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L'ORIGINE DU LANGAGE

La science expérimentale de Vesprit humain s'est généralement bornée à étudier la conscience parvenue à son complet développement et telle qu'elle est de nos jours. Ce que font la physiologie et Tanatomie pour les phénomènes des corps organisés, la psychologie Ta fait pour les phénomènes de l'âme , avec les différences de méthode réclamées par des objets si divers. Mais de même

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qu'a existe, à côté de la science des organes et de leurs opérations, une autre science qui embrasse Vhistoire de leur formation et de leur développement; de même, à côté de la psychologie, qui essaie de décrire et de classer les phénomènes et les fonctions de F âme , il y aurait à créer une embryogénie de l'esprit humain , qui étudierait l'apparition et le premier exercice des facultés dont l'action est maintenant si régulière. Une telle science serait san:, ds^ute plus difficile que celle qui se propose de constater l'état présent de la conscience humaine. Toutefois, il est des moyens sûrs qui peuvent nous conduire de l'âge actuel à l'âge primitif: l'expérimentation directe de ce dernier nous est impossible ; mais l'induction, en s'exerçant sur le présent, peut nous faire remonter à l'état spontané, dont les époques réfléchies ne sont que l'épanouissement.

En effet, si l'état primitif de l'humanité a disparu sans laisser de traces, les phénomènes qui le caractérisaient ont encore chez nous leurs ana^logues. Chaque individu parcourant à son tour la ligne qu'a suivie l'humanité tout entière, la

série des déyeloppementç de l'esinrit humain dans son ensemble répond d'une manière générale au progrès de la raison individuelle. Déplus, la marche de rhumanité n'est pas simultanée dans toutes ses parties : tandis que par les races nobles elle s'élève à de sublimes hauteurs, par les races inférieures elle se traîne encore dans les humbles régions qui furent son berceau. Telle est Finalité de son mouvement que l'on peut, à chaque moment, retrouver dans les dilSerentes contrées habitées par l'homme , les âges divers que nous voyons échelonnés dans son histoire. Les races, les climats, mille causes de déchéance ou d'ennoblissement font exister à la fois dans l'espèce humaine les mêmes variétés qui se montrent comme successives dans la suite de ses révolutions. Les phénomènes qui signalèrent le réveil de la conscience se reproduisent ainsi dans l'étemelle enfance des races non perfectibles, restées comme des témoins de ce qui se passa aux premiers jours. Certes, il ne faut pas dire absolument que le sauvage soit l'homme primitif : l'enfance des diverses races humaines dut être fort différente ;

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les misérables êtres dont le Papou et le Boschiman sont les héritiers ressemblèrent peu , sans doute, aux graves pasteurs qui furent les pères de la race religieuse des Sémites , aux vigoureux ancêtres de la race essentiellement morale et philosophique des peuples indo-européens.

Mais Tenfance, quelle que soit la variété des caractères individuels, a toujours des traits communs. — Uenfant et le sauvage seront donc les deux grands objets d'étude de celui qui voudra construire scientifiquement la théorie des premiers âges de F humanité.

Il reste à la science un moyen plus direct encore pour se mettre en rapport avec ces temps reculés : ce sont les produits mêmes de Tesprit humain , les créations poétiques où il s'exprime lui-même, les documents primitifs où il a déposé ses plus vieux souvenirs. Ces créations et ces documents ne commencent à se fixer par récriture qu'à une époque déjà bien éloignée du berceau de l'humanité : comment l'homme auraitil légué le souvenir d'un âge où il se possédait à peine, et où, n'ayant pas de passé, il ne pouvait

songer à Tavenir? Mais il est un monument sur lequel sont écrites toutes les phases de cette Genèse merveilleuse, monument qui renferme des matériaux de tous les siècles et peut les rendre à l'analyse; poëme admirable qui est né et s'est développé avec l'homme, qui l'a accompagné à chaque pas et a reçu l'empreinte de chacune de ses manières de sentir. Ce monument, ce poëme, c'est le langage. L'étude approfondie du langage sera toujours le moyen le plus efi&cace pour aborder les origines de l'esprit humain : grâce au langage, nous sommes vis-à-vis des âges primitifs comme l'artiste qui devrait rétablir une statue de bronze d'après le moule où elle se dessina.

Les langues primitives ont, il est vrai, disparu pour la science avec l'état psychologique qu'elles représentaient, et personne n'est désormais tenté de se fatiguer à leur poursuite avec l'ancienne philologie. Mais que, parmi les idiomes dont le connaissance est possible, les uns aient conservé plus que d'autres l'empreinte des lois qui présidèrent à la naissance du langage, ce n'est point là une hypothèse, c'est un fait évident. L'arbi-

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traire n'ayant joué aucun rôle dans Tinvention et la formation du langage , il n'est pas un de nos idiomes les plus défigurés qui ne se rattache par une généalogie directe à une des langues que bayèrent les pères de l'espèce humaine. Il serait puéril de vouloir retrouver la trace du monde primitif à travers le réseau de transformations dont se sont enveloppées quelques langues, à travers les nombreuses couches de peuples et d'idiomes qui se sont superposées dans certaines contrées. Mais il est des langues conservées par des organes plus fermes , moins variables dans leurs mécanismes, parlées par des peuples presque voués à l'immobilité; celles-là subsistent encore comme des témoins, non pas, hâtons-nous de le dire, de la langue primitive, ni même d'une langue primitive, mais des procédés primitifs, au moyen desquels l'homme sut donner à sa pensée une expression extérieure et sociale.

Je dis eie^ procédés primitifs; car pour la langue elle-même, n'espérons jamais y atteindre. De même que le géologue aurait tort de croire le centre du globe composé des éléments que l'on

rencontre aux dernières profondeurs accessibles à l'expérience ; de même, il serait téméraire de regarder comme absolument primitives les langues qui, dans le sein d'une famille donnée, méritent le premier rang d'ancienneté*.

i Cette comparaison est de F. Schlegel, Philotophische VoT" lesungen, inshesondere uber Philosophie der Sprache und du Wortet, p. 74-76.

Le problème de Torigine du langage semble avoir assez peu préoccupé les anciens philosophes*. Platon, il est vrai, tourne souvent , trop souvent même, son attention vers les mots; mais 'm avouera sans peine que les essais d'étymolo-

* Sur l'histoire de la philologie générale dans l'aotiquité, voir Lerscb, Sprachphilosophie der AU$n (BonUf 1838-41).

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gie qu'on trouve dans le Cratyle , par exemple, n'offrent guère de traces d'une méthode scientifique. Aristote a donné dans le nepl ÈpyLnveiaç le premier essai d'une grammaire générale ; mais la grammaire générale est aussi éloignée de la philologie comparée, entendue dans le sens moderne, que la dialectique Test de l'analyse expérimentale de la raison. Lucrèce a exprimé sur la

formation du langage des vues remarquablement ingénieuses, mais entachées de la fausse hypothèse qui préoccupait toute l'école épicurienne, ridée d'une primitive humanité vivant à l'état sauvage et presque bestial * . Entre la solution grossièrement matérialiste qui faisait traverser au langage toutes les phases d'une invention lente et progressive , solution qui paraît avoir été celle des savants ^ , et une croyance peu ndsonnce à rinnéité du langage, croyance qui parait avoir été celle des gens peu instruits*, l'antiquité ne

* De Nai, Ranim, Ht. T, v. 1037 et suiT. Lei vaes analogues d'Épicure peuvent se lire dans Diogène de Ladrte, liy.X»S75 et suiv.

« V. Diod. Sic. BiM.. liv. I, g 8.

* L'expérience de Psemmétique, rapportée par Hérodote

connut guère de nuance*: Vextrême imperfection de la philologie et surtout de la philologie comparée ne laissait point de place à une théorie plus rapprochée de la vérité.

Ce fut surtout au XYiir siècle que la philosophie attacha une juste importance à l'étude analytique du langage. Dès la fin du xvii* siècle, Locke , en plaçant dans son Essai Tétude des mots à côté de c^Ue des idées ; Leibniz , en le suivant dans ses Nouveaux Essais sur cette route intéressante , et en y semant les remarques judicieuses qu'il savait répandre sur tous les sujets, attirèrent de ce côté l'attention des penseurs. Leibniz surtout, avec

(liv. II, c. lî?— Cf. C. Mûller, Fragmenta hist. grasc, I, 22-^), en est la preuve. Ce roi, voulant savoir laquelle des deux nations, des Égyptiens ou des Phrygiens , était la plus ancienne , fit nourrir deux enfants par des chèvres et sans qu'on leur fit entendre aucun langage. Le premier mot que ceux-ci prononcèrent fut ^txéçf qui se trouva signifier pain dans la langue phrygienne (Cf. P. Bœtticher, iirtca, p. 33; Gosche, D^Ariana UngtuB armen, Indole, p. 29), d'où l'on conclut que celle-ci était la langue primitive. Au moyen âge, l'opinion populaire attribua la môme expérience à Frédéric II; mais elle y mit un raffinement de délicatesse : les deux petites créatures, dit le chroniqueur, moururent, faute de chants pour les endormir. (De Raumer, Oeseh, der Hohenstavfen, t. Ill^ p. 401.)

* Voir cependant S. Grégoire de Nysse, Contra Bitnomkmt Orat. zii, p. 814 et suiv. (Parts, 1638.)

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une admirable pénétration d'esprit, entrevit les traits t^entiels de la méthode comparative et en devina les applications les plus élevées. La plupart des philosophes français, Condillac, Maupertuis, Rousseau, Condorcet, Turgot, Volney, abordèrent plus ou moins directement les problë« mes relatiâ au langage; mais, comme cela arrive d'ordinaire, ils s'attaquèrent aux questions théoriques, avant de s'être livrés à l'étude patiente des détails positifs. On croyait satisfaire par une hypothèse superficielle à l'une des difficultés les plus graves de la psychologie, et on ne songeait pas que dresser une théorie du langage sans l'étude comparée des divers idiomes, c'était renouveler la témérité de la physique ancienne, qui aspirait à créer un système général sur le monde et son origine, avant que l'on eût acquis des connaissances spéciales sur chacune des parties de l'univers.

Bien que les hypothèses du xviiT siècle soient loin d'être identiques entre elles, voici la manière générale dont les penseurs de ce temps envisagèrent le langage, et l'esprit qu'ils portèrent dans

le problème de sa première apparition. La philosophie du xviir siècle avait une tendance marquée vers les explications artificielles, en tout ce qui tient aux origines de Tesprit humain *. On prenait l'homme avec le mécanisme actuel de ses facultés, et on transportait indiscrètement ce mécanisme dans le passé, sans songer aux différences profondes qui durent exister entre les premiers âges de l'humanité et l'état présent de la conscience. Il semblait que l'homme eût toujours réfléchi, combiné, raisonné comme il fait de nos jours, et chaque fois que les philosophes de l'époque dont nous parlons veulent nous représenter l'homme primitif, nous sommes surpris de ne voir en jeu que l'homme moderne avec son riche développement des facultés rationnelles. Ainsi le langage était traité d'invention comme une autre :

^ Turgotseul doit faire exception ; il semble avoir eu sur le langage lei» vues les plus avancées. (Voir Topuscule intitulé: Sur les Réflexiont philosophiques de Maupertuis sur Vorigine des langues Œuvres, t. II, p. 103 et suiv.) Quant à Rousseau, bien qu'il a.t vivement combattu l'opinion de Condillac, dans soâ Discours sur l'Origine et les fondements de Vine'galité po^^ni le$ hommes^ il revient, quand il essaye de formuler une hypothC^se, à celle de l'invention successive.

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rhomme avait un jour imaginé la parole, comme les arts utiles ou d'agrément. Et cette invention, on l'assujettissait aux mêmes lois de progrès successif que tous les produits de Tintelligence réfléchie. Il y eut un temps où l'homme ne fut, comme l'avait supposé l'antiquité, qu'un mutum et turpe pecus \ Les besoins les plus simples de la société amenèrent d'abord la création d'un langage naturel, consistant en certaines expressions de la physionomie, en certains mouvements du corps, en certaines intonations de la voix. A mesure que les idées se multiplièrent, on sentit combien un pareil langage était insuffisant et l'on chercha un moyen de communication plus commode. Alors on songea à la parole; on convint, on s'arrangea à l'amiable, et ainsi fut établi le langage artificiel ou articulé '. Ce premier lan-

1 Hor.,liv. I, sat. m, v. 99.

s II est surprenant que des psychologues comme Th. Rcid et Dugald Stewart aient pu insister sur une distinction aussi superficielle, et croire que l'expression par la parole est moins naturelle que l'expression par le geste. Voyez les Esquisses de D. Stewart, Ire part., scct. xi, et sa Phil. de l'ES' prit àumain , suite de la deuxième partie. — Reid, Œuvres , t. II, p. 88 et suiv,, 101, etc. (trad. JoufTroy).

gage fut, comme toutes les créations humaines, défectueux et pauvre à son origine. Feu à peu il se compléta et arriva au degré de richesse où nous le voyons de nos jours; à peu près, suivant la comparaison d'Adelung *, comme le canot du sauvage est devenule vaisseau des nations civilisées. Ainsi le langage se traîna par tous les degrés d'un perfectionnement graduel. Selon Smith, il ne se composa d'abord que de substantifs ; selon de Brosses, il débuta par Tinterjection ; tous s'accordaient à penser qu'il lui fallut une longue suite de siècles pour arriver à la conquête de ses éléments constitutifs.

