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Caliste

En réimprimant le roman le plus connu de madame de Charrière , on n'a ici d'autre dessein que de rendre hommage à un talent vrai , à un rare esprit, sur lequel la critique a reporté quelquefois son attention en ces derniers temps. On s'est attaché à réunir dans ce volume tout ce qui peut, d'ailleurs , compléter et éclairer le portrait de l'auteur ; on a reproduit avec additions les principaux articles qui lui ont été consacrés : la notice do M. Sainte-Beuve; le récit, qui a été fort remarqué, de la liaison de madame de Charrière avec Benjamin

Constant , récit puisé dans les documents originaux et les l^ièces émanées de M. E.-H. Gaullieur, de Lausanne; cjuelques lettres de madame de Staël à madame de Charrière , puisées à la même source , et dues à la même obligeance, etc., etc. En offrant au public ce choix et cet esprit de madame de Charrière , on a surtout songé ( pourquoi n'en conviendrait-on pas! j aux gens de goût et aux natures délicates ; car, même dans cette grande mêlée à laquelle nous assistons, rien ne pourra jamais nous décider à croire qu'il n'en existe plus.

Est-ce de la critique que nous faisons en esquissant ces portraits ? Il y a des personnes qui le croient , et qui veulent bien nous plaindre de nous y absorber ou dissiper. D'autres qui sont pour la critique au contraire, et qui nous la conseilleraient fort , en contestent le titre à ces essais et doutent de la rigueur du genre. Nous-même, avouons-le , nous en doutons . Pour nous , en effet , faut-il le trahir ? ce cadre où la critique , au sens exact du mot , n'intervient souvent que comme fort secondaire , n'est dans ce cas-là qu'une forme particulière et accommodée aux alentours , pour produire nos propres sentiments sur le monde et sur la vie , pour exhaler avec détour une certaine poésie cachée. C'est un moyen quelquefois , au sein d'une Revue grave (1), de continuer peut-être l'élégie interrompue. Si nous réussissions à souhait et selon tout

(1) Cette notice a paru dabord dans la Reoac des Deux Mondes (15 mais 1839).

notre idéal , un bon nombre de ces articles médiocrement sévères et de ces portraits ne seraient guère autre chose qu'une manière de coup d'oeil sur des coins de jardins d'Alcibiade , retrouvés , retracés par-ci par-là , du dehors, et qui ne de^■raient pas entrer dans la carte del'Attique . cette carte , c'est , par exemple , l'histoire générale de la littérature , telle que la professait ces années précédentes , et que l'écrira bientôt , nous l'espérons , notre ami Ampère, ou quelqu'un de pareil. En choisissant avec prédilection des noms peu connus ou déjà oubliés , et hors de la grande route battue , nous obéissons donc à ce goût de cœur et de fantaisie qui fait produire à d'autres , plus heureux d'imagination, tant de nouvelles et de romans. Seulement nos personnages , à nous , n'ont rien de créé , même quand ils semblent le plus imprévus. Ils sont vrais, ils ont existé ; ils nous coûtent moins à inventer , mais non pas moins peut-être à retrouver , à étudier et à décrire. Il résulte de ce soin même et de ce premier mystère de notre étude avec eux , que nous les aimons , et qu'il s'en répand un reflet de nous à eux , une teinte qui donne à l'ensemble de leur figure une certaine émotion : c'est souvent l'intérêt unique de ces petites nouvelles à un seul personnage. En voici un encore vers lequel le hasard nous a conduit, et auquel une connaissance sui\ie nous a attaché.

Horace aime à poser sa Vénus près des lacs d'Albane, en marbre blanc , sous des lambris de citronnier : suh irahe citreâ. Volontiers, certains petits livres, nés de Vénus et chers à la grâce , se cachent ainsi parfumés dans leurs tablettes de bois de palissandre. Pour qui, il y a vingt uns , a jeté parfois un œil curieux , dans une attente chérie , et a promené une main distraite sur quelqu'un de ces volumes préférés , rien de plus connu que Calisle ou Lettres écrites de Lausanne; rien ne l'est moins que l'auteur. C'est de lui que j'ai à parler.

Au titre de l'ouvrage, on croirait l'auteur de Lausanne même ou de la Suisse française. Madame de Charrière y habitait, mais n'en était pas. Son nom est à ajoutera cette liste d'illustres étrangers qui ont cultivé et honoré l'esprit français , la littérature française au xviii® siècle , tels que le prince de Ligne, madame de Kriidner. Elle était Hollandaise; il faut oser dire tous ses noms.

Mademoiselle L-A.-E. van Tuyll van Serooskerken van Zuylen était fille des nobles barons ainsi au long dénommés. On l'appelait Belle de son prénom , abréviation d'Is , belle ou d'Arabelle. J'ai eu entre les mains nombre de lettres d'elle à sa mère et à une tante , dans l'intervalle des années 1760-1767. Elle n'était pas mariée à ces dates ; elle pouvait avoir vingt ans environ en 1760. Elle passe sa vie dans la haute société hollandaise , ses étés à la campagne , à Voorn , à Heer , à Arnhem ; elle écrit à sa mère toujours en français , et du plus leste : c'est sa vraie langue de nourrice. Elle lit avec avidité nos auteurs, madame de Se vigne , la Marianne de Marivaux, même r Ecossaise de Voltaire, ces primeurs du temps; le Monde moral de Prévost , qu'elle appelle » une sorte de roman nouveau et très bien écrit ; sans dénoiiment encore : aussi est-ce moins une intrigue que des réflexions sur diverses histoires détachées ; il y a du riant et du tragique , de la finesse et de la solidité dans les remarques. Il m'en coiite toujours un peu, ajoute-t-elle, au sortir de ces lectures, d'en venir à relire, comme je voulais faire cette fois, Pascal et Dubos. » Elle les relit pourtant, et d'autres sérieux encoi-e, et sans trop d'effort, quoi qu'elle en dise, dans cette patrie adoptive de Descartos et de Bayle.

Aux grandes-tantes , aux grands-parents respectables ((|uand il vient d'eux quelque lettre) , on l'avertit qu'il faut répondre en hollandais : " Je me suis hâtée, dit-elle , de le f;iire du mieux que j'ai pu. Les h ic ijh n'}' sont pas épargnés , non plus (jue les Ik. - Elle se moque juste

comme Boileau en son temps faisait du Whal ou du Leck :

Wurts... Ah! quel nom , grand Roi, quel Hector que ce Wuits !

