Plus de 15 degrés au-dessous de zéro
9. — Il fait un tel froid que tous les compteurs ont gelé sur le côté gauche de la rue Saint- Jacques. Rien de plus bizarre que de voir les boutiques éclairées à la chandelle d'un côté de la rue
Dans la journée il était tombé une terrible avalanche de neige qui s'était durcie grâce au froid. Les chevaux ne pouvaient avancer ; une troupe de maréchaux ferrants, parcourant chaque rue, les ferrait à glace.
12. — Par suite des grands froids, beauc(»up de morts, surtout parmi les vieillards.
La Seine, tout à fait prise, est fort belle parce que les glaçons sont recouverts d'un étincelant manteau de neige. Les deux lions de la fontaine Saint-Michel ont, au bout de leurs gueules, des cornets de glace qui s'inclinent jusqu'à terre ; Teau jaillit poétiquement du milieu.
16. — Il a fait si froid aujourd'hui que la première chambre de la Cour a fui sa belle et grande salle d'audience pour aller siéger dans celle du conseil;
bien entendu la porte en était ouvôPte, à tout venant, à cause de la publicité obligatoire de Taudience.
17. — On vient d'inaugurer, dans la rue de Médicis, un curieux chemin de fer sur route ; il va de cette rue jusqu'au , bourg d'Arpajon. Gare les accidents ! En attendant*, les locataires de la rue de Médicis s'effrayent de pareil voisinage et donnent à qui mieux mieux congé ^
D'un autre côté, dans quelques jours, on va inaugurer le prolongement de la ligne de Sceaux jusqu'au boulevard Saint-Michel, à l'encoignure de la rue Gay-Lussac. Voie souterraine, elle vague et divague dans les catacombes. Il faudra, bien souvent, ouvrir l'œil pour empêcher les maisons du boulevard Saint-Michel de s'aplatir sur la ligne ; vers 1880, à peu près en face l'Ecole des Mines, quelques-unes de ces maisons sont doucement descendues dans les catacombes. On les a heureusement arrêtées à temps alors qu'elles n'avaient fait que le quart de la course.
18. — Le Tribunal a, la semaine dernière, prononcé le divorce de Léon Daudet et de Jeanne Hugo.
23. — Mort du bien cher confrère Volait que nous appellions : mon commandant , à cause de sa tête de vieil officier. En 1870, il s'était engagé et avait fait tout le siège de Belfort ; il y avait gagné les galons de sergent-major. Un goût très vif pour les choses militaires lui était resté de cet apprentissage glorieux, aussi conservait-il, malgré une cinquantaine bien sonnée, le grade de chef de bataillon dans l'armée
* Ils avaient tort car ce ohemin de fer ne fait aaoun brait.
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territoriale. Il est mort dans le parloir du collège Stanislas où il était allé voir ses trois fils.
Voilà ce qui vient d'être raconté dans la salle des Pas-Perdus : Volait se trouvait au siège de Belfort en même temps que M. Lépine, notre préfet de police, avec lequel il était fort lié. Ils s'étaient perdus de vue, quand, un jour, ils se rencontrèrent sur le boulevard du Palais. « Tiens, Volait ! » — « Tiens, Lépine 1 » — « Qu'est-ce que tu fais, Volait ? » ^ « Mais, je suis toujours avocat à Paris; il faudra, Lépine, que j'aille te voir pour causer de l'ancien temps. Où d.emeureis-tu donc? » . — « En face. » — « Comment, en face? » — « Mais oui, je suis à la Préfecture de police. » — « Ah ! tu es policier? » — « Mai§ oui, je suis le préfet. » Tête de Volait, qui ne s'était pas rendu compte que le préfet de police, M. Lépine, fut son vieux Lépine, son ancien compagnon d'armes et de gloire.
Mon brave Volait comme nous te regrettons tous ; ta figure dô vieux trôubade va nous manquer.
24. — Nous avons enfin le dégel, tout à la douce heureusement, sans cela quelle horrible débâcle sur un fleuve glacé depuis quinze jours ! Un chenal a été ouvert au milieu de la plaine de glace, et les petit» bateaux peuvent naviguer et passer sans heurt ni cahot.
