‹ Caliban, suite de La tempête, drame philosphiqueChapitre 4 sur 74 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

Droits de reproduction et de traduction réservés

SIXIÈME ÉDITION i

L'essai que je réimprime en ce moment parut pour la première fois en 1848. Je m'étais proposé, en l'écrivant, d'appliquer à l'un des problèmes que d'ordinaire on essaie de résoudre par des considérations abstraites les résultats obtenus de notre temps par la science comparée des langues. C'est ce qui explique la façon un peu Bcolastique dont le problème y est posé, certaines allures qui rappellent plutôt la manière dea

philosophes que celle des philologues, et l'union disparate peut-être des vieilles données de la psychologie et des nouvelles découvertes de la

linguistique. Malgré rinconvénient de ces sortes d'écrits , intermédiaires entre deux méthodes, et où deux classes de lecteurs trouvent tour à tour leurs habitudes dérangées, mon essai fut accueilli avec une indulgence qui m'encourage à le reproduire aujourd'hui, en y faisant quelques changements et de notables additions.

Le titre soulèvera peut-être les objections des personnes accoutumées à prendre la science par le côté positif, et qui ne voient jamais sans appréhension les études de fondation récente chercher à résoudre les problèmes légués par l'ancienne philosophie. Je suis bien aise de m'abriter à cet égard derrière l'autorité d'un des fondateurs de la philologie comparée, M. Jacob

Grimm. Dans un mémoire publié en i852 , sur le même sujet et sous le même titre que le mien*, l'illustre lingoîste s'est attaché à établir la possibilité de résoudre un tel problème d'une manière scientifique. Ainsi qu'il le fait remarr quer, si le langage avait été conféré à l'homme comme un don céleste créé sans lui et hors de lui, la science n'aurait ni le droit ni le moyen d'en rechercher l'origine ; mais si le langage est l'œuvre de la nature humaine , s'il présente une marche et un développement réguliers , il est possible d'arriver par de légitimes inductions jusqu'à son berceau. On objectera peut-être l'exemple des botanistes et des zoologistes, qui bornent leur tâche à décrire les espèces actuellement existan-

* Ueher den Ursprung der Sprache, Berlin, PUmmler, 1852 (tiré des Mémoires de l'Académie de Berlin pour 1851) p. JO et •uiv. et p. 54-55.

tes, et s'abstiennent de disLcrter sur leur origine. Sans examiner si le problème de la formation des espèces est étranger à la science — je pense, pour ma part , que Finterdictlon dont Thistoire naturelle semble l'avoir frappé tient à la timidité des méthodes, à Tabsence d'une expérimenta* tion régulière et au peu d'esprit philosophique de la plupart des naturalistes, — maintenons du moins ce principe essentiel , que nulle parité ne saurait être établie entre la question de l'origine des espèces vivantes et celle de l'origine du langage. Depuis l'époque où eUes sont devenues l'objet d'une observation suivie, les espèces de plantes et d'animaux n'ont presque pas d'histoire : pour prendre les termes de la scolastique, on les étudie dans leur esse^ non dans leur fieri. H n'en est pas de même du langage : le langage ne doit point être comparé à l'espèce, immuable par son es-

eence, mais à l'individu, qui se renouvelle sans cesse. La loi de son développement est une courbe dont la plus grande partie se déroule dans rinconnu, mais dont nous apercevons une fraction assez considérable pour qu'il soit possible d'en assigner Téquation et d'en découvrir le foyer.

Si quelque chose, du reste, m'a encouragé à présenter de nouveau au public un essai dont je connais les imperfections , c'a été de trouver une entière conformité entre les vues qui y sont exprimées et celles du savant philologue que je nommais tout à rheure. Le mémoire de M. Grimm est d'accord avec le mien sur tous les points essentiels. L'objet principal que s'y propose l'auteur est de réfuter une thèse que j'ai moins longuement combattue , parce que je la crois par son principe même en dehors du terrain scientifique,

la thèse de la révélation du langage. Jamais on ne l'a fait avec autant de force et de développement*. J*avoue même que M. Grimm me parait aller un peu trop loin dans sa réaction contre rhypothëse théologique. Certes, il e^t impossible d'admettre en aucune mesure la révélation du langage comme l'entendait M. de Bonald, par exemple ; mais M. Grimm emploie des expressions si fortes pour présenter le langage comme Fœuvre de l'honmie*, qu'on serait tenté de le ranger parmi les partisans de l'invention libre et réfléchie. Non-seulement il ne veut reconnaître dans le langage rien d'inné ni d'imposé à l'homme; mais il y découvre un progrès artificiel, résultant de Vexpérîence et du temps. H croit volontiers à

< Voir, en particulier, p. 12 et Buir,, p. 33 et suit.

