‹ Caliban, suite de La tempête, drame philosphiqueChapitre 5 sur 74 · II · texte numérisé non relu

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avant de posséder un langage définitif. Ce qut semble confirmer cette hypothèse , c'est que les deux systèmes de langues dont nous parlons , quoique tout à fait distincts, ne laissent pas d'offiir tttt. Geftaiti âir de famille, à peu près coihtnè deux jumeaux qui auraient grandi à une petite distahiûe Tun de l'autre , puis se seraient séparés tout à fait vers l'âge de quatre ou cinq ans^ Le langage apparaît ainsi comme un second ittôtnént daUs Texistence de l'humanité, et on est ameiié Uialgré Soi à admettre une période où les

> M. Littré (Revue des Deux Mondes^ l*' juillet 1857) a récemment élevé des doutes sur la légitimité d'une pareille hypothèse. « Le langage, dit-il, résulte de deux éléments, les aptitudes cl6 iVsprit humain et le spectacle de la nature. Il suit de là que deux groupes d'hommes appartenant à une même race et habitant un même lieu ne peuvent pas avoir un langage de caractère dissemblable, puisque l'aptitude qui perçoit les impressions et les impressions qui mettent en jeu l'aptitude sont identiques. » Je ne puis adopter ce raisonnement. Deux frères, créant le langage à un quart de lieue l'un 4e 1 a^ntre et sans contact, le créeraient très-différent : il j a en effet dans le langage, indépendamment des deux éléments

PE^FACE. iO

Ariens et les Sémites vivaient ensemble sans langage régulier, ou tout au plus ayec le germe rudimentaire de ce qui est devenu plus tard le système indo-européen et le système sémitique. Assurément c'est là une induction dont il faut tenir grand compte. Lorsqu'on se hasarde à par- 1er des premiers jours de Thumanitéi rien w doit être entendu à la lettre : cette expression de premiers jours n'est elle-même qu'une métaphore pour désigner un état plus ou moins long durant lequel s'accomplit le mystère de l'apparition de la conscience. Les formules générales qu'on em-

irèfl-bien signalés p«r M. Litiré,iine partie Toloiitélibr« et de

latitude qui suffit pour amener d'énormes diversités. Le langage n'est nécessaire que dans ses lois esieotiellas; tout 7 a eu sa raison, mais cette raison n'a jamais été exclusive. L'Arien primitif a eu un motif pour appeler le £rère hhratr ou fraUr, et le Sémite pour l'appeler ah : peut-on dire que cette différence résulte ou des aptitudes différentes de leur esprit, ou du spectacle extérieur? Chaque objet , les circonstances restant les mêmes , a été cusceptible d'une foule de dénominations; le choix qui a été fait de l'une d'elles tient à des causes im* possibles à saisir.

ploie pour expliquer les phénomènes primitifs ne doivent point faire illusion sur ce qu'il y eut de particulier et presque de fortuit dans ces phénomènes. Quelques jours , quelques heures furent alors décisives : deux tribus sœurs , habitant sur les versants opposés delà même montagne, purent devenir la souche de deux races, et imposer par la création de deux grammaires différentes leur individualité aux générations futures. La seule chose qui me semble incontestable, c'est que l'invention du langage ne fut point le résultat d'un long tâtonnement, mais d'une intuition primitive, qui révéla à chaque race la coupe générale de son discours et le grand compromis qu'elle dut prendre une fois pour toutes avec sa pensée.

C'est sous des réserves analogues que je crois devoir maintenir conmie trait essentiel du déve*

loppement initial du langage l'absence de toute réflexion, la spontanéité. L'explication qui est nécessaire pour conserver à ce mot toute sa vérité ne s'applique pas seulement au langage; elle doit être rappelée toutes les fois qu'il s'agit des œuvres primitives de l'humanité. Un des progrès les plus importants accomplis par la critique en notre siècle c'est d'avoir entrevu le caractère impersonnel des grandes créations de la haute antiquité. On ne parle plus d'Homère comme d'un écrivain composant artificiellement les deux poëmes qui portent son nom ; de Lycurgue , comme d'un législateur dressant, de son autorité privée, le Code que par d'habiles stratagèmes il aurait réussi à rendre obligatoire à tout jamais. L'Iliade et l'Odyssée sont pour nous Texpression pure du génie de la Grèce héroïque; les lois de Lycurgue sont les ^mciennes institutions do-