Cette hypothèse est peut-être, de toutes celles qui ont été essayées pour expliquer F origine de la parole, la plus fausse, ou, pour mieux dire, la moins riche en vérité. Les philosophes qui la proposèrent avaient bien compris, il est vrai, que l'homme a tout fait dans Tinvention du langage, que c'est de Texercice naturel de ses facultés et non du dehorsqu'il a reçu le don deTexpression

t Ifltrodaciion au MHhridaU, ->

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articalée; mais ils commettaient une erreur en attribuant aux facultés réfléchies et à une combinaison voulue de l'intelligence un produit spontané de cette force vive que recèlent les facultés humaines, qui n'est ni la convention, ni le calcul, qui produit son effet d'elle-même et par sa propre tension.

La réaction philosophique qui signala le com« mencement du xix* siècle se fit sentir dans la solution donnée à l'important problème qui nous occupe, et amen'^ des aperçus partiels encore, mais plus approchants de la vérité. Déjà Herder et Hamann, avec cette faculté d'intuition qui les caractérisait , avaient entrevu sous une forme peu scientifique, il est vrai, l'unité intérieure, la sève vraiment divine du langage. L'école française obéit à des tendances analogues, et chercha à restreindre en faveur de la raison universelle de l'humanité la part beaucoup trop large que le xviiP siècle avait faite à la raison individuelle. Le xviir siècle avait tout donné à la liberté, ou, pour mieux dire, au caprice de l'homme. Une des écoles qui essayèrent de rele-

ver la cause du spiritualisme et de la religion donna tout à Dieu. Le langage avait été une invention purement humaine ; il devint maintenant une révélation divine. Malheureusement, cette expression, qui, prise comme métaphore, serait la plus exacte peut-être pour exprimer l'apparition merveilleuse de la parole, était entendue dans un sens étroitement littéral. D'ailleurs, la thèse dont nous parlons n'était pas, chez ses auteurs et ses défenseurs, assez désintéressée pour qu'il soit permis de lui donner une place sérieuse dans la science ; on la soutenait au profit d'un système théologique et politique , auquel on

semblait vouloir donner l'autorité d'un dogme de foi.

En un sens, pourtant, on pouvait voir dans l'opinion adoptée avec tant de chaleur par MM. de Bonald, de Maistre, de Lamennais, et plus tard par. M. Gioberti, un véritable progrès. La nouvelle école montrait bien l'incapacité de l'homme réfléchi à inventer la parole * ; elle retirait ainsi

* De Bonald, I3i€cherche$ phHo$ophiquei. I, p. 163 et suit. dédit.).

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le langage de la sphère des inventions vulgaires^ lui donnait un rang à part, et y voyait l'œuvre de Dieu. Bien de plus vrai, pourvu qu'on sache l'entendre; car ce qui se passe dans le spontané est plutôt le fait de Dieu que le fait de l'homine, et il y a moins de danger à l'attribuer à la cause universelle qu'à l'action particulière de la liberté humaine. Toutefois, une telle opinion, dans son expression rigoureuse, et surtout dans le sens qu'y attachaient ses auteurs, était loin d'être sans venin. Que signifie, en effet, cette révélation du langage? Si on l'entend d'une manière matérielle, si l'on suppose, par exemple, qu'une voix du ciel ait dicté à l'homme les noms des choses, une telle conception est si grossièrement empreinte d'anthropomorphisme , elle s'écarte si complètement du tour de nos explications scientifiques, elle est si antipathique à toutes nos idées les plus arrêtées sur les lois de la nature, qu'elle n'a pas besoin de réfutation pour un esprit tant soit pp'd initié aux méthodes de la critique moderne. D'ailleurs, comme l'a ditM. Cousin, < l'institution du langage par Dieu recule et déplace

la difficulté, mais ne la résout pas. Des signes inventés par Dieu 'seraient pour nous, non des signes, mais des choses qu'il s'agirait ensuite pour nous d'élever à l'état de signes, en y attachant telle ou telle signification ^ » — Si on entend par révélation le jeu spontané des facultés hur maines, en ce sens que Dieu, ayant mis danis l'homme tout ce qui est nécessaire pour l'invention du langage , peut en être appelé l'auteur, on est alors bien près de la vérité; mais c'est se servir à dessein d'une expression détournée et singulière, quand il y en aurait une autre plus philosophique et plus naturelle pour exprimer le même fait.

Ainsi que je l'ai dit, l'intention et les arguments de ceux qui les premiers soutinrent la révélation du langage étaient surtout théologiques. Ils croyaient voir ce dogme capital de leur philosophie écrit dans un passage de la Genèse ; mais en cela ils furent, ce nous semble, fort mau-

^ Préface aux OEuvres philosophiques deMainedeBiran, t. IV| p. XT. — Vojes aussi le Cours de 1829, 30* leçon.

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vais exégètes. c Jéhova, est-il dit, ayant formé de la terre tous les animaux des champs et les oiseaux des cieux, les amena vers Thomme, pour que celui-ci vît comment il les appellerait, et tous les noms que l'homme leur donna, ce sont leurs noms \ Et Fhomme donna des noms à tous les animaux, aux oiseaux des cieux et aux bêtes des champs; mais nul ne fut trouvé semblable à lui. » (Gen. n, 19-20.) Bien qu'il soit peu raisonnable d'appliquer à ces anciens récits , conçus dans l'esprit le plus simple, des interprétations philosophiques auxquelles leurs auteurs étaient loin de songer, quelle serait la proposition qui résulterait du passage précité, si on l'envisageait comme un symbole? Cette proposition serait.

je crois, très-diflférente de celle qu'on a voulu en tirer. Outre qu'il n'est question dans le passage de la Genèse que d'une certaine classe de mots et non du langage en général , outre qu'on expliquerait tout au plus par ce passage la formation

du dictionnaire, mais non celle de la grammaire,

1 Le narrateur croyait que la langue qu'on parlait de son temps autour de lui était la langue primitire.

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le véritable nomenclateur que nous y voyons en scène, c'est Thomme, l'homme agissant par ses propres forces, sous la présidence de Dieu. Si la philosophie voulait revêtir d'un mythe poétique ses formules les plus exactes sur l'apparition du langage, elle n'en trouverait pas de plus beau que celui-ci : Dieu apprenant à l'homme à parler comme le père à son fils; Dieu amenant les causes occasionnelles qui mettent en exercice les facultés, tout enlaissant agir les facultés elles-mêmes.

Mais si, au lieu du sentiment vague d'une grande vérité, on cherche dans ces antiques traditions un dogme précis, on en fausse à la fois la lettre et l'esprit, et pour* ne pas avoir un mythe, on n'a plus qu'une fable *.

Cependant, d'immenses progrès s'accomplissaient dans la science des langues, et préparaient à la philosophie et à l'histoire des secours inattendus. Dès 1808, un homme dont les travers d'esprit ne doivent point faire oublier le génie,

A Voir les excellentes réflexions de M. Jacob Grimm, sur ce qu'il faut entendre par révélation dans l'antiquité. Uêhêr dm Vrtprung der Sprache, p. 23 et suit.

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Frédërîc Schlegol, indiqua, dans son ouvrage intitulé : Ueber die Sprache und Weisheitder Indier^ les traits essentiels de la méthode comparative, et entrevit Tunité de la famille indo-européenne. En i 816, M. Bopp publia son Conjugations System der Sanskritsprache in Vergleichung mit jenem der griechischen^ lateinischen^ persischen und germanischen Sprache (Francfort), où la méthode nouvelle trouva sa première application. Une nuée de rivaux et de disciples , entre lesquels il convient de nommer Guillaume de Humboldt, Jacob Grimm, Eugène Bumouf, marchèrent sur les pas de ces deux grands maîtres, et fondèrent définitivement la science expérimentale du langage * . Au lieu de procéder comme l'ancienne philologie par des rapprochements artificiels et

* Outre les ourrages précitéa, il faut lire, pour les rues générales. G. de Hamboldt: Ueher das vergleichende Sprachttudium in Besiehung aufdie verschiedenen Epochen der Sprach^ wntwicklung , dans les Mémoires de TAcadémie royale de Berlin (classe d'histoire et de philologie), 1820-1821, p. 239 , et surtout. l'admirable introduction que le même savant a mise en tête de son Essai sur le Kawi {Ueher die Kawi-Spracheauf der Insél Java) : Einleitung iiher die Verschiedenheit des vitnschlichen Sprachbaues undihren Einfltiss aufdie geisHge Ent'

purement extérieurs, on prit le langage comme un tout organique, doué d'une vie propre : on chercha la loi de cette vie, on reconnut dans chaque famille de langues une végétation assujettie

à des lois uniformes. Le problème de l'origine du langage n'avait pu recevoir que des solutions matérielles et grossières, tandis qu'on avait envisagé chaque langue comme un agrégat inorganique, à la formation duquel n'avait présidé aucune raison intérieure. M. de Bonald, qui n'avait point à cet égard des vues supérieures à celles des philosophes du xviir siècle , ne faisait au fond que marcher sur leurs traces quand il demandait au dehors la cause du langage, au lieu de la chercher au-dedans. Mais, à partir du jour où la science des langues fut devenue une des sciences de la vie, le problème des origines du langage se trouva transporté sur son véritable terrain, sur le terrain de la conscience créatrice. Sa génération resta

uncJceJung des MenschengeschUchts. Les deux discours du docteur Wiseman sur l'étude comparée des langues renferment des Tues ingénieuses, quoique souvent contradictoires, déreloppées avec beaucoup de bonheur.

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toujours mystérieuse ; mais on vit du moins h quel ordre de faits il fallait la rapporter et de quel genre de conceptions il convenait de la déduire.

Si le langage, en effet, n'est plus un don du dehors, ni une invention tardive et mécanique, il ne reste qu'un seul parti à prendre, c'est d'en attribuer la création aux &cultés humaines agissant spontanément et dans leur ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses sentiments est naturel à l'homme : tout ce qu'il pense, il l'exprime intérieui'ement et extérieiu'e-

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roent. Rien non plus d'arbitraire dans Temploi de r articulation comme signe des idées. Ce n'est ni par une vue de convenance ou de commodité, ni par imitation des animaux, que Thomme a choisi la parole pour formuler et communiquer sa pensée , mais bien parce que la parole est chez lui naturelle, et quant à sa production organique, et quant à sa valeur expressive. Si on accorde, en eflFet, à l'animal l'originalité du cri, pourquoi refuser à l'homme l'originalité de la parole ? pourquoi s'obstiner à ne voir en celle-ci qu'une imitation de celui-là ? Il serait absurde de regarder comme une découverte l'application que l'homme a faite de l'œil à la vision, de l'oreille à l'audition : il ne l'est guère moins d'appeler invention l'emploi de la parole comme moyen expressif. L'homme a la faculté du signe ou de l'interprétation * , comme il a celle de la vue et de l'ouïe; la parole est le moyen qu'il emploie pour exercer la première, comme l'œil et l'oreille sont les organes des deux autres. L'usage de

' Peraonne n'a mieux montré ceci que M. Ad. Ganoier Triiité des faadléi de Vàme, t. II, p. 4SI et suir.

rartîculatîon n'est donc pas plus le fruit de la réflexion que Tusage des différents organes du corps n'est le résultat de Texpérience. Il n'y a pas deux langages, l'un naturel, l'autre artificiel; mais la nature, en môme temps ijp'elle nous révèle le but, nous révèle les moyens qui doivent servir à l'atteindre. Lucrèce a dit ceci en si beaux vers qu'on ne peut s'empêcher de les citer :

At varios lingu» sonitus D»tura sub:;git Mitlere, et uttlitas expressît Domina reram ; Non aitt longe nitione aique ipsa fideiur Protrabere ad gestum pueros infantia linguae, Quom facit ut dîgtto qu» sînt praeseDtia monstrent. Sentit enim Vim quisqae saam quod posait abuti. Cornua nata prius vitulo quam frootibus exstant, Ollis iratus petit atque infensus inurget.

At catulei paiitherarum scymneiqne lemimn Unguibus ac pedibus jam tum niorsuque repugnantt Yix etiam quum sunt dénies unguesque createi. Alituum porro genus alis ontne videmiis Fidere et a pennii trenulum petere auxiliatum.

C'est donc un rêve d'imaginer un premier état où l'homme ne parla pas , suivi d'un autre état où il conquit l'usage de la parole. L'homme est naturellement parlant , comme il est naturelle-

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ment pensant, et il est aussi peu philosophique d'assigner un commencement voulu au langage qu'à la pensée. Qui oserait dire que les facultés humaines sont des inventions libres de l'homme? Or, inventer le langage eût été aussi impossible que d'inventer une faculté. Le langage étant la forme expressive et le vêtement extérieur de la pensée, l'un et l'autre doivent être tenus pour contemporains.