Elle peint au naturel et avec enjouement la société hollandaise d'alors (1), comme eût fait une Française détachée de Paris et qui aurait noté à livre ouvert les ridicules et les pesanteurs : " Hier , nous jouîmes des plaisanteries d'un jeune Amsterdammois. >■ Et les demoiselles nobles à marier , elle oublie qu'elle l'est et cju'elle n'aura que peu de dot ; elle s'égaie en attendant :

" Faites, je vous prie, mes compliments à cette freule. Ne trouverait-elle point , comme madame Ruisch , que , pendant un temps si pluvieux , où l'on ne sait que faire , il faudrait, pour s'amuser, se marier un peu? >-

" Ce que vous dites du pouvoir de la dot et de l'inutilité de la parure , m'a fait rire , tout comme si je n'y avais point d'intérêt et comme si je n'avais rien de commun avec ces demoiselles qui perdent leurs peines et leur temps, sans s'attirer autre chose que de stériles douceurs. Ah! laissez-nous ce plaisir, cette légère espérance pour consolation. Qui sait? il y a des amants moins solides. "

"... Ah! ma chère mère, n'y pensez plus. Regardez plutôt ma cousine [qui se mariait], son air, sa robe, ses pensées ; car je vous demanderai compte de tout cela. 11 me semble qu'un volume entier de titres ne me ferait pas envier ce jour-ci ; il faut bien autre chose pour compenser ce qu'un engagement éternel a d'effrayant. Je souhaite que ma cousine sente cette autre chose , ou qu'elle ne sente point d'effroi. Je voudrais qu'elle fût bien gaie et qu'elle ne pleurât qu'un peu ; car elle pleurera; cela est, dit-on , dans l'ordre. -

(1) D'alors , et , dans tout ce qui suit , je prie de remarquer que je n'entends parler avec madame de Charrière ((ue du i)assé ; la société actuelle de La Haye est, m'assure-t-on, des plus désirables.

Ce sont des riens , mais on a le ton ; comme c'est net et bien dit ! De pensée ferme autant que de vive allure , elle sait de bonne heure le monde , réfléchit sur les sentiments , et voit les choses par le positif. Elle a l'esprit fait, elle moralise : «Nous sommes (sa tante et elle] k merveille jusqu'à présent. Nous faisons ensemble des découvertes sur le caractère des hommes : par exemple , nous nous sommes finement aperçues qu'il y a dans ce monde beaucoup de vanité , et que la plupart des gens en ont. Jugez par là de la nouveauté et de la subtilité de nos remarques . " On le voit au ton : c'est une mademoiselle De Launay égarée devers Harlem. Quand elle se moque du Landdag extraordinaire à Nimègue , oii l'on délibère sur quelques vaisseaux de foin, et qui occupe toutes les bêtes de la province, elle nous rappelle madame de Sévigné aux Etats de Bretagne. Le Teniers pourtant n'est pas loin. Il y a des caricatures d'intérieur touchées d'un mot :

" Au déjeuner, M. de Casembrood [le chapelain] lit d'ordinaire dans la Bible , en robe de chambre et bonnet de nuit- , et cependant en bottes et culottes de cuir , ce qui compose en vérité une figure très risible et point charmante. Sa femme paraît le regarder comme un autre Adonis. Il est de bonne humeur, obligeant, assez commode et toujours pressé. Hier, il nous régala de la compagnie du baron van H..., cousin de la suivante , gentilhomme très noble et non moins gueux. Le langage, l'habillement et les manières, tout était plaisant. Je demandai : Qu'est-ce que la naissance? Et d'après ses discours , je me répondis : C'est le droit de chasser. »

Il me semble qu'on commence à la connaître ; voilà son esprit qui se dessine, mais son cœur... Elle le mit à la raison autant qu'elle put , et, impétueux qu'elle le sentait,

travailla de bien bonne heure à le contenir. Elle était médiocrement jolie, elle était sans dot ou à peu près (les fils dans ces familles ayant tout) (1), elle était très noble et ne pouvant déroger. Elle comprit sa destinée tout d'un regard, et s'y résigna d'un haut dédain sous air de gaieté (2). Madame de Charrière était une âme forte. Près de mourir , en 1804 , elle écrivait à un ami particulier à propos d'une visite importune et indiscrète qu'elle avait reçue :

" Si vous croyez que M. et Madame R pourront

vous mettre au fait de nous, vous êtes dans l'erreur. Monsieur m'a fait quelques lourdes questions pendant que M. de Charrière dormait. Après l'avoir écouté avec une sorte de surprise : « Tout ce que je puis vous répondre, monsieur, c'est que' M. de Charrière se promène beaucoup dans son jardin , lit une partie du jour , et joue tous

(() Nous aimons mieux laisser subsister dans le texlc nos premières conjectures et inductions en ce qu'elles eurent d'un peu hasardé , afin de nous donner une occasion plus expresse de les éclaircir et de les rectifier. A propos de ces mots mcdiocreiiinif jolie et sans dot, M. Gaullieur, ht-ritier, par sa mère, de tous les papiers de madame de Charrière et des traditions les plus directes , écrit : « Son buste par Houdon , son portrait peint par Latour à » l'époque de son mariage, et durant un séjour qu'elle fit alors à » Paris , portrait qu'on peut voir dans ma bibliothèque à Lausanne , «témoignent de Véiincelante beauté de madame de Charrière; » l'épitliète est d'un de ses adorateurs. Quant à la dot , elle reçut » 100,000 florins de Hollande , qui retournèrent en majeure pa"tie à » un neveu dUtrecht , après la mort de M. de Charrière. »

(,2) Sur ce point encore, ]\I. Gaullieur nous met à même de rectifier l'idée qu'on pourrait prendre : Mademoiselle de Tuyll n'était point si en peine de trouver des épouseurs ; il fut successivement question de la marier avec le baron de Constant d'Hermenches , avec le niarq\iis de Bellegarde , appartenant à la première noblesse de Savoie , puis avec un prince d'Anhalt , a^ ec un Wittgenstein , avec mi lord Werayss, voilà toute une liste. Si elle s'accoutuma de bonne heure à envisager philosophiquement la destinée , comme cela est bien certain , ce dut être par d'autres motifs qui tenaient au tour de son esprit.

les soirs... •• Quand j'ôtais jeune, j'ai cent mille fois répété en arpentant le château de Zuylen :

Un esprit mâle et vrainienl sage , Dans le plus invincible ennui , Dédaisne le triste avantage De se faire plaindre d'aulrui (i).

