‹ Caliban, suite de La tempête, drame philosphiqueChapitre 10 sur 74 · DE L^OIUGINC DU LANGAGE · texte numérisé non relu

DE L^OIUGINC DU LANGAGE

on trouve une tendance prononcée vers l'agglu" tinationy c'est-à-dire le penchant à souder en un tout compacte ce que plus tard on s'est contenté de juxtaposer. Les langues qui furent tout d'abord monosyllabiques sont toujours restées telles. Le chinois, qui a réussi à accomplir de véritables progrès en détermination , l'a fait sans perdre son caractère essentiel ^. Le tibétain et le barman , qui, sous l'influence d'autres langues, ont fait de bien plus grands efforts vers la grammaire, ont toujours gardé l'empreinte ineffaçable de leur forme primitive. On peut donc affirmer que, si les autres langues avaient traversé un pareil état, elles n'aundent jamais mieux réussi à le dépouiller.

t V. Bazin, ChràmmoÂrê mandarine, p. xtii oi suit.

L'exubérance des formes, rîndétermînation, lextrême variété, la liberté sans contrôle, caractères qui, si on sait les entendre, sont étroitement liés entre eux, durent ainsi constituer un des traits distinctifs de la langue des premiers hommes. Le peuple, d'une part, aspirant sans cesse à plus de clarté, simplifie instinctivement la langue qu'il parle, sans avoir aucun souci de'

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l'élégance ni même de la correction. L'anglais, le persan montrent à quel degré de dessèchement et de pauvreté grammaticale peuvent ainsi arriver les plus beaux idiomes. Le travail littéraire, d'un autre coté, loin d'ajouter à la richesse des langues, ne fait en un sens que les appauvrir en les

régularisant. Les idiomes anciens sont toujours plus riches en formes que ceux qui ont subi la révision des grammairiens. Le rôle de ceux-ci consiste à faire un choix dans la richesse excessive des langues populaires et à éliminer ce qui faisait double emploi. La langue grecque et la langue latine, par exemple, présentent une foule de mots qui ne possèdent point toutes les formes ordinaires, et qui suppléent à leurs lacunes en empruntant à d'autres mots les formes qui leur manquent; tels sont fepa)« oïcù ou oTOo), êy-eyxa>; fero, tuli^etc. Personne ne croira sans doute que fero, tuli, soient les temps d'un même verbe. Ce sont deux verbes incomplets dans l'état actuel de la langue, qui, après avoir vraisemblablement existé comme indépendants, n'ont puéchs^per à l'élimination des superfluités qu'en

soutenant leurs débris Tun par l'autre, et formant ainsi un seul verbe factice , suffisant aux besoins de la langue réglée et définie. En effet, la racine 6Arï, ber possède dans toutes les autres langues indo-européennes les formes qui manquent en grec et en latin à fero : la racine tul se retrouve complète sous la forme tôlier c^ riîïvat *. Quand on voit yvvin faire au génitif yuvaixoç, peut-on croire à la légitimité d'une pareille dérivation? N'est-il pas plus vraisemblable que, dans les formes surabondantes de la langue originelle, ici Ton disait yvvri^ là yuvotÇ*, et que quelques membres de ces deux formes sont seuls arrivés à la consécration grammaticale?

Cette grande loi ressort surtout avec évidence de l'examen des cx)njugaisons dans les idiomes divers. Les langues les plus parfaites, quand elles n'ont point subi de refonte grammaticale, le

* Le supin latum se rapporte à la même racine, comme abrégé de tlatum. Cf. Pott, Etymoh Fortch. I, 365. Sor oc0m et iviyxw, V. Pott, I, 122, 156 ; Benfey, Griechisches Wurxel- Uxikon, 1,356; 11,21-22.

* La forme yuvaw parait venir de //vi} et de u {tUta, exe^oc), imago feminx^ comme 'jij9/:unoi de Mpéi et de o/', faciet hominii, Comp. l'allem. Weihshûd, V. Pott, II, 45, 440; Benfejr, II, 118.

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grec , rhébreu , par exemple , diffèrent considérablement, pour la manière de traiter le verbe, des langues réformées , comme le latin. En hébreu, les verbes dont la racine est le plus évidemment monosyllabique peuvent souvent se conjuguer de deux ou trois manières différentes, et ceux qui participent à une même racine bilitère, bien que différents pour la forme et la signification, se confondent souvent entre eux*. Le même fait se retrouve dans la langue grecque, surtout chez Homère et les poètes anciens. Ef/xi, je

vaiSy tire ses temps de ea>, erw, fw, ce qui ne veut pas dire que ces verbes aient réellement existé, mais que le radical primitif est successivement traité selon ces types divers. ÔyXw , ©(petAw, èfféXloi^ ne sont que des variantes de la racine primitive 6fh Bot vu, Paw, p^Bp ^ — Kew, x£iGt>,

xei/uLai, xeo/uLai (xeovrai) ; — xvaci), yvnQ(ù y xvt^co,

peuvent être considérés de même. Il semble au premier coup d'œil que oyXw, par exemple, doive être regardé comme la forme primitive, d'où , par suite , se seraient formés ôçet'Aû),

> Cf. Gesenius, Lehrgebàude der hebr. Spraehe, $ 112 et 113.

éçe'Xio), etc. ; mais il se peut au contravi'e que ce soient ces dernières formes qui, avec bien d autres encore, aient existé à Torigine comme variétés capricieuses d'un langage tout d'instinct, n faut tirer lamêmeconséquencedes confusions que les plus anciens poètes grecs admettent, comme les Hébreux, entre des verbes très-divers pour le sens, mais analogues pour la forme. M^kù^ signifiant bâtir ^ est très-différent de daiiitùy Sar fwcÇw, (îafzvyjfxi, etc.; mais l'identité du radical ^fx suflSit pour établir entre eux une communauté de temps : iéiktù se rencontre au parfait et à l'aoriste passif avec SayLtitù {dtiixmyayiéiixiniiociyiâiiYiQny), et réciproquement cîafjwéÇû) tire son aoriste second passif [èSdix-ny] de la forme <îe/jia>. Le radical ddtù a produit iodcùy dodoiiaiy datvvixij it3ci(Ty.(ùj verbes qui, avec des significations très-différentes, offrent des confusions analogues. U en est de mêmedexpaw» lendreun oracle^ xp^'o/uLat, seser- \)ir, ;y>yîÇa>, désirer, -^rij il faut, yjpo^lvcùy toucher. Ce sont là, au point de vue de nos langues artificiellement fixées, autant d'irrégularités, ou, si l'on veut, de barbarismes reçus, dénotant une

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langue où Fécrivain n'a, comme le peuple, d'autre règle que l'analogie générale. Le latin, au contraire, offre très-peu de ces confusions. En latin, tout ce qui n'est pas grammaticalement régulie^r est décidément barbarisme , parce que cett€ langue, telle qu'elle nous est parvenue dans les livides, a subi un travail de perfectionnement réfléchi.

La forme ordinaire que l'on donne aux grammaires des langues anciennes induit parfois en erreur sur le caractère d'indétermination que nous essayons d'expliquer en ce moment. Four ne parler que de l'hébreu, à la vue d'ouvrages aussi imposants par leur masse, la richesse de leurs détails, et leur savante ordonnance que les Grammaires raisonnées d'Ewald ou de Gesenius, on pourrait croire qu'il s'agit d'une langue assujettie dans ses moindres détails à des règles inflexibles. Rien pourtant ne serait moins exact. Le plus lettré des anciens Hébreux, un Isaïe,par exemple, n'eût guère conçu la possibilité d'un si long discours sur la langue qu'il parlait. Généralement, les grammaires les plus prolixes sont

celles des langues qui en ont eu le moins; car alors les anomalies étouffent les règles. Dans l'état de liberté primitive, chacun parlait à sa façon, imitant les autres sans renoncer à son droit d'initiative et sans songer à observer un ensemble de lois imposées. Le grammairien vient ensuite; cherchant à tout prix des formules qui renferment tous les cas possibles, et au désespoir de voir ses principes généraux sans cesse déjoués par les caprices du langage, il se sauve en multipliant les exceptions, qui elles-mêmes sont à ses yeux des espèces de règles. Les langues anciennes se permettent une foule de constructions en apparence peu logiques, des phrases inachevées, suspendues, sans suite, que les grammairiens croient expliquer par des anacoluthes, des ellipses de prépositions, etc. Il est également superficiel, et de chercher des règles rigoureuses dans des anomalies où il n'y avait que choix instinctif, et d'envisager ces anomalies comme des fautes, puisque personne n'avait l'idée d'y voir des transgressions de lois qui n'existaient pas, et que d'ailleurs, malgré ces tours irr^uliers, on réussissait par-

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faitement à se faire entendre. La vérité est que l'écrivain ancien, en employant de telles manières de parler, ne songeait ni à observer ni à violer un règlement, et que le lecteur ou l'auditeur contemporain n'avait non plus, en présence de pareils tours, aucune arrière-pensée.

Jamais donc le langage ne fîit plus individuel qu'à l'origine de l'homme, jamais moins arrêté, jamais plus subdivisé en ce qu'on peut appeler dialectes. Trop souvent on se figure que les variétés dialectiques se sont formées, à une époque relativement moderne, par divergence d'un type unique et primitif. Il semble, au premier coup d'œil, que rien n'est plus naturel que de placer ainsi l'unité en tête des diversités ; mais des doutes graves s'élèvent, quand on voit les langues se morceler avec l'état sauvage ou barbare, de village à village, je dirais presque de famille à famille. Le Caucase, par exemple, offre sur un petit espace une quantité de langues entièrement distinctes *. L'Abyssinie présente un phénomène

^ Pott, Dm Ungleickheit mentchUchm' Rasêtn, p. 23S-d9«

analogue^. Le nombre et la variété des dialectes de r Amérique frappèrent d'étonnement M. de Humboldt *. Mais ces diversités ne sont rien en comparaison de celles qui séparent les langues de rOcéanie. C'est là que l'état sauvage a poussé jusqu'aux dernières limites ses effets de désunion et de morcellement. Chez les races, enfin, qui sont placées au plus bas degré de l'échelle humaine, le langage n'a rien de fixe, et n'est plus guère qu'un procédé sans tradition, dont on a peine

au bout de quelques années à reconnaître l'identité 3.

Un fait qui se remarque dans presque toutps les familles de langues établit d'une manière frappante la diversité originelle des idiomes, et montre les barrières qui de bonne heure séparèrent les branches d'une même famille. Nous trouvons que, dans les langues les plus anciennes, les mots qui servent à désigner les peuples étrangers se tirent de deux sources : ou de verbes qui

1 Jobi Ludolfi nistoria ^ihiopicat 1. I, c. xv, n^ 40 et Buir*

* A. de Humboldt, Vues des Curdillèrei, iDtrod., p. viii-ix.

' V. les faits recueillis par M. Garnier, Traité de$ faeuUes de

Vàme, II, p. 490.