Ainsi, d'une part, la parole est l'œuvre de l'homme et des forces qui résident en lui; de l'autre, rien de réfléchi , rien de combiné artificiellement dans le langage , non plus que dans l'esprit. Tout y est l'œuvre des forces internes de la nature humaine, agissant sans conscience et comme sous l'impression vivante de la Divinité, € Les langues, dit Turgot, ne sont pas l'ouvrage d'une raison présente à elle-même *. > L'erreur

1 Œuvres, 1. 11, p. 139. On est surpris de voir Maine de Biran ajouter, après avoir cité ces paroles: c Je réponds que les langues instituées ne peuvent être l'ouvrage que d'une telle raison. M. TurgotfaitàMaupertuis un reproche que je mesuisatti ré moi-même en supposant un philosophe qui forme un langage de sang-froid. Je ne vois pas ce qu'il 7 a d'absurde dans cette hj-

du xviir siècle pris dans son ensemble fut d'attribuer à la combinaison, à une volonté libre et se possédant elle-même, ce qui était le produit naturel des facultés. En général, ce siècle ne compritpas assez la théorie de l'activité spontanée. Préoccupé surtout de la puissance réfléchie de rhomme, il étendit beaucoup trop la sphère des inventions humaines. En poésie, il ne sut pas distinguer la composition artificielle de Finspiration sans arrière-pensée littéraire , qui produit les grandes œuvres originales. En politique, Thomme créait librement et avec délibération la société et l'autorité qui la régit. En morale, Thomme trouvait et établissait le devoir comme une loi utile. En psychologie, il semblait l'auteur des résultats les plus nécessaires de sa constitution. Sans doute, l'homme produit en un sens tout ce

pothèse. Sans ]a faculté de réfléchir, il n'y aurait pas d'institution du langage proprement dite. Pourquoidonc une langue ne serait-elle pas formée de sang-froid par un homme réfléchi qui Toudrait fixer ses idées et s'en rendre compte? > {Œuvres phUotoph.f t. 11, p. 323).— Voyez aussi le mémoire du raôme auteur sut V Influence de V habitude sur la faculté de penser, sect. u, c. I et SUIT.

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qui sort de sa nature ; il y dépense de son activité, il fournit la force brute qui amène le résul* tat ; mais la direction de cette force ne lui appartient pas : il fournit la matière , mais la forme vient d'en haut. Le véritable auteur des œuvres spontanées de la conscience, c'est la nature humaine, ou, si l'on aime mieuz,la cause supérieure de la nature. A cette limite, il devient Indifférent d'attribuer la causalité à Dieu ou à l'homme. Le. spontané est à la fois divin et humain. Là est le point de conciliation d'opinions incomplètes plutôt que contradictoires, qui, selon qu'elles s'attachent à une face du phénomène plutôt qu'à l'autre, ont tour à tour leur part de vérité '•

Chaque famille d'idiomes est donc sortie du génie de chaque race , sans effort comme sans tâtonnement. La raison, qui réfléchit et combine

i Voir les déTeloppemenU ingénieux de H. Cousin for Tanalyse de la conscience spontanée, dans le Cours de 1818 el dans celui de 1822, G* et 7« leçon. Voir aussi, d^nê ItBFragmênU pJtiïosophiques, le morceau intitulé Du premitr et du dernier fait de conscience. Les mêmes vues se trouvent dans l'introduction de (r. Farcy, au 9» volume de la Philotophiê de VaprU kumam de Dugald Stewari.

a eu presque aussi peu de part dans la création du langage (qu'elle en a dans ses transformations. On ne peut admettre dans le développement des langues aucune révolution artificielle et sciemment exécutée : il n'y a pour elles ni conciles, ni assemblées délibérantes ; on ne les réforme pas comme une constitution vicieuse. C'est pour cela que le peuple est le véritable artisan des langues, parce qu'il représente le mieux les forces spontanées de rhumanité. Les individus n'y sont pas compétents, quel que soit leur génie ; la langue scientifique de Leibniz eût probablement été, comme moyen de transmission de la pensée, moins commode et plus barbare que Tiroquois. Les idiomes les plus beaux et les plus riches sont sortis avec toutes leurs ressources d'une élaboration silencieuse et qui s'ignorait elle-même. Au contraire, les langues maniées, tourmentées, faites de main d'homme, portent l'empreinte de cette origine dans leiu* manque de flexibilité, leur construction pénible, leur défaut d'harmonie. Toutes les fois que les grammairiens ont essayé de dessein prémédité de réformer une langue, ils n'ont

réussi qu'à la rendre lourde, sang expression, et souvent moins logique que le plus humble patois. Qu'on lise, par exemple, les note^ que Duclos a ajoutées à la Grammaire générale de Port-Koyal : jamais peut-être la prétention de critiquer la nature, qui domine le xviir siècle, ne s'est plus naïvement avouée. A chaque instant, l'académicien cherche à montrer les inconséquences et les fautes que renferme le langage tel que le peuple l'a fait. Il sourit de pitié sur la bizarrerie de l'usage, et il voudrait en corriger les écarts par la raison des grammairiens , sans s'apercevoir que les tours qu'il veut supprimer sont d'ordinaire bien préférables à ceux qu'il veut y substituer. L'esprit humain, laissé à lui-même, ne recherche point à plaisir les anomalies. La langue des enfants et du peuple est d'ordinaire plus expressive que la langue consacrée par les grammairiens. Ici, comme toujours, l'œuvre artificielle de l'homme, lorsqu'elle s'attribue une mission réformatrice, détruit l'œuvre de la nature. Et combien celle-ci n'est-elle pas plus vivante et plus vraie ! En parcourant le dictionnaire de la langue

française, on remarque que les mots vraiment nationaux sont l'œuvre du peuple, tandis que les mots introduits par les grammairiens conservent toujours la trace du pédantisme et d'une latinité à peine dissimulée * . Nous avons quelques langues qu'on peut appeler artificielles, en ce sens que, partant d*un fond traditionnel, elles le développent en dehors des besoins et des sentiments populaires ; telle est, par exemple, la langue rabbinique. L'obscurité, la barbarie de ces langues dépassent tout ce qu'on peut imaginer • Le sourdmuet, avant le système mécanique qu'on lui enseigne dans les écoles , est mille fois plus communicatif qu'après son éducation. Abandonné à son génie, il se crée des moyens d'expression avec une force, une originalité, une richesse qui étonnent^. Mus, de même que l'instinct dans Tanimal est en raison inverse de Tintelligence ; de même le sourd-muet, à mesure que les movens artificiels

' V. Egger, NoHonê Mn. de gramm. comparée, c. zxi, $ 3.

* Voj. une brochure publiée à l'Institut des sourds-mue U de Paris : Lu Sourds-lfusit auxu^iUcU, et Ad. Gamier^ Traité dufaeuUéê de râmê, t. II, p. 461-63.

98 ra L'ORIGUB

de eommanioation te multiplknt pour .loi , perd M poifeanœ myentiTe, que ne remplacent point des procédés factices dont l'acquisition est pldne d'ennuis et de difficultés.

Ainsi, l'homme primitif put, dès ses premières années, élerer cet édifice qui nous étonne, et dont la construction nous parait si prodi^eusement diffidle : il le put sans travail, parce qu'il était enfant. Maintenant que la raison réfléchie a rem* placé l'instinct créateur, à peine le génie sqffit-il pour analyser ce que l'esprit des premiers hommes enknta de toutes pièces et sans j songer. Cest que les mots, faeile et diffieile n'ont pas de sens, appliqués au spontané. Quand les plus grands philosophes, dit M. de Bonald, sont impuissants à analyse le langage, comment des enfants sans expérience auraient-ils été capables de le créer? Une telle objection ne porte que contre une invention réfléchie. L'action spontanée n'a pas besoin d'être précédée de la perception claire du but à atteindre et des moyens à employer.

Le mécanisme de l'intelligence est encore plus difficile à analyser que celui du langage, et pour-

DU LINGIGE. 90

tant rhomme étranger à la paydiologie sait faire jouer aussi bien que le meilleur philosc^ho tous les ressorts de son esprit. L'enfant qui apprend sa langue, Thunianité qui crée la sienne n'é* prouvent pas plus de diffioulté que la plante ou ranimai qui arrivent à leur complet développe^

ment. Partout c'est le Dieu caché , la force infinie, qui, agissant &i Tabs^ice ou durant le sommeil de l'âme individuelle, {produit ces merveil^ leux résultats, et défie la science de comprendre ce que la nature a produit sans effort.

C'est donc la raison populaire, c'est-à-dire la raison spontanée, qui est la puissance créatrice du langage. La réflexion n'7 peut rien ; les langues sont sorties toutes faites du moule même de l'esprit humain , comme Minerve du cerveau de Jupiter. Elles sont, comme l'a dit Fr. Schlegel, f le produit vivant de tout l'homme intérieur. »

De là cettie conséquence, que ce n'est point par des juxtapositions successives que se sont formés les divers systèmes de langues , mais que, sem^ Mable aux êtres vivants de la nature, le langage, dès sa première i^parition, fut doué de toutes

100 DE l'origine

ses parties essentielles ^. En effet, dès le moment de sa constitution, l'esprit humain fut complet. Le premier fait psychologique renfeima d'une manière implicite tous les éléments du fait le plus avancé * : la réflexion savante ne contient pas une donnée de plus que le phénomène intérieur qui révéla l'homme à lui-même. Est-ce successivement que l'homme a conquis ses différentes facultés? Qui oserait seulement le penser? Or, le langage se montrant à toutes les époques comme parallèle à l'esprit humain et comme l'expression adéquate de son essence, nous sommes autorisés à établir une rigoureuse analogie entre les faits relatifs au développement de l'intelligence et les faits relatifs au développement du langage. Il est donc aussi peu philosophique de supposer

* C'e«t en ce leni que Fr. Schlegel a appelé Tapparition du langage une création d'un seul jet {Hervorhringung itn Gansen), et l'a comparée à un poëme qui résulte de l'idée du tout et non de la réunion atomitHque des parties {Philos. VorUiungen, p. 78-BO). Cf. Humboldt: Ueher das vergUichendê Sprachstudium etc., p. 947. Oœthe a exprimé des idées analogues: Dichtung und Wahrheit, x** Bach (t. XXV de ses Œuvres complètes, Cotta, 1830. p. 807).

* Voyez Cousin, Court de 1818^ 5* leçon.

le langage arrivant péniblement à compléter ses parties, que de supposer Vesprit humain cherchant ses facultés les unes après les autres. Les langues doivent être comparées, non au cristal qui se forme par agglomération autour d'un noyau, mais au germe qui se développe par sa force intime et par l'appel nécessaire de ses parties, n n'y a que les unités factices qui résultent de couches superposées et d'accroissements successifs.

La philologie confirme les inductions que nous n'âVons établies jusqu'ici que sur des données psychologiques. L'histoire des langues ne fournit pas un seul exemple d'une nation qui se soit créé un idiome nouveau, ou ait fbit subir à rancien des modifications librement déterminées. Si les langues pouvaient se corriger, pourquoi te ehint^s, dénué de flexions et de catégo-

104 DE L'ORIGINB

ries grammaticales, n'est-il jamais arrivé à se donner ce que nous r^ardons comme essentiel à l'expression de la pensée^? Pourquoi les langues sémitiques n'ont-elles jamais su inventer un système satisfidsant de temps et de modes , et combler ainsi une lacune qui rend si perplexe dans ces langues le sens du discours ? Comment se fait-il qu'après des siècles de contact avec des alphabets plus parfaits, et malgré les immenses difficultés qu'entraîne l'absence de voyelles régulièrement écrites, les Sémites n'aient jamais réussi à s'en créer*? C'est que chaque langue est emprisonnée une fois pour toutes dans sa grammaire *.

^ Le ohinoii Tolgaire atteint, il est Trai, une plot grande détennination que la langue claMÎque; maii il ne possède point le principe de la grammaire, dans le sens que nous attachons ordinairement à ce mot V. A. Baiin« Gfrommatrsmatvdmrntê (Paris, 1856).

* Dr Wiseman, Diteoun sur U$ roffortê mUrê la ieience §t la religion réniUê, l*' Discours sur Thistoire des langues, S*part.

s Une expérience Tulgaire confirme ce résultat. Un homme transporté hors de sa patrie, surtout si on le suppose incapa ble d'apprendre une langue autrement que par l'usage, par- Tiendra au bout de quelque temps à n 'employer que des mots reçus dans le nouveau pajs qu'il habite; mais il ne saurait se débarrasser de son tour étranger et de ses idiotismes natio-

DU LANGAGE. i05

Elle peut, en subissant des influences extérieures, changer entièrement d'allure et de physionomie ; elle peut enrichir ou renouveler son dictionnaire : mais sa grammaire est sa forme individuelle et caractéristique; elle ne peut Taltérer qu'en recevant un nouveau nom et cessant d'être ce qu'elle est.

