‹ Calendriers d'un bourgeois du Quartier LatinChapitre 27 sur 46 · Hier, le Conseil de guerre, siégeant à l'hôtel · texte numérisé non relu

Hier, le Conseil de guerre, siégeant à l'hôtel

des Conseils de guerre, a condamné à la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée, le capitaine d*artillerie d*état-major Dreyfus, dont tout le monde parle depuis quelque temps, et ce pour avoir livré à une puissance étrangère des documents intéressant la défense nationale. Cette décision a été prise à l'unanimité. Beaucoup de curieux s'étaient, en attendant le résultat, massés dans la rue du Cherche Midi^ devant Thôtel du Conseil de guerre. Ils avaient ainsi Tespoir de voir passer le capitaine quand il serait ramené à la prison militaire, qui est en face, mais ils ont été déçus dans leur attente. Le condamné a, pro* bablement, été reconduit à la prison par un chemin souterrain.

Tout le monde s'écrie : « Comment ! on ne Ta pas condamné à mort ? » Mais les officiers du Conseil ne le pouvaient pas. Pour le crime de trahison en temps de paix la loi ne permet que la déportation dans une enceinte fortifiée ; c'est déjà une peine bien terrible.

36. — Le président de la République est allé rendre une visite aux élèves de l'Ecole Normale, rue d'Ulm. M. Perrot, directeur de l'école, lui a rappelé qu'autrefois il venait le voir pour lui lire des vers... Des vers! oui..., des vers... latins. M. Casimir-Périer lutina la muse latine, mais pour le bon motif... afin de passer sa licence ès-lettres.

27, — Le corps de M. Pasteur, qui était resté dans le caveau de Notre-Dame, après la cérémonie des funérailles, a été conduit rue Dutot. Au milieu des dépendances de l'Institut, créé contre la rage, M"*® Pasteur a fait faire une crypte dans laquelle a été déposé le cercueil. Sur la grille, qui sert de porte à cette crypte, sont écrits ces mots : Ici repose Pasteur,

La rue Dutot est près du boulevard de Vaugirard.

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6 Janvier. — Hier matin, dans la grande cour de TEcole militaire, fut dégradé le capitaine Dreyfus, condamné, par le Conseil de guerre, à la déportation pour avoir livré à l'ambassade d'Allemagne des papiers concernant l'armée en campagne. Capitaine d'état-major il pouvait facilement se procurer les papiers les plus importants.

La cérémonie de la dégradation fut affreuse. Mon ami intime N. se trouvait en face de la grille de la grande cour de l'Ecole militaire ; rien ne lui a échappé. C'était lamentable de voir arracher les galons d'un capitaine français ! d'origine alsacienne I ancien élève de l'Ecole Polytechnique I de lui voir briser son épée ! *

7. — Hier, on a, dans le XIV® arrondissement, élu comme député le citoyen Gérault-Richard qui, en ce moment, purge à Sainte-Pélagie une condamnation pour insulte envers le Président. Cette élection est une nouvelle injure pour Casimir-Périer.

1 D'après le récit de la GiuseUe des THbuMiux du 6 janvier, le capitaine cria plusieurs fois : «70 suis innoeetU ! La foule aurait répondu : A mort le traître !

12. — Le Chambardy dont Gérault-Richard est le rédacteur en chef, a publié une caricature assez drôle contre Casimir-Périer. Populo lui passe la veste qu'il a remportée au XIV arrondissement par suite de l'élection de son insulteur. Ce n'est que drôle, mais le plus souvent les caricatures sont ignobles. Oh ! le rude métier que celui de président de la République, surtout quand on n'est pas plus populaire que Casimir. Il a malheureusement une figure peu sympathique, et, de plus, le tort d'être un des plus riches industriels de France. Le roi d'Anzin n'est pas le roi d'Yvetot, l'heureux roi d'Yvetot ! bien loin de là.

16. —Au matin, — J'apprends une nouvelle qui, paraît-il, courait sur les boulevards hier soir. Le président de la République a donné sa démission ; tout le monde tombe dans une stupeur qui fait déraisonner beaucoup de gens. Ma cuisinière, qui m'apporte l'appréciation de sa laitière, de son épicier, de son boucher, s'écrie : « Nous allons avoir la guerre!» La guerre civile... peut-être! Au Palais, grande agitation. Je me laisse aller à dire : « Ce pauvre Casimir, il en a plein le dos, il recherche la paix et le repos. » On me répond : « Il n'aurait pas dû accepter, c'est une désertion. » Un autre, deux autres confrères me disent, au contraire : « C'était pour lui une question de dignité : il n'a pas voulu, comme Carnot, signer tout ce que l'on passait à sa signature. » La salle des Pas-Perdus es[t s^couée comme aux grands jours. La note dominante n'est pas favorable au dén^issionnaire. Mais on dit qu'on l'avait menacé d'assassiner sa petite-tille qui va au catéchisme de la Madeleine. Ce catéchisme se tient à la Chapelle de l'Assomption. Pour arriver à la rotonde de cette chapelle il existe un grand couloir, très favorable aux attentats. On dit aussi que le Président était furieux d'être continuelle-

ment suivi par les alguazils déguisés que Lépine, le préfet de police, mettait toujours à ses trousses dans la crainte d'un meurtre ; on dit enfin que Casimir avait un fichu caractère, que c'est un enfant gâté ! qu'il était très mortifié de son impopularité, des basses injures qu'on lui adressait dans les journaux. Il lui aurait donc fallu avaler tout cela commQ du bon lait savoureux.