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signifient bégayer ^ balbutier, ou de mots qui signifient fni€t. Le peuple est toiy ours porté à ne voir qu'un jargon inarticulé dans les langues qu'il né comprend pas : de même, pour l'homme primitit^ le signe caractéristique de l'étranger était d€ parler une langue inintelligible et qui ressem^ blaitàun bcgayement informe. Tel est le sens qui s'attache au radical varvara (sanscr.), ^ipèizpoç^ mdical formé par onomatopée et probablement identique à balbus^. Tel est plus certainement encore la signification du mot sanscrit mletchha [indistincte loquens]^ par lequel les anciens Hindous désignaient les peuples qui no. pt^rlaient pas le sanscrit : or, ce mot paraît identique au mot Walhj Wdsch, dont les Germains, depuis une époque reculée, se servent pour désigner les peuples étrangers, en particulier les Celtes et les Romains^; le mot Deutsch signifiant celui qui parle clairement, par opposition au Welsclh qui parle

^ Kuhn, dans la, Zeilschrift fdr vergleichende Sprachforschungt h 381-384.

* l.eo, dans le même recueil, ti, f53 et suiv. M. Stenzlér et M. Kuhn étaient arrivés de leur cdté au môme résultat (i&t'd,

oonfasément * . Les langues celtiques et slaves présentent des exemples analogues, entre autres le nom des Valaques (F/aA), qu'on rapproche ou du mot Walh précité, ou du mot vlatch, bègue, identique pour la racine à mletchh ^. Les langues sémitiques , enfin, ont suivi la même analogie : Hébr . laëg, loëz ( balbutiant ) pour désigner un peuple barbare ^ ; arab. acZ/em ( parlant confusément ou muet] pour désigner im peuple étranger, en particulier les Persans ^; Timtim^ qui signifie proprement un homme au langage barbare et inintelligible, a servi pour désigner les Himyarites et les Abyssins* ; j'ai proposé de rapprocher de ce mot le nom de la peuplade sauvage des Zomzommim (Deut., 2, 20). — Les appellations tirées des mots qui signifient muet ne sont pas moins nombreuses. Je ne rapporterai point ici tous les exemples que M. Fott en a recueillis^.

> Pott. ihid. p. 114 ; Léo, ibid. p. S55 et suiv. ' Id., ibid. p. 114, Léo, ibid. p. 255.

' Geuenius. Lex man., p. £33-34.

* Freytag, Lexarab. lai. s. h. v.

* V. mon Hitt. génér. des lang. témit. p. 33 at 201.

* IndugervMnitchêr Sprachstamm (dans l'Encycl. d'EtêCh et

180 D£ l'origine

Je rappellerai seulement ob/kfùddo^y sjmonyme de ^apSopoç chez les Grecs, et le mot Niemiec^ par lequel les peuples slaves (et après eux les Byzantins *, les Turcs, les Hongrois) désignent les Germains, tandis que le nom même des Slaves parait signifier les parlants. Le même sens a été attribué au nom des Basques (Eusken) ^. Que conclure de ces faits, qui tous nous reportent à l'état le plus ancien du langage? Qu'à l'origine, la fraternité linguistique était entendue dans un sens fort étroit, et que le langage était divisé en trèspetites familles, qui n'avaient pas la conscience de leur parenté. H est remarquable, en effet, que les peuples ainsi désignés par les autres du nom de bègues ou de muets étaient très-proches

Gniber), p. 44 ; Die Zigeuner^ II, 339 ; dans la Zeitschrifl précitée, 11/ 113>114, et Die Ungleichheii menschUcher Rasset^, p. 70, note. Dans un des idiomes du Guatemala, le mot qui signifie mue^ désigne également les barbares (communication orale faite à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres par M. Brasseur de Bourbourg).

> Jiifar^oç, Kifurl^i». Michel Attaliote, p. 125, 147, 221 {édu» Brunetde Presle).

* W. de Uumboldty Priifung der Utiiersuchungenûber ^He Vr» %êWohnm' Hitpanienf, p. 63 et suiv. {Gesammelte Wtr «e. t. II ^

parents de ces derniers : ainsi les Celtes des Germains, les Germains des Slaves, les Himyarites des Arabes, etc.

Ces faits nous semblent suffisants pour prouver rimpossibilité d'une langue homogène, parlée sur une surface considérable dans une société peu avancée, La civilisation seule peut étendre les langues par grandes masses. Il n'a été donné qu'aux sociétés modernes de faire régner un idiome sans dialecte sur tout un pays, et encore les langues arrivées ainsi à l'universalité sontelles presque toujours des langues purement littéraires, comme la lingua toscana, commune à tous les hommes instruits de l'Italie. Si la langue grecque, parlée par un peuple si heureusement doué de la nature, a compté presque autant de dialectes que la Grèce comptait de peuplades différentes, peut-on croire que les premiers hommes, qui se possédaient à peine eux-mêmes, et dont la raison était encore comme un songe, aient atteint le résultat que les siècles les plus réfléchis ont eu peine à réaliser? Loin de placer l'unité à l'origine des choses , il faut donc l'envisager comme

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le résultat lent et tardif d'une civilisation avancée. Au commencement, il y avait autant de dialectes que de familles, je dirais presque d'individus. Chaque groupe d'hommes formait son langage sur un fond imposé, il est vrai, par une tradition antérieure, mais en suivant son instinct et en subissant les influences que le genre de vie, ies aliments, le climat exerçaient sur les organes de la parole et sur les opérations de Tîntelligence. On parlait par besoin social et par besoin psychologique; pourvu qu'on formulât suffisamment sa pensée pour soi-même, et qu'on la fît entendre aux autres, on s'occupait peu de la conformité du langage que l'on pariait avec un type général et autorisé. La surabondance de flexions que nous avons remarquée dans les langues les plus anciennes n'a pas une autre origine. Une telle richesse, en effet, n'est qu'indétermination; ces langues sont riches, parce qu'elles sont sans entraves et sans limites. Chaque Individu a eu le pouvoir de les traiter presque à sa fantaisie; mille formes superflues se sont produites, et continuent d'être employées jusqu'à ce que le ^soer-

DU LANTGAGB. 183

nement grammatical vienne à s'exercer*. C'est un arbre d'une végétation puissante, auquel la culture n'a rien retranché , et qui étend capricieusement et au hasard ses rameaux luxuriants. L'œuvre de la réflexion, loin d'ajouter à cette surabondance, sera toute négative : elle ne fera que retrancher et fixer. L'élimination atteindra les formes inutiles; les superfétations seront bannies; la langue sera déterminée, réglée, et, en un sens, appauvrie.

Ainsi les langues primitives paraissent avoir été illimitées , capricieuses, variées; et si l'on convient d'appliquer aux variétés qui se produisaient alors le nom de dialectes, au lieu de placer avant les dialectes une langue unique et compacte, il faudra dire au contraire que cette

1 Herder a dit, dans son traité de l'origine des Itmgues, que plut une langue est barbare^ plus elle a de conjugaisons ; ce qui signifie que, dans la langue abandonnée à elle-même, chacun a eu le droit de faire aa conjugaison à sa guise, et que l'usage ne s'est pas constitué en arbitre pour consacrer telle forme ou éliminer telle autre. On trouvera de bonnes vues «ur la coexiatence de formes multiples au sein des lafigues populaires, dans VEssai sur le pâli de MM, Burnouf et Lasseo, p. 178.

iSi DE l'origine

unité n'est résultée que de l'extinction successive des variétés dialectiques. Est-ce à dire que touteslesindividualitésquiplus tard sont apparues dans chaque famille de langues eussent dès lorsleur existence distincte? Non, sans doute : c'est h une époque bien postérieure que telles et telles propriétés grammaticales sont devenues, en se groupant, le trait caractéristique de tel et tel dialecte. Ces propriétés existaient d'abord dans un mélange qu'on a pu prendre pour l'unité, mais qui n'était que la confusion. L'esprit humain débute par le syncrétisme. Tout est dans ses premières créations, mais tout y est comme n'y étant pas, parce que tout y est sans existence séparée des parties. Ce n'est qu'au second degré du développement intellectuel que les individualités commencent à se dessiner avec netteté, et cela, il faut l'avouer, aux dépens de l'unité, dont l'état primitif offrait au moins quelque apparence. Alors c'est la multiplicité , la division qui domine, jusqu'à ce que la synthèse réfléchie vienne ressaisir les éléments isolés, qui, ayant vécni à part, ont désormais la conscience d'eux-

mêmes, et les assimile de nouveau dans une unité supérieure. En un mot , existence confuse et simultanée des variétés dialectiques, — existence isolée et indépendante des dialectes, — fusion de ces variétés dans une unité plus étendue : tels sont les trois degrés qui correspondent, dans la marche des langues, aux trois phases de tout développement soit individuel, soit collectif.

Des faits nombreux établissent, du reste, cette promiscuité primitive des dialectes dans chaque famille de langues. Les textes hébreux les plus anciens renferment des particularités qui deviennent plus tard la propriété exclusive des langues araméennes, et qui à une époque reculée paraissent avoir flotté entre les divers dialectes sémitiques*. Les poëmes homériques présentent simultanément employés des idiotismes qu'on donne pour de Téolien, du dorien, de Vattique. Si la distinction des dialectes eût été parfaitement nette à l'époque de la composition de ces poëmes, un pareil mélange eût péché con-

> V. Hist. générale des langues sémiHqueê, p. 103-104. (S* édii.)

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tre tontes les rfe^es du bon sens. II &nt done admettre pour oes siècles recelés on état d'indécision, où coexistaient les diverses particularités qui sont ensnite deyenues la possession exclusive de chaque dialecte ^ . C'est ainsi que des mots français, tombés en désuétude dans la langue cultivée, sont restés populaires dans quelques provinces, et que des mots d'usage commun dans l'ancien allemand ne sont plus employés de nos jours que dans les pat(Hs locaux.

t Tof. Matthi», Orammmr^ rmêotméê ds la langue grecque, t. I {tn4^ (nms-)* p- 9 ei mr.; An. PejroB, Ori^e d» tre ittuttri éiaUiti çreci paragonata con quéUa del eloquio iUustrt iUUano (M4m. de l'Acad. de Tarin, 2t séné, t. Q.

Les caractères de h ha^/gae primitive éi^îenjt donc kfittèmes que ceux de k prisée primitive : «ntencÀesse sans bon^esou plutôt ssas règle, ime sjBlMee oWmre et ^ompréfaensim , tons ies âémente entassés et ii^disti&cts. A chaque époqiie apparaît le merveoUeHx accord de ia psychologie et de la l^ngaistiqffê ; nous sommes donc fondés à considérer les langues cobom ies fenoMS sooees-

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sivcs qu'a revêtues l'esprit humain aux différeiitcs périodes de son existence, comme le produit des forces humaines agissant à tel moment donné et dans tel milieu. L'harmonie non moins parfaite des langues et des climats confirme cette manière de voir. Tandis que les langues du Midi abondent en formes variées, en voyelles sonores, en sons pleins et harmonieux, celles du Nord, comparativement plus pauvres et ne recherchant que le nécessaire, sont chargées de consonnes et d'articulations rudes. On est surpris de la diflférence que produisent à cet égard quelques degrés de latitude. Les trois principaux idiomes sémitiques, par exemple, l'araméen, l'hébreu et l'arabe, bien que distribués sur un espace peu considérable, sont dans un rapport exact, pour la richesse et la beauté, avec la situation climatériquedes peuples qui les ont parlés. L'araméen, usité dans le Nord, est dur, pauvre, sans harmonie, lourd dans ses constructions, sans aptitude pour la poésie.