Ainsi chaque famille de langues correspondit, dès les premiers instants de son existence, au tout de Tesprit humain. Des recherches approfondies ont obligé les linguistes à renoncer aux tentatives par lesquellesl'ancienne philologie cherchait à dériver l'une de l'autre les parties du discours. Toutes ces parties sont primitives; toutes coexistèrent dans la langue des patriarches de chaque race, moins distinctes, sans doute , mais avec le principe de leur individualité. Mieux vaut

naax. Cet tours ont yieilli avec lui et te tout, en quelque torte, Attimilét avec ta pensée. A combien plut forte raison n'en doit-il pat être ainsi^ quand il s'agit des peuples enyisagés dans leur ensemble ! C'est pour cela que, dant la classification des langues, les considérations grammaticales sont

bien plot importantes que les considérations lexicographiquet.

i06 DB l'origine

supposer à Torigine les procédés ks plus oompli* qués que de créer le langage par pièces et par morceaux, et d'admetla^ qu'un setd moment il n'ait pas représenté dans son harmonie l'ensemble des facultés humaines. La grammaire de diaque race (et la grammaire, on se le rappelle, constitue la partie essentielle d'une langue) a été faite du prraû^ coup. Le moule d'un idiome une fois jeté constitue une individualité indestructible! luie borne posée et qui sera désormais à peine franche. < On ^uve^ dit M. de Hum<> boldt, que quelque grands que soient les changem^ts d'ime langue sous beaucoup de rapports, le TiMtabla STitème grammatical et lexicographique de la langue, sa structure en grand restent les mêmes, et que là où ce système devient <Ufférent, comme au passage de la langue latine aux langues romanes, on doit placer l'origine d'une nouvelle langue, n paraît donc 7 avoir dans les langues une époque à laquelle elles arrivent à une forme qu'elles ne changent plus essentiellement. Ce serait là leur véritable point de maturité; mais pour parier de

leur enfance, il faudrait encore saroir si elles

atteignent cette forme insensiblement, ou si leur premier jet n'est pas plutôt cette forme même. Voilà sulr quoi, d'après l'état actuel de nos connaissances, j'hésitends à me prononcer ^. t

On s'arrête peu à ce doute, quand on voit que les progrès de la philologie comparée , non-seulement n'ont fait déiooùyrir aucune langue qui ait à ime époque historique complété son système, mais qu'ils ont établi plUfi fbrtetneht que jamcds l'impossibilité de révolùlions traiment radicales dans le sein d'une lai^e. Les langues sémitiques sont peut-être, de toutes, celles qm offrent l'exemple le plus apparent d'une transformation m'ganique. Telle est la facilité avec laquelle le système des langues sémitiques se laisse ramener à un état plus simple qu'on est tenté de croire à l'existence historique et à la priorité de cet état, ^ vertu du principe, ri souvent trompeur, que la simplicité est antérieure à la ooMpletité. De

^ G. de Huttiboldi : Xitm^ À Aftel A^HitttAi jtir fa Htffure tffs noise en ^c/r^xfAxét^ p. 72.

408 DE l'origtne

bonne heure, cette idée se produisit parmi les savants voués àTétude des langues sémitiques. Elle a été adoptée, au moins comme probable , par Michaëlis, Adelimg, Klaproth, G^esenius, G. de Humboldt, Bunsen *. Comme il s'agit d'un fait qui, s'il était constaté, aurait en linguistique des conséquences fort graves, nous devons entrer ici dans quelques développements.

On sait que , dans l'état actuel des langues sémitiques , toutes les racines verbales sont trilitëres ; le petit nombre de racines quadrilitères qui se rencontrent en hébreu , en syriaque et en arabe, ne sont pas des racines réelles : ce son4; des formes dérivées ou composées qu'on s'est habitué à envisager comme des mots primitifs et simples. Mais les racines trilitëres elles-mêmes ne semblent pas le dernier degré qu'il soit permis d'atteindre. Parmi ces racines, en effet , il est des classes entières qui ne sont trilitëres que par une fiction grammaticale : tels sont les verbes dits

1 On troayera sur ee point de plut amples détails dans mon Hiitoir» généraU des languet iémUiques, 1. 1, c. m, $ 1 et 1. V, €• 11/ S 1.— Voir aussi Wiseman^ dise, cité, 3« part.

DU LANGAGE. i09

concaves et géminés, qui restent bilitères et monosyllabiques dans presque toute leur conjugaison. D'autres classes de verbes, quoique plus réellement trilitères, se distinguent par la faiblesse d'une de leurs radicales, qui, dans certains cas, tombe, devient voyelle ou cesse de se prononcer : tels sont les verbes dits faibles ou imparfaits. Enfin, les verbes qui se montrent constamment sous la forme trilitère ne sont pas, pour cela, inattaquables à Uanalyse. Parmi leurs trois radicales, en effet , il en est presque toujours une plus faible que les autres et qui parait tenir moins essentiellement au fond de la signification. On est ainsi amené à se représenter chaque racine sémitique comme essentiellement composée de deux lettres radicales. Les monosyllabes bilitères obtenus par cette analyse auraient servi, dans Thypothèse que nous exposons, de souche commune à ces groupes entiers de radicaux triUtères qui offrent tous un même fond de signification, nuancé par l'addition delà troisième lettre. Ce seraient là en quelque sorte les éléments premiers et irréductibles des langues sémitiques.

IfO DB L*01iaiNI

Eu effet, pratqne tcms les radieaiix bilitères sont formes par opomf^tppéei ^ s'il est permis d'essayer quelques rapproobemants entre la famille indoeuropéeune et la famille sémitique, c'est certainement de ce oôté qu'il &ut les chercher.

Le système de langue simple, monosyllabique, sans catégories grammaticales bien tranchées, auqud on arrive de la sorte, semble, au premier coup d'œil, devoir être considéré conune logiquement antérieur au système actuel des langues sémitiques. Mais est-on en droit dç supposer que ces langues aient réellement traversé un pareil état? Voilà sur quoi un esprit sage, persuadé qu'on ne saurait deviner a priori les voies infiniment multiples de l'esprit humain , hésitera toujours à se prononcer. Comment concevoir, en

effet, le passage de l'état monosyllabique à l'état trilitère? Quelle cause assigner à cette révolution? A quelle époque la placer? Serjiit-ce, comme le dissûent naïvement les anciens linguistes , lorsque les idées se multiplièrent et qu'on sentit le besoin d'exprimer plus de nuances, ou, comme Geaeaius inclinait à le croire , au moment de

DU LANGAQl. lli

riatroduotion de récriture? Est-ce par hasard, est-ce d'un commun accord que ae fit cette innoyatio^ grammaticale? On s' arrête devant les impossibilités que présentent à l'imagination de telles hypothèses. Le passage de l'état monosyllabique à l'état trilitère est de ceux qui n'auraient pu se faire sans une très^graude réflexion. J^$ seules langues monosyllabiques que nous con* naissions, celles de l'est de l'Asie, ne sont jamais sorties franchement de leur état. Sien n'autorise, par conséquent, à transformer en &it historique l'hypothèse du monosyllabisme primitif des langues sémitiques ^. Cette hypothèse n'est au fond qu'une manière commode de se représenter les faits, et la philosophie générale n'est pas obligée

t Deax hébralsanta allemands, MM. Fttrst et Delitzsch, ont récemment essayé de donner faveur à la théorie des racines bilitère«, et d'appujer sur cette théorie un nouveau système de philologie et n|éme d'exégèse. Mais nous nous refusons à Toir autre chos4 qu'un jeu puéril dans les analyses de racines et les rapprochements tentés par ces deux savants. Les racines sont en philologie ce que les corps simples sont en chimie. Sans doute, il est permis de croire que cette simplicité n^est qu'apparente et qu'elle nous cache une composition intime ; mais c'est là une recherche qui est comme interdite à la science, purce que Tobjet qu'il s'agit d'analyser ra

112 DE L'ORIGIKI

de modifier pour cette apparente exception sed principes les mieux établis.

Nous avons démontré, ce me semble, que l'homme n'achève pas plus le langage qu'il ne l'invente de propos délibéré. Toutefois, en maintenant que le langage primitif possédait les éléments nécessaires à son intégrité, nous sommes loin de prétendre que les mécanismes d'un âge plus avancé y existassent déjà dans leur complet développement. Tout y était, mais confusément et sans distinction. Le temps seul et les progrès de l'esprit humain pouvaient opérer le disc^nement dans cette synthèse obscure, en assignant à chaque élément son rôle individuel. La condition de la vie, en un mot, était ici, comme partout, l'évolution du germe primitif et synthétique, la distribution des rôles , et la séparation des organes. Les langues, aussi bien que les produits organisés de la nature, sont sujettes à

laisse aucune prise à nos moyens d'attaque. Les racines des langues se montrent à nous, non pas comme des unitér absolues, mais comme des faits constitués, au delà desquels la philologie ne doit pas songer à remonter, sans encourir lea Bàémes reproches que ralchimie.

la loi du développement graduel ; mds ce développement n'est pas une concrétion grossière et s' opérant par l'extérieur. Elles vivent de la même manière que l'homme et l'humanité qui les parlent, c'est-à-dire dans un fieri continuel ; elles se décomposent et se recomposent sans cesse par une sorte de végétation intérieure et de circula* tion du dedans au dehors. Un germe est posé, renfermant en puissance tout ce que l'être sera un jour; le germe se développe, les formes se constituent dans leurs proportions régulières, ce qui était en puissance devient en acte; mais rien ne se crée, rien ne s'ajoute : telle est la loi de tous les êtres soumis aux conditions de la vie. Telle fut aussi la loi du langage. Les premiers essais par lesquels l'homme chercha à déterminer ses vagues aperceptions ne furent que rudimentsdres; mais ce rudiment contenait les éléments du progrès ultérieur. Il j avait loin de l'expression synthétique et obscure dans laquelle s'enveloppait la pensée primitive à hi parfaite clarté de l'instrument que s'est créé l'esprit moderne; mais, après tout, l'exercice actuel de la

114 DB l'OUQINS

pensée difi^replus profondément encore de la pensée des premiers hommes, sans que nous admettions pour cela qn'auctm principe nouveau se soit ajouté au système général de Tesprit humain.

Bien ne prouve mieux cette sève intérieure du langage que la comparaison des dialectes dans le sein d'une même famille dont l'unité ne ptusse être contestée. Prenons encore pour exemple la &mille sémitique; le rapprochement des difiërents idiomes qui la composent démontre : i* qu'ils sont fort inégalement développés ; S'^que ceux-là le sont davantage qui ont plus longtemps vécu, et ont pu s'enrichir des progrès d'un plus grand nombre de siècles. Ainsi l'hébreu serait indubitablement arrivé à un système de formes analogues à celles de l'arabe, s'il eût fourni une aussi longue carrière et traversé d'aussi heureuses circonstances. Il possède en germe tous les procédés qui font la richesse de cette dernière langue; mais, arrêté plus tôt dans son développement, il n'a pu donner à ces procédés l'extension et la régularité dont ils étaient susceptibles. L'hébreu rabbinique en est la preuve : cette langue artificielle

DDLAHQAGE. If 5

et scolastiqué est arrivée à suffit^ à des besoins rationnels asseï arancàs ; seulement^ dans un idiome séquestré de T usage du peuple i le dévelop* pement^ au lieu d'être un progrès^ est devenu un véritable chaos.

Cest par là que les langues se placent décidé* ment dans la catégorie des choses vivantes.

D'une part, en effets il y a un moule imposé, d où chaque langue, quelles que soient ses variations, ne peut jamais sortir; de Tautre, ce moule est assez large pour laisser {dace à des mouvements considérables et à de perpétuelles vicissitudes. L'être organisé qtd par une intime assimilation a renouvelé ses parties constitutives est toujours k même être, parce qu'une même forme a toujours présidé à la réunion de ses parties ; cette forme, c'est son âme, sa personnalité, son tjpe, son idée. H en est de même pour les langues. Si, d'un côté, les caractères de &mille sont immuables; s'il est vrai, par exemple, qu'une langue sémitique ne saurait par aucune série de développements att^eindre les procédés essentiels des langues indo-européennes; d'un

116 ra L'cHtion

antre eâlé,da]is Hnlérkiir des finiiîDe^ mélamorpliofles , non de finmie, mais de f^pd^ peoTOit s'espérer. Les familles iq^azaissent oamme des types oonstitiiés nue fois ponr tontes, et rédnhs à se détniire on à rester œ qn'Us sont. An oontndie, chaqne langue en particnlier pent se dérdopper sdon son génie propre, et, sans sortir dn type génàal anqnel die appartient, snlnr tontes les modifications qne Ini imposent le temps, le climat, les érénanents politiques, les résolutions intellectuelles et reli^euses. Rien de moins philosophique que de dresser une fois pour toutes la statistique d'une &mille de langues, et de considérer les idiomes qui en font partie comme des individualités identiques à elles-mêmes pendant toute la durée de leur existence. Chacun de ces groupes naturels ressemble à un tableau mouvant, où les masses de couleurs, se fondant l'une dans l'autre, se nuancenûent, s'absorbenûent, s'étendraient, se limiteraient par des dégradations insensibles, — mieux encore, à une végétation sur un tronc commun, où le rameau isolé, s'assimilant tour à tour les parties qui ont servx à la

DU LANGAGE. il7

vie de l'ensemble, s'accroît, fleurit, s'atrophie, meurt, selon que des causes diverses favorisent ou arrêtent son développement.

