un courage admirable, l'attire dans sa boutique et la ferme au nez des poursuivants. Ceux-ci s'arrêtent, interdits de tant de courage et s'en vont les bras ballants. Je descends pour avoir des nouvelles. Le policier a pu se sauver ; on l'a fait partir par une porte de derrière qui donne sur le marché Saint- Germain.

5. — Cette nuit je ne dormis pas longtemps, car sur les minuit je fus réveillé par un immense tapage ; je me précipitai à ma fenêtre et alors je vis des gamins qui fuyaient devant des agents ; ils venaient démettre le feu au kiosque à moitié démoli dans la journée. Ce kiosque flambait d'une façon sinistre ; je le regardais ahuri ; pendant ce temps je percevais des bruits lointains ; on abattait, en effet, à coups de pioche, sur le boulevard, tous les kiosques des journaux et des petites voitures, les chalets de nécessité, les urinoirs, etc.

6. — Il s'est passé des faits regrettables à l'hospice de la Charité, où le cadavre de Nuger était gardé

dans Tattente des obsèques. L'hôpital était entouré d'une grande foule sur laquelle fondirent des agents de la brigade centrale afin de désencombrer les portes; probablement qu'ils s'y prenaient trop brutalement, car des fenêtres de l'hôpital les infirmiers et infirmières jetèrent sur eux tout ce qui leur tombait sous la main : pots, assiettes, jusqu'à des cataplasmes enduits d'un liquide peu ragoûtant.

— Le corps de Nuger a été enlevé de la Charité à 3 heures 1/2 du matin et enyoyé en province à ses malheureux parents.

7. — Le commerce de la rive gauche est désolé. Des voitures, pleines de malles, la quittent pour se rendre aux gares ; chacun avance son départ habituel pour la campagne.

10. — Tout est tranquille maintenant, grâce aux patrouilles des dragons. En voyant les dégradations des malandrins, qui se sont joints aux étudiants, ceux-ci, très honteux, se sont calmés tout à coup. Ils se seraient bien passés de pareils auxiliaires; les étudiants ne les ont pas appelés, ils se sont imposés ; ils sortaient des pavés pour ainsi dire.

11. — M. Lozé, préfet de police, a été remplacé par M. Lépine. M. Dupuy, le président du Conseil des ministres, lui reproche sans doute de ne pas avoir su maintenir l'ordre sur la rive gauche. Mais ce n'était guère commode! M. Lépine est renommé pour sa souplesse, sa fermeté et sa bonne franchise. Il est resté deux ans à Saint-Etienne, où il a réussi à empêcher bien des grèves. Pour le récompenser on le nomme préfet à Versailles il y a treize jours seulement! et le voilà à Paris. J'espère qu'il s'entendra

- lao -

bien avec les étudiants, ceir c'est un brave qui a conquis sa médaille militaire au siège de Belfort. Il fut blessé dans une sortie. Bonne chance I

13. — Quarante-deux agents et seize gardes municipaux ont été blessés dans les différentes bagarres. Pendant ces bagarres une fillette, abandonnée sur les marches de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, et trouvée dès le petit jour fut portée à la mairie du V®. Le maire, M. Meurgé, Ta enregistrée sous le nom de Jacqueline Lucie Bagarre. Pas mal d'étudiants ont promis de s'intéresser à elle *.

- Les troupes, qui remplissent le quartier, regagnent leurs casernements.

Î2 Août 1893. — Mort de la vieille sœur Adrien, infirmière à Louis-le-Grand depuis 1829. Les lycéens rappelaient la sœur Dragon.ipsLTGe qu'elle ne se laissait pas facilement attraper quand ils arrivaient à Finûrmerie, avec un bobo imaginaire, pour échapper à quelque devoir de vers latins ou de version grecque *. A l'occasion du cinquantième anniversaire de son entrée à Louis-le-Grand elle avait été nommée officier d'Académie. Elle devait être décorée de la Légion

1 Les étudianta oot tenu leurs promesees ; tous les ans près de cinq cents francs sont recueillis pour Lucie Bagarre.

- La sœur Adrien s'était fait donner par le proviseur la liste des jours où, dans chaque classe, il y avait devoir de vers latins ou dô version grecque. Quand, pour échapper h ces devoirs difficiles, un élève se présentait à l'infirmerie, la sœur le chassait h coups de serviette, après, néanmoins, s'être assuré qu'il n'était nullement malade. Ce n'était pas commode d'attraper la sœur Dragon, mais cependant on y arrivait parfois. Un de mes camarades y arrivait même souvent, mais en employant un moyeu héroïque. Un jour de version grecque par trop difficile, il se présentait devant elle et lui disait traîtreusement : « Ma sceur, mon horrible

d'honneur lors de là prochaine . inauguration . des nouveaux bâtiments du lycée.

C'était une vieille janséniste, dernière survivante de Tancienne congrégation des sœurs de Sainte-*^ Marthe/ fondée par la mère Angélique, là lille. d'Antoine Arnault.