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riennes, amenées à un degré extraordinaire de conséquence et de ténacité. C'est là une rectification considérable importée aux idées de l'ancienne école. Mais il £aiut, d'un autre côté, se garder de prendre à la lettre les formules un peu ftgufiB qu'on s'est habitué à employer pour ces sortes de siyets. L'œuvre spontanée est l'œuvrs da kt foule, parce que les sentiments de tous a'y expriment; mais ces sentiments ont eu un individu pour interprète. H 7 a eu un Ljcurgue, il y a eu un Homère ^ ; mais le premier n'a fait

' Ou dn nioins un rédacteur des poëmes homériques , quel qu'ait été son nom. 7'incline à croire que le nom d'Ofnnpoi est UB nom générique pour désigner un recueil de poésie ou le compilateur de ce recueil. H. Holtzmann en a rapprodié, d'une manière conjecturale il est vrai, le sanscrit Samdsa, qui désigne un certain genre d'exposiiion des fables antiques pftr oppoaition au Vydsa : on sait que ce second mot est devenu dansia tradition indienne un personnage avec une légende développée. Cf. ZeiUchrift fur vergleichende Sprachforschung de Kuhn, t. 1, p* 483 et suir. Il est difficile en tous cas, et les anciens l'avaient déjà aperçu , de méconnaître dans la première syllabe du nom d'fiomère le radical bfi (V^;, h/ioZ, sanscr. Mamà), qui mène à l'idée de compilation. Y. Potl. Etym. Fonch.

PEËFACE. S3

que fipnwcrj^ en un système plus rigoureux les anciennes lois de sa nation ; le second n'a fait que donner m corps aux inspirations .de Fantique muse hellénique. De part ni d'autre il n'y a eu inveation pereppiieUe, epmme phez Virgile ou chez les ]ij%i^laiejars des époqi^es philo£^phlq9es. Les poésie^ pçpi^aiises .eUes-p^ênjLes ^ qjû SQfft 4 essentiellei;pep]t; ^pjxjmes^ q^^ ]touio,Ufs efx fffi auteflr^ seu^enj^e/^jt^ çe:t jç.l^te]l^p'l^y^#tflpintlaj^ la trace deso^ jlfl,diyidualit;é, pp peujtdire avec

justesse qu'elles sont J'çeuyre de tous, ^«a per-

sonne du poëte primitif est de m^ême un fait secondaire, puisque le poëte aux époques spontanées ne se met pas dans ses œuvres, et que la beauté de ses chants est indépendante de lui. On peut dire que de pareilles productions sont anonymes, même lorsqu'on connaît les syllabes du nom de l'auteur. Nous savons les auteurs ou du

moins les familles auxquelles appartient chacun des hymnes du Rig-Véda, et pourtant ces hymnes peuvent compter au nombre des créations les plus impersonnelles qui existent.

H en faut dire autant du langage. Plus on pénétrera dans la connaissance de la haute antiquité des peuples ariens et sémitiques, plus on verra se dessiner dans Vapparente uniformité du monde primitif des figures de sages, d'initiateurs, de prophètes sans nom, auxquels les lois, les mœurs, les institutions de la vie civile et religieuse, les poésies sacrées se rattacheront comme à leurs inspirateurs. Derrière le langage, on verra de même le Richi^ le sage primitif, interprète du génie de sa race ; on reconnaitra l'influence de certednes corporations , de certaines familles privilégiées ; ou trouvera l'école remontant presque à l'origine du monde. Ce qui paraît l'œuvre

de tous a été en réalité Tœuvre d'un petit nombre, en qui se personnifiait l'esprit de tous. Il est certain qu'on ne comprend pas l'organisation du langage sans une action d'hommes d'élite, exerçant une certaine autorité autour d'eux et capables d'imposer aux autres ce qu'ils croyaient le meilleur. L'aristocratie des sages fut la loi de l'humanité naissante ; le levain qui a produit la civilisation a pu fermenter d*abord dans un nombre presque imperceptible de têtes prédestinées.