Ainsi, dès sa première apparition, le lan« gage fut aussi complet que la pensée humûne qu'il représente ; mais ses parties confuses «t comme liées aitre elles attendaient des siëdéiB leur parfidt développement. H est difficile, dans rétatprésent des études philologiques, de tracer avec plus de précision les caractères de la langue que l'homme créa, lors du premier éreil de Mt

conscience. Ces caractères d'aillenrs durent être fort divers, si, comme de soUdes inductions portent à le croire, le langage s'est produit parallèlement chez des fractions distinctes de l'humanitc. Il est cependant quelques traits de la spontanéité primitive que l'étude des langues, éclairée par une saine psychologie, nous permet de déterminer. i

Le premier de ces traits fut sans doute le rôle prédominant que joua la sensation dans la création, ou, pour mieux dire, dans le choix du signe. De même que l'esprit humain revêt ses premières aperceptions, non de la forme générale, qui ne s'obtient qu'au moyen de l'élimination et de l'analyse, mais de la forme particulière, laquelle est en un sens plus synthétique, puisqu'elle renferme une donnée accessoire confondue avec la vérité absolue ; de même les langues primitives, ignorant presque entièrement l'abstraction, donnèrent une forme éminemment concrète à l'expression de la pensée. Sans doute, la raison pure s'y réfléchissait comme dans tous les produits des facultés humaines. L'exercice le plus

DU LANGAGE. ISl

humble de Tintelligence implique les notions les plus élevées. La parole aussi, à son état le plus simple, supposait des catégories transcendantes et absolues; mais tout était engagé dans une forme empruntée à la sensation. C'est ce que révèle d'une manière frappante l'étude des langues les plus anciennes. Tandis que leur système grammatical renferme la plus «haute métaphysique, on y voit partout, dans les mots, une conception matérielle devenir le s}rmbole d'une idée. H semble que l'homme primitif ne vécût point avec luimême, mais répandu sur le monde, dont il se distinguait à peine, c L'homme, a dit M. Maine de Biran, ne se sépare pas de prime abord des objets de ses représentations; il existe tout entier hors de lui; la nature est lui, lui est la nature ^r» Ainsi aliéné de lui-même , il devient, comme dit Leibniz, le miroir concentrique où se peint cette nature dont il fait partie. Qui peut, dans notre état réfléchi, avec nos raffinements intellectuels et nos sens devenus grossiers, retrouver

i T. m de ses Œuvres, p. tô-43.

122 DX l'obiqinb

l'antique harmonie qui existait alors entre la pensée et la sensation, ^tre l'homme et la nature?

Le langage primitif fut donc le produit corn* mun de l'esprit et du monde : envisagé dans sa forme, il était Feiqmssion de la raison pure ; envisagé dans sa matière, il n'était que le reflet de la vie sensible. Ceux qui ont tiré le langage exclusivement de la sensation se sont trompés, aussi bien que ceux qui ont assigné aux idées une origine purement matérielle. La sensation a fourni l'élànettt variable et acddentd, qui aurait pu être tool autrement qu'il n'est, c'est-à-dire les mots; mais la forme rationnelle, sans laquelle les mots n'auraient point été une langue^ en d'autres termes la grammaire, tel est l'élément pur et transcendant qui donne à l'œuvre un caractère vraiment humain. L'erreur du xvm* siècle fut de tenir tr<^ pra de compte de la grammaire dans ses analyses du discours. Des sons ne forment point une langue, pas plus que des sensations ne font un homme. Ce qui fait le langage '^«onmie

ce qui fait la pensée, c'est le lien logique que

l'esprit établit enke les choses. Une fois qu'on a réservé cet élément supérieur à Texpériencei qui constitue Toriginalité de l'esprit humain, on peut sans scrupule abandonner au monde inférieur tout ce qui ne fait, si j'ose le dire, que verser de la matière dans les moules préexistants de la raison.

Le transpari ou la métaphore a été de la sorte le grand procédé de la formation du langage. Une analogie en a entraîné une autre, et ainsi le sens des mots a voyagé de la manière en apparence la plus capricieuse ; souvent même la signification primitive a disparu, et n'a laissé subsister que les acceptions dérivées. De Ut, dans le sein d'une même fiunille de langues, cette diversité extraordinaire qui fait que des idiomes évidemment sor« tis d'une même lige, tels que le français, l'aileoumd, le russe, Thindoustani, le persan, ayant divergé de plus en plus, ne se reconnaissent point à distance, et que la science la plus attentive peut seule en retrouver la fraternité. Chaque peu^ (de s'est attaché dans la création des métaphores à des nçports divers, selon soa caractère in*

124 DE l'origine

lime et la nature qui Tentourait ; les analogies qui ont conduit Thomme du Nord n'ont pas été celles qui ont présidé aux associations d'idées de Thomme du Midi, et ainsi s'est formé cet étrange tissu de dérivations, devenu dans quelques-unes de ses parties absolument inextricable.

Prenons pour exemple l'hébreu, qui nous représente un état fort ancien du langage. On sent que le phénomène qui a servi d'occasion à la création des radicaux de cette langue, et en général des langues sémitiques, a été presque toujours physique, c Je conviens, dit Herder, que le penseur abstrait ne doit pas trouver la langue hébraïque très-parfaite; mais sa forme agissante en tait l'instrument le plus favorable au poëte. Tout en elle nous crie : Je vis, je me meus, j'agis ! je n'ai pas été créée par le penseur abstrait, par le philosophe profond, mais par les sens, par les passions ! . . . . Cette langue, dit-il ailleurs, est énergique, mais il serait injuste de dire qu'elle est grossière. Je le répète, les mots le plus rudement exprimés sont des images et

des sensations ; la langue a été formée par des poitrines profondes et des organes neufs et robustes, mais sous un ciel pur et léger, et par une pensée vive et pénétrante, qui, saisissant toujours la chose elle-même, la marquait du sceau des passions *. i En effet, si Ton parcourt la série des racines qui nous sont restées de cette langue, à peine en trouve-t-on une seule qui n'offre un premier sens matériel, lequel, par des passages plus ou moins détournés, a été appliqué aux idées morales.

S'agit-il, par exemple, de peindre un sentiment de rame ; Thébreu a recours au mouvement organique, qui d'ordinaire en est le signe. Ainsi la colère s'exprime d'une foule de manières également pittoresques , et toutes empruntées à des faits physiques. Tantôt la métaphore est prise du souffle rapide et animé qui raccx)mpagne ^,

1 Etprit de la poétie des Hébreux^ Dial. 1 et 10.

* Le même mot signifie en hébreu nés et colère. Cette image se retrouve chez les Grecs. Hat ol Au SpifxtXa xo^à nori pivi xflcArrac (Théocr., IdylL^ I, v. 48). — Tou i'dphno d»fi6i, àvù^lvoiç Holîiiii ^ptfAÙ fiivoç npovTU'pt {Odyss, XXIV, 318}.— Ira cadat %a$o (Perse, Sat. V, 91}.— n^^êo^ <rgv /blvce..... t^ jtt»bt ovdb

126 DE l'origine

tantôt de la chaleur ^ du bouillonnement , tantôt de l'action de briser avec fracas, tantôt du flrémissement^ de Y écume qui sort de la bouche de ranimai fîmeux. Le découragement^ ledésespoir, sont toujours exprimés dans cette langue par la liquéfaction intérieure, la dissolution du c(mr; la crainte, par le relâchement des reins. V orgueil se peint par \ élévation de la téte^ la taille haute et roîde, La patience , c'est la longueur ( longanimité); Y impatience j\a brièveté. Ledésir, c'est la soif ou la pâleur. Le pardon se rend par une foule de métaphores empruntées à l'idée de couvrir^ cacher, passer sur une faute un enduit qui l'efface. Le livre de Job tout entier est un modèle de cette façon d'exprimer des sentiments religieux très-délicats par des images sensibles. RO" muer sa tête, se regarder les uns les autres, laisser tomber ses bras^ etc. , sont autant de tours que l'hébreu préfère de beaucoup pour rendre le dédain^ Yindécision, V abattement s aux expressions purement psychologiques. On peut même

;t«>ûdk« (Philostr. Icon,, II, 11 et 12}.~Cf. Winckelmann, Eiit, de l'art, t. I, l. iv, c. 8.

DU LANGAOl. 197

dire que l'hébreu manque complètement d'ex« pressions de ce genre. Quand il emploie des mots que l'usage a consacrés ultérieurement au sens moral, il aime à 7 ajouter la peinture de la drconstance physique : c II se mit en colère, et son visage s'enflamma^ » ;•••• s il ouvrit la bouche, et dit » •••• etc.

D'autres idées plus ou moins abstraites ont reçu, dans la même langue, leur signe d'un procédé semblable. L'expression du vrai se tire de la solidité, de la stabilité ; celle du beau, de la splendeur ; celle du bien^ de la rectitude ou de la bonne odeur; celle du mal^ de la déviation, de la ligne courbe ou de la puanteur. Faire ou créer, c'est primitivement tailler, couper; décider quelque chose, c'est trancher *; penser, c'est parler, comme chez certaine peuplade de l'Océanie, qui, pour penser j dit parler dans son ventre •. L'os

' c II se mit en colère, et son visage tomba » (Gen. ni, 5}, pour exprimer un dépit sournois et concentré.

* Le sens des mots décider , allem. entscheiden , fiiipoftat (îtfMpiiivri)t xfivttv, decemere, est fondé sur la même métaphore.

* Oesenius, Lexicon manuaU, p. 75.— /oiimal des Savante^ 1817, p. 433 et SUIT.

signifie la substance, l'intime d'une chose, et sert en hébreu d'équivalent au pronom tpse.

Toutes les langues présenteraient du reste des faits analogues, avec des degrés divers d'évidence, selon qu'elles sont restées plus ou moins fidèles àl'esprit primitif. Ainsi, dans notre langue, les mots penchant, aversion, inclinatwn, et une foule d'autres expriment des états de l'âme par des attitudes du corps. En grec, iffUiiouy opéyoïiouj désirer^ signifient proprement ailer vers, s'étendre vers. nXnfXfAeXe», signifie chanter faux (irXr^vfjieXoç), et par suite commettre une faute. Le souffle dans toutes les langues est devenu synonyme de la vicy à laquelle il sert de signe physique. C'est une chose bien digne de réflexion que les termes les plus abstraits dont se serve la métaphysique aient tous une racine matérielle, apparente ou non, dans les premières perceptions d'une race toute sensitive *. Le verbe être y dont M. Cousin

t Locke, £ssat,l. III, c, i, S 5.— Leibniz, ^Touv. E$$ais tut Ventendemmt humain, 1. III, c. i, S ^* Comparer une curieuae dissertation de M. Pott, dans la Zeitschrift fur vergUichendë Sprach/bricfcuny, de MM.AufrechtetKuhn, 1. 11, p. IOj etsair.

DU LANGAGE. i29

disait hardiment en 1829 ^ : t Je ne connais aacune langue où le mot français être soit exprimé par un correspondant qui représente une idée sensible ; i le verbe être , dis-je , dans presque toutes les langues , se tire d'une idée sensible. L'opinion des philologues qui assignent pour sens premier au verbe hébreu Aata ou hawa (étré\j celui de respirer^ et cherchent dans ce m-'t des traces d'onomatopée, n'est pas dénuée de vraisemblance. En arabe et en éthiopien, le verbe kâna^ qui joue le même rôle , signifie primitivement se tenir debout (exstare). Koum (stare) en hébreu passe aussi dans ses dérivés au sens à^itre (substantia) ^. Quant aux langues indoeuropéennes , elles ont composé leur verbe substantif avec trois verbes différents^ : l*a5(sanscr. asmij ifiiilj cip, sum) ; 2® bhû (yvo), /wt, allem. Wn, pei*san bouden); 3® sthd (stare, persan hestem)^ devenu partie du verbe être^ au moins comme

< Cottff de 1839, 29« leçOD.

* Geseniufl, Thés, s. h. y.

* Cf. Bopp, Conjugationssysletn der Santhritspraehe, p. 88 et •uir»^Benîej,Gn€chiich€$WurgeUexiconf ï, H et sniv., 11^ 105 •t sniY.

130 DE l'ouigine

auxiliaire, dans les langues modernes de F Inde et dans les langues romanes [statOj été] *. De ces trois verbes, le troisième est notoirement un verbe physique et signifie se tenir debout^. Le deuxième a eu très-vraisemblablement le sens primitif de souffler^. Quant au premier , il parait se rattacher au pronom de la troisième personne^; mais ce pronom lui-même, quelque abstrait qu'il soit, semble se rapporter à un sens primitivement concret.

Ces passages d'idées si hardis, fondés sur des analogies si déliées, nous étonnent, parce qu'ils n'ont plus de place dans l'état actuel de l'esprit humain. Il faut admettre chez les premiers parlants un sens spécial de la nature, qui donnait à tout une signification, voyait l'âme dans le dehors et le dehors dans l'âme. Ce serait un vrai malentendu de considérer comme un grossier matérialisme, ne comprenant, ne sentant que le corps, l'état sensitif où vécurent les créateurs du lan-

^ Il faut y joindre l'espagnol sido de situs.

* Bopp, Glossarium sanscritum^ p. 387.

t Pott, Bêymologitche Forsehungen, I, ]i. S17.

• ihid, p. f7l.

gage : c'était au contraire une haute harmonie, grâce à laquelle l'homme voyait Tun dans l'autre, exprimaitrun par rautrelesdeux mondes ouverts devant lui. Le parallélisme du monde physique et du monde intellectuel fut le trait distînctif des premiers âges de l'humanité. Là est la raison de ces symboles, transportant dans le domaine des choses religieuses le procédé qui avait servi au développement du langage; là est la raison de cette écriture idéologique, donnant un corps à la pensée et appliquant à la représentation écrite des idées le même principe qui présida à leur représentation par les sons. En effet , le système de nomendà'ture que nous avons décrit est-il autre chose qu'un symbolisme, nn hîéroglyphisme continuel, et tous ces faits ne se groupent-ils pas pour témoigner de l'étroite union qui, à l'origine, existait entre l'âme et la nature ?