L'arabe, au contraire, placé à l'autre extrémité, se distingue par une admirable richesse. Nulle langue ne possède autant de synonymes pour cej>

taînes classes d'idées, nulle ne présente un système grammatical aussi compliqué; de sorte qu'on serait tenté quelquefois de voir surabondance dans l'étendue presque indéfinie de son dictionnaire et dans le labyrinthe de ses formes grammaticales. L'hébreu enfin, placé entre ces deux extrêmes, tient également le milieu entre leurs qualités opposées. U a le nécessaire, mais rien de superflu ; il est harmonieux et facile, mais sans atteindre à la merveilleuse flexibilité de l'arabe. Les voyelles y sont disposées harmoniquement et s'entremettent avec mesure pour éviter les articulations trop rudes, tandis que l'araméen, recherchant les formes monosyllabiques, ne fait rien pour éviter les collisions de consonnes, et que dans l'arabe, au contraire, les mots semblent, à la lettre, nager dans un fleuve de voyelles, qui les déborde de toutes parts, les suit, les précède, les unit, sans souffrir aucun de ces sons heurtés que tolèrent les langues d'ailleurs les plus harmonieuses. Si l'on s'étonne de rencontrer de si fortes variétés de caractère entre des idiomes au fond identiques, et parlés sous des climats dont

la difiërence est après tout si peu considérablei qu^on se rappelle les dialectes grecs, qiii, sur un espace plus restreint encore, présentaient des différences non moins profondes : la dureté et la grossièreté du dorien à côté de la mollesse de rionien, si riche en voyelles et en diphthongués, voilà les contrastes qu'on trouvait à quelques lieues de distance chez un peuple éminemment doué du sentiment des diversités.

C'e43t en effet dans la diversité des races qu'il faut chercher les causes les plus efficaces de la diversité des idiomes. L'esprit de chaque peuple et sa langue sont dans la plus étroite connexité : l'esprit fait la langue, et la langue à son tour sert de formule et de limite à l'esprit. La race religieuse et sensitive des peuples sémitiques ne se peint-elle pas trait pour trait dans ces langues toutes physiques, auxquelles l'abstraction est inconnue et la métaphysique impossible? La langue étant le module nécessaire des opérations intellectuelles d'un peuple*, des idiomes ;[^ignant

1 M. le docteur Wi^eman [Disc, sur le rapp., elc. 1^ dise, i* p«rti«)» a (ùi U renui^ue «^ue la philosophie (r«ii»cead«ii<^

tous les objets par leurs qualités sensibles, presque dénués de syntaxe, sans construction savante, prives de ces conjonctions variées qui établissent entre les membres de la pensée des relations si délicates» devaient être éminemment propres aux énergiques déclamations des Voyants et à la peinture de fugitives impressions, mais devaient se refuser à toute spéculation purement philosophique. Imaginer un Aristote ou un Kant avec un pareil instrument n'est guère plus possible que de concevoir un poëme comme celui de Job écrit dans nos langues métaphysiques et réfléchies. Aussi chercherait-on vainement chez les peuples sémitiques quelque tentative indigène d'analyse rationnelle, tandis que leurs littératures abondât en expressions vraies de senti-

taie ne ][>otitAii prendre naîMancé qu'en AHemagno, c'est-àdire chez un peuple dont la langue, plus qu'aucune autre, permet ou suggèred'employer objectivement le pronom de la première personne. Pourtant TexpresBion le moi est familière aux écrivains ilu xvii« siècle (Pascal, Pensées, édit. Havet, p. 96» •70, 80 ; Fénelcn, Lettre îî au duc d' Orléans, — Logique ne Pofi- Royai, 3* part., ch. zz, % 6). Locke dit de môme le tôt. Sseaiêf 1. II» chap. xzviy S 9.

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ments moraux, d'aphorismes pratiques. C'est par excellence la race des religions, destinée à leur donner naissance et à les propager ; et en effet, les trois religions qui jusqu'ici ont joué le plus grand rôle dans l'histoire de la civilisation , religions marquées d'un caractère spécial de durée, de fécondité, de prosélytisme, et liées d'ûlleurs entre elles par des rapports si étroits qu'elles semblent trois rameaux d'un même tronc, trois traductions inégalement belles et pures d'une mênie idée, sont nées toutes les trois parmi les peuples sémitiques. Organes d'une race monothéiste, appelée à simplifier l'esprit humain et à fonder dans le monde, par la triple prédication, juive, chrétienne et musulmane , une religion plus raisonnable, les langues sémitiques sont de même sans perspective, sans saillie et sans demi-jour. S'interdisant ces longs enroulements de phrase ( cir-cuituSf compréhension comme les appelle Cicéron), sous lesquels le grec et le latin assemblent avec tant d'art les détails multiples d'une seule pensée , les Sémites ne savent que faire succéder les propositions les unes aux autres,

en employant pour tout artifice la simple copnle etj qui fait le secret de leur période, et qui leur tient lieu de presque toutes les autres conjonctions. Les langues sémitiques ignorent à peu près l'art de subordonner les membres de phrase les uns aux autres. Planes et sans inversions, elles ne connaissent d'autre procédé que la juxtaposition des idées, à la manière de la peinture byzantine. Le style leur manque entièrement.

Joindre les mots dans une proposition est leur dernier effort; elles ne font point subir la même opération aux propositions elles-mêmes. L'éloquence n'est pour les Sémites qu'une vive succession de tours pressants et d'images hardies : tout ce qui peut s'appeler nombre oratoire leur est resté inconnu.

Au contraire, de même que la recherche réfléchie, indépendante, sévère, courageuse, philosophique en un mot de la vérité, semble avoir été le partage de cette race indo-européenne, qui, du fond de Tlnde jusqu'aux extrémités de l'Occident et du Nord, depuis les siècles les plus reculés jusqu'aux temps modernes y a cherché à expliquer

194 K LùÊKxa

es k Moade p» la et s kâne dienâiR dk, ohum

dfifen dcp» d« «om hisfane, des gyw^ toqous cfc partovt yM»«i«^ snx loii d'aï dérdoppeMent nrtiniifl ; àm mima , kl knfftifff de cette fcwîlk lanldaik ciéé8$ pour YàbÊtaetioÊL et k métai^jsiqiie. £lks ont vue ioa^esse merrelkose pour exi^imer kl rphtiftitf ki plus int'ffM^ ^^ ''\ywiM pv ki 4oioitf de kors noms, par ks temps et ks modes A raiiés de knn yerbes, pw km mots ixmiposési pw b délicatesse de kuia pairticqks. Fossédaot seaks l'sdipirable secret de k période, d)es savent relier dans II» tout ks memlirss divers de kpbrase ; ripverûon kur permet 4e conserver l'ordre naturel des idées sans nuire à k déte|s» minaticm des rapports gnunmaticaux ; tout devint pour eUes abstractbn et catégorie. £lks sont les langues de l'idéalisme. Elles ne pouvaient apparaître que chez une race philosophique, et une race philosophique ne pouvait se développer sans elles.

La Chine et l'Egypte, en apparence si éloi-

piéesj Hiais rapprochées par tant de traits communSy donneraientlieu àdesremarques analogues. L'ancienne langue de l'Egypte, aujourd'hui représentée par le copte, parait avoir été une langue dans le genre du chinoisj monosyllo^bique, sans grammaire développée, suppléât aui[ flexions par des exposants groupés, mais non agghitinési autour de la racine. Or, pour ne par- 1er ici que de la Chine, dont la langue et h dvi- Usation nous spiit mieux connues, la langue chi<' noise, Q^vec sa structure inorgaqique et incomplète, n'est-elle pas l'image de la sécheresse d'esprit et de eœur qui earactérise la race chinoise? Suffisante pour les besoins de la vie, pour la technique des arts manuels, pour une littérature légère de petit aloi , pour une philosophie qui n'est que l'expression souvent fine, mais jamais élevée, du bon sens pratique^, la langue chinoise excluait toute philosophie, toute science, toutt religion,

^ La philosophie de Lto-Tseu semble oontredlre notre assertioD. Mais cette philosophie est une réaction contre Tesprit positif de la Chine, et ne semble pas exempte d'influences étrangères»

196 DE l'origine

dans le sens où nous entendons ces mots. Dieu n'y a pas de nom^, et les choses métaphysiques ne s'y expriment que par des locutions détournées : encore ignorons-nous le sens précis que ces locutions présentent à l'esprit des Chinois. Nous ne connaissons point assez l'ancienne sagesse de rÉgypte pour dire comment elle trouvait sa limite dans la langue même du pays. Semarquons cependant que l'analogie qui existe entre l'histoire sociale de l'Egypte et celle de la Chine ne saurait être fortuite : l'absence de liberté individuelle, d'esprit public, d'institutions politiques, la tendance vers une administration perfectionnée, si Ton veut, mais étouffante, le manque d'aptitude militaire, se retrouvent de part et d'autre. Ajoutons que les deux exemples d'écriture primitivement idéographique que nous a légués l'antiquité se rencontrent précisément dans les deux langues qui, par leur structure, appelaient pour ainsi dire ce genre de notation. Une langue habituée à donner à chaque idée et &

ft V. Joumoi iinait£tt«, loût 1848, p. 168-169.

chaque rapport son expression isolée, devait être amenée à choisir un système graphique analogue, peignant les choses et leurs rapports par un signe indivis*

Que faut-îï de plus pour conclure que^ chez le» diverses races et dans chaque pays, la langue fiit le produit de l'originalité et du caractère individuel de l'homme? Chercher l'unité du langage ailleurs que dans l'esprit humain et dans les procédés qu'il employa ^ supposer , par exemple « que toutes les langues sont sorties par dérivation d'une seule, c'est dépasser les faits, et entrer sur

200 DE l'origine

le terrain des conjectures. Rien de plus commode sans doute qu'une telle hypothèse pour expliquer les ressemblances de tous les produits de l'esprit humain. Rapporter à une même origine les peuples entre lesquels on trouve quelque élément commun, et, comme on trouve de ces éléments dans toute l'humanité, en induire l'unité primitive, est l'idée qui se présente d'abord; car on s'adresse toujours aux causes extérieures avant de rechercher les causes psycholo- ^ques. L'unité matérielle de race frappe et séduit; l'unité de l'esprit humain concevant et sentant partout de la même manière, reste dans l'ombre. En un sens, l'unité de l'humanité est une proposition sacrée et scientifiquement incontestable; on peut dire qu'il n'y a qu'une langue, qu'une littérature^ qu'un système de traditions symboliques, puisque ce sont les mêmes procédés qui ont présidé à la formation de toutes les langues, les mêmes sentiments qui partout ont fait vivre les littératures, les mêmes idées qui se sont traduites par des symboles divers. Mais faire de cette unité toute psychologique le synonyme

d'une unité matérielle de race (qui peut être vraie, qui peut être fausse, n'importe), c'est rapetisser une grande vérité aux minces proportions d'un petit fait, sur lequel la science ne pourra peut-être jamais rien dire de certain.