Je n'ai pas assez oublié ma leçon pour entretenir une IMa-

dame R de moi. A peine puis-je me résoudre à parler

à un médecin de mes maux; et, lorscjue je parle à quelqu'un de ma tristesse , il faut que j'y sois, pour ainsi dire, foixée par un excès d'impatience que je pourrais appeler désespoir. Je ne me montre volontairement que par les distractions que je sais encore quelquefois me donner. "

Ce qu'elle était stoïquement à la veille de sa mort, elle tâchait de l'être dès l'âge de quinze ans. Au sortir de l'enfance, vers 1756, elle écrivait ces réflexions attristées et bien mûres à l'un de ses frères mort peu après :

" L'on vante souvent les avantages de l'amitié,

mais quelc[uefois je doute s'ils sont plus grands que les inconvénients. Quand on a des amis, les uns meurent, les autres souffrent ; il en est d'imprudents , il en est d'infidèles. Leurs maux, leurs fautes nous affligent autant que les nôtres. Leur perte nous accable, leur infidélité nous fait un tort réel , et les bonheurs ne sont point comme les malheurs; il y en a peu d'imprévus. L'on n'y est pas si sensible. La bonne santé d'un ami ne nous réjouit pas tant que ses maladies nous inquiètent. Sa fortune croît insensiblement, elle peut tomber tout d'un coup, et sa vie ne tient qu'à un fil. Un malentendu, un oubli, une mauvaise humeur peut changer ses sentiments à notre égard; et combien sur un pareil sujet les moindres re-

(I) Gressel , la Churlicusc.

proches qu'on se fait à soi-même ne cloi\ eiit-ils pas être douloureux! Xe vaudrait-il pas mieux faire tout par devoir , par raison , par charité , et rien par sentiment '. Je vois un honniie malade , je le soulage autant qu'il m'est possible. S'il meurt, quel qu'il soit , cela me touche peu. Je vois un autre homme qui commet des fautes : je le reprends, je lui donne les conseils les plus conformes à la raison; s'il ne les suit pas, tant pis pour lui. Je crois qu'il serait heureux d'aimer tout le monde comme notre prochain, et de n'avoir aucun attachement particulier; mais je doute fort que cela fût possible. Dieu amis dans notre cœur un penchant naturel à l'amitié qu'il nous serait, je crois, tlifficile ou même impossible de vaincre. Une bonté générale ne serait pas capable peut-être de nous faire a^"oir assez de soin de ceux qui nous environnent , et Dieu a voulu que nous les aimassions , afin que nous pussions trouver un plaisir réel à leur faire du bien , même lorsqu'ils ne sont pas assez malheureux pour exciter notre compassion. Pensez-y un moment, mon cher frère, et vous me direz si vous trouvez autant d'avantage à pouvoir verse?' notre cœur dans le sein d'un ami , à lui découvrir nos fautes et nos alarmes , à recevoir ses avis et ses consolations , qu'il y a d'amertume à pleurer sa mort ou à compatir à ses souffrances. »

Et en post-scriptum ajouté après la mort de son frère ; " Il m'a fait éprouver celle de ce premier chagrin. »

Mademoiselle de Zuylen lisait et parlait l'anglais , et possédait cette littérature. Elle fit le voj^age d'Angleterre dans l'automne de 1766 , y resta jusqu'au printemps de 1767, y vit le grand monde, toutes les ambassadrices et la nohility. Son champ d'observation s'y varia. Le dix-huitième siècle de cette société anglaise se peint à ravir dans ses lettres , comme il se reflétera ensuite dans ses romans :

" Vous seriez ('tonnée de voir de la beauté sans aucune grâce, de belles tailles c^ui ne font pas une révérence supportable , quelques dames de la première vertu ayant l'air de grisettes, beaucoup de magnificence avec peu de goût. C'est un étrange pays. On compta hier dans notre voisinage six femmes séparées de leurs maris : j'ai dîné avec une septième. La femme du medleur air que j'aie encore vue , la plus polie , la mieux mise , a donné un nombre infini de pères à ses enfants ; elle a une fille qui ressemble àmylord.... et qui est belle. Elle ne cesse pas de remarquer cette ressemblance, et m'en a parlé les deux fois que je l'ai vue. -

On était alors, en Angleterre, dans la première vivacité de renaissance gothique, dans ce goût du Château d'Oirante qui, depuis, s'est perfectionné, mais n'a pas cessé :

" Mars 1767. — Rien ne m'avait étonnée à Londres ; mais j'ai vu plusieurs campagnes depuis quinze jours qui m'ont étonnée et charmée : même au commencement de mars, cela me paraît cent fois plus agréable que tout ce que j'ai admiré ailleurs dans la plus embellissante saison. Mais, ma chère tante, admireriez- vous des ruines bâties à neuf? Cela est si bien imité, des trous, des fentes, la couleur, les pierres détachées, du vrai lierre qui couvre la moitié du vieux bâtiment j c'est à s'y tromper, mais on ne s'y trompe point. On sait que cela est tout neuf, et je suis étonnée de la fantaisie et j'admire l'imitation sans

pouvoir dire que je sois contente de cet ornement Je ne

bâtirai point de ruines dans mon jardin, de peur qu'on ne

se moque de moi Ces ruines sont fort à la mode. On

choisit le siècle et le pays comme l'on veut. Les unes sont gothiques, les autres grecques, les autres romaines. Ma mère, qui a tant de goût pour les anciens bâtiments,

aimerait Itien mieux l'église de Windsor avec les bannières des chevaliers et leurs armures complètes : j'ai fait une grande révérence à l'armure du Prince-Noir. -

Son caractère de naturel, comme son piquant d'observation, nous demeure donc bien établi.

- C'est au retour de ce voyage que mademoiselle de Zuylen, prise d'inclination, à ce qu'il paraît, pour M. de Charrière, gentilhomme vaudois, instituteur de son frère (le pays de Vaud était volontiers un séminaire d'instituteurs et institutrices de qualité), se décida à l'épouser et à le suivre dans la Suisse française. Sa vocation littéraire y trouva son jour. Dans cette patrie de Saint-Preux, dans le voisinage de Voltaire, elle songea à remplir ses loisirs. Elle dut connaître madame Necker ; elle connut certainement madame de Staël. Elle fut la première marraine de Benjamm Constant.

De Paris , dans tout cela , il en est peu c|uestion : y vint-elle? on me l'assure (1). Le comte Xavier de Maistre, ce charmant et fin attique , y arrive en ce moment , poui' la première fois de sa vie, àl'âge de soixaiîte-seize ans. Peu importe donc que madame de Charrière y soit jamais venue, puisqu'elle en était.

Elle habitait d'ordinaire à Colombier, à une lieue de Neuchâtel ; elle observa les mœurs du pays avec l'intérêt de quelqu'un qui n'en est pas , et avec la parfaite connaissance de quelqu'un qui y demeure. De là son premier roman. Les Lettres Neuchâteloises (2) parurent en 1784. Grand orage au bord du lac et surtout dans les petits bassins d'eau à côté. Elle-même en a raconté dans une lettre quelques circonstances piquantes :

(1) Elle y vint. L'article intitulé : Benjamin Constant cl raadamOde Cliarrière , recueilli dans ce volume, répondra à plus dune question que nous nous posions par avance ici.