14. — Le Figaro d'aujourd'hui lui consacre un intéressant article, écrit de main de maître et de la main d'un ami, Georges Collet. En voici un extrait:

« ... La sœur Adrien était la digne continuatrice de ces religieuses quï mirent Bossuel en échec,' tinrent tête aux papes et aux évêques, se virent excommuniées deux fois, et tout i'écemment encore, vers 1850, pour n'avoir, ainsi qu'il est écrit dans les statuts (Je leur ordre, voulu reconnaître d'autre autorité que la « règle » et qui firent dire d'elles par un archevêque de Paris, Hardôuin de.Péréfixe de Beaumont: « Les religieuses de Port-Royal sont pures comme des anges et orgueilleuses comme des démons. »

« — ' Orgueilleuse comme un démon, elle le fut, maîtresse chez elle jusqu'à la tyrannie, n'acceptant ni ordres ni observations, s'appliquant à n'en pas mériter d'ailleurs, et y réussissant.

mal de tête me reprend ; pour le faire oeseeir il me faut abselument un rafatchissement. » — « Ah ! quel enfant raisonnable, disait la

sœur ; Pierre préparez la s » C'était un vénérable instrument

en étain, à beo recourbé, qui épouvantait tous les collégiens, sauf mon camarade. Il avait, en effet, confiance dans la dextérité du vieil infirmier (ancien artilleur probablement), qui manœuvrait très doucement et très habilement sa pièce. La 6œur Adrien ne pouvait supposer que mon gredin de camarade employât un moyen aussi dolosif pour pénétrer à Pinfirmerje et même s'y installer, une bonne journée, ^afi^ de compléter . le rafiraîchissement en avalant Texcellente chicorée au beurre de la bonne sœur et son ineffable gelée de gcosseille.

« Les ordonnances qui ohassèrent Bes collègues des hôpitaux où un décret de Napoléon les avait fait entrer en 1810, la trouvèrent ferme à son poste. Ses aisistantes, pour des raisons de convenances per^nolinelles s'inclinèrent, acceptèrent la pension que leur offrit le gouvernement, déposèrent Thabit de religieuse, la quittèrent. Elle seule resta, gardant jusqu'au dernier souffle le champ de bataille conquis, mettant à la place d'honneur^ sur les murs des bâtiments de Tancien collège de Glermont, tenu par les jésuites, les portraits de leurs ennemis, les Arnault, les Pascal, les Saint-Gyran, » * "

D'autres passages de cet article m'ont été tout à fait au cœur, notamment celui où est décrit le jardin fleuri qui conduisait à l'inûrmerie et que je longeais si heureux quand j'avais le bonheur d'être malade.

Adieu, adieu, chère sœur Adrien, qui n'avez jamais été pour moi la sœur Dragon, et qui, du reste, ne l'avez jamais été que pour les cancres.

18. — Mon confrère Waldeok-Rousseau, mon voisin chez le costumier Bosc, m'envoie la lettre de faire part du célèbre médecin Charcot, son beau-père, second mari, il me semble, de la mère de sa femme. La voici :

Vous êtes prié d'assister aux service, convoi et enterrement de

Monsieur le Docteur J.-M. Charcot,

Membre de V Institut,

Professeur à la Faculté de Médecine de PariSy

Membre de V Académie de Médecine,

Médecin de l'Hospice de la Salpêtrière,

Commandeur de la Légion d'konneut ^

yrr-ysi^-

décédé subitement le 16 août 1893, au ko des Settons (Nièvre), dans sa 68® année ;

Qui se feront le samedi 19 courant à 10 heures tré« précises, en la Chapelle de la Salpétrière.

De profundis.

On se réunira à THospioe de la Salpétrière.

De la part de Madame Charcot, sa veilve ; de Mademoiselle Jeanne Charcot, sa fille ; de Monsieur Jean Charcot, interne des Hôpitaux, son fils; de Monsieur Martin Charcot, de Monsieur le commandant Charcot, chevalier de la Légion d*honneur, ses frères; de Monsieur Waldeck- Rousseau, ancien ministre de Tlntérieur, et Madame Waldeok-Rousseau, »es beau-fils et belle-fille, et de Monsieur Jacques Jjiouville, son petit-fils *.

L'inhumation aura lieu au Cimetière Montmartre ■.

21. — Le premier coup de pioche a été donné danç les vieilles constructions de la Sorbonne. Vieilles 1 pas si vieilles quoiqu'on dise M. Nénot, Tarchitecte de la nouvelle Sorbonne Adieu les constructions si simples, mais en même temps si élégantes de Lemercier, adieu leur gracieux style Louis XIIL

J'espère que M. Nénot ne nous les fera pas trop regretter. Il est habile architecte.

1 Fila d'un premier mariage 4e VL^^ WakLeek avec le doeteuT LiouTlUe.

* J'ai cru pouvoir me permet6re de donner dane -mi opuecnle (non mis dans le commeroe) cette lettre de faire part, qui fi»it connatlre la composition d^une £»mille de la haute bourgeoisie parisienne.

/7 Octobre 1893. — Au moment où Paris saluait Tamiral russe Avellan, qui venait lui rendre visite avec ses officiers, le maréchal Mac-Mahon et le grand compositeur. Gounod rendaient le dernier soupir.

20. — Note sur la visite des ruines à la Sorbonne. Les démolitions de la vénérable Sorbonne touchent à leur fin. Dans les fondations on a trouvé une plaque de cuivre de soixante centimètres, qu'on y avait placée, suivant Tusage, pour perpétuer le souvenir de sa réidiflcation par Richelieu. V

— Hier, Tamiral Avellan et ses offiôîers sont allés, rue de Grenelle, remercier Tarchevêque de Paris d'avoir bien voulu rendre à la Russie deux imagés saintes. Elles faisaient partie du Trésor de Notre-Dame, après avoir ét4 prises à Eupatoria, pendant la guerre de Crimée.

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