* Ein menschliches , in unsrer Gescbichte und Freiheit beruhendes, nicht plœtzlich sondern stufenweise sa Stando gebrachtet Werk (page 12).

un état monosyllabique et sans flexions, ouïe matériel de la langue se serait borné à quelques centaines de racines ' . La formation des flexions lui paraît un second moment dans Thistoire du langage; les flexions sont toutes pour lui des mots exprimant des idées sensibles, qui se sont agglutinés à la fin des radicaux , et ont perdu leur sens primitif pour ne plus être que de simples indices de rapports *. H compte ainsi trois âges dans le développement du langage : — un premier âge de simplicité et de pauvreté, dont le chinois nous présente encore les traits essentiels; — un second âge , qui fut celui des flexions synthétiques, où les relations des idées étaient exprimées par des mots parasites attachés à la suite du

radical et ne faisant qu'un avec lui, comme cela

* Page 37 et suiv., 41, 47.

• Page 38-39, 45.

10 PRl^FACE.

a lieu en Banscrit , en greo , en latin ;— un troisième âge, où le peuple, incapable d'observer une grammaire aussi savante, brise l'unité du mot fléchi , et préfère l'arrangement inverse des parties de l'expression. Dans le second âge, le mot vide, qui sert d'expression aux rapports, a produit la flexion en se rangeant à la suite du radical ; maintenant la flexion tombe , et la particule se place comme un mot distinct devant le terme qu'elle modifie : ainsi procèdent les langues romanes et les langues analytiques en général.

Je suis pleinement d'accord avec M. Grîmm sur le second et le troisième des états qu'il essaie de caractériser : la marche depuis longtemps constatée de la synthèse à l'analyse est l'un des principes qui servent de base à mon essai. Quant au premier état monosyllabique , où les mots se seraient en quelque sorte juxtaposés sans ciment.

PRÉFACE. i i

3 m'est impossible de Vadmettre. M. Grimm ro* connaît avec tous les linguistes queplus on remonte dans l'histoire des langues, plus on les trouve sjmthétiques , riches et compliquées ; mais il se refuse à suivre Tinduction jusqu'au bout. Au lieu de conclure de cette progression que le langage primitif, si nous pouvions le connaître, serait l'exubérance même, il s'arrête et suppose avant la période synthétique une période d'enfance, dont aucun fait positif ne prouve la réalité. Je ne pense pas qu'il soit permis d'échapper ainsi aux analogies : l'esprit humain n'a pas de ces brusques revirements ; ses lois s'exercent d'une manière continue. La marche des langues vers l'analyse correspond à la marche de l'esprit humain vers une réflexion de plus en plus claire ; cette tendance commune de l'esprit humain et du langage a existé dès le premier jour : c'est donc

13 PRIÉFACE.

au premier jour qu'il faut placer le plus haut degré de synthèse. J'admets avec M. Bopp et M. Grimiu que la plupart des flexions (il serait téméraire de dire toutes) doivent leur origine à des particules qui se sont attachées à la fin des mots « ; mais on n'est point autorisé à conclure de là qu'à une certaine époque cette agglutination n'avait pas encore lieu. L'opération par laquelle nous séparons les particules du radical est une analyse purement logique : il est probable que dans le langage de l'homme primitif, ainsi que cela a lieu dans celui de l'enfant , l'expression de la pensée se produisait comme un ensemble et sous la forme d'une riche complexité.