(2) Amsterdam , petit in-l? de 119 pages, sans nom d'auteur.

u Le chagrin et le désir de me distraire me firent écrire les Lettres A'euchâfeloises. Je venais de voir dans Sara Burgerhart{\], qu'en peignant des lieux et des mœurs que l'on connaît bien, l'on donne à des personnages fictifs une réalité précieuse. Le titre de mon petit livre fit grand'peur. On craignit d'y trouver des portraits et des anecdotes. Quand on vit que ce n'était pas cela, on prétendit n'y rien trouver d'intéressant. Mais, ne peignant personne, on peint tout le monde : cela doit être , et je n'y avais pas pensé. Quand on peint de fantaisie, mais avec vérité, un troupeau de moutons, chaque mouton y trouve son portrait ou du moins le portrait de son voisin. C'est ce qui arriva aux Neuchâtelois : ils se fâchèrent. Je voudrais pouvoir vous envoyer l'extrait que fit de mes Lettres M. le ministre Chaillet dans son journal ; il est flatteur et joli. L'on m'écrivit une lettre anonyme très fâcheuse, où l'on me dit de très bonnes bêtises. Mademoiselle *** dit que tout le monde pouvait faire un pareil livre : •< Essayez, -. lui dit son frère. L'on pensa que j'avais voulu peindre de mes parents ; mais cela ne leur ressemble pas du tout : c'est pour dépayser. Les Genevois me jugèrent avec plus d'esprit que tout le monde. Une femme très spirituelle, très Genevoise, dit à une autre : On dit que c'est tant hête, mais cela m'amuse. Ce mot me plut extrêmement.»

Au reste , la fâcherie des bourgeois susceptibles aida au succès que la simplicité touchante n'eût pas seule obtenu. Une seconde édition des Lettres Neuchâteloises se fit dans l'année même. On continuait d'être si piqué, que des vers gracieux et flatteurs , que l'auteur mit en tête par manière d'excuse (car madame de Charrière tournait agréablement les vers), furent mal pris et regardés comme une ironie de plus. .. Est-il donc si clair, disait à

(I) Roman hollandais.

ce propos un homme d'esprit du lieu, qu'on ne puisse rien nous dire d'obligeant que dans le but de se moquer de nous? "

Pour nous autres désintéressés, lea Lettres Neuchàteloises sont tout simplement une petite perle en ce genre naturel dont nous avons eu Mademoiselle de Liron, dont Geneviève, dans André , figure l'extrême poésie, et dont Manon Lescaut demeure le chef-d'œuvre passionné. A défaut de passion proprement dite , un pathétique discret et doucement profond s'y mêle à la vérité railleuse , au ton naïf des personnages , à la vie familière et de petite ville, prise sur le fait; quelque chose du détail hollandais, mais sans l'application ni la minutie, et avec une rapidité bien .française. Comme je n'exagère rien, je ne craindrai pas de beaucoup citer. — La première lettre est de Juliane C..., à sa tante; Juliane, pauvre ouvrière en robes (une petite tailleuse , comme on dit), raconte, dans son patois ingénu , comment il lui est arrivé avant-hier une grande aventure : on avait travaillé tout le jour atitour de la robe de mademoiselle de La Prise , une belle demoiselle de la ville, et, sitôt faite, ses maîtresses avaient chargé Juliane de l'aller porter. Mais , en descendant le Neubourg , la pauvre fille dans un embarras trébuche , et la robe tombe : il avait plu. Comment oser la porter en cet état? Comment oser retourner chez ses maîtresses si gi'ingesf Elle demeurait immobile et tout pleurant. Mais un jeune monsieur était là ; il a vu l'embarras de la pauvrette , et , sans se soucier des moqueurs , il l'aide à ramasser la robe, lui offre de l'accompagner vers ses maîtresses, l'excuse près d'elles en effet, et lui glisse une pièce d'argent en la quittant. Et il y avait à tout cela, notez-le, de la bonté et une sorte de courage; car la petite fille, jolie à la vérité, était si mal mise et avait si mauvaise façon, qu'un élégant un peu vain ne se serait pas soucié d'être vu dans les rues avec elle.

Ce gentil monsieur, qui trotte déjà dans le cerveau de la pauvre fille , est un jeune étranger, Henri Meyer, fils d'un honnête marchand de Strasbourg, neveu d'un riche négociant de Francfort , et arrivé depuis peu à Neuchâtel pour y étudier le commerce -, c'est un apprenti de comptoir, rien de plus. Mais il a de l'esprit , des sentiments , assez d'instruction : il est bien né. Ses lettres , qui suivent celles de Juliane , et qu'il adresse à son ami d'enfance, Godefroy Dor ville, à Hambourg, nous décèlent sa distinction naturelle et nous le font aimer. Il commence par juger assez sévèrement Neuchâtel et ses habitants. Aussi , pourquoi faut-il qu'il soit tombé tout d'abord en pleines vendanges dans des rues sales et encombrées? Grands et petits , on n'a raison de personne en ces moments , chacun n'étant occupé que de son vin :

"C'est une terrible chose que ce vin! Pendant six semaines je n'ai pas vu deux personnes ensemble qui ne parlassent de la vente (1) ; il serait trop long de t'expliquer ce que c'est, et je t'ennuierais autant que l'on m'a ennuyé. Il suffit de te dire que la moitié du pays trouve trop haut ce que l'autre trouve trop bas , selon l'intérêt que chacun peut y avoir; et aujourd'hui on a discuté la chose à neuf, quoiqu'elle soit décidée depuis trois semaines. Pour moi, si je fais mon métier de gagner de l'argent , je tâcherai de n'entretenir personne du vif désir que j'aurais d'y réussir; car c'est un dégoiitant entretien. »

Henri Meyer, tout bon commis qu'il est au comptoir, a donc le cœur libéral , les goûts nobles ; il a pris , à ses moments perdus, un maître de violon, il songe aux agréments permis , ne veut pas renoncer aux fruits de sa

(() La coilc, fi.xation annuollc du prix du vin , laite par le Gouvernement.