Là est la cause de l'énorme malentendu qui domine presque toujours les discussions relatives à l'unité de la race humaine. Cette unité est évidente aux yeux du psychologue et du moraliste, nous venons de le montrer; elle ne l'est pas moins aux yeux du naturaliste, puisque toutes les branches de l'espèce humaine peuvent avoir l'une avec l'autre des rapports sexuels indéfiniment féconds. Mais cette double unité signifiet-elle que l'espèce humaine est sortie d'un couple unique, ou, dans un sens plus large, qu'elle est appanie sur un point unique? Voilà ce qu'il est tout à tait téméraire d' affirmer. Un voile presque impénétrable couvre pour nous les origines de l'espèce humaine ; les légitimes inductions de la science s'arrêtent bien vite sur ce terrain, et en tout cas nous disent peu de chose sur la circonstance particulière dont il s'agit en ce moment.

202 m L'oBiGims

L'imagination même se refuse à rien conceroir snr les mystères des premiers jours.

Au premier coup d'œil, la science des langues parait apporter dans la balance un poids décisif. S'il est, en effet, un résultat incontestable, c'est que le réseau des langues qui ont été ou sont encore parlées sur la surface du globe se divise en familles absolument irréductibles l'une à l'autre. En supposant même (ce que je n'admets nullement, et ce que la bonne philologie est de plus en plus en voie de rejeter) que la famille sémitique et la famille indo-européenne puissent un jour être fondues l'une dans l'autre; en supposant (ce que je n'admets pas davantage] que les deux familles africaines représentées l'une par le copte , l'autre par le berber ou mieux par le touareg , puissent un jour être réunies aux langues précitées, on peut affirmer du moins qu'il sera à tout jamais impossible de ranger dans le même groupe le chinois et les langues de l'Asie orientale. On n'explique pas dans l'état actuel de la science comment le sanscrit aurait pu devenir l'hébreu, ou l'hébreu le sanscrit : mais surtout on n'expliquera jamais

comment le sanscrit ou l'hébreu auraient pu devenir le chinois, Tannamique ou le siamois. H y a là un abîme qu'aucun effort scientifique ne saurait combler. Quelles que puissent être les hypothèses futures de la science sur les questions d'origine, on peut poser comme un axiome désormais acquis cette proposition : le langage n'a point une origine unique; il s'est produit parallèlement fifur plusieurs points à la fois. Ces points ont pu être fort rapprochés ; les apparitions ont pu être presque simultanées ; mais certainement elles ont été distinctes, et le principe de l'ancienne école ; « Toutes les langues sont des dialectes d'une seule • doit être ababdomté à jft<« mais.

Mais de cette vérité fondamentale, est-on en droit de conclure qu'il n'y a eu entre lés peuples qui parlent des langues de familles diverses aucune parenté primitive? Voilà sur quoi le linguiste doit hésiter à se prononcer. La philologie ne doit pas s'imposer d'une manière absolue à Fethnographie, et les divisions des langues n'imjKliqtient pas nécessairement des divisions de ra-

204 DE l'origine

res. On concevrait qu'une seule espèce humaine, scindée dès son origine en plusieurs branches, eût créé le langage sur plusieurs types diflférents. Ce principe, essentiel à maintenir , que Thumanitc n'a jamais existé sans la parole, ne peut évidemment s'entendre que d'une façon générale et en ce sens que le langage n'a point été inventé après une longue période de mutisme.Il faut s'abstenir de tout ce qui porterait en de pareils problèmes un degré de précision dont ils ne sont pas susceptibles. Un fait, d'ailleurs, fournit à l'hypothèse de l'origine unique de l'espèce humaine un argument d'une incontestable valeur. Ce fait, c'est que les divisions auxquelles on est conduit par la philologie comparée ne coïncident pas avec celles auxquelles conduit l'anthropologie proprement dite. La division des Sémites et des Indo- Européens, par exemple, a été créée par la philologie et non par la physiologie. Quoique les Juifs et les Arabes aient un type fort prononcé, qui empêche de les confondre avec les Européens, jamais les savants qui envisagent l'homme au point de vue de l'histoire naturelle n'auraient

songé à voir dans ce type un trait de race , si rétude des langues, confirmée par celle des littératures et des religions, n'avait fait reconnaître ici une distinction que Tétude du corps ne révélait pas. Or, dès qu'on admet que le Sémite et rindo-Européen parlent des langues d'origine diflférente, sans que pour cela ils se rapportent à des races physiologiquement diverses, n'est-on pas autorisé à conclure qu'une même race a pu se partager à l'origine en plusieurs familles, qui ont formé leur langage à part et sans avoir de rapports les unes avec les autres ; en d'autres termes, que des peuples peuvent être frères tout en parlant des idiomes absolument différents ?

Nous sortirions de notre plan en essayant de démontrer ici la thèse que nous avons supposée dans les pages qui précèdent, à savoir qu'il y a entre les diverses familles de langues des lignes de démarcation impossibles h effacer. Cela résulte de l'ensemble des études de philologie comparée, telles que notre siècle les a comprises. En effet, le critérium de la distinction des familles de langues est l'impossibilité de faire dériver l'une de

206 DE l'origine

l'autre par des prooédés ficieutifiques. Quelquo divers que soient entre eux les groupes qui forment la famille indo-européenne, on explique parfaitement comment tous se rapportent à un type identique et ont pu sortir d'un idiome primitif. On ne réussira jamais à tirer de même le système des langues sémitiques du système des langues indo-européennes , ou réciproquement ^. Comparées sous le rapport de la grammaire , ces deux familles nous apparaissent comme radicale^ ment distinctes , de l'aveu même des philologues qui ont essayé de les fondre ensemble ; les faibles ressemblances grammaticales qui se remarquent entre elles s'expliquent suffisamment par l'identité de l'esprit humain, agissant de la même manière sur plusieurs points à la fois. Comparées sous le rapport du dictionnaire, elles offirent au premier coup d'œil quelques rapprochements séduisants. Mais, outre qu'on a singulièrement exagéré le nombre de ces rapprochements, en se

fondant sur les analogies les plus superficielles ou

* y. Bût génér. dê$ langun iémitiq^a, 1. Y, c. iz.

les plus insuffisantes , il en est très-peu qui ne s'expliquent par des raisons intrinsèques, sans que l'on soit obligé de recourir à la communauté d'origine. £n effet, la plupart des racines communes appartiennent h la classe des racines forinées par onomatopée; et lors même que la science se trouve dans l'impossibilité de rendre raison en particulier de chaque détail , il suffit qu^elle ait réussi à expliquer l'identité danç un certain nombre de c^, pour qu'on lui permette de tirer l'induction générale que , dans tous les cas non expliqués , il y a une cause secrète , bien qu'elle ne se laisse pas apercevoir aussi facilement. Le caprice n'ayant eu aucune part dans la formation des langues, ainsi que nous l'avons établi (§ 6)y }e choix de chaque mot a dû avoir sa raison suffisante. Est-il donc étrange que la même raison ait existé à la fois dans des lieux fort éloignés, et qu'elle ait produit le même signe pour la même idée dans des familles différentes? Certes, je ne prétends pas nier que les langues sémitiques et les langues indo-européennes n'of- Irent dans leur système le plus général quelque

908 M hOÊÈon

ibfance. €t n' jtcnaent vue mânie imm&re

de piaidre €t de lésoodre k pfft)blèiiie dn hi^B^ Ces ainlopes deiienneiit sortoot fiapfwiite eompMe les deux tunillps prfei tM s an diinois. En &ee de cette hi^iiesnigufière, fondée sur de tout antres principes , œ qnL était cBssem- Uance derient pfcsqne firatemité. Qudqne âmgnées rnne de Fantie qae soient la fimiUe sémitique et la Emilie indo-eniopéenne^ ces denx familles ont dn moins entre eDes nne grande et profonde analogie^ Texistenoe d'nne grammaire. Si Ton se rappelle que les Sémites et les Indo- Eoropéens, envisagés par le coté physique, ne forment qu'une seule race ; si l'on considère de plus que, dans l'histoire de l'esprit humain, ils ont joué un rôle connexe, et qu'ils sont entrés tour à tour dans l'œuvre de la civilisation générale, on est porté , tout en maintenant leur distinction , aies réunir, en un sens plus large et plus étendu, sous une même catégorie. Peut-être deux fractions d'une seule race, séparées dès leur naissance, ontelles produit parallèlement, sous l'empire de causes analogues , suivant des données psychologiques

presque semblables, et peut-être avec une certsàne conscience réciproque de leur œuvre, ces deux systèmes de langues, dont l'air de famille nous frappe, malgré la radicale diversité qui empêche de les réunir dans un seul groupe naturel. Le fait des naissances jumelles semble se retrouver quand il s'agit des races : une même émission de vie peut se partager entre deux êtres animés d'un même souffle, et pourtant distincts dis le premier jour.

Un phénomène semblable se présente dans l'Asie orientale. Toutes les langues de cette région sont frappées d'un même caractère : monosyllabisme» absence de flexions grammaticales, importance du ton pour différencier les syllabes. Et pourtant, le chinois, le coréen, l'annamique, le siamois sont, au fond, des langues profondément différentes, non dans leur système, qui souffre peu de variété, mais dans le matériel de leurs sons. On dirait qu'une seule famille de l'espèce humaine, prédestinée par sa constitution intellectuelle à former son langage sur le même type, a créé séparément ces idiomes sur des points di-

%10 DE L'ORIGINK

yerR. Ajoutons que la race chinoise parait se rat« tacher par ses caractères physiologiques à la race tartare, tandis que par sa langue elle n'a avec cette dernière presque rien de commun.

L'étude du copte, du berber, du touareg, du galla, du harari , et en général des langues de l'Afrique septentrionale et orientale, conduit à un ordre de conceptions analogues^. Le fond du vocabulaire de ces idiomes est radicalement difii^rent des langues sémitiques, et pourtant il y a dans leur système des membres entiers qui semblent empruntés à l' édifice de ces dernières langues, par exemple, les pronoms, les noms de nombre, des particularités essentielles du mécanisme de la conjugaison. H est difficile d'admettre que ces emprunts aient eu lieu à une époque historique et se soient faits avec une intention réfléchie. Les emprunts linguistiques que nous pouvons suivre dans l'histoire n'ont point atteint de telles proportions : le turc, une des langues qui se sont le plus altérées par contact, a conservé sa gram-

> Voir en particulier R. Borton, First fooUtepimEoii Afrioa (London, 1856}, append. n.

maire parfaitement pure ; le persan a pris à l'arabe des pierres sèches, si j'ose le dire, et non le ciment qui les unit; les Japonais et les Coréens n'ont introduit dans leur langue presque tout le matériel de la langue chinoise que parce que cette langue leur paraissait inséparable des scieqces et des arts, qu'ils empruntaient à la Chine*. Mais il n'est jamais arrivé qu'une nation ait emprunté à une autre des éléments sans lesquels son idiome eût été incomplet, ou plutôt n'eût pas existé. Comment concevoir qu'avant leurs relations avec les peuples sémitiques, les peuples de l'Egypte, de l'Atlas, de l'Ethiopie

n'eussent pas de pronoms, pas de noms de nombre, pas de conjugaison régulière? Les faits susdits doivent donc être envisagés comme sortant de l'ordre des révolutions historiques, et appartenant à une époque où les langues conservaient

^ Le pehWi ou huzwaresch présente un coa de mélange bien plus intime, opéré à une époque assez moderne. Mais tout porte à croire que cet idiome bizarre n'a jamais été parlé, et qu'il n'y faut Yoir qu'un style artificiel, créé soua l'influence de certaines prétentions ou de certaines nécessités littéraires. V. Spiegel, QravMnaUk éUr Hiuwartchsprachê (Vienne» iS56)» p. 166.