28. — Pendant que, sur des feuilles volantes, je note chaque jour les faits qui se produisent autour de moi ou qui me reviennent à la mémoire, de son côté mon vieux confrère Limet fait de même, et également sur des feuilles volanèes ; mais, au lieu du langage terre à terre dont je me sers, il emploie la langue des Dieux. Quand ses feuilles intimes ont acquis une certaine épaisseur il les fait imprimer et les ofire à ses amis, parmi IjBsquels il me compte.
Dans son dernier gentil recueil intitulé : Loisirs de vieil avocat, j'extrais Tanecdote suivante qui peint ûjien un homme que nous aimions tous : Laehaud. Or donc Laohaud, venait de passer quelques jours à Compiègne, où l'Empereur et l'Impératrice étaient toujours très heureux de le voir. Il se trouvait tout rayonnant de joie dans la salle des Pas-Perdus ; ses amis l'interrogeaient et l'entouraient, et Limet de versifier ainsi sur son compte :
Un seul trait vous dira son dédain de la pose :
Un jour il nous revient de Compiègne ^ et Von cause
Entre amis^ au Palais, quand s'approche soudain
Un charbonnier tout noir et qui lui tend la main.
Il la serre, on en rit... Oh f pas de raillerie.
Ces humbleSy Messeigneurs, mais ils ont fait m/i vie !
Si j'ai pu monter hier en carrosse, à la cour.
C'est qu'ils m'ont hissé là. Donc, à chacun son tour,
Et ses doigts derechef pressent la main calleuse
3 Mars 1895. — Il a neigé toute la nuit.
5. — Il neige toujours. La nature entière semble frissonner. Peu d'hivers ont été plus mauvais que celui-ci. Il s'en va et revient sans cesse. La misère est affreuse.
15. — Enfin il ne neige plus et c'est par un soleil magnifique qu'est partie pour Madagascar une troupe de volontaires, tirés de divers régiments. Une foule imniense les accompagne jusqu'à la gare. La fille d'un de mes amis se trouvait sur le boulevard Saint- Germain quand ils passèrent ; un jeune soldat s'est écrié, en regardant de son côté : « Madame, saluez les morts ! » Cette jeune femme fut vivement émue.
M. N.. m'a raconté un incidente peu près semblable*
Les' volontaires se dirigeaient vers le ptot du Châtelet en longeant le quai. Des niagasins d'accessoires du théâtre du Châtelet, situés à Tentresol, partit un cx'i retentissant : Adieu les morts ! Ce cri descendit, comme un glas, sur la foule eh provoquant une itiinute solennelle de douloureux silence; mais bientôt cette foule se reprit et recommença ses acclamations.
22 Avril 1895, — Une demoiselle Leclerc, âgée de 25 ans environ, vient d'être reçue interne desi hôpitaux de Paris. C'est la deuxième Française admise à l'internat ; la première fut M™® EdwQrds-Pilliet, doctoresse très appréciée dans les grands quartiers de Paris \
23. — (jrèvedes cochers et conducteurs d'omnibus. Les cochers de la station des petites voitures, en face du square de Saint-Germain-des-Prés, se frottent les mains.
Les quelques omnibus et tramways qui marchent néanmoins, sont accompagnés, en bas, d'un garde municipal et d'un sergent de ville, en haut d'un autre sergent de ville. Des cochers ont été pris, un peu partout pour remplacer les récalcitrants. Gravement montés sur les sièges, ils ont de drôles de têtes. En face les magasins du Louvre un loustic crie à tue-tête en montrant l'un de ces improvisés ; « A-t-il l'air d'un charcutier ! » Le sergent de ville, de planton sur la plate-forme, aurait bien voulu sauter sur cet impoli, mais impossible dans l'enchevêtrement des voitures qui encombrent les abords du paradis des dames.
' t Elle est aujourd'hui médeoin au lycée Ijamartme, lycée de jeunes allés qui se trouve dans la rue du Faubour^-I^oissonnièrey au n' 121.
è4/ — Continuation de la grève. Il y eut hier, devant la gare de TËst. de graves bagarres entre les défenseurs des tramways et les grévistes. Le préfet de police a fait remplacer les sergents de ville par les municipaux^ plus calmes de caractère, et du reste plus aimés de la population.
25. — La grève semble cesser; la Compagnie accorde à peu près tout ce que réclament les grévistes: augmentation de salaires et d'heures de repos. En 1891 ils ont déjà arraché de grandes concessions à la Compagnie.