16 XOTKK.

bonne éducation , et se souiie même d'entretenir un peu son latin. Il cite' en un endroit le Huron ou ï Ingénu^ et par conséquent ne l'est plus tout-à-fait lui-même. Rien d'étonnant pour nous, après cela, qu'il observe autour de lui et s'émancipe en quelque malice innocente. Yoici l'une de ces pages railleuses que lesXeuchâteloisd'a7o;'s (c'est connue pour la Hollande, je ne parle qu'au passé) ne pardonnaient pas à madame de Charrière d'avoir mises au jour :

" Une chose m'a frappé ici. 11 y a deux ou trois noms que j'entends prononcer sans cesse. Mon cordonnier, mon perruquier, un petit garçon qui fait mes commissions , im gros marchand , portent tous le même nom ; c'est aussi celui de deux tailleurs avec qui le hasard m'a fait faire connaissance , d'un officier fort élégant qui demeure vis-à- A is mo]i patron, et d'un ministre que j'ai entendu prêcher ce matin. Hier je rencontrai une belle dame bien parée; je demandai son nom, c'était encore le même. 11 y a un autre nom qui est commun à un maçon, à un tonnelier, à un conseiller d'Etat. J'ai demandé à mon patron si tous ces gens-là étaient parents, il m'a répondu c^ue oui, en quelque sorte : cela m'a fait plaisir. Il est sûrement agréable de travailler pour ses parents , quand on est pauvre, et de donner à travailler à ses parents , quand on est riche. Il ne doit point y avoir entre ces gens-là la même hauteur, ni la même triste humilité que j'ai vue ailleurs.

» 11 y a bien quelques familles qui ne sont pas si nombreuses ; mais , quand on me nommait les gens de ces familles-là, on me disait presque toujours : " C'est madame une telle, fille de monsieur un tel » (d'une de ces nombreuses familles) ou : " C'est monsieur un tel, beaufrère d'un tel" (aussi d'une des nombreuses familles) : de sorte qu'il me semble que tous les Neuchâtelois sont

parents; et il n'est pas bien étonnant (ju'ils ne fassent pas de grandes façons les uns avec les autres, et s'habillent comme je les ai vus dans le temps des vendanges , lorsque leurs gros souliers , leurs bas de laine et leurs mouchoirs de soie autour du cou m'ont si fort frappé. -

Meyer est invité à im concert, peu de jours après l'aventure de la robe, qui a bien du côté de la petite taillease quelques légères conséquences , reprises ou déchirures , c|ui de reste se retrouveront; mais il n'y attache , pour le moment, que peu d'importance. Pourtant, lorsqu'il a entendu annoncer au concert mademoiselle I\Iarianne de La Prise, cette belle demoiselle dont tout le monde dit du bien, et à qui la robe était destinée; quand il voit monter à l'orchestre cette jeune personne, assez grande , fort mince , très bien mise, quoique fort simplement ; quand il reconnaît cette même robe qu'il a un jour relevée du pavé le plus délicatement qu'il a pu ; quoiqu'il n'y ait rien à tout cela qui doive lui sembler bien imprévu, il se trouble. Elle devait chanter à côté de lui , il devait l'accompagner : tout est oublié ; il la regarde marcher et s'arrêter et prendre sa musique :

" Je la regardais avec un air si extraordinaire , à ce que l'on m'a dit depuis, que je ne doute pas que ce ne fût cela qui la fit rougir, car je la vis rougir jusqu'aux yeux. Elle laissa tomber sa musique , sans que j'eusse l'esprit de la relever ; et , quand il fut c^uestion de prendre mon violon, il fallut que mon voisin me tirât -par la manche. Jamais je n'ai été si sot , ni si fâché de l'avoir été : je rougis toutes les fois que j'y pense, et je t'aurais écrit le soir même mon chagrin, s'il n'eût mieux valu employer une heure qui me resta entre le concert et le départ du courrier, à aider à nos messieurs à expédier nos lettres. "

Qu'est-ce donc que mademoiselle de La Prise? Virginie , Valérie, Nathalie , Sénanges , Clermont, Princesse de Clèves, créations enchantées, abaissez-vous, — baissez-vous , un peu , pour donner à cette simple , élégante, naïve et généreuse fille , un baiser de sœur !

Et vous , belle Saint-Yves de certain conte par trop badin, élevez-vous, einioblissez-vous un peu, mêlez de la raison dans vos larmes , redevenez tout-à-fait pure et respectée pour l'atteindre.

Depuis l'incident du concert, qui avait fait nécessairement jaser, Meyer n'avait pas revu mademoiselle de La Prise. Il la retrouve à un bal pour lequel on lui a^'ait envoyé, de deux côtés différents, deux billets : un de ces billets , il en a disposé assez légèrement pour un ami de comptoir qui était présent lorsqu'il recevait le second ; il n'a pu résister à lui faire ce plaisir.

" Hier, vendredi , fut le jour attendu , redouté , désiré ; et nous nous acheminons vers la salle, lui fort content , et moi un peu mal à aise. L'affaire du liillet n'était pas la seule chose qui me tint l'esprit en suspens : je pensais bien que mademoiselle de La Prise serait au bal , et je me demandais s'il fallait la saluer, et de quel air ; si je devais lui parler, si je pouvais la prier de danser avec moi. Le cœur me battait ; j'avais sa figure et sa robe devant lesjeux; et quand, en effet, en entrant dans la salle, je la vis assise sur un banc près de la porte, à peine lavis-je plus distinctement que je n'avais vu son image. Mais je n'hésitai plus, et sans réfléchir, sans rien craindre , j'allai droit à elle, lui parlai du concert, de son ariette, d'autre chose encore; et, sans m' embarrasser des grands yeux curieux et étonnés d'une de ses compagnes , je la priai de me faire l'honneur de danser avec moi la première contredanse. Elle me dit qu'elle était engagée. — Eh bien! la seconde? — Je suis enoag-ée. — La troi-

sième? — Je suis engagée. — La quatrième? la cinquième? Je ne me lasserai point, lui dis-je en riant. — Cela serait bien éloigné , me répondit-elle ; il est déjà tard , on va bientôt commencer. Si le comte Max, avec qui je dois danser la- première, ne vient pas avant qu'on commence, je la danserai avec vous , si vous le voulez.

— Je la remerciai ; et, dans le même moment, une dame vient à moi et me dit : — -Ah! monsieur Meyer, vous avez reçu mon billet? — Oui , madame , lui dis-je; j'ai bien des remerciements à vous faire ; j'ai même reçu deux billets, et j'en ai donné un à M. Monin. — Comment! dit la dame ; un billet envoyé pour vous ! . . . Ce n'était pas l'intention, et cela n'est pas dans l'ordre. — J'ai bien craint, après coup, madame, que je n'eusse eu tort, lui répondis-je ; mais il était trop tard, et j'aurais mieux aimé à ne point venir ici, quelque envie que j'en eusse, que de reprendre le billet et de venir sans mon ami. Pour lui, il ne s'est point douté du tout que j'eusse commis une faute, et il est venu avec moi dans la plus grande sécurité. — ■ Oh bien ! dit la dame, il n'y a point de mal pour une fois.

