‹ Caligula: tragedie en cinq actes et en versChapitre 12 sur 61 · LE GARÇON DE BAINS · texte numérisé non relu

LE GARÇON DE BAINS

Au bain, seigneur, au bain.

ANNIUS, continuant.

Le vingt-et-un janvier prochain, jour de comices. Quand les prêtres auront offert les sacrifices, César imperator et maître tout-puissant, Dans Rome rentrera,

LEPIDUS

Voilà l'intéressant.

ANNIUS

Vainqueur de la Bretagne et de la Germanie.

LEPIDUS, se regardant dam le miroir.

Voilà, par Jupiter, une étrange manie.

Parce qu'on est le fils d'un soldat, d'un guerrier. De vouloir, à son tour, se coiffer de laurier. C'était bon pour César chauve jusqu'à la nuque, Mais non pas pour Caïus, qui porte une perruque.

ANNIUS, effrayé.

Lepidus!

PROTOGÈNE, l'arrêtant.

Pas un mot.

LEPIDUS, se mettant à arracher sabarbe.

Hein!

ANNIUS

Rien.

Tu lis tout bas ?

ANNIUS

Non, j'ai fini...

LEPIDUS

Pourquoi?

ANNIUS

Parce que je suis las.

LEPIDUS

Las!

ANNIUS

Oui, las! que veux-tu de plus que je te dise PROTOGÈNE, prenant le manuscrit.

Mon maître, te plaît-il qu'à sa place je lise?

LEPIDUS

Certes, je veux la fin de mon commencement,

A Sabinius qui entre.

Par Hercule, mon cher, tu viens au bon moment. Nous en étions restés à la cérémonie.

PROTOGÈNE, reprenant.

Vainqueur de la Bretagne et de la Germanie, Ramenant, pour parer les temples de nos Dieux , Vingt chariots chargés de objets précieux Dont il a dépouillé les plus lointains rivages.

LEPIDUS

Quatre sacs de cailloux et deux de coquillages.

Et traînant après lui, comme Germanicus, Les fiers enfans du Nord enchaînés et vaincus.

LEPIDUS

Oui, nous savons cela, c'est en sortant de table Que César a livré ce combat redoutable Où soixante Gaulois, déguisés en Germains, Sont tombés tout vivans dans ses vaillantes mains. Est-ce tout?

PROTOGÈNE, rentrant chez lui.

Oui, c'est tout.

LE MENDIANT, se levant et passant près de Lépidus. Prends garde à toi, jeune homme.

Il est plus d'espions que de pavés dans Rome.

ANNIUS

Fuis, Lepidus, sans perdre un seul instant de plus.

LEPIDUS

Et pourquoi?

SABINUS

Ce barbier, ce n'est pas Bibulus, C'est quelque délateur qui, pour notre disgrâce, Aura pris aujourd'hui ses habits et sa place.

ANNIUS

Vois, tous ont déserté la maison du maudit.

LEPIDUS

Mais tu prends peur à tort, mon cher, je n'ai rien dit.

ANNIUS

Rien dit!... tu viens d'en dire, en ce temps où nous

[sommes,

Autant qu'il enfaudrait pour lamortdetroishommcs.

MAGASIN THEATRAL

LEPIDUS

Je vous ai compromis?

SABINUS

Non, pas nous, mais bien toi.

LEPIDUS

Par Castor! n'avons-nous à craindre que pour moi?

ANNIUS

Pour toi seul!

LEPIDUS

En ce cas...

SABINUS

Fuis donc!

LEPIDUS

Non pas, je reste.

ANISIUS.

Oh! quel aveuglement misérable et funeste!

SABINUS

Songes-y, ce n'est pas seulement le trépas, Mais la torture!

LEPIDUS

Aussi ne Tattendrai-je pas !

AISNIUS.

Alors tu vas donc fuir?

LEPIDUS

Que Jupiter m'en garde!

SABINUS

Je ne te comprends plus.

LEPIDUS

Moi! que je me hasarde A courir à travers les plaines et les bois, Chassé par des soldats comme un cerf aux abois. Ou, comme Marins, en mes terreurs nocturnes, A m'enterrer vivant aux marais de Minturnes! Moi! que j'aille, d'un jour pour retarder ma fin, Subir le froid, le chaud, et la soif et la faim, Oh! non pas!

ANNIUS

Cependant la torture ou la fuite...

LEPIDUS

N'est-il pas un moyen de tromper leur poursuite. Dis?

SABINUS

Je n'en connais pas.

Sabinus, sur mon sort Ton amitié t'aveugle; il en est un.

ANNIUS

La mort, N'est-ce pas?

LEPIDUS

Allons donc!

SABINUS

Toi, mourir à ton âge?

Impossible.

LEPIDUS

Et pourquoi vivrais-je davantage?

L'homme ne compte pas par les temps accomplis, Frères, mais par les jours lumineux et remplis : J'ai vu dans les plaisirs ma jeunesse ravie, Si bien que j'ai vécu toute une longue vie. Laissez-moi donc mourir, mes frères, il est temps; C'est un bienfait des Dieux de mourir à vingt ans,

Et de ne pas sentir de nos jeunes années Se sécher à nos fronts les couronnes fanées. Aujourd'hui pour jamais si je ferme les yeux. Je meurs candide et pur, croyant encore aux Dieux, Au bonheur du foyer, à la douce patrie, A l'amour consolant, à l'amitié chérie ; Tandis qu'en attendant, dépouillé de tout bien, Peut-être je mourrais ne croyant plus à rien. Puis, fidèle auditeur des paroles du maître, D'avance, à ce moment, j'avais dû me soumettre. Et c'est bien! car plus tôt que je ne l'espérai La mort, qui vient à moi, me trouve préparé. D'ailleurs, qu'est cette mort tant crainte par les [hommes?

Un voile entre Phœbus et la terre où nous sommes. Si le mal et le bien naissent du sentiment. Le sentiment éteint, l'homme, au même moment, Cesse de distinguer le plaisir delà peine, Il est libre, que d'or ou de fer fût sa chaîne, La mort n'a point de prise aux esprits résolus. Je suis, elle n'est pas; elle est, je ne suis plus.

ANNIUS

Lepidus?

SABINUS

Frère ?

LEPIDUS

Assez.

Faisant signe à l'esclave des bains.

Esclave î l'esclave.

Maître?

LEPIDUS

Avance.

Dans une chambre, enfant, prépare-moi d'avance Un bain voluptueux, tiède et parfumé, Où l'on puisse dormir d'un sommeil embaumé. Va.

L'esclave rentre.

SABINUS

Tu veux donc toujours?

LEPIDUS, lui passaiit au cou son collier d'or.

Cette chaîne est la tienne, C'est le don d'une jeune et belle Athénienne;

A Annius Ce poignard est à toi; quand tout te manquera, C'est un ami fidèle et qui te secourra. Maintenant, quittons-nous, car mon destin s'achève. Le maître a dit : La mort estun sommeil sans rêve ; Adieu, je vais mourir!

ANNIUS

0 Lepidus! un Dieu Bientôt te vengera.

LEPIDUS, sur le seuil des bains.

J'en ai l'espoir, adieu!

Il entre. Les deux amis se confondent dans la foule.

LE PEUPLE

Un courrier! un courrier!

AFRANius, le regardant.

Criant.

L'oncle de César. Place.

iVVVVVVVV\VVVVVVVV\VVV\VVV\VV\\VVVVVVVV\/VVVVVV\/VVVVV\\'VVVVVVVVV

Page 1