212 DE l'origine

encore lettr nature fusible et malléable. Il nous est difficile de préciser la nature du rapport qui dut exister à l'origine pour produire un pareil

mélange. Disons seulement que la constitution molle et impressionnable de l'homme enfant permettait des combinaisons devenues impossibles, depuis que la nature humaine a contracté en vieillissant une sorte de roideur.

L'Océanie offre un nouvel exemple de cette propriété de se combiner d'une manière organi« que, que la plupart des langues ont perdue, mais que certaines familles ont pu conserver plus longtemps que d'autres, précisément parce qu'elles sont restées à l'état sporadique et sans constitution arrêtée. Les langues polynésiennes et les langues malaises offrent entre elles une très-grande inégalité de développement, et pourtant il est difficile de méconnaître leur parenté primitive. On dirait une famille humaine scindée dès une époque anté-historique en deux branches, dont Tune a rencontré des circonstances beaucoup moins favorables que l'autre et a totalement dégénéré. La vie n'est revenue aux idiomes en quelque sorte amaigris et dessé*

chés de la Polynésie que par une forte infusion des langues plus nobles de la Malaisie, qui, à des époques relativement modernes, ont exercé sur tout rarchipel une influence décisive, et ont introduit dans les idiomes océaniens des distinctions de genre , des modalités , des tournures qui leur étaient auparavant inconnues ^.

Par là s'explique le phénomène, en apparence contraire à tous les principes, des langues intermédiaires, qui semblent faire le passage d'une famille à l'autre, comme le copte et le berber sur les confins du s ;mitisme, le tibétain et le barman à la limite des idiomes monosyllabiques. Conclure de rexistt^nce de ces langues intermédiaires que les familles n'ont pas de limites déterminées et qu'elles se fondent l'une dans l'autre par des nuances insenibles , ce serait méconnaître d'autres faits non moins certains. Une seule hypo* thèse est possible : c'est celle d'une fusibilité primitive du langage , où les langues, comme des

* Logan , Journal oftheindian Archipelago and Eattem Ana, (Pinan g) 1850-1855, et, en particulier, décembre 185S, p. 665 et suiY. A.Maury, Revue des Deux Mondes, ami 1857^ p. 912.

214 DE L^OBIQIHK

corps simples pBifaitement distincts, ont pu con« tracter entre elles des soudures profondes, et se pénétrer l'nne l'autre à un degré devenu presque inconcevable dans l'état actuel df» l'esprit humain.

La question de l'indépendance originelle des différents groupes de langues n'est donc pas aussi simple qu'elle le parait d'abord. Elle admet des d^rés : des familles de langues apparues isolément ont pu avoir des contacts féconds, à une époque oii elles étaient encore susceptibles de se réformer. On ne peut trop soigneusement distinguer, quand il s'agit des langues, l'état embryonnaire, durant lequel des accidents indifférents à l'âge adulte ont pu avoir une importance capitale, de l'état parfait, où elles sont fixées, pour ainsi dire , dans un moule définitif. L'état embryonnaire des langues a pu durer fort peu de temps; mais il a existé, et à ce moment, o& se formait l'individualité des races, la natore humaine, encore flexible, a dû recevoir pour l'éternité des traces profondes. On peut dire

avec vérité que le sort de chaque être se détermine

DU LANOAGR. 215

dans le sein de sa mère, de même que, sur le sommet des montagnes, au point où se fait la séparation des eaux , un pli de terrain décide du cours des plus grands fleuves , et les prédestine à porter leurs eaux à telle ou telle mer.

En résumé, le langage s'est formé sur plu sieurs types différents , et le nombre des langues-mères peut avoir été assez considérable^. Mais on ne saurait rien conclure de là sur les origines matérielles de l'espèce humaine : car le langage nous représente non le premier moment d'existence matérielle de l'humanité , mais le premier moment social ; les

* Les H<^breuxt qui, parmi les peuples de l'antiquité furent en possession des idées les plus étendues sur l'histoire générale du monde, eurent le vague sentiment de ce fait. Le m jthe de la tour de Babel semble être en partie le résultat d*un effort pour concilier la diversité des langues avec l'unité primitive de l'espèce humaine , dogme essentiellement lié au monothéisme sémitique. M. Grimm a remarqué qu'on ne rencontre aucune idée de ce genre dans l'antiquité indoeuropéenne : il n'a trouvé à comparer au mjthn hébnu qu'une légende estonienne fort défigurée. Ueher den Vnprung dfr Sprûche^ p. S9. Cf. Pott, Die Ungleiehheit mentchlicker Rassen (Lemgo et Detmold, 1656), p. 8d.

216 DE l'originb

familles irréductibles du langage nous représentent non des races physiologiquement différentes, mais des groupements primitifs, qui ont pu ne pas se régler uniquement sur la physiologie. Les langues-mères créées isolément ont été d'ailleurs fort inégalement différentes. Tantôt elles ont été l'œuvre de races congénères, cx)mme cela a eu lieu pour les langues indo-européennes et les langues sémitiques, et alors elles ont porté dans leur diversité un certain air général de ressemblance : tantôt elles ont été l'œuvre de races tout à fait séparées, comme cela a eu lieu pour le chinois et les autres familles, et alors la dissemblance a été absolue ^ . Telle est , en effet, la richesse des procédés de l'esprit humain qu'entre les deux langues qui diffèrent le plus, le chinois et le sanscrit , il n'y a absolument de commun qu'une seule chose, le but à atteindre. Ce but, qui est

1 Ces vues se trouvent en parfait accord avec celle qu'un linguiste éminent^ M. Pott, a récemment émises : Dm UngUich^ heitmeMchUcher Rasten, p. 203 et suiv., 242etsuiy., 271 et suiv. J'ai apprécié ailleurs (p. 40 et suiv.) la tentative de MM. îiunsen et MUUer pour établir la possibilité d'une oiigine commune de toutes les langues*

l'expression de la pensée, le chinois l'atteint aussi bien que les langues grammaticales, mais par des moyens complètement différents *.

t Voir les curieuses réflexions da chinois Hiouen-Thsang sur la nature de la langue sanscrite dans l'Histoire d$ la vie de Hioueri'Thsang, traduite par M. Stanislas Julien, p. 160 et SUIT.

ÏI

Est-il possible de déterminer quelqnes-nns des points sur lesquels le langage fit son apparition? On le peut sans trop d'invraisemblance pour la race indo-européenne. Quelque hardie que puisse paraître au premier coup d'œil cette assertion, il faut, avant de la repousser comme chimérique, peser les faits sur lesquels on croit pouvoir l'appuyer*.

i V. surtout lAsten, Inâitche AHerthumêhandê, l, p. 511 et suiv. ; Obrj, Du h§rceau dû Veipèce humaine (Paris, IBSQ.

Parmi les branches diverses de la race indoeuropéenne, il en est deux dont les souvenirs fournissent, sur le sujet qui nous occupe, des inductions précises et aboutissant exactement au même résultat : ce sont les branches hindoue et iranienne. Si nous étudions le Rig-Véda^ qui est le recueil le plus anci m des chants de la race indo-européenne, nous sommes forcés d'assigner pour séjour au peuple qui les composa, non les bords du Gange, mais une région bien plus septentrionale et occidentale. Les parties les plus antiques de ce recueil paraissent avoir été créées dans le Penjab ou même dans le Caboul ^. Les bords de la Sarasvati *, qui sont la localité précise le plus anciennement désignée dans les hymnes du RiQj nous portent de même vers les frontières du Penjab. Que la race qui parle sanscrit ne soit pas indigène de Tlnde, qu'elle s'y soit répandue en procédant du nord au sud, comme une

> Weber, Akad. VorUsungen ûher indische LiteraturgeschicJUê (Berlin, 1852) , p. S.

* C'est la rivière nommée sur les cartes Caggar ou Gagur^ qui se perd dans les sables avant d'atteindre Tlndus.

race aristocratique et conquérante, distinguée par sa couleur blanche du teint coloré des anciens habitants, c'est un point sur lequel les démonstrations de M. Lassen ne peuvent laisser absolument aucun doute. Il faut donc rattacher l'origine du sanscrit et de la race qui le parlait à un point situé hors de Tlnde, d'où aient pu rayonner également les autres branches de la famille îndo* européenne.

Un fait capital, constaté pour la première fois par MM. Burnouf et Lassen *, et qui depuis a reçu d'éclatantes confirmations, présente ici à la critique un véritable sillon de lumière; je veux parler de l'intime affinité qui a dû exister à une époque reculée entre la race iranienne, dont le» séjour primitif était la Bactriane, la Sogdiane et les contrées voisines ^, et la race brahmanique. Une foule de mythes et d'expressions sacramen-

» Burnouf, Commentaire sur le TaçnCf t. I, p, 78, 434 , 627, etc.; Lassen, op, ct(., p. 516 etsuiv.Cf. Spiegel, Avesta (trad.)» p. 5 et suW.

* Toute la géographie du Zend-Avesta se rapporte à ces région».

223 DB l'owginb

telles 86 retrouvent des deux parts ayecla j^us frappante identité . En est-il de pins évident exemf pie que la coïncidence parfaite du mythe iranien de Jima (le Djemschid des Persans modemi88)| donné comme le fondateur de ragriculture et le premier civilisateur, avec ce que les Brahmanes racontent de Tama ^ ? Les travaux de M* Haiig sur la partie métrique du Taçnai oii il faut yoir| selon lui, un reste des Védas de la Perse, établiront mieux encore, s'ils résistent à la critique, cette communauté d'origine, et nous feront toucher du doigt les causes qui amenèrent la rupture religieuse entre les deux familles, dont l'une devint le noyau de l'Inde brahmanique, et l'autre de la Perse iranienne. Le problème se trouve ainsi fort resserré : il faut trouver un poii^t où la race iranienne et la race hindoue aient pu cohabiter. La Bactriane, ou une région plus septentrionale encore, satisfait seule à toutes ces exigences : en combinant les données de la géographie et de

^ Latien, 1. c. et Westergaard , Beitrag gur aUiranischen M^ thologie , traduit par Spiegel , dans les Indische Studiên éê Weber» t. m» p. éOSt et toi?.

DU LANGA6S. SS3

rbistoire, on est amené presque forcément à supposer que la race brahmanique est entrée dans rinde vers Attok» par les passes oiKÛdentaies de l'Hindou-Kousch, qui, plus tardi ont ouvert la vallée du Gange à Alexandre, à Mahmoud le Gaznévide, et en général à tous les conquérants et à tous les voyageurs venus du nordouest.