Toutefois, comme un tel état était loin d'exclure Texercice de la raison, mais la tenait seulement enveloppée dans des images concrètes, nous croyons qu'on doit admettre comme primi* tifs dans leur signification plusieurs des mots

i32 DE l'origine

qui correspondent à des catégories essentielles de Tesprit, et sans lesquels les données de la sensation elles-mêmes seraient incomplètes, comme sont certains pronoms, certaines particules simples*. Nous ne prétendons pas que Toriginede ces mots soit absolument immatérielle et qu'il ne s'y cache point une sorte d'onomatopée subjective^ s'il est permis de s'exprimer ainsi ; nous disons seulement que la raison de leur formation a pu être dans l'homme et non au dehors. Ces mots, en effet, appartiennent tout autant à la grammaire qu'à la lexicologie ; or la grammaire est tout entière l'œuvre de la raison ; le dehors n'y a eu aucune part. La distinction des mots

^ Quelques philologues ont voulu trouver la raison du vav, qui dans toutes les langues sémitiques correspond k la conjonction copulative et, dans le sens môme du mot vav, qui signifie crochet, cheville. De pareilles conjectures sont, du moins, aussi vraisemblables que celle d'après laquelle /liv viendrait de /liv^ et Si de iio>. Cf. Hoogeveen, Doctrina particularum lingiuB grmcm, c. 14 et S6. Consulter deux dissertations de M. Bopp : Veher einig^ Demonstrativttàfntne und ihren Zusammenhang mit verschiedenen Prâpotitionen und Conjunctionen im Samhrit und den mit ihm veru>andten Sprachen (Berlin, 1830). et Veher din Einfhus der Pronomina auf die WorthUdung im Sanskrit und dên mit ihm venoandten Sprachen (Berlin, 1832).

pleins et des mots vides, qui dominait Tancienne

grammaire * , trouve ici sa parfaite application. Les premiers, qu'on pourrait appeler mots objeo iifSj désignant des choses et formant un sens par eux-mêmes, ont tous eu pour cause de leur apparition un phénomène extérieur ; les seconds, qu'on pourrait appeler mots subjectifs, ne désignant qu'une relation ou une vue de l'esprit, ont dû souvent avoir une cause purement psychologique. Cette réserve ou, pour mieux dire, cette distinction une fois faite, la loi générale que nous avons établie conserve sa parfaite vérité.

i Grammaire générale de Pori-Rojal, II* part., ch. 13 , 23.<* Cf. Aristote, Poét, ch. xx.

yi

Nous avons essayé de montrer comment, dans la désignation des idées métaphysiques et morales, l'humanité primitive se laissa guider par les analogies du monde physique. Mais, dans l'expression des choses physiques elles-mêmes, quelle loi suivirent les premiers nomenclateurs ? L'imitation ou l'onomatopée paraît avoir été le procédé ordinaire d'après lequel ils formèrent les appel-

136 DE l'origine

lations. La voix humaine étant à la fois signe et son j il était naturel que Ton prit le son de là voix pour signe des sons de la nature. D'ailleurs, comme le choix de l'appellation n'est point arbitraire, et que jamais l'homme ne se décide à assembler des sons au hasard pour en faire les signes de la pensée, on peut affirmer que de tous les mots actuellement usités, il n'en est pas un seul qui n'ait eu sa raison suffisante, et ne se rattache, à travers mille transformations, à une élection primitive. Or, le motif déterminant pour le choix des mots a dû être, dans la plupart des cas, le désir d'imiter l'objet qu'on voulait exprimer. L'instinct de certains animaux suffit pour les porter à ce genre d'imitation, qui, faute de principes rationnels, reste chez eux infécond. La langue des premiers hommes ne fut donc, en

quelque sorte, que l'écho de la nature dans la conscience humaine. Les traces de la sensation primitive se sont profondément effisicées, et il serait maintenant impossible, dans la plupart des langues, de retrouver les sons auxquels elles durent leur origine; toutefois, certains idiomes

conservent encore le souvenir des procédés qui présidèrent à leur création. Dans les langues sémitiques et dans l'hébreu en particulier , la formation par onomatopée est très-sensible pour un grand nombre de racines, et pour celles-là surtout qui portent un caractère marqué d'antiquité et de monosyllabisme. Bien que plus rare ou plus difficile à découvrir dans les langues indo-européennes, Vonomatopée perce encore dans les rameaux même les plus cultivés de cette famille, à tel point que les premiers qui, chez les Grecs, tournèrent leurs réflexions vers le langage s'en laissèrent éblouir, et furent entraînés au système dangereux de l'union essentielle du mot et du sens*. La rupture, par exemple, pouvait^>lle s'exprimer d'une manière plus pittoresque que parlaracine ôay (pvjyvuut, pyjacû), pw$); sanscrit: rug; celto-breton : rogan; ou par sa forme latine

1 T« -yàp 6'j6/a%-col /<c/<v^(x« irfi jfArist., Rhétor,, 1. III, ci, $3). La question, célèbre dans les écoles de l'antiquité : «ûact x6t i-j6fj«7ei n 949ttf était généralement résolue dans le sens de pÙ9u t mais souvent par des raisons bien frivoles. (V.AuH Gellii Koct. AtLt],X.,c. 4). Cf. Egger, ApoUonitu Dytcole, p. C2ot suiv.; Lerscb, Sprachphilosophie dêr AUtn, V partie.

138 DE l'origine

frcLc; allemand : brechen *? Frem, strep^ sirid, ne sont-ils pas également la peinture naturelle du bruit dans ses diverses nuances? Les anciens philologues ont rassemblé de nombreux exemples de ce genre d'imitation dans nos langues occidentales*.

On objecterait en vain contre cette théorie la

différence des articulations par lesquelles les peuples divers ont exprimé un fait physique identique. En effet, un même objet se présente aux sens sous mille faces, entre lesquelles chaque £bimille de langues choisit à son gré celle qui lui parut caractéristique. Prenons pour exemple le tonnerre. Quelque bien déterminé que soit un pareil phénomène, il frappe diversement Thomme, et peut être également dépeint ou comme un

* La racine /rae, hraehi est identique à la racine ^^ Vf ou le h initial représentent l'aspiration inséparable de IV et indiquée en grec par Tesprit rude ou le digamma. De même fipôcxo^ éolien pour /&^bw«. Benfej, Griech, WurselUx. II, p. 14.

' Leibniz, Nouv, Emoû, liv. 111, c. 1 et 2. — Voir aussi les trayauz de l'école hollandaise, Dan. de Lennep, De Arudogia Ungtm grmcg^ c. 3. etScheid, Observationes ad Lennep, DeAna' logia, p. 356, 380, 439.

DU LANGAGE. i39

bruit sourd, ou comme un craquemeùi, ou comme une subite explosion de lumière, etc. De là une multitude d'appellations : Adelung dit en avoir rassemblé plus de 353, toutes empruntées aux langues européennes, et toutes évidemment formées sur la nature. Ajoutons que si dans bien des cas Tonomatopée n'est plus sensible, cela tient à certaines particularités d'organe ou de prononciation qui donnent aux articulations une valeur différente dans la bouche des peuples divers. Le mot chinois ley n'est guère imitatif pour le tonnerre -, il le devient pourtant, si l'on considère que / représente r (rey) , dans les habitudes de cette

langue. Il en est de même du groënlandais katlak karrak), et du mexicain tkulatniizel (tratrat. . .) ^ C'est par ces racines imitatives que s'opère en apparence la réunion de familles de langues profondément distinctes sous le rapport du lexique et de la grammaire. Le même procédé a amené le même résultat sur plusieurs points à la fois, et l'unité de l'objet a entraîné l'unité de l'imi-

* Cf. Adelung, MithridaUt t. 1., Disc, préliia., p. xtv. Comp. I, Grimm, Ueher dicNaimen des Donners (Berlin, 165S^-

140 PB l'origine

tation. C'est aînsi que le radical Ih ou Ik sert do base à une famille de mots fort étendue, qui se retrouve dans les langues sémitiques et dans les langues indo-européennes pour exprimer T action de lécher ou avaler. Hébreu : louah (avaler), laluik (lécher); syriaque : lah (lécher); arabe : lahika (id.) ; sanscrit : lih (W.), lak, lag (goûter); Asixcd, lingo, ligurioj lingua, lechen, to lickj lec* care, lécher^. Il en est de même de gfr/* marquant l'action de saisir, de kr marquant le cri, etc.

Il serait trop rigoureux d'exiger du linguiste la vérification de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient vivement les premiers hommes! La sensibilité était chez eux d'autant plus délicate que les facultés rationnelles étaient moins développées. Les sens du sauvage saisissent mille nuances imperceptibles, qui échappent aux sens ou plutôt à l'attention de l'homme civilisé. Feu familiarisés avec la nature,

* Cf. Gesenias, Lexieon tnan,, p. 537, 539 ; Bopp, Glofsartum $an$erUum, p. 301/283 ; Pott, Btymol, Fonchungm, l, p. SSS; Benfe/, Griech. Wun. II, p. S».

nous 1x6 voyons qu'uniformité dans les accidents où les peuples nomades et agricoles ont vu de nombreuses diversités. C'est ainsi que la langue hébraïque, d'ailleurs si pauvre, possède une grande variété de mots pour exprimer les objets naturels, comme la pluie, etc. Cette richesse de synonymes est portée dans l'arabe à un point presque incroyable. Un philologue arabe composa, dit-on, un livre sur les noms du lion, au nombre de 500, un autre sur ceux du serpent, au nombre de 200. Firuzabadi, l'auteur ànKamom^ dit avoir écrit un livre sur les noms du miel, et avoue qu'après en avoir compté plus de 80, il était resté incomplet. Le même autour assure qu'il existe au moins 1 000 mots pour signifier l'épée, et d'autres (ce qui est plus croyable) en ont trouvé 400 pour exprimer le malheur * . La légende peut avoir beaucoup de part en de tels récits * : mais un travail qui ne permet aucun doute sur Texu-

i Pococke, Spécimen kist. Arahum, p. 158 (édit. White).

s M. de Hammer m'écrivait qo*un dépouillement exact di ] Kamouê l'avait amené à regarder cet récits comme des anec* dotes hyperboliques.

U2 DE l'origine

bérante synonymie de T arabe est celui de M. de Hammer, qui, dans un mémoire spécial ' , a énuméré les uns après les autres les mots relatifs au chameau et en a trouvé 5744. Le lapon compte de même environ 30 mots pour désigner le renne selon son sexe, son âge, sa couleur, etc. L'ancien saxon efn avait,dit-on, plus de 15 pour désigner la mer, qui pourtant n'offre pas de variétés spécifiques. Il faut admettre chez les premiers hommes un tact délicat, qui leur faisait saisir avec une finesse dont nous n'avons plus d'idée les qualités des choses susceptibles de servir de motif aux appellor tions. La faculté d'interprétation, qui n'est qu'une sagacité extrême à saisir les rapports, était en eux plus développée que chez nous ; ils voyaient mille choses à la fois. N'ayant plus k créer le langage, nous avons en quelque sorte désappris l'art de donner des noms aux choses : mais les hommes primitifs possédaient cet art, que l'enfant et

* Das Kamel (Mém. de l'Acad. de Vienne, classe de philosophie etd'hist. t. Vil.) Les noms de vêtements arabes, si savamment recueillis par M. Dozr, dans un ouvrage fort étendu et pourtant incomplet, fournissent un exemple rhi même genre.

rhomme du peuple appliquent encore avec tant de hardiesse et de bonheur. La nature leur parlait plus qu'à nous, ou plutôt ils trouvaient en eux-mêmes un ccho secret qui répondait à toutes les voix du dehors, et les rendait en articulations, en parole. De laces brusques passages dont la raison est perdue pour nos esprits accoutumés à des procédés lents et pénibles. Qui pourrait ressaisir les impressions fugitives des naïfs créateurs du langage dans des mots qui ont subi tant de changements et qui sont si loin de leur acception originelle ? Qui pourra retrouver les sentiers capricieux que suivit l'imagination, et les associations d'idées qui la guidèrent, dans cette œuvre spontanée, où tantôt l'homme, tantôt la nature renouaient le fil brise des analogies,

et croisaient leur action réciproque dans une indissoluble unité?

Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que l'imitation par onomatopée ait été le seul moyen qu'employèrent les premiers nomenclateurs. Une foule d'autres procédés, actuellement perdus, ou réduits à un chétif emploi et comme à l'état rudi-

HA DE l'origine

men taire, durent contribuer au travail d'où sortît le langage. Il n'est pas d'habitude plus funeste à la science que celle de réduire tous les faits à ressortir d'une même explication, et d'élever l'édifice entier d'une théorie sur une seule base, c En fait de langues, dit M. 6. de Humboldt, il faut se garder d'assertions générales, b — • C'est une supposition tout à fait gratuite et vraiment erronée, dit Fr. Schlegel, que d'attribuer partout une origine identique au langage et au développement de l'esprit humain. La variété à cet égard est au contraire si grande que, dans le nombre des langues, on en trouverait à peine une qui ne puisse être employée comme exemple pour confirmer l'une des hypothèses imaginées sur l'origine des langues*. B Ainsi l'onomatopée est loin de se trouver dans toutes les langues au même degré. Presque exclusivement dominante chez les races sensitives, comme chez les Sémites, elle apparaît beaucoup moins dans les langues indo-européennes. Le sanscrit possède certains mots qui semblent

t Uêhfr diê Sjpraehê und WmhêU der Indier, pari. lr«^ c. &

n^avoir jam^ eu qu'un sens conceptuel. « La langue indienne, dit encore Schlegel, est presque tout entière un vocabulaire philosophique ou plutôt religieux... Elle fournit une nouvelle preuve pour démontrer que l'état primitif de l'homme n'a pas été partout un état analogue à celui de la brute, dans lequel l'homme aurait reçu, après de longs et pénibles efforts, sa faible et incohérente participation à la lumière de la raison. Elle montre, au contraire, que si ce n'est partout, du moins dans la région qui nous occupe, l'intelligence la plus claire etJa plus pénétrante a existé dès le commencement parmi les hommes.

