SCÈNE III
CHEREA, PROTOGÈNE, ANNÏUS, SABINUS, entre
deux licieurs.
PROTOGÈNE, s' avançant seul.
Salut, maître. Voici Deux enfans que César, pour le temps où nous som- Trouve trop disposés à devenir des hommes, [mes. Tous deux ont été pris les armes à la main. Croyant parler encore au vieux peuple romain. Et voulant faire croire à notre plébicule Un mensonge inouï tant il est ridicule : C'est que quand le blé manque elle manque de pain, Etque, le pain manquant, elle mourra de faim... Heureusement la foule a compris l'artifice, Et nous les a remis pour en faire justice. Or le divin César, avant de les juger. Te charge, Cherea, de les interroger.
Pour que tu saches d'eux si de telles idées
D'autres têtes encor ne sont point possédées. Il sait ton dévoûment, il compte sur ta foi. Et veut te le prouver.
CHEREA, à part.
Doulcrait-il de moi?
PROTOGÈNE, aux (leux jeunes gens.
Avancez.
A Cherea.
Aussi loin que ton zèle t'emporte, Ne crains rien ; des soldats veillent à cette porte, Et moi-même en ce lieu je reste pour savoir Si je n'ai pas de toi quelque ordre à recevoir.
CHEREA.
Oui, je comprends, c'est bien: que ton zèle funeste Espionne à loisir ma parole et mon geste : Tous deux ont dès long-temps étudié, crois-moi, La langue qu'il convient de parler devant toi. . Se retournant vers les jeunes gens et les reconnaissant. Annius ! Sabinus !
ANNIUS
Nous connaissions naguère Un certain Cherea renommé dans la guerre ; Mais nous ne savions pas qu'infatigable acteur. Il remplit dans la paix l'emploi de quésiteur. Soit.
CHEREA.
Parmi les emplois que l'Empereur dispense A titre de faveur ou bien de récompense, J'engage mon honneur que, quel que soit le mien, Le soldat n'aura pas honte du citoyen.
ANNIUS
Que devons-noUs penser et de l'un et de l'autre?
CHEREA.
Nos rôles sont tracés, gardons chacun le nôtre. Et tant qu'il ne plaît pas au sort de les changer, Souvenez-vous que c'est à moi d'interroger.
SAEINUS.
C'est vrai, par Jupiter! aussi te répondrai-je Quand tu m'auras offert de m'asseoir.
CHEREA.
Prends un siège.
Et d'abord, Annius, quel génie insensé A la rébellion aujourd'hui t'a poussé, Toi, l'héritier d'un nom jusqu'ici plein de gloire?
ANNIUS
C'est qu'il m'est tout-à-coup venu dans la mémoire Que l'un de mes aïeux, fameux par ses vertus. Était mort à Philippe à côté de Brutus.
CHEREA.
Et toi, Sabinus?
SABINUS, jouant avec sa chaîne d'or Moi?
CHEREA.
Réponds.
ANNIUS
Oui, réponds, frère.
SABINUS
Ma foi, j'ai conspiré, tribun, pour me distraire : Je suis, depuis huit jours, harcelé par le sort; Lepidus, le meilleur de mes amis, est mort. J'ai contre le chagrin au jeu cherché ressource; Le jeu m'a dévoré jusqu'au cuir de ma bourse.
Pour me faire oublier la perte de mon or, Ma maîtresse restait comme un dernier trésor, Je cours chez elle... une heure avant mon arrivée, L'athlète Sergius me l'avait enlevée!
Le peuple justement, quand m'advint cet ennui, En tumulte courait, je courus après lui; Il criait, avec lui je criai quelque chose, Comme mort à César, à ce que je suppose, Et ce fut au moment où je criais plus fort Qu'onm'apris; je me suislaissé prendre, et j'eustort!
CHEREA.
À ce jeu vous savez, insensés que vous êtes, Que contre l'Empereur vous jouez vOs deux têtes.
ANNIUS
Chacun de nous attend en joueur résigné; César les prenne donc, c'est juste, il a gagné.
CHEREA.
Maintenant faudra-t-il recourir aux supplices Pour vous faire avouer le nom de vos complices?
SABINUS
Fais comme tu voudras. ♦
ANNIUS
Des complices, tribun?
Quant à moi, j'eus long-temps l'espoir d'en trouver
[un ; Mais l'espoir aujourd'hui n'est qu'un éclair dans [i'ombre, Qui brille et disparaît, laissant la nuit plus sombre; Cethomme, presque enfant, chezles Marses vaincus, Simple décurion, suivit Germanicus, Puis, du septentrion remontant à l'aurore; Jusqu'à Nicopolis il le suivit encore, Et revenant enfin, en le suivant toujours, Vers les champs désastreux, domaines des vautours, Où blanchirent six ans les os de notre armée, Il creusa de sa main, à vaincre accoutumée. Un de ces grands tombeaux où dorment disparus Les soldats que César demandait àVarus.
Mais depuis on m'a dit qu'oublieux de sa gloire. Il avait de ce temps perdu toute mémoire, Et que, traître à lui-même, il dépensait ses jours Près d'une courtisane aux banales amours. Dont il ne s'éloignait quelquefois à grand' peine Que pour lécher la main qui jious met à la chaîne; Ce nom jadis si haut et maintenant si bas. Le connais-tu, tribun?
CIIEREA.
Je ne le connais pas.
ANNIUS
C'estbien! Peut-on savoir quel sort tu nousdestines?
CHEREA.
Vous serez reconduits aux prisons Mamertines, Et là vous attendrez, déplorant votre erreur. Ce que décidera le clément Empereur.
SABINUS
Triburi, si sa clémence était pour la torture, Obtiens que des bourreaux nous sauvions la figure, Afin qu'en descendant demain au sombre lieu Nous ne fassions pas peur à Proserpine... Adieu.
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