11 importe de remarquer que la force des raisonnements qui précèdent ne repose pas sur la valeur intrinsèque des traditions hindoues ou iraniennes relatives au berceau de l'espèce humaine. Ces traditions pourraient être considérées comme des fables conçues apriori et sans aucune réalité historique, que nos inductions conserveraient tout leur poids, puisqu'elles se fondent uniquement sur des faits géographiques et linguistiques scientifiquement établis. Si maintenant nous examinons les traditions en ellesmêmes, nous serons amenés à faire une grande différence entre celles de la race hindoue et celles de la race iranienne. Les traditions de la race hindoue sur les origines de l'humanité n'ont aucun

224 ro L'ouGiiB

caractère préds. Sans doute, la race hindoue semble toujours tourner ses yeux vers le nord : là est pour elle le séjour des dieux; là est le mont Mérou, point de départ de toute la géographie brahmanique; là est VOuttara-kourauj sorte d'Eden primitif. Mais M. Lassen hésite, non sans motif, à voir dans ces données mythiques la trace d'un souvenir réel : il pense que la vénération qui s'attache à la chaîne de l'Himalaya et d'autres causes indépendantes des événements de l'histoire ont pu porter les Brahmanes à ratta* cher au nord l'idée de tout ce qui est primitif et sacré ^. Plus récemment, cependant, M. le baron d'Eckstein a essayé de montrer par d'ingénieuses combinaisons que plusieurs traditions brahmaniques, et en particulier celles de YOuttarakourou et du mont Mérou lui-même, ont une valeur historique et nous reportent vers la Sérique des anciens*. Quoi qu'il en soit, les souvc-

1 Op. cU. p. 511 et suiv.

* De quelques Légendes hrahmaniquet qui $e rapportent au &€reeau de Veipèce humaine (Paris » 1856}, p. 40, 47, 53, 153 ei tuiy.

nirs iraniens ont ici un caractère de netteté qui leur assigne un rang à part entre toutes les légendes primitives. Le berceau de la race arienne, VAirjanem Vaêgô^ est clairement localisé dans une région septentrionale, où Ahriman fait régner dix mois d'hiver; de là la race arienne, pour fuir le froid, descend vers Sughdha (laSogdiane) et vers des contrées plus méridionales*. La montagne et le fleuve sacrés des Iraniens, le Berezat (Bordj des Persans modernes), centre du monde et source des eaux, et TArvand, qui en découle, nous transportent vers les sources de rOxus et de riaxarte.Bumouf a démontré, d'une manière qui laisse à peine place au doute, que le Berezat est le Bolor ou Belourtag et que l'Arvand est l'Iaxarte*. Il est vrai que les noms de Berezat et d'Arvand ont servi plus tard à dési-

* V. K. Ritter. Erdkundt, VIII. Aticn.VI, l»* part. p. 29- 81,50-69;Haug, Der ersteKapiUldes Vendidàd, dans Bunseu, JE^ptef%$8ite\U inier Weltgeschichie,àein,yo\,, p. 104-137; Kiepert, dans les MonaUherichie der kœn. preusa, Akad. der Wisa. KuBerlin, déc. 1856, p. 621-647; Spiegel, Avesta (trad.}, 1. 1, p. 4 et suiv.,59et suiv.

* Commentaire sur le Yaçna, I, p. 239 et sniy., cxi, et fiiiy., CLXxxi et Buiy.

226 DE l'origixe

signer des montagnes et des fleuves fort éloignés de la Bactriane : on les trouve successivement appliqués à des montagnes et à des fleuves de la Perse, de la Médie, de la Mésopotamie, de la Syrie, de l'Asie Mineure, et ce n'est pas sans surprise qu'on les reconnaît dans les noms classiques de VOronte de Syrie et du Bérécynthe de Phrygie. Mais c'est là un effet du déplacement que subissent toutes les localités des géographies fabuleu* ses. Les races portent avec elles dans leurs migrations les noms antiques auxquels se rattachent leurs souvenirs, et les appliquent aux montagnes et aux fleuves nouveaux qu'elles trouvent dans les pays où elles s'établissent. La géographie primitive des peuples sémitiques, dont nous parlerons tout à l'heure, fournit un exemple frappant de ce procédé de transposition.

M. Kiepert^, en acceptant comme démontrée la position de VAvjanem Vaégâ dans le Belourtag, aux environs des sources de l'Oxus et du

* Monatsbericht$ der k<sn, preust. Akad, der Wiss, su Berini^ àée. 1656, p. 680 et nxkir.

DU UNGA6E. 337

laxftrte, fait, il est vrai, une réserve dont il y a grand compte à tenir : rien ne nous prouve, suivant ce docte géographe, <jue la région où la race iranienne a attaché ses plus vieilles traditions soit son berceau primitif; il se peut que, par un mirage dont il y a plus d'un exemple dans les géographies traditionnelles, cette race ait pris pour son point de départ la plus ancienne station dont elle se souvenait. On ne peut nier que beaucoup d'indices ne portent à reculer le point d'apparition des Ariens plus au nord et plus àl'est encore. Mais ce dont il s'agit ici, c'est de déterminer autant que possible, non le point où cette race naquit à la vie matérielle, mais celui où elle naquit à la conscience : or, pour cela la détermination du point où s'attachent ses souvenirs les plus antiques est, on l'avouera, d'un intérêt capital. On arrive ainsi à constituer, dans la région alpestre que les anciens désignaient du nom d'Imalis, un berceau primitif, dont les peuples s'appelaient -4 n'en* (vénérables)*, pa? opposition

^ Barnoaf, ojp. cil, p. XCIU et suiv.» CV et suit*

â28 DE L^ORIGIKE

aux races inférieures (Mletchha^ Welsches) dont ils étaient entourés. Le nom à'Arie désigna ensuite des pays beaucoup plus méridionaux, à mesure que la race dont nous parlons descendit vers le sud; mais il est certain que les progrès de la science portent à reculer de plus en plus F Arie primitive vers le nord. Les populations du versant oriental du Belourtag et du Mustag, celles de Easchgar, d'Aksou, de larkand, de Ehoten, ont été dans Tantiquité et sont encore en partie ariennes * . Le vaste plateau de Pâmer ou Pamir, surtout, attire d'une façon particulière Tattention de r ethnographe. Bumouf tirait son nom de î/pomérou (pays au-dessus du Mérou, le Mérou des hommes, dénomination parallèle à Sou-mérou^ le Mérou supérieur, le Mérou des dieux, et à Kou-

mérau^ le dessous du Mérou, Tenfer^), Dans

1 Lassen, op, cU, p. 527 ; Bumouf, «p. cit. p. CV et suit. M. Kiepert pense, il est vrai, que les Iraniens de Kaschgar et des autres villes de la petite Boukharie proviennent d'émigrations modernes {loc, cit. p. 630, note.)

• D'Eckstein, m6m. cité, p. 40. Rapprochez le mythe paradisiaque des nipoitci chez les Grecs et l'expression fiipejtii oivdpoiTiot (les hommes issus du Mérou?) Peut-être le Koumérou le retrouve-t-il aussi dans les Kiju/ac^coc.

toute l'Asie, le plateau de Pamir est considéré comme le fatte, le dôme du monde (bami-dunia)^ le milieu entre le ciel et la terre. Les plus grands fleuves de TAsie découlent du massif auquel il se rattache, et de vieilles relations y placent des peuples blonds, à prunelles bleues- vertes, dans lesquels M. A. de Humboldt voit des Ariens *. Il semble que nous touchons ici le point d'attache de toute cette géographie mythique, que Ton trouve avec une si frappante identité chez les peuples qui ont gardé de vieux souvenirs. Un fait bien remarquable, en effet, c'est que des inductions, non sans doute aussi fortes que celles qui viennent d'être exposées, mais solides encore, nous engagent à placer vers le même point le berceau de la race sémitique *. Le second chapitre de la Genèse nous présente une géographie traditionnelle, qui n'a aucun lien avec la géographie ordinaire des Hébreux, et qui ofl&^ au contraire des ressemblances étonnantes avec le sys-

i Aiiê een^aU, II, SS9 et suiy.

* V. HitL génér. dêt langues $émit, 1. V. c. ii, $3i

230 BB L'OBIGINE

tème des Iraniens. Le Fhison, qui sort do jardin d'Eden, situé à l'orient, est trës-probablement le haut Indus, et le pays de Havila, où se trouvent Tor et les pierres précieuses, semble bien être le pays de Darada (vers Cachemire), célèbre par ses richesses. Le Gihon est I'Oxub, et c'est sans doute par une substitution de noms plus modernes que nous trouvons leTigre et Y Ëuphrate placés à côté des deux fleuves précités. Qui sait même si le royaume à^Oudydnas ou du jardin^ situé vers Cachemire, ne nous cache pas Torigine du nom sémitisé à'Eden? Tout nous porte ainsi à placer TEden des Sémites au point de séparation des eaux de VÂsie, à cet ombilic du monde que toutes les races semblent nous montrer du doigt comme le point où se rencontrent leurs plus anciens souvenirs. Dirort-on que les traditions hébraïques dont nous venons de parler sont un emprunt &it à celles de T Avesta? Cela est bien difficile à soutenir : car l'influence des idées avestéennes n'est sensible chez les Juifs qu'à partir de leur sujétion aux princes achéménides. Avant cette époque, la religion de Zoroastre n'avait fait

aucune apparition importante hors de la Bactriane. Or, il est impossible de placer la dernière rédaction des premiers chapitres de la Genèse après la captivité. Ces antiques récits furent sans contredit fixés dans la forme où nous les possédons bien avant qu'Israël fût entré en rapport avec le haut Orient.

Saluons ces sommets sacrés, où les grandes races qui portaient dans leur sein l'avenir de l'humanité contemplèrent pour la première fois l'infini, et inaugurèrent les deux faits qui ont changé la face du monde, la morale et la raison. Quand la race arienne sera devenue, après des milliers d'années d'efforts, maltresse de la planète qu'elle habite, son premier devoir sera d'explorer cette région mystérieuse de la Doukharie et du Petit-Thibet, qui cache peut-être à la science de si précieuses révélations. De quelles lumières ne s'éclairera pas l'origine du langage le jour où l'on se trouvera en faC/C de ces lieux où furent proférés pour la première fois les sons dont nous nous servons encore, et où furent créés les catégories intellectuelles qui dominent l'exorrîcc

232 DE l'origine

de nos facoltés! De même que les années delà complète maturité n'égalent point en féconde curiosité les premiers mois où s'éveille la conscience de l'enfant; de même aucun lieu dans le monde n'a eu un rôle comparable à celui de la montagne ou de la vallée sans nom où l'homme arriva à se reconnaître. Soyons fiers tant qu'il nous plaira des progrès de notre réflexion ; mais n'oublions jamais que tous ces progrès ne nous dispensent pas de recourir, pour exprimer notre pensée, aux: sons et aux formes grammaticales choisis spontanément par les patriarches antiques qui, au fond de l'Imalis, jetèrent les fondements de ce que nous sommes et de ce que nous serons.

Il ne nous est point permis de parler des autres races, dont les rapports primitifs avec les Ariens et les Sémites ne sont point encore déterminés. Disons seulemei>t que les races mongoles rattar chent aussi leurs origines au Thian-Chan et à l'Altaï, et que si les races finnoises semblent plutôt désigner l'Oural, c'est sans doute parce que cette chaîne leur dérobe la vue d'un plan de montagnes plus reculé. La race arienne et la race sémitique^

d'ailleurs, étant destinées à conquérir le monde et à ramener Tespèce humaine à l'unité, le reste ne compte vis-à-vis d'elle qu'à titre d'essai, d'obstacle ou d'auxiliaire, et avoir retrouvé leurs origines, c'est vraiment avoir trouvé celles de rhumanité.