— Oui, ajoutai-jc, madame ; si on est mécontent de nous, on ne nous invitera plus , mais , si on veut bien encore que l'un de nous revienne, je me flatte que ce ne sera pas sans l'autre. — Là-dessus elle m'-a quitté, en jetant de loin sur mon camarade un regard d'examen et de protection.— Je tâcherai de danser une contredanse avec votre ami, m'a dit mademoiselle de La Prise d'un air qui m'a enchanté. — Et puis , voilà que l'on s'arrange pour la contredanse, et que le comte Max n'était pas encore arrivé. Elle m'a présenté sa main avec une grâce charmante, et nous avons pris notre place. Nous étions arrivés au haut de la contredanse , et nous allions commencer quand mademoiselle do La Prise s'est écriée : — Ah ! voilà le comte. — C'était lui en effet , et il s'est approché de nous d'un air chagrin et mortifié. Je suis allé à lui ; je

lui ai dit : — Monsieur le comte , mademoiselle ne m'a prié de danser avec elle qu'à votre défaut. Elle trouvera bon, j'en suis sûr, que je ^■ous rende votre place, et peutêtre aura-t-elle la bonté de me dédommager. — Non , monsieur, a dit le comte ; vous êtes trop honnête , et cela n'est pas juste : je suis impardonnable de m'être fait attendre; je suis bien puni, mais je l'ai mérité. — Mademoiselle de La Prise a paru ('également contente du comte et de moi ; elle lui a promis la quatrième contredanse, et à moi, la cinquième })our mon ami, et la sixième pour moi-même. J'étais bien content : jamais je n'ai dansé avec tant de plaisir. La danse était pour moi , dans ce moment, une chose toute nouvelle ; je lui trouvais un meanimj, un esprit que je ne lui avais jamais trouvé : j'aurais volontiers rendu grâce à son inventeur ; je pensais qu'il devait avoir eu de l'âme et une demoiselle de La Prise avec qui danser. C'étaient sans doute de jeunes filles comme celle-ci qui ont donné l'idée des Muses.

" Mademoiselle de La Prise danse gaiement, légèrement et décemment. J'ai vu ici d'autres jeunes filles danser avec encore plus de grâce , et quelques unes avec encore plus d'habileté , mais point qui , à tout prendre , danse aussi agréablement. On en peut dire autant de sa figure 5 il y en a de plus belles , de plus éclatantes , mais aucune qui plaise comme la sienne : il me semble , à voir comme on la regarde , que tous les hommes sont de mon avis. Ce qui me surprend, c'est l'espèce de confiance et même de gaieté qu'elle m'inspire. Il me semblait quelquefois , à ce bal, que nous étions d'anciennes connaissances; je me demandais quelquefois si nous ne nous étions point vus étant enfants ; il me semblait qu'elle pensait la même chose que moi , et je m'attendais à ce qu'elle allait dire. Tant que je serai content de moi , "je voudrais avoir mademoiselle de La Prise pour témoin de toutes mes actions ; mais, quand j'en serai mécontent, ma honte et mon cha-

grin seraient doubles, si elle était au fait de ce que je me reproche. Il }■ a certaines choses dans ma conduite qui me déplaisaient assez avant le bal, mais qui me déplaisent bien plus depuis que je souhaite qu'elle les ignore. Je souhaite surtout que son idée ne me quitte plus et me préserve de rechute. Ce serait un joli ange tutélaire , surtout si on pouvait l'intéresser. -

Mademoiselle de La Prise est fiile unique d'un gentilhomme des plus nobles, issu de Bourgogne, d'une branche cadette venue dans le pays avec Philibert de Châlons , mais des plus déchus de fortune. Il a servi en France; il s'est à peu près ruiné . et a la goutte. Sa femme , qui n'a pas l'air d'être la femme de son mari , ni la mère de sa fille , et qui Test pourtant , a été belle , épousée pour cela sans doute , tracassière et un peu commune. Le père chérit sa fille et dévore souvent ses larmes en la regardant; car les biens diminuent, il a fallu vendre une petite campagne au Val-de-Travers , les vignes d'Auvernier rapportent à peine, et chaque jour ses jambes continuent d'enfler. Sa pension s'éteindra avec lui ; et que sera l'avenir de cette adorable enfant? Nous ne la connaissons encore que par Meyer ; mais elle-même va directement se révéler. Elle écrit à sa meilleure amie , Eugénie de Ville, qui est depuis un an à Marseille ; il lui échappe de raconter assez en détail ses ennuis :

" Et toi, que fais-tu? passeras-tu ton hiver à Marseille ou à la campagne? Songe-t-on à te marier? As-tu appris à te passer de moi ? Pour moi, je ne sais que faire de mon cœur. Quand il m 'arrive d'exprimer ce que je sens , ce que j'exige de moi ou des autres, ce que je désire, ce que je pense , personne ne m'entend ; je n'intéresse personne. Avec toi tout avait vie, et sans toi tout me semble mort. 11 faut que les autres n'aient p;is le même besoin cpie moi ; car, si l'on cherche un cœur, on trouverait le mien. ••

Elle n'est pourtant pas toujours aussi plaintive ni aussi découragée qu'en ce moment ; mais , le matin même , sa mère a renvoyé une ancienne domestique qui les servait depuis dix ans, et la tristesse de l'aimable fille a débordé. Dans sa première lettre , il n'est encore question que des noms de jeunes gens à la mode, des deux comtes allemands nouveaux venus ( le comte JMax et son frère ) ; dès la seconde , Meyer, ]30ur nous , s'entrevoit :

» Les concerts, écrit-elle, sont commencés : j'ai chanté au premier ; je crois qu'on s'est un peu moqué de moi à. l'occasion d'un peu d'embarras et de trouble que j'eus, je ne sais trop pourquoi ; c'est un assemblage de si petites choses que je ne saurais comment te le raconter. Chacune d'elles est un rien^ ou ne doit paraître cju'un rien, cpand même elle serait quelque chose. "

]Mais voici qui se dessine déjà "mieux et correspond, pour l'éclairer, à notre mystère :

" Il me semble que j'ai quelque chose à te dire; et, quand je ^"eux commencer, je ne vois plus rien qui vaille la peine d'être dit. Tous ces jours je me suis arrangée pour t'écrire : j'ai tenu ma plume pendant longtemps , et elle n'a pas tracé le moindre mot. Tous les faits sont si petits que le récit m'en sera ennuyeux à moi-même , et l'impression est quelquefois si forte que je ne saurais la rendre : elle est trop confuse aussi pour la bien rendre. Quelquefois il me semble qu'il ne m'est rien arrivé ; que je n'ai rien à te dire ; que rien n'a changé pour moi; que cet hiver a commencé comme l'autre ; qu'il y a, comme à l'ordinaire, quelques jeunes étrangers à Neuchâtel, que je ne coniiais pas, dont je sais à peine le nom , avec qui je n'ai rien de commun. En effet , je suis allée au concert, j'ai laissé tomber un papier de musique; j'ai assez