En effet, il ne fallait rien moins qu'une pareille vertu pour créer une langue qui, même dans ses premiers et plus simples éléments , exprime les plus hautes notions de la pensée pure et universelle, ainsi que l'entier linéament delà conscience, et cela non par des figures , mais par des expressions tout à fait directes et claires * t II y a quelque chose à rabattre de cet enthousiasme naturel

' Ihid. Voyez aussi P)ulo9ophiseh9 VorUsungerip p. 67, 67-69.

iO

UB DE l'origine

au début d'une étude féconde en résultat» nouveaux : le sanscrit ne saurait être plus excluwvement spiritualiste que les autres membres de Ip famille indo-européenne, dont il fait partie* . Il est certain cependant que plus on remonte vers l'antiquité, plus on le trouve net et immédiat. Les Védas, qui nous présentent un reflet si pur du génie arien primitif, offrent un mélange d'esprit métaphysique et d'imagination, où les instincts à la fois philosophiques et poétiques de notre race

jse trahissent avec beaucoup d'originalité.

En résumé, le caprice n'a eu aucune part dans la formation du langage. Sans doute, on ne peut admettre qu'il y ait une relation intrinsèque entre le nom et la chose. Le système que Platon a si subtilement développé dans le Cratyle^, cette

1 PluBiearg mots se rapportant k des choses intellectuenes sont empruntés dans cette langue à des images physiques. Ainsi comprendre, c'est se tenir au-dessus de,,. Comparez l'ai* ièmand ver-stehen, le grec in/eroeo^ac, iniétoctis, La môme méia» phore existe en arahe.

'Ce sjetème est celui de tous les peuples enfants. Les jauTages se montrent très-curieux de savoir le nom des ohjets qui leur sont inconnus : ils semblent supposer dans ee nom quelque chose d'absolu. La même idée se retrouvait an fond de rexpérience d« Vaamméiique. Nos aïeux da xùi*

DU LANGÀOS* 447

thèse qu'il y a des dénominations naturelles et que la propriété des mots se reconnaît à l'imita* tion plus ou moins exacte de l'objet, pourrait tout au plus B'appUquer aux nom formés par onomatopée, et pour ceux-ci mêmes, la loi dont nous parlons n'établit qu'une convenance. Les appellations n'ont point uniquement leur cause dans l'objet appelé (sans quoi elles seraient les mêmes dans toutes les langues) , mais dans l'objet appelé vu à travers les dispositions personnelles du sujet ap* pelant. Jamais, pour désigner une chose nouvelle, on ne prend le premier nom venu ^ ; et

siècle prenaient anasi le français pour la langue naturelle de tous les humains. Un des historiens de saint Louis rapporte qu'un jeune homme né sourd-muet, aux extrémités de la Bourgogne, fut guéri miraculeusement au tombeau du saint roi, et se mit incontinent à parler, non la langue de son pays, mais celle de la capitale. {HUt UUér, de la France, t. XVI, p. 159.) ^ Les curieux exemples que M. Charma (J^tta» tur le langage,

Paris, 1846, p. 66), a réunis pour prouver le contraire n'appartiennent point à un langage réel, mais à une sorte d'argot ou de langage artiGciel. Or, l'argot ne prouve rien contre noir% thèse, laquelle ne s'applique qu'aux langues créées pour l'usage sérieux de la vie. Il serait facile d'ailleurs de prouver que l'argol n'est point aussi arbitraire dans sa formation qn'il le parait au premier coup d'œil. V. Pott, Die Zt^sunsr, t. II, in-

148 DE l'origine

si, pour désigner cette chose, on choisit telle ou telle syllabe, un tel choix a sa raison d'être. Bien déplus admirable que lapuissance d'expression de Tenfant et la fécondité qu'il déploie pour se créer un langage propre, avant qu'on lui ait imposé la langue officielle. Les analogies secrètes et souvent insaisissables d'après lesquelles les gens du peuple forment les sobriquets, les noms de lieux et, en général, tous les mots qui ne leur ont pas été imposés par l'usage, ne sont pas pour l'observateur un moindre sujet d'étonnement. Le lendemain du jour où une armée s'est établie dans un pays inconnu, tous les endroits importants ou caractéristiques ont des noms, sans qu'aucune convention soit intervenue. Il en fut de même pour les dénominations primitives. La raison qui a déterminé le choix des premiers hommes peut nous

trod.; VEtioitvr lei langu€$ fourhetqueM de B. BiondelH, dans les Studj Unguistici de cet auteur (Milano, 1856), et les Études de philologie comparée twr l'argot de M. Fr. Michel (Paris, 1856). La chimie, qui, à une certaine époque, eut la prétention de ne donner buz corps simples que des noms dénu^^ de tonte signification, a renoncé à cet usage, à cause des ridicules et des impossibilités qu'il entraînait.

échapper; mais elle a existé. La liaison duseus et du ]saot n'est jamais nécessaire, jamais ar6itraire ; toujours elle est motivée.

Un autre caractère que les progrès de la philologie comparée nous autorisent à assigner aux langues primitives, comme en général aux premières créations de Tesprit humain, c'est la synthèse et l'exubérance des formes. On se figure trop souvent que là simplicité , qui relativement è. nos procédés analytiques est antérieure à la complexité, Test aussi dans Tordre des temps.

152 DE l'origine

C'est là un reste des vieilles habitudes de la sco» lastique et de la méthode artificielle que les logl* ciens portaient dans la psychologie. De ce que le jugement , par exemple, se laisse décomposer en idées ou pures appréhensions dénuées de toute affirmation, l'ancienne logique concluait que la pure appréhension précède dans l'esprit le jugement affirmatif • Or, le jugement est, tout au contraire, la forme naturelle et primitive de l'exercice de l'entendement : l'idée , comme l'entendent les logiciens, n'est qu'un fragment de l'action totale par laquelle procède l'esprit humain. Loin que celui-ci débute par l'analyse, le premier acte qu'il pose est au contraire complexe , obscur , synthétique ; tout y est entassé et indistinct. € Des hommes grossiers, dit Turgot, ne font rien de simple. Il faut des hommes perfectionnés pour y arriver^, b

La formation des catégories grammaticales fournit un exemple du principe que nous cherchons à établir. En analysant les langues les plus

*ŒuTrei, t. II, p. 109.

anciennes, on voit peu à peu s'eflfacer les limites de ces catégories, et on arrive à une racine fondamentale qui n'est ni verbe, ni adjectif, ni substantif, mais qui est susceptible de devenir tout cela. Il y a même quelques langues qui n'ont jamais dépassé ce premier état, et qui ne sont jamais parvenues à se faire un système complet de catégories grammaticales. Telle est, par exemple, la langue chinoise, qui ne fonde point sa grammaire sur la classification des mots, mais fixe par d'autres procédés les rapports des idées. Telles aussi auraient été à leur origine, selon une séduisante hypothèse, les langues sémitiques : il est certain du moins qu'en perçant profondément sousleur forme actuelle, on voit s'évanouir toutes les catégories, et apparaître un radical neutre et apte à revêtir toutes les formes. Est^^ là une raison pour dire que le radical pur a en effet précédé la distinction des noms et des verbes ? Non ,

certes. Le thème primitif qui se cache sous les formes dérivées , bien qu'il constitue seul la partie essentielle de ces formes, n'a jamais existé à l'état simple. Dire qu'il n'y avait à l'origine ni

154 I>E L*0SI6IKB

noms ni verbes est aussi fiiux que de dire qu'il n'y avait à l'origine que des noms et que des verbes. L'idée s'est exprimée d'abord avec tout son cortège de déterminatife et dans une parfaite unité.

L'histoire des différents systèmes de conjugaison donne lieu à des considérations analogues. Dans nos langues modernes, le sujet, le verbe, ainsi que plusieurs des relations de temps, de modes et de voix, sont exprimés par des mots isolés et indépendants. Dans les langues anciennes, au contraire, cesidéessontleplussouventaccumulées dans un mot unique et exprimées par une flexion . Jje seul mot amabor renferme l'idée d'aimer, la notion de la première personne, celle du futur et celle du passif. L'allemand en disant : Ich werde geliebt werden représente ces quatre notions par quatre mots séparés, lèyiâ cifu Ivw serait sans doute beaucoup plus analytique que %v«>, et, à entendre les grammairiens, on serait parfois tenté de croire que telle était la forme primitive. Pourtant, il n'est pas douteux qu'on n'ait débuté par l'expression composée, et que l'esprit,

DU LAK6A6K. 155

arant de disséquer la pensée et de rexprimer partie par partie, n'ait d'abord cherché à le rendre dans son unité ^. L'agglutination dut être le procédé dominant du langage des premiers hommes, comme la synthèse ou plutôt le syncrétisme fut le caractère de leur pensée. De là cette influence réciproque des mots, grâce à laquelle la période est comme un tout dont les parties sont connexes. De là cette construction savante, dis* posant les parties de la phrase avec tant d'harmonie que l'intelligence de l'une d'elles suppose la vue collective de l'ensemble. De là, enfin, dans l'écriture ancienne, cette absence de ponctuation, cette réunion des mots qui semble ne faire de tout le discours qu'une seule proposition.

L'étudedes langues confirme ces résultats d'une manière décisive. La langue de l'enfant, en apparence plus simple, est en réalité plus compréhensive et plus resserrée que celle où s'explique terme à terme la pensée de l'âge mûr. Les linguis-

t Tout ceci a été fort bien entrevu, avant la création de la philologie comparée, par Adam Smith, dans ses ComidéraHom 9wr TarigiM et la formation de$ langues, à la suite de sa Théorie dêi tentmenîs moratuf*

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tes ont été surpris de trouver chez les peuples qu'on peut regarder comme primitifs des langues

synthétiques, riches, compliquées, si compliquées même que c'est le besoin d'un langage plus facile qui & porté les générations postérieures à analyser la langue des ancêtres*. Ainsi le groënlandais ne fait qu'un seul mot de tous les mots d'une phrase, et conjugue ce mot comme un verbe simple*. L'aztèque et la plupart des langues américaines poussent jusqu'à un point que l'on croirait à peine la composition et l'agglutination des mots ' : chaque phrase de ces langues n'est qu'un

I Cette grande loi n'a été exposée par personne avec plus de développements et de précision que par M. Fauriel. Voir son ouvrage posthume : Dante et les Origines de la langue et de la Uttératu/re itàUennef i II, 1**, 3* et 3" leçon. On peut ccnsulter aussi un article du même auteur dans la Revue indépendante 35 juillet 1813 et la notice de M. Ozanam: M. Fauriel et son enseignement {Correspondant, 10 mai 1845).

s Cf. Balbi, Atlas ethnographique, tab. xxxvi.

s A. de Humboldt, Vues des Cordillères, texte, p. 59 et 316 , G. de Humboldt, Le<(r0 à Ahel Rémusat, p. 52; Du Ponceau, Mémoire sur le système grammatical de quelques nations indienneê de V Amérique du Nord, Paris, 1838. Pour quelques restrictions, voir /'article de M. Aubin sur les langues américaines, dans ÏEncyclapédie du XIX* siècle.

verbe dans lequel sont insérées toutes les autres parties du discours. Le lapon et les langues de la mer Pacifique donnent lieu, selon M. Abel Rémusat et M. G. de Humboldt, à la même remarque *. Le mongol décline un firman tout entier, et le sanscrit, surtout celui des commentateurs, remplace la syntaxe par des flexions, déclinant aussi en quelque sorte la pensée elle-même. Le basque enfin, que M. G. de Humboldt regarde comme une des langues restées les plus fidèles à Tesprit primitif, possède jusqu'à onze modes pour le verbe*, et une prodigieuse variété de formes grammaticales et de flexions ^.

Il serait possible, en prenant l'une après l'autre les langues de tous les pays où l'humanité a une histoire, d'y vérifier cette marche de la synthèse à l'analyse, qui est la marche même de l'esprit humain. Partout, une langue ancienne a fait place

* G. de Humboldt, Lettre à i(el Rémusaît p. 74.

* Indicatif, consuétudinaire, potentiel, volontaire, forcé, nécessaire, impératif, subjonctif, optatif, pénitudinaire, infinitif.

'VoirTEssai sur le basque de G. de Hamboldt, àlasuitt du Mti^'daled'AdeluDg et Vater.