Encore moins est-il permis de parler d'époque, quand il s'agit d'un phénomène qui semble relégué pour nous dans les nuages d'un passé sans bornes. La réflexion cependant détruit quelque peu sur ce point le mirage où l'imagination voudrait se perdre. En présence de langues aussi intactes que le zend et le sanscrit, il est difficile d'admettre que la tribu arienne primitive, que nous touchons presque historiquement, ait eu de longs siècles d'existence réfléchie anté-historique. Quand nous comimrons le sanscrit védique au pâli, nous sommes frappés de la puissante action que le temps a pu exercer sur le métal pourtant si dur de l'idiome brahmanique. 11 semble que si l'idiome des Védas ou le zend étaient eux-mêmes des formes corrompues de langues antérieures, nous nous trouverions en présence d'idiomes

S34 DE L*01I0Ilfl

beaucoup plus fktigués et plus différents Tun de Tautre, comme sont le persan moderne et Thin* doustani. Les traits communs que l'on remarque entre les religions des peuples indo-européens, et surtout la communauté primitire des institutions religieuses de la race brahmanique et de la race iranienne, brusquement interrompue par une sorte de schisme, dont nous saisissons les causes^ donnent lieu au même raisonnement. Enfin, si la race indo-européenne était aussi ancienne dans l'histoire qu'on est d'abord tenté Se le supposer, on ne comprendrait pas comment quelques-unes de ses branches les plus actives, les Germains, par exemple, sont entrés si tard sur la scène du monde, et comment d'autres branches, telles que les Slaves, n'arrivent que de nos jours à la conscience. Supposons la race arienne développée dès une époque aussi reculée que la race chinoise, ou la race égyptienne^ ou la race indigène de la Babylonie, il semble qu'elle fût arrivée bien plus tôt à les dominer : or, avant l'empire achéménide, nous ne trouvons aucun grand empire arien, vraiment conquémnt. Que

Ton songe qu'à cette époque la race chamitique avait déjà perdu toute vertu, que la Chine était arrivée depuis longtemps à ce degré d'absorption administrative dont le Tchéou4i nous offre l'étonnant tableau, et qui ressemble si fort à la décrépitude ! Il y avait dans le monde des civilisations matérielles brillantes, des rois, des empires organisés, quand nos ancêtres étaient encore de lourdes créatures, analogues au paysan allemand ou basbreton. Et c'étaient pourtant ces austères patriarches qui, au milieu de leur famille chaste et soumise, grâce à leur fierté, à leur culte du droit, à leur attachement aux usages , à leur pudeur, fondaient pour l'avenir. Leurs idées, leurs mots devaient devenir la loi du monde moral et du monde intellectuel. Ils créaient les mots éternels qui, avec bien des changements de nuances, devaient devenir honneur, bonté^ vertu, devoir.

Nous le répétons encore : il ne peut être question dans tout ce paragraphe des origines physiques de l'humanité, qu'un nuage épais nous dérobe, et dont le physiologiste seul doit s'occuper. Nous n'avons entendu parler que du moment où

230 DE l'origike du langage.

rhomme naquit à la réflexion, moment qui fut sans doute contemporain de l'apparition du langage. Nous croyons avoir montré qu'il n'est pas trop téméraire de désigner d'une manière approximative les régions centrales de l'Asie comme le point du globe où se passa ce fait décisif, au moins pour la race qui a créé les langues dont nous nous servons ainsi que presque tous les peuples civilisés.

Telles sont les inductions principales que l'état actuel de la science nous permet de tirer sur les procédés que Vesprit humain a suivis dans la création du langage. Quelle que soit la portée de ces inductions, il faut avouer que bien des choses restent et resteront toujours inexpliquées dans les problèmes d'origine, à cause de Timpossibilité où nous sommes de les concevoir ex de

S38 DE l'origixe

les formuler. € Comment exprimer un point de vue spontané dans des langues dont tous les termes sont fortement déterminés, c'est-à-dire sont fortement réflexifs * ? » L'humanité , à ces époques reculées , était soumise à des influences qui n'ont plus maintenant d'analogues, ou qui ne sauraient plus amener les mêmes effets. A la vue des produits étranges de Tactivité des premiers âges, à la vue de tant de faits qui semblent en dehors de Tordre accoutumé de l'univers, nous serions tentés de supposer dans le monde primitif des lois particulières, maintenant privées d'exercice. Mais il n'y a pas dans la nature de gouvernement temporaire ; ce sont les mêmes lois qui régissent aujourd'hui le monde, et qui ont présidé à sa naissance. La formation des différents systèmes de planètes et de soleils, l'apparition des êtres organisés et de la vie, celle de l'homme et de la conscience, les premiers actes de l'humanité ne fiirent que le développement d'un ensemble de lois posées une fois pour toutes, sans quo

• CoQsin» Fra^m. philoxop^., t. î, p. SOI. (3* édii]«

jamais l'agent suprême qui conforme son action à ces lois ait interposé une volonté spéciale et exceptionnelle dans le mécanisme des choses. Sans doute tout est fait par la cause infinie ; mais la cause infinie n'agit pas par des motifs partiels, par des volontés particulières , comme le disait Malebranche * . Ce qu'elle a fait est et demeure le meilleur ; les moyens qu'elle a établis sont et demeurent les plus efficaces. Le miracle (et toute intervention particuliè re de la divinité dans la série des faits de la nature ou de l'histoire serait un miracle), le miracle, dis-je, loin d'être une preuve de puissance divine , serait un aveu d'impuissance, puisque la divinité corrigerait par là son premier plan et en montrerait l'insuffisance. Laquelle est la plus parfaite d'une horloge où il est nécessaire que la main de l'ouvrier intervienne par moments, ou d'une horloge qui, une fois montée, continue indéfiniment de marcher par la seule force de son mécanisme intérieur ?

L'expérience, du reste, est en pareille matière

t HédUaiionê chréUmmê$, V Héditotioa.

â40 DE L^ORIGINB

la seule autorité à invoquer. C'est elle qui a banni définitivement du monde des faits (les considérations de substance nous échappent ici) les agents intentionnels et les volontés libres, autres que celle de Thomme. Les peuples anciens expliquaient la nature par des causes personnelles : pour l'Arien, les éléments étaient autant de forces vivantes; pour les Sémites , un maître suprême avait tout créé et continuait de tout gouverner. La science, au contraire , part de cette hjrpothèse que le monde est régi par des lois invariables, et que tous les faits de la nature peuvent être rigoureusement calculés sans crainte d'erreur. Cette hypothèse, qui ne saurait être démontrée par des raisonnements abstraits , ne s'est pas trouvée une seule foLs démentie. Supposons des fourmis établies dans le voisinage de l'homme, et capables de spéculations rationnelles sur le petit monde qui est à leur portée : la régularité des phénomènes naturels les frapperait comme nous; mais leurs théories seraient quelquefois renversées par des forons inconnues qui leur

apparaîtraient comme en dehors de toute prévision : Thomme serait pour elles ce qu'est la divinité dans la théologie vulgaire, une cause variable, agissant par des desseins impossibles à sonder. Nous sommes pleinement autorisés à dire qu'une telle cause n'existe pas au-dessus de l'homme. L'homme seul , dans une mesure bien réduite sans doute, mais qui s'agrandira de plus en plus, change le cours des choses, et les force à être dans ledétail autrement qu'elles n'auraient été sans lui. Les lois de la physique et de la chimie n'ont pas été une seule fois troublées. Depuis que l'école d'Ionie, héritière sans doute de plus vieilles traditions, a commencé à observer la nature, nul agent libre ne s'y est révélé ; aucun miracle ne s'est produit dans des conditions vraiment scientifiques, en présence de juges compétents. Or, si l'action d'une volonté supérieure, s'exerçant en dehors des lois ordinaires, avait quelque place dans le gouvernement de l'univers , cette action se trahirait par certains faits qui déjoueraient les calculs. Sans doute tous les phénomènes delà

nature sont loin d'être expliqués , car la science

242 * DE l'origini

est encore à l'état d'enfiuioe; mais tous seraleiit expkcahlesy si nous étions plus savants. Il a fidln deux ou trois mille ans de réflezioti sde&tifiqae pour que Ton soit am?é à rattacher la foudre a sa rentable cause, l'éleétricité ; néanmoins Tha* lès de Milet arait déjà droit de sourire, quand il entendait attribuer les phénomènes météoro* logiques à la volonté capricieuse de Jupiter.

Mais comment, dira^ton, expliquer par un même système de lois de^ effets si divers ? Pour» quoi lesfiEdts étranges qui se passèr^t à l'origine ne sereprpduisent^ils plus, si les lois qui les ame^ nèrent subsistent encore? C'est que les drcon* stances ne sont plus les mêmes : les causes occasionnelles qui déterminaient les lois à produire ees grands phénomènes n'existent plus. En géné*ral, nous ne formulons les lois de la nature que telles qu'elles existent dans l'état actuel; or, l'état actuel n'est qu'un cas particulier. C'est comme une éciuation partielle tirée par une hypothèse limitée d'une équation plus générale. Appliquée dans des milieux difiérents , une même loi produit des elSets tout divers; que les mêmes

DU lanqâgk. sis

circonstances se représentent, les mêmes effets

reparaîtront. Si quelque chose résulte, en effets du

travail de réyision auquel les principales lois de la

physique ontétésoumises depuis quelques années,

c'est que ces lois ne sont vraies qu'en un certain état mojen et qu'elles cessent de se vérifier dana

les cas extrêmes. Il en est de même des lois de la vie : les conditions les plus essentielles de la génération et de la fixité des espèces se trouvent bouleversées, quand il s'agit des êtres placés à la limite du règne animal. Or, la nature des époques primitives dut être & peu près à la nature actuelle comme le monde des polypes et des acalèphes est au monde des vertébrés.

Il n'y a donc pas deux ordres de lois, qui alternent entre eux pour remplir réciproquement leurs lacunes et suppléer à leur insuffisance ; il n'y a pas d'intérim dans la nature : la création et la conservation s'opèrent par les mêmes moyens , agissant dans des circonstances diverses. Quelles combinaisons inouïes ne durent pas amener les bouleversements dont notre globe porte les traces, et dont la paléontc^-

244 DE L*0RI6mE

logie nous atteste rétonnante fécondité ! Et quand l'homme apparut sur ce sol encore créateur, sans être allaité par une femme ni caressé par une mère, sans les leçons d'un père , sans aïeux ni patrie, songe-t-on aux faits étranges qui durent se passer dans son intelligence, à la vue de cette nature féconde, dont il commençait à se séparer? Il dut y avoir dans ce premier éveil de l'activité humaine une énergie, une spontanéité dont rien ne saurait maintenant nous donner une idée. Le besoin est la cause occasionnelle de l'exercice de toute faculté. L'homme et la nature créèrent, tandis qu'il y eut un vide dans le plan des choses ; ils oublièrent de créer, sitôt qu'aucune nécessité intérieure ne les y força. Ce n'est pas que dès lors ils aient compté une puissance de moins; mais les facultés créatrices, qui à l'origine s'exerçaient sur une immense échelle, privées désormais d'aliment, se trouvèrent réduites à un rôle obscur, et comme acculéesdans les recoinsde la nature.Âinsi la force organisatrice, qui fit apparaître tout ce qui vit ^ , se

• Cette assertion ne repose point sur les faits plus ou moins controversés entre les naturalistes ^u'on a coutume de citer*

conserve encore dans une proportion imperceptible aiix derniers degrés du règne animal; ainsi les &cultés spontanées de Tesprit humain se retrou- Tent dans les faits de Tinstinct, mais amoindries et presque étouffées par la réflexion ; ainsi le génie créateur du langage est encore celui qui préside à ses révolutions : car la force qui fait naître est celle qui fait vivre, et développer est en un sens créer. Si Thomme perdait le langage, iirinventerait de nouveau. Mais il le trouve tout fait ; dès lors sa puissance créatrice, dénuée d'objet, s'atrophie faute d'être exercée. L'enfant jouit de même à un haut degré de la faculté expressive ; mais il la perd sitôt que l'éducation du dehors vient rendre inutile la force qu'il possède au dedans.