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mal chanté ; j'ai été à la première assemblée ; j")- ai dansé avec tout le monde , entre autres deux comtes alsaciens et deux jeunes apprentis de comptoir ; qu'y a-t-il dans tout cela d'extraordinaire ou dont je pussa te faire une histoire détaillée! D'autres fois il me semble qu'il m'est arrivé mille choses ; que, si tu avais la patience de m'écouter, j'aurais une immense histoire à te faire. Il me semble que je suis changée , que le Inonde est changé , que j'ai d'autres espérances et d'autres craintes, qui, excepté toi et mon père , me rendent indifférente sur tout ce qui m'a intéressée jusqu'ici, et qui, en revanche, m'ont rendu intéressantes des choses que je ne regardais point ou que je faisais machinalement. J'entrevois des gens qui me protègent , d'autres qui me nuisent : c'est un chaos , en un mot, que ma tête et mon cœur. Permets, ma chère Eugénie , que je n'en dise pas davantage jusqu'à ce qu'il se soit un peu débrouillé et que je sois rentrée dans mon état ordinaire , supposé que j'y puisse rentrer. <■■

En extrayant ces simples paroles , je ne puis m'empêcher de remarquer que je les emprunte précisément à l'exemplaire des Lettres Neiichâteloises qui a appartenu à madame de IMontolieu , et je songe au contraste de ce ton parfaitement uni et réel avec le genre romanesque , d'ailleurs fort touchant , de Caroline de Lichtfield. Madame de Charrière n'a rien non plus de Jean-Jacques ; tout est nature en son roman , comme en quelque antique nouvelle d'Italie.

^Mademoiselle de La Prise a la franchise de cœur; comme l'abbesse de Castro, comme Juhette, elle ose aimer et se le dire ; elle sait regarder en face l'éclair , dès qu'il a brillé :

" Quoi qu'il puisse m'arriver d'ailleurs , il me semble que, si on m'aime beaucoup et que j'aime beaucoup, je

ne saurais être m.tlheureuse. Ma mère a beau gronder depuis ce jour-là , cela ne trouble pas ma joie. Mes amies ne me paraissent plus maussades : vois-tu, je dis mes amies, -mais c'est par pure surabondance de bienveillance ; car je n'ai d'amie que toi. Je te préfère àM. Meyer lui-même , et , si tu étais ici et qu'il te plût, je te le céderais. Ne va pas croire cpie nous nous soyons encore parlé ; je ne l'ai pas même revu depuis le concert. Mais j'espère c[u'il viendra à la première assemblée : nos dames, sans que je les en prie , me feront bien la galanterie de l'y inviter. Alors nous nous parlerons sûrement , dussé-je lui parler la première. Je me trouverai près de la porte, quand il entrera. Alors aussi se décidera la question : savoir, si M. Meyer sera l'âme de la vie entière de ton amie, ou si je n'aurai fait qu'un petit rêve agréable, qui m'aura amusée pendant un mois ; ce sera l'un ou l'autre , et quelques moments décideront lequel des deux. Adieu , mon Eugénie ! mon père est plus content de moi que jamais ; il me trouve charmante : il dit qu'il n'y a rien d'égal à sa fille , et qu'il ne la troquerait pas contre les meilleures jambes du monde. Tu vois que ma folie est du moins bonne à quelque chose. Adieu. "

Cette amante si résolue , c'est la même qui écrit à son amie, qu'on veut marier là-bas, cette autre page toute pleine de capricieux conseils , d'exquises et gracieuses finesses :

" Tous tes détails à toi sont charmants ; tu n'aimeras , tu n'aimeras jamais l'homme qu'on te destine , c'est-àdire tu ne l'aimeras jamais beaucoup. Si tu ne l'épouses pas ; tu pourras en épouser un autre. Si tu l'épouses , vous aurez de la complaisance l'un pour l'autre, vous vous serez une société agréable. Peut-être tu n'exigeras pas que tous ses regards soient pour toi , ni tous les tiens pour

lui : tu ne te reprocheras pas d'avoir regardé quelque autre chose , d'avoir pensé à quelque autre chose , d'avoir dit un mot qui pût lui avoir fait de la peine un instant ; tu lui expliqueras ta pensée ; elle aura été honnête , et tout sera bien. Tu feras plus pour lui que pour moi, mais tu m'aimeras plus que lui. Xous nous entendrons mieux; nous nous sommes toujours entendues , et il y a eu entre nous une sympathie qui ne naîtra point entre vous. Si cela te convient , épouse-le , Eugénie. Penses-y cependant : regarde autour de toi pour voir si quelque autre n'obtiendrait pas de toi un autre sentiment. X' as-tu pas lu quelques romans? et n'as-tu jamais partagé le sentiment de quelque héroïne ? Sache aussi si ton époux ne t'aime pas autrement que tu ne l'aimes. Dis-lui , par exemple , que tu as une amie qui t'aime chèrement , et que tu n'airhes personne autant qu'elle. Vois alors s'il rougit , s'il se fâche : alors ne l'épouse pas. Si cela lui est absolument égal , ne lépouse pas non plus. Mais , s'il te dit qu'il a regret de te tenir loin de moi , et que vous viendrez ensemble à Xeuchâtel pour me voir , ce sera un bon mari , et tu peux l'épouser. Je ne sais où je prends tout ce que je te dis ; car avant ce moment je n'y avais jamais pensé. Peut-être cela n'a-t-il pas le sens commun. Je t'avoue que j'ai pourtant fort bonne opinion de mes observations. . , non pas observations , mais comment dirai-je? de cette lumière que j'ai trouvée tout-à-coup dans mon cœur, qui semblait luire exprès pour éclairer le tien. Ne t'y fie pourtant pas : demande et pense. Non, ne demande à personne ; on ne t'entendra pas ! Interroge-toi bien toi-même. Adieu. "

Et Meyer est digne d'elle, même par l'esprit; écrivant A, son ami Godefroy. il n'est pas en reste, à son tour, pour ces finesses d'âme subitement n'vélées :

" Tu trouves le style de mes lettres changé , mon cher Godefroy ! Pourquoi ne pas me dire si c'est en mal ou en bien i 3Iais il me semble que ce doit être en bien , quand j'aurais moi-même changé en mal. Je ne suis plus un enfant; cela est vrai; j'ai presque dit, cela n'est que trop vrai. Mais, au bout du compte, puisque la vie s'avance, il faut bien avancer avec elle 1 Qu'on le veuille ou non, on change, on s'instruit, on devient responsable de ses actions. L'insouciance se perd, la gaieté en souffre; si la sagesse et le bonheur voulaient prendre leur place, on n'aurait rien à regretter. Te souvient-il du Huron que nous lisions ensemble \ Il est dit que mademoiselle K. (j'ai oublié le reste de son nom) devint en deux ou trois jours une autre personne ; une personne , je ne comprenais pas aloi's ce que cela voulait dire ; à présent je le comprends. Je sens bien qu'il faut que je paie moi-même 1 expérience que j'acquiers ; mais je voudrais que d'autres ne la payassent pas. Cela est pourtant difficile , car on ne fait rien tout seul , et il ne nous arrive rien à nous seuls. ••