à an idiome ynlgaire, qui ne constitue pas à ytba. dire une langue différente, mais plutôt un âge différent de la langue qui Ta précédé. Celle-ci, plus savante, chargée de flexions pour exprimer les rapports des mots, plus riche même dans son ordre d'idées, bien que cet ordre fût compa* rativement restreint, semble une image de la spontanéité primitive, où l'esprit confondait les éléments dans une obscure unité, et perdait dans le tout la vue analytique des parties. Le dialecte

moderne, au contraire, plus clair, plus explicite, séparant ce que les anciens assemblaient, brisant .es mécanismes de Tancienne langue pour donner à chaque idée et à chaque relation son expression isolée, correspond à un progrès d'analyse et à un besoin de plus en plus impérieux de prompte compréhension.

Si nous parcourons, par exemple, les diverses branches delà famille indo-européenne, au-dessous des idiomes de Tlnde , nous trouverons le sanscrit avec son admirable richesse de formes grammaticales, ses huit cas, ses six modes, ses désinences nombreuses qui énoncent avec Tidée

principale une foule de notions accessoires. Mais bientôt ce riche édifice se décompose. Dès l'époque d'Alexandre, nous trouvons des dialectes vulgaires issus de la langue antique employés dans les édits du gouvernement; les premiers écrits bouddhistes eux-mêmes paraissent avoir été fortement empreints d'une physionomie populaire *. Le pâli, qui représente ce premier âge d'altération, est empreint d'un remarquable esprit d'analyse. € Les lois qui ont présidé à la formation du pâli, dit M. Eugène Bumouf, sont celles dont on retrouve l'application dans d'autres idiomes; ces lois sont générales, parce qu'elles sont nécessaires. . . Les inflexions organiques de la langue mère subsistent en partie, mais dans un état évident d'altération. Plus généralement elles disparaissent, et sont remplacées, les cas par des particules, les temps par des verbes auxiliaires. Ces procédés varient d'une langue à l'autre, mais le principe est toujours le même; c'est toujours

1 Bumouf, Introd. à Vhiit. du Buddh. indien, I, p. 105, et Le liotwi de la bonne loi, append. x. — LAssen, Indisehe AUerihums» kunde, II, p. 999, 486 et suiv.— Weber, Akademiiehê VorUttun^ gen uber indisehe Literaturgeschichte, p. 167 et suit*

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l'analyse, soit qu'une langue synthétique se trouve tout à coup parlée par des barbares, qui, n'en comprenant pas la structure, en suppriment et en remplacent les inflexions; soit qu'abandonnée à son propre cours, et à force d'être cultivée, elle tende à décomposer et à subdiviser les signes représentatifs des idées et des rapports, comme elle décompose et subdivise sans cesse les idées et les rapports eux-mêmes. Le pâli paraît avoir subi ce genre d'altération : c'est du sanscrit, non pas tel que le parlerait une population étrangère pour laquelle il serait nouveau, mais du sanscrit pur, s'altém.nt et se modifiant lui-même à mesure qu'il devient plus populaire ^ » Le prâkrit, qui représente le second âge d'altération de la langue ancienne ^, est soumis aux mêmes analogies : il est

t V. Eisai 9ur le pdU de MM. Burnouf et Lassen, p. 140-141. Je dois dire cependant que, selon d'habiles connaisseurs, le pâli serait un idiome primitif parallèle au sanscrit et non dé rivé du sanscrit. On trouve, en effet, dans le pali des formes propres de déclinaison et de conjugaison qui ne s'expliquent pas ftuffisaroment par l'allération de la langue classique. Il en serait de même de plusieurs autres dialectes de l'Inde.

'Ibtd., p. 158-159, 189.— Lassen, InstitutionesUngumpracriHcm, p. 39, 59 et suiv.

moins riche, moins savant, plus simple et plus plat. U kawi, enfin, autre corruption du sanscrit, formée sur une terre étrangère, participe aux mêmes caractères. C'est du sanscrit privé de ses

inflexions, et employant à leur place les prépositions et les verbes auxiliaires des dialectes de Java^. — Mais ces trois langues elles-mêmes, formées par dérivation du sanscrit, éprouvent bientôt le même sort que leur mère. Elles deviennent à leur tour langues mortes, savantes et sacrées : le pâli, dans File de Ceylan et Flndo- Chine ; le prâkrit, chez les Djainas ; le kaT?i, dans les îles de Java, Bali et Madoura ; et à leur place

s'élèvent des dialectes plus populaires encore : Thindoui, le bengali, le mahratte et les autres idiomes vulgaires de l'Hindoustan.

Dans la région iranienne, le zend, le pehlvi, le pazend ou parsi sont remplacés par le persan moderne. Or le zend, avec ses mots longs et compliqués, son manque de prépositions et sa manière

4 Cf. Crawfurd, AiiaticRêsearches, de la Société de Calcutta, Tol XIII, p. 161 ; W. Schlegel, Indisehê BihUotheh, 1. 1, p. 407 et auiv., et rurtout W. de Humboldt : Uêhtr diêKawi-^fraehê ouf en 1mA Java (Berlin, 1836-39).

f^malj^^ S*» qm'ae Imne friulliétiqiie triant tsus k coop puke par des bailnres, qm^ & <& cimipiistiat pe I& ssnKtnrer en ftU|i|râiieiit et <a KspikMLt ks mflesioiK; sût qa'mbuidoiiaée À 5«i propre «or?* et à faree d"être cnltÎTée, dk Mftàe à dêi»iiipo€« et à snbdirâer les signes

et des TBpporIs, ccHnine dk décompose et sabdiree ans cesse les idées et ks rapports evxHneiiies. le poli psr^ wxmr sobî ce icoue dTiihérubLHi : c*est dn sanscrit^ non pas tel<i{wk parkzah iiiiie popolaSMnétiangm k^wlk il serah ijoareaiu aiaîs da sanscrit pur^ s ahèrrjit et se modîâant lui-même à mesure qu'il décrient pfafi^ popobùre ^. » le prakrit^ qni lepré- SHBLte k sewad à^ d'ahêradon de la langue andeone ^« est soimiîs aux mêmes analopes : 3 est

7.Ct »»rt£t ;i3. iài«}tt« prtznr^if p«rttll<le «a saascnt et non dé r*.«<!^ itt ^«sfcwrrï. Oq crcdT^. en ec^c. Xài» le p«Ii ies fome-:^. ^7v»çrre^ .M iecv:a*à:jicii ec ie om;tt^«.«va %^ai se s'expliqa tf«i» »«tt..^:«aa»e«c ï.tr r4l:ec«&%>ft <ie Ia las^^ue classiqme. ^a «<^^; ie- at^me <ie ?I*«Reajrs «&tzes tîùlectes «ie rinde.

d^y suppléer au moyen de cas, représente une langue éminemment synthétique. Le persan moderne, au contraire, est une des langues les plus pauvres en flexions qui existent : on peut dire sans exagération que toute la grammaire persane tiendrait en une dizaine de pages. Dans la région du Caucase, Tarménien et le géorgien modernes succèdent de même à l'arménien et au géorgien antiques. En Europe, Tancien slavon, le gothique, Tancien nordique, l'ancien haut-allemand, se retrouvent au-dessous des idiomes slaves et germar niques actuels. Enfin, c'est deVanalyse du grecel du latin, soumis à un long travail de décomposition durant les siècles barbares, que sortentle grec moderne et les langues néo-latines. Que sont, en effet, l'italien, l'espagnol, le français, le valaque ? Dulatin mutilé, privé deses riches flexions, réduit à des tronçons de motsécourtés, suppléant par des entassements de monosyllabes à la savante organisation de l'idiome ancien. Qu'est-ce que le grec moderne? Du grec ancien décomposé, simplifié, appesanti. Ces idiomes dérivés sont absolument aux langues dont ils tirent leur origine

ce que le pâli, le prâkrit, le bengali et les autres dialectes modernes de THindoustan sont au sanscrit ^ . La similitude avec laquelle s'est opérée la décomposition d'idiomes aussi divers et séparés par d'aussi longs intervalles est certainement un des faits les plus extraordinaires de la linguistique. Que l'homme du peuple, en Italie, en France, en Espagne, en Grèce, sur les bords du Danube et du Gange, se soit trouvé amené à traiter exactement de la même manière la langue ancienne pour l'accommoder à ses besoins; que deux langues aussi distantes dans le temps et l'espace que le pâli et l'italien, par exemple, se trouvent occuper vis-à-vis de leurs langues- mères des situations absolument identiques *; c'est là, sans doute, la meilleure preuve de ce qu'il y a de nécessaire dans la marche des langues, et de la tendance irrésistible qui porte les idiomes à se dépouiller d'un appareil trop savant pour revôtir une forme plus simple , plus commode , plus populaire.

* V. Fauriel, Dante et les Origines de la langue et de la Uttér» Uol,, t. II, 8* leçon.

* Burooof et Lassen, Essai turUpàli, p. 141, 187, eto*

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Bien qne les langues sémitiques présentent une marche beaucoup moins décidée vers l'analyse que les langues indo-européennes ^9 on y trouve également de nombreuses traces du penchant qui porte le peuple à substituer des tours plus développés aux tours plus complexes du vieil idiome. L'hébreu, leur type le plus ancien, montre une tendance marquée à accumuler l'expression des rapports autour de la racine essentielle : l'agglutinar tion y est un procédé constant; non-seulement le sujet, mais encore le régime pronominal, les conjonctions, l'article n'y forment qu'un seul mot avec Vidée principale. • Les Hébreux, semblables aux enfants , dit Herder , veulent tout dire à la fois. Il leur suffit presque d'un seul mot où il nous en faut cinq ou six. Chez nous, des monosyllabes inaccentués précèdent ou suivent en boitant Tidée principale; chez les Hébreux, ils s'y joignent comme inchoatif ou comme son final, et l'idée principale reste dans le centre, formant avec ses dépendances un seul tout qui se pro-

t J'ai essayé d'indiquer les causes de cette différence dans mon Histoire générale des langues sémitiques, 1. V, c. i, S 2 et 3.

duit dans une parfaite harmonie * . > Vers le temps de la captivité, on remarque dans l'hébreu une certaine propension à remplacer par des périphrases les mécanismes grammaticaux de l'ancienne langue, et cette tendance est encore bien plus forte dans l'hébreu moderne ou rabbinique. L'hébreu, d'ailleurs, disparaît à une époque reculée, pour laisser dominer seuls le chaldéen, le samaritain, le syriaque, dialectes plus analytiques, plus longs et quelquefois plus clairs. Ces dialectes vont à leur tour s'absorber dans l'arabe, qui pousse l'analyse des relations grammaticales beaucoup plus loin que les anciennes langues sémitiques. Mais l'arabe est aussi trop savant pour l'usage vulgaire d'un peuple illettré. Les grossiers soldats des premiers khalifes ne peuvent en observer les flexions délicates et variées ; le solécisme se multiplie et devient le droit commun, au grand scandale des grammairiens : on y obvie en abandonnant les flexions finales et en les remplaçant par le mécanisme plus commode de la juxtaposi*

* Esprit de UpoéHê dêt Hébr$ux, l*' Dial.

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tion des mots. De là, à côté de l'arabe littéral, qid devient le partage exclusif des écoles, Tarabe vulgaire d'un système beaucoup plus simple, moins riche en formes grammaticales, moins élégant, mais parvenu sous quelques rapports à un degré plus avancé de détermination.

Les langues de l'Asie centrale et orientale pré* senteraient plusieurs phénomènes analogues, dans la superposition du chinois ancien et du chinois moderne, du tibétain ancien et du tibétain moderne. Mais les faits que nous venons de citer suffisent pour prouver que, dans l'histoire des langues, la synthèse est primitive, et que l'analyse, loin d'être la forme naturelle de l'esprit humain, n'est que le lent résultat de son développement.

Ce n'est donc que par une hypothèse puï'ement artificielle qu'on suppose à l'origine de toutes les langues un état monosyllabique et sans flexions. Sans doute, les radicaux essentiels des langues primitives ne furent en général composés que d'une seule syllabe, puisqu'il n'y a guère de motif, comme l'a très-bien dit G. de Humboldt, pour

désigner, tant que les mots simples suffisent aux besoins, un seul objet par plus d'une syllabe, et que d'ailleurs, en cherchant à reproduire l'impression du dehors, impression rapide et instantanée, l'homme ne dut en saisir que la partie la plus saillante, laquelle est essentiellement monosylla^ bique*. Mais, en accordant que l'expression nue de chaque idée fût telle (ce qui peut-être demanderait encore bien des restrictions)*, au moins faut-il maintenir que, dans le discours, le mot se produisait complet et avec toute son unité : bien plus, les idées, en se groupant, contractaient entre elles un lien si étroit que la proposition jaillissait comme un tout, et ressemblait a ce qu'est le mot dans notre état analytique. En effets plus on remonte dans l'histoire des langues, plus

' G. de Humboldt, Ueher die Katoi-Sprachet Einleitung, p. cccLZZXiz et suiv. Comp. Adelung, Mithridatet t. I, dise prélim., p. z et suiv.

* M. Abel Rcmusat a montré avec quelles réserves il faut attribuer le monosyllabisme au chinois, qui est pourtant la langue monosyllabique par excellence {Fundgruben dei Orients y III, p. 279). V. aussi Bazin, A/cm. sur les principeo généraux du chinois vulgaire, dans le Journal Asiali-jne, juin et août 1815.

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