Elle repose sur an raisonnement bien simple. 11 j a eu une époqae où notre planète ne possédait aucun germe de vie organisée. Donc la vie organisée y a commencé sans germe antérieur. Toutes les apparitions nouvelles qui ont eu lieu dans le monde se sont faites^ non par l'acte incessamment renouvelé d'un être créateur^ mais par la force intime déposée nne fois pour toutes au sein des choses. Donc« à un certain moment, la vie est apparue sur la surface de notre planète par le seul développement des lois de l'ordre naturel.

246 DE l'obiginr

Qu'on ne dise donc pas : Si Thomme a inventé le langage, pourquoi ne Tinvente-t-il plu»?

La réponse est bien simple : c'est qu'il n'est plus à inventer ; l'ère de la création est passée. Les grandes œuvres des temps primitife , improvisées sous le règne absolu de l'imagination et de l'instinct, au milieu de l'excitation produite par les premières sensations, nous semblent mainte* nant impossibles , parce qu'elles sont au-dessus de nos facultés réfléchies. Mais cela prouve seulement la faiblesse de l'esprit humain dans l'état plein d'efforts et de sueurs qu'il traverse pour accomplir sa mystérieuse destinée. On serait tenté, à la vue des prodiges éclos au soleil des jours antiques, de regretter que l'homme ait cessé d'être instinctif pour devenir rationnel; mais on se console en songeant que, si dans l'état actuel sa puissance est diminuée, ses créations sont bien plus personnelles , qu'il possède plus éminemment ses œuvres , qu'il en est l'auteur à un titre plus élevé; en songeant surtout que le progrès de la réflexion amènera un autre âge , qui sera de nouveau créateur, mais

TABLE ANALTTIQUE

Objet de cet écrit. Difficaltés qu'on peut j opposer. Poisibilîté de résoudre le problème de l'origine du langage. Esnai de M. Jacob Grimm sur le même sujet. Objection contre la loi de progrès que M. Grimm croit reconnaître dans le langage. Objections contre un état monosyllabique anté-grammatical. La complexité des idiomes n'est pas en raison de la culture

des peuples. La loi de chaque famille de langues fui fixée tout d'abord. Argument que la comparaison des langues sé« mitiques et des langues ariennes semble offrir pour l'hypothèse d'un premier langage rudimentaîre. Réserves avec lesquelles les lois ci-dessus énoncées doivent être admises. Réserves analogues sur ce que nous entendons par spontanéité. Les œuvres spontanées sont à la fois l'œuvre do la foule et l'œuvre d'individus. Action d'une aristocratie intelleotuelle dans U formation da langage. Action des olafses diverses et peut être des sexes diTert, Xn quel sens il faut entendre l'unité d'une langue.— Idées de M. Steintbal sur l'origine da langage. En quoi elles sont d'accord avec celles que je propose.— Idées de M. Hejse. — Idées de II. Max Mûller et de M. Bunseii. Objectione contre l'hypo-

thète d'une famille ioaraDÎenne. Les langnei ne patient pas d'an système à un autre : preare tirée de l'unité des familles* Le langage de chaque famille était complet au moment oik la famille s'est scindée. Le langage fut créé dans des groupes d'hommes peu nombreux. Exemple tiré de la langue arienne primitire : cette langue fut tout d'abord analogue à celles de la même famille que nous connaissons. Impossibilité de réTolutions séculaires : la production de chaque famille de langues est un fait primitif. La famille arienne n'est pas un démembrement d'un ensemble plus étendu. — Idées de M. H. Ritter. Réponse à quelques objections. Manière dont il faut entendre les lois do la nature et les formules de la science. l

Possibilité d'une BwihryogénU de l'esprit humain. Moyens qui pourraient senrir à la créer. Le langage envisagé comme document des époques anté-historiques. Limites dans les* quelles il est permis d'atteindre le langage primitif. 65

Opinions diverses sur l'origine du langage : l'antiquité , lo XYiii* siècle. Hypothèse d'une invention artificielle et réfléchie : lacunes de cette théorie. Réaction philosophique du commencement du xix* siècle. Le langafçe envisagé comme une révélation. Sens dans lequel on peut admettre cette expression : impossibilité d'une révélation entendue

dans le sens matériel ; prétendus arguments théologiques invoqués en faveur de cette opinion. Création de la philologie comparée ; vues nouvelles qui en résultèrent sur Forigine du langage : Frédéric Schlegel, Guillaume de Humboldt. 73

Le langage a été créé par toutes les facultés humaines agis* sant spontanément. La parole est naturelle à l'homme : de la distinction d'un langage naturel et d'un langage artificiel. 11 n'y a point eu une période de mutisme dans l'histoire de l'humanité. Rien de réfléchi dans la création du langage t en quel sens il est à la fois humain et divin. Point de tâtonnement ni d'opérations artificielles dans le développement d'un système de langues. Impuissance delà réflexion pour réformer le langage : impossibilité d'une langue scientifique ; barbarie et roideur des langues remaniées. Comment les dons spontanés sonten raison inverse des facultés réfléchies. Le mot difficile n'a pas de sens appliqué au spontané. Le langage ne s'est pas créé par des juxtapositions successives, mais par l'évolution d'un germe contenant le principe de tous les développements ultérieurs. 89

Confirmation historique des principes ci-dessus énoncés- Il u/ « pas d'exemple d'une langue qui se soit complétée

S84' TABLE ANALTTIQUB.

peu à pet. La gremmaire de chaque race a étéooulée d'une ieuie pièce. Apparente exception que présentent les langues sémitiques : hjpothèse d'une langue sémitique primitive monosjllabique et atns flexions ; réfutation do ibette hjpothèse. En quel sens les langues vivent et se développent : immutabilité des familles prises dans leur ensemble ; révolutions dans le sein des familles. 103

Caractères du langage primitif. Diversités qu'il dutoiTrir. Pré* dominance de la sensation. Forme concrète de la pensée primitive. La sensation explique les mots, mais non pas la grammaire. Exemple de l'hébreu : caractère sensitif du vocabulaire de cette langue. Manière dont se sont exprimés les sentiments moraux et les idées abstraites, fiarmouie primitive du monde physique et du monde moral. Élëment de raison pure dans le langage : distinction des mots pleins et des mots vides ou objectifs et subjectifs, 119

L'onomatopée , loi du langage primitif. Latitude qu'elle laissa aux premiers nomeuclateurs : traits d'union qu'elle établit entre les diverses familles. Délicatesse qu'avait la tacuhé appellative chez les premiers hommes. Imposaibtliié oli nous tommeB 4e fesîiaisîr la trace de leurs sensatî^ae.

TABU ANALÏTIQUfi. S88

L'onomatopée n'a pM été le iieal procédé de nomenolAtare. De U rtletion entre le nom et le chose t le choix du

nom n'est jamais ni arbitraire ni nécessaire ; il est toa jours motÎTé. 135

vn.

Autre caractère des langues primitives : sjnthèse. La simplicité n'est pas antérieure à la complexité. Exemple tiré Aq la formation des catégories grammaticales. Autre exemple tiré de la conjugaison. Confirmation de ce principe' par la philologie compat^ée, en particulier dans le domaine deslangues indo-européennes. L'analyse, principe de décomposition dans le sein de cette fiunille. Restrictions avec lesquelles la môme loi s'applique aux langues sémitiques. Du monosjllabisme envisagé par quelques-uns comme une loiabsolue du langage primitif. 151

vni.

Pxebérance dee fermes dans lee langnea primitites ; appau-* irrissemeat teccetsif des langées. Liberté et apparente irrégularité des langues anciennes. Effets de la culture grammaticale ter le langage. Morcellemeot et îndiyidualité du langage à l'origine. Observation sur les mots qui ches tous les peuples signifient bwrbmn. L'homogénéité du langage est

^ lii<6s«lCat de iacinlisatâon. Origine des dialeetet. Loi.qée

présente le développement du langage sous le rapport det yariétés dialectiques. Faits qui établissent la promiscuité primitive des dialectea. 169

La crt^ation humaine du langage prouvée par le parallû liiime rigoureux du langage et de l'esprit humain. Rapporta dep langues et du climat. Rapports des langues et des races: exemples tirés des langues sémitiques et des langues indo- Auropéennet, de la Chine et de l'Egypte. 187

De l'unité primitive du langage. Sens dans lequel il faut maintenir l'unité de l'humanité. Elément apporté dans la question par l'étude des langues : familles irréductibles. Le langage s'est produit sur plusieurs points. Est-on en droit de tirer de là une conséquence anthropologique? Hypothèse d'une race scindée avant la création du langage. Les divisions de races fournies par la philologie comparée ne sont pas celles auxquelles conduit la physiologie. Impossibilité de dériver le système d*une famille du système d'une autre famille : insuffisance des rapprochements tentés jusqu'ici.

Affinité très-éloignée des langues sémitiques et des langues indo-européennes ; manière de l'expliquer. Faits analogues empruntés aux langues de l'Asie orientale et de

rOcéanie. Langues en apparence mixtes, copte, berber. Limites dans lesquelles les langues se font des emprunts : hypothèse d'un état primitivement fluide du langage : contacts embryonnaires. Degrés dans la non-parenté des familles. 199

Possibilité de déterminer approximativement, pour la race indo-européenne, le point sur lequel le langage est apparu. Inductions tirées des livres de l'Inde et de la Perse. La race brahmanique venue du Nord-Ouest. Son unité primitive avec la race iranienne. Nécessité d'un centre arien vers la Bactriane. Traditions de l'Inde et de la Perse sur le séjour primitif de l'humanité : Outtara-Kourou, mont Mérou, Âirjanem Yaégé, mont Bérézat, fleuve Arvanda. Berceau . des Ariens dans le Bolor : plateau de Pâmer. Coïncidences des traditions sémitiques avec celles des peuples indoeuropéens : Éden, Phison, Gihon. L'ImaUs, point de départ des grandes races civilisées. Importance d'une exploration scientifique de ces régions. Vue sur les autres races. De l'âge relatif des langues indo-européennes : jeunesse du sanscrit ; entrée tardive des peuples indo-européens dans l'histoire. 219

Mystères impénétrables des apparitions primitives. États qui

n'ont plus d'analogues. Il n'j a dans la nature ni miracles ni lois intérimaires. Différence des effets provenant de la différence des causes occasionnelles. Les lois de la nature ne sont calculées que pour certains milieux. Pourquoi l'homme et la nature ne créent plus que sur une échelle imperceptible : le plan des choses n'a plus de vides. La liberté console l'homme de la perte de la spontanéité. L'homme redeviendra créateur. 237

Paris. — j. clatb, imprimiur, 7, rdb saint-benoît. — [372]

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