Nuit du 3 au ^ Mai 1895, — J'ai entendu un grand bruit pendant la nuit, au-dessus de ma tête. Des pas précipités, des remuements de meubles, chaises, tables, m'ont réveillé. J'ai immédiatement pensé à la mort probable de mon voisin de dessus, M. Pierre Bonnassieux, savant remarquable, archiviste aux Archives nationales, et fils de feu le grand sculpteur Bonnassieux. Il était très, très souffrant.
4. — En effet, le pauvre M. Bonnassieux est mort: il laisse trois jeunes enfants S
5. — Le capitaine Sadi Camot est allé déposer sur le tombeau de son père une superbe couronne funéraire envoyée par le roi Ménélick.
1 Quelle curieuse chose que cette quasi-cohabitation sous le même toit, dans les maisons de Paris I M»* Bonnassieux quitta Tappartement où était mort son cher mari ; d'autres locataires la remplacèrent. Un an après, également dans la nuit, j'entendis encore des pas précipités, des remuements de meubles : cette fdis il ne s'agissait plus d'un homme qui quittait la vie> mais d'un enfant qui y entrait.
10. — Le Président va tous les jeudis dans les hôpitaux ; il a commencé par l'hôpital de la Pitié, près du Jardin des Plantes. Il parcourut les salles et s'arrêta, avec grande bienveillance, près du ht des malades. Il s'informait de leur maladie, de leur situation*.
12. — L'abbé de Broglie, professeur à l'Institut catholique, frère du duc de Broglie, de l'Académie française, a été abattu à coups de revolver par une ancienne pénitente, à qui il refusait un certificat de bonne vie et mœurs. Ce fut la raison donnée par ellemême. On vit bien immédiatement qu'on avait affaire à une folle.
C'était un grand vieillard décoré, car il avait été autrefois officier de marine. Ses cheveux blancs émergeaient en couronne de dessous son chapeau. Il se promenait très souvent l'après-midi dans le quartier du Luxembourg; il était très bon, très bienfaisant, très accessible à tout le monde.
26. " Aujourd'hui, les obsèques du pauvre abbé eurent Heu. à Sainte-Clotilde. Derrière le corbillard marchaient son frère, le duc de B?oglie, ainsi que ses neveux, les princes Amédée, Emmanuelet François.
26. — La vieille folle est soumise à la plus minutieuse observation de la part des médecins nommés par la justice '.
1 A rhôpital Saint-Louis il a demandé à un malade quel était son métier 9 « Le vôtre », lui fut-il répondu.
> Ces médecins conclurent à Tirresponsabilité de la meurtrière, et le 24 juin 1895 une ordonnance de non lieu fut rendue en sa fiftYeur. Elle dut immédiatement être internée dans un asile d'aliénés-*
18 Juin 1895,— L'empereur d'Allemagne ayant, À roccasion de Fouverture du canal de Kiel, organisé de grandes fêtes navales, a demandé aux marines des divers Etats d'y participer. Notre gouvernement, par prudence, n'a pas osé refuser. Mais nos jeunes gens, à titre de protestation, sont allés porter des Couronnes tricolores, les uns devant la statue de Gambetta, et d'autres devant celle de Jeanne d'Arc.
24. — . Vers les dix heures du matin, vu passer, en voiture, le Président. Malgré un grand soleil, il tient son chapeau à la main et salue très gracieusement. Son crâne reluit à la lumière et au soleil ; le Président, se rendant au Panthéon pour l'anniversaire de la mort du président Carnot, risque fort d'attraper lui-même la mort par suite d'un coup de soleil. Quand il entra dans le caveau où se trouve le cercueil, il se rencontra avec les trois fils Carnot dont il serra affectueusement la main ; il déposa sur le cercueil une superbe couronne au nom du Gouvernement ; de là H, se rendit à la Madeleine où se célébrait un service solennel en mémoire du défunt ; conformément aux usages de la Monarchie, le curé de la Madeleine lui présenta l'eau bénite à la grande porte d'entrée.
Vendredi 28. — Inauguration du buste de Murger, au jardin du Luxembourg, dans le parterre le plus voisin de l'Odéon où fut jouée si souvent sa Vie de bohème. L'endroit est bien choisi ; Murger venait souvent au jardin du Luxembourg, surtout le soir, avec tous ses amis. Il s'en allait lentement le dernier parmi les promeneurs, et prenait grand plaisir à se faire pousser* dehors par les gardiens désireux de leur repos.
Le buste est gracieux, des feuilles de rose et de