En dehors du Palais comme en dedans, c'est la stupéfaction, oui, une véritable stupéfaction.

17, — La journée d'aujourd'hui s'est passée dans Tanxiété.

Les marchandes de gazettes vous vendent, avec des boniments impossibles, leurs journaux qui n'apprennent absolument rien. On fait courir des bruits d'émeutes pour le cas où Brisson ne passerait pas. Le vote, heureusement, a lieu à Versailles, sans cela les faubourgs viendraient entourer la salle des séances de l'Assemblée nationale.

A 8 heures j'apprends que Félix Faure est nommé ; c'est un franc républicain, d'un rouge moins foncé que celui de Brisson.

Félix Faure a eu 630 voix, mais Brisson 400 1 Gasimir-Périer a été président 6 mois et 19 jours, du 27 juin 1894 au 15 janvier 1895. Espérons que le règne dç Félix Faure sera plus long. Il est né à Paris en janvier 1841. Il a donc 56 ans ; décoré pour sa belle conduite en 1870 comme commandant des mobiles de la Seine-Inférieure.

19. — Nous sommes allés, ma fille C... et moi, au bal des Saint-Cyriens, k l'hôtel Continental. Au moment où nous nous rendons au grand salon de réception pour voir la brillante réunion des Généraux, la Mar-

seillaise éclate bruyante, et, immédiatement, je vois passer le nouveau président de la République, M. Félix Faure. C'est un bel homme, ce nouveau Président ! avec une superbe tête blanche. Il fend la foule, entouré de généraux qu'il dépasse de la tète.

Pas un cri pour annoncer le chef de l'Etat ; il me semble qu'un appariteur pourrait au moins crier: Messieurs (même citoyens) le Président de la République! L'arrivée, sans ce condiment verbal, est froide, glaciale.

20. — Le président de la République est un grand marchand de cuirs du Havre. Ancien apprenti tanneur à Amboise, il sera mieux vu que Casimir-Périer représentant de la grosse bourgeoisie riche. Pour plaisanter, on dit que Félix Faure, très illettré, aura le droit de se passer un cuir de temps en temps; histoire de rire^ car il a reçu une excellente instruction primaire.

Notre Président, toujours tiré à quatre épingles, est presque un fashionnable. Il porte des faux-cols brisés. Casimir-Périer les portait rabattus, à la Colin, et Carnot tout droits, fermes, rigides comme ses principes *.

24. — Assisté aune messe de requiem, àla Chapelle des Carmes, pour le repos de l'âme de Pierre de N.,, fils aîné du comte de N.. Celui-ci a épousé une camarade de pension de ma femme, M"® de B. , fille de l'historien de Louis XVII. Très brillante assemblée

1 M. Félix Faure est fort indépendant de caractère. Saint • Simonin, dans les Propos de Félix Faure, lui fait tenir celui-ci : « J'ai su garder mon indépendance, même devant mon parti ; ainsi je n'ai pas yoté la loi d'exil contre les Princes. »

Je ne sais pas si cela a été fait exprès, à cause du grand concours de la haute noblesse et de la bourgeoisie huppée, mais, à Tangle de la rue Cassette, près de cette chapelle des Carmes, un grand voyou et sa femelle chantent une chanson ignoble contre Casimir-Périer ; deux sous la chanson avec une image de Casimir, en bouledogue, rompant sa chaîne; la femme crie : « Approchez, il ne vous mordra pas. » Gomme refrain de la chanson, la rengaine servie aux arrivants chez le cabaretier Bruant :

Oh, là, là ! c' te tête, c' te binette Oh, là, là ! quelle gueule quHl a.

Elle a mille fois raison, la femme, de dire qu'il ne mord pas ; il n'a pas assez mordu, il ne s'est pas assez défendu. Beaucoup le lui reprochent.

25. — Notre musée Dupuytren vient de s'enrichir (?) d'une curieuse collection : celle d'un savant docteur de notre quartier, le docteur Luys, qui ne demeure pas bien loin, rue de Grenelle. Ce cher docteur, a eu l'aimable idée de collectionner patiemment deux cent vingt-cinq cerveaux, délicatement et artistement extraits par lui de la cavité de deux cent vingt-cinq crânes, et l'idée, plus aimable encore, de l'offrir au Musée Dupuytren pour le bonheur des étudiants studieux.

— Il résulte d'un travail publié par le Mont-de- Piété de Paris, qu'en moyenne les Parisiens, parmi lesquels les étudiants tiennent un rang très honorable, déposent à leur chère tante trois cent cinquante mille montres par an. Alors, comment veut-on que leur conduite soit réglée ?

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