Une observation, dont le germe appartient à M. Grimm • , nous met sur la trace de la part diverse que les individus ont pu avoir, selon leur nature ou leur aptitude, dans la formation du langage. Plus les langues sont anciennes, plus la

< Mém. cité, p. 35.

distinction des flexions féminines et masculines Y est marquée : rien ne le prouve mieux qi^ le

penchant, inexplicaUe pour nous, qui porta les peujdes primitif à supposer un sexe à tous les êtres, m^e inanimés. Une langue formée de nos ioun» supprinu^nat le genre en dehoi^ des cas où il est question de Thomme ou de la femme , et même alors pourrait très-bien s'en passer : i^anglais est smvé sous ce rapport au plus haut degeé de iBJmplifiesliw, et il est surpreuajxt que le français, en abandonnant des mécanismes plus jmportwts du IdJbin, n'ait pas laissé tomber celui dont jQous parlons. M. Grimm conclut de là que le3 fe^icmaes durent exercer dans la création du langage une action distincte de celle des hommes. La vie extérieure des femmes, que la civilisation tend à rapprocher de plus en plus de celle des hommes, en était à Torigine totalement séparée,

PRÉFACe. 27

et une réanion de femmes était très-différente sous le rapport intellectuel d'une réunion d'hommes* De nos jours, le pronom et le verbe n'ayant conservé à la première personne, dans la plupart des langues, aucune trace de genre, le langage d'une iiemoie ne difi^ grammaticalement de celui d'un homme q^ue par le genre des adjecti£s et des participes qu'elle emploie ea parlant d'ellemême. Maïs à l'origifie ia différence dut être bien phis Sorte, ainsi qaa cela a lieu enoore dans certains pays de l'Afrique. Pour que l'iKHnme en s'adressant k la lemme ou en parlsd^t de la Csmine se soit cm obligé d'employer des flexions particulières , âl iaut que la femme ait commemoé {lar avoir certaines flexions 4 son usage. Or, Ri la fenmie employa tout d'abord certaines flexions de préférence à d'autres, et provoqua ces flexions dkez ceux qui lui parlaient, c'est

qu'elles étaient plus conformes à ses habitudes de prononciation et aux sentiments que sa vue faisait naître. C'est ainsi que dans les drames hindous les hommes parlent sanscrit et les femprâkrit. Si Va et Yi sont les voyelles caractéristiques du féminin dans toutes les langues, c'est sans doute parce que ces voyelles sont mieux accommodées que les sons virils o et ou à l'organe féminin. Un commentateur indien expliquant le V. iO du livre m de Manou, où il est commandé de donner aux femmes des noms agréables et qui ne signifient rien que de doux, recommande en particulier de faire en sorte que ces noms renferment beaucoup d'à.

Cet exemple me parait propre à faire comprendre comment, dans le travail complexe du langage, les divers instincts, et, si j'ose le dire, les diverses classes de l'humanité ont eu leur part d'influence*

L'unité du langage est comme celle de Thumanité elle-même, la résultante d'éléments très-divers; et pourtant, à n'envisager que l'ensemble, il est permis d'appeler cette résultante une œuvre indivise et spontanée. De même que, dans les créations du génie, l'élaboration pénible des détails est dissimulée par l'inspiration générale qui fait vivre le tout, si bien que les personnes peu familiarisées avec l'art d'écrire sont tentées de prendre pour des productions faciles et coulées d'un seul trait les œuvres qui ont coûté le plus d'efforts et de combinaisons; de même, l'entière spontanéité de l'apparition du langage n'exclut pas les essais obscurs , les retouches, la coopération de plusieurs. Si nous avions assisté à la composition des poëmes homériques, que de tâtonnements et de ratures n'y apercevrions-nous pas ! Cela empêche-t-il les poëmes homériques d'être

les types les plus parfaits de la poésie spontanée ?

Il me reste à dire quelques mots des autres écrits qui ont paru sur le sujet qui m'occupe de* puis l'époque où fut publié le présent essai.

Un jeune savant de Berlin, doué d'une grande activité d'esprit, M. Steinthal, s'est occupé dans ces dernières années du problème de l'origine du lang{^ avec beaucoup de suite et de résolution^ . L'auteur parait plus porté vers les considérations abstraites et purement psycbolo^ques que y^TS les recherches d'histoire et de philologie : ses aperçus s'évanouissent parfois à force de subtilité et de formalisme. J'en reproduirai

' Der Ursprung der S jJracH» (Berlin, 1851). Dans cet opuscule, Tautenr s'est surtout proposé de comparer les vues de Herder et de Hamann à celles de 6. de Humboldt , afin de montrer la supériorité de ce dernier. L'exposé complet de son opinion se lit dans Grammatik, Logik und Psychologie (Berlin, 1855), p. 326-340. On peut lire du môme auteur Dû Classificatton du Sprachen dargestelU aU die Enticiclcelung der Sprachidee (Berlin, 1850) et aeux articles dans les Wisêenschaftliche BeUage def Leipzigtr ZeUung, 23 etS7noY. 1856.

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