Ce qui amène si souvent les linguistes à envisager le monosyllabisme élémentaire des Chinois

^ Voir sur ce sujet un très-bon article de M. Benfej dans VAllgemÙM Monatsschrifl de Kid, janv. et oct. 1854.

comme l'état primitif de toutes les langues , c'est le penchant qui nous porte à regarder la simplicité comme l'indice d'un état d'enfance ou du moins comme le caractère d'une haute antiquité. Msds c'^t là une erreur dont la philologie doit se garder. Le chinois, tout monosyllabique qu'il est, a servi d'organe à une civilisation très-développée : AU contraire, les langues des sauvages de l'Amérique, celles des habitants de l'Afrique centrale et méridionale, qui commencent à fournir à la science des révélations inattendues , offirent une richesse grammaticale vraiment surprenante*. D'après l'hypothèse de M. Grimm, il faudrait supposer chez ces derniers peuples un puissant effort qui, à une certaine époque, les aurait fait sortir de l'enfance pour passer à la réflexion. Le système

t Cf. Pott, Die Ungleichheit memckUcher Rasien (Lemgo et Detmold, 1856), p. 8C et tuW.

14 PR^ACS.

grammatical des Hottentots étant beaucoup plus avancé que celui des Chinois, on devrait admettre que les Hottentots ont fiait plus de pas que les Chinois dans la voie du développement intellectuel, et sont plus loin de leur état primitif. Cest là une conséquence impossible à soutenir. Les races sauvages sont toujours restées en dehors des révolutions fécondes qui sont le signe de noblesse des peuples dvilisés : si elles eussent été une seule fois capables d'un effort décisif ,

elles ne seraient pas maintenant si radicalement impuissantes pour toute organisation et tout

progrès.

Chaque famille de langues a sa marche tracée non par une loi absolue et identique pour toutes, mais par les nécessités de sa structure intime et de son génie. Les langues qui ont été monosyllabiques à l'ori^e, c'est-à-dire les langues de l'Asie

orientale, n'ont jamais perdu l'empreinte de leur état natif. Qaelques-unes de ces langues, telles qua le tibétain, le barman et certaines langues de la péninsule transgangétique, ont effectué un véri* table progrès vers le polysyllabisme grammatical ; mais un abîme les sépare encore des langues vraimentgrammaticales. On sent que si jamais les langues indo-européennes ou les langues sémitiques avaient traversé un pareil état, elles n'auraient

p^ su mieux que les idiomes dont nous venons de parler arriver à la grammaire, et surtout qu'elles n'auraient point atteint le degré de flexibilité grammaticale où nous les voyons parvenues dès la plus haute antiquité. En général, M. Grimm parait avoir composé son essai uniquement en vue des langues indo-européennes^i dont il a luimême tant contribué à dresser la théorie générale. S'il avait plus étendu le cercle de ses cum*

paraisons, il serait, je crois, arrivé à des vues moins systématiques et moins absolues.

^ Je persiste donc , après dix ans de nouvelles études, à envisager le langage comme formé d'un seul coup, et comme sorti instantanément du génie de chaque race. Des restrictions sont nécessaires pour qu'une telle formule ne soit point entendue d'une manière erronée, et ces restrictions, je les indiquerai tout à l'heure ; mais le principe lui-même me parait vrai dans sa généralité. Bien qu'arrivé peu à peu à la pleine évolution de toutes ses puissances, le langage fut intégralement constitué dès le premier jour; de même que, dans le bouton de fleur, la fleur est tout entière avec ses parties essentielles, quoique ces parties soient loin d'avoir atteint leur complet épanouissement.

tJn fait semble contredire Topinion que je

PREFACE, i 7

viens d'exposer, et m'oblige d'abord à entrer dans quelques explications. Nous voyons parfois de grandes familles humaines parler des langues entièrement dissemblables, bien qu'on ne remarque entre elles, au point de vue physiologique, aucune différence fondamentale. Ainsi l'anthropologie n'aurait point été amenée à la distinction des peuples indo-européens et des peuples sémitiques, si l'étude des langues n'avait démontré que l'hébreu, le syriaque, l'arabe d'une part , le sanscrit , le grec , les langues germaniques, etc., d*autre part, constituent deux ensembles irréductibles*. L'hypothèse la plus naturelle qui se présente pour expliquer un tel phénomène est de supposer qu'une race unique , sortie d'un même berceau , s'est scindée en deux branches

^ Voir moQ Histoire générale des langue» sémitiques , 1. V,

Page 1