Il faut pourtant omettre ; le mieux , en \ érité , eût été de réimprimer ici au long , et par une contrefaçon très permise , tout le livret inconnu , qui n'eût occupé que l'espace d'une nouvelle; mais cela eût pu sembler bien confiant. Je continue d'y glaner. — Une rencontre par un temps de pluia,^ au retour dune promenade, conduit J\Ieyer et son ami le comte ]Max à faire compagnie à mademoiselle de LaJPrise , qui , arrivée devant sa maison, les invite à entrer. Cet intérieur nous est de tous points touché. Un petit concert s'improvise, le plus agréable du monde : Meyer est bon violon ; mademoiselle de La Prise accompagne très bien ; on ne peut avoir , sur la fiûte , une meilleure embouchure que le comte Max , et la ilûte est un instrument touchant qui va au cœur plus qu'aucun autre. La soirée passe vite. Xeuf heures

approchent, heure du souper. " Messieurs, dit M. de La Prise en regardant la pendule , et nonobstant certain geste de sa femme ; messieurs, quand j'étais riche, je ne savais pas laisser les gens me quitter à neuf heures ; je ne l'ai pas même appris depuis que je ne le suis plus ; et , si vous voulez souper avec nous, vous me ferez plaisir. " On reste; la gaieté s'engage, et madame de La Prise ellemême ne gronde plus.

" A dix heures [c'est Meyer qui raconte], un parent et sa femme sont venus veiller. On a parlé de nouvelles, et on a raconté , entre autres , le mariage d'une jeune personne du pays de Vaud , qui épouse un homme riche et très maussade , tandis qu'elle est passionnément aimée d'un étranger sans fortune , mais plein de mérite et d'esprit. Et T aivie-t-eUe ? a dit quelqu'un. On a dit que oui, autant qu'elle en était aimée. — En ce cas-là elle a^ grand tort , a dit M. de La Prise. — Mais c'est un fort bon jxirti -poxir elle , a dit madame, cette fille n'a rien; que 'pouvait -elle faire de mieux? — Mendier avec l'autre ! a dit moitié entre ses dents mademoiselle de Là Prise, qui ne s'était point mêlée de toute cette conversation. Mendier avec l'antre! a répété sa mère. Voilà un beau propos pour une jeune fille ! Je crois en vérité que tu es folle ! — Non, non ; elle n'est j^as folle : elle a raison , a dit le père. J'aime cela , moi ! c est ce que j avais dans le cœur quand je t'épousai. — Oh bien! nous fhnes là une belle affaire! — Pas absolumerd mauvaise , dit le père, p)uisque cette fille en est née.

" Alors mademoiselle de La Prise , qui depuis un moment avait la tête penchée sur son assiette et ses deux mains devant ses yeux , s'est glissée le long d'un tabouret , qui était à moitié sous la table entre elle et son père, et sur lequel il avait les deux jambes, et s'est trouvée à genoux auprès de lui , les mains de son père dans les

siennes , son visage collé dessus , ses yeux les mouillant de larmes , et sa bouche les marquant de baisers : nous l'entendions sangloter doucement. C'est un tableau impossible à rendre. M. de La Prise, sans rien dire à sa fille , l'a relevée , et l'a assise sur le tabouret devant lui, de manière qu'elle tournait le dos à la table : il tenait une de ses mains ; de l'autre elle essuyait ses yeux. Personne ne parlait. Au bout de quelques moments , elle est allée vers la porte sans se retourner , et elle est sortie. Je me suis levé pour fermer la porte qu'elle avait laissée ouverte. Tout le monde s'est levé. Le comte Max a pris son chapeau , et moi le mien.

" Au moment c[ue nous nous approchions de madame de La Prise pour la saluer , sa fille est rentrée. Elle aAait repris un air serein. Tu devrais prier ces messieurs d'être discrets , lui a dit sa mère. Que penser a- 1- on do toi dans le monde, si on apprend ton jyrojjosf — Eh! ma cliêre maman, a dit sa fille, si nous îienjmrlonsjjlus, nous pouvo?is espérer qu'il sera oublié. — A'e vous en flattez pjas , mademoiselle , a dit le comte ', je crains de ne l'oublier de longtemps.

" Nous sommes sortis. Nous avons marché quelque temps sans parler. A la fin, le comte a dit : Si j étais plus riche!... Mais c'est presque iînpossible ; il n'y faut plus penser : je tâcherai de n'y •plus j)enser %in seul instant. Mais vousf... a-t-il repris en me prenant la main. J'ai serré la sienne ; je l'ai embrassé , et nous nous sommes séparés. »

Si Diderot avait connu ces pages, que n'aurait-il pas dit! 11 eût couru , le livre en main , chez Sedaine. Le bien, c'est qu'il n'y a pas eu ici ombre de système, rien qui sente l'auteur 5 rien même qui sente le peintre ; ce délicieux Terbury est venu sans qu'il y ait eu de pinceau.

Nous touchons au point délicat , pour lei^uel il a fallu

XOTK E . 29

à madame de Charrière des qualités supérieures à celles d'un talent simplement aimable, une A"eine franche, et, comme l'a très bien dit un critique d'alors , une sorte de courage d'espi'it (1). — La pauvre iailleuse Juliane, que nous avons un peu négligée , que Meyer a négligée aussi, ne l'a pourtant pas été assez tôt pour ne point s'en ressentir. 11 n'a pas eu à lui tendre de piège; l'innocente est venue comme d'elle-même, mais telle elle ne s'en est point retournée. Juliane va être mère : elle se l'avoue avec effroi ; autour d'elle , on peut s en apercevoir à cha^ que heure. Que devenir? Un jour, travaillant chez mademoiselle de La Prise , qui a eu des bontés pour elle , et qui, la voyant pâle, triste et tremblante, l'a pressée de questions affectueuses , ce soir-là , avant de sortir , les sanglots éclatent : elle lui confesse tout ! Meyer , qui a rompu depuis des mois avec la pauvre enfant , ne sait rien. C'est mademoiselle de La Prise qui va le lui apprendre. Lelendeaiain , aubal, à l'assemblée , pâle elle-même, plus grave et avec un je ne sais quoi de solennel, elle arrive. Meyer en est frappé ; il pâlit aussi sans savoir; il lui demande pourtant de danser. ]Mais il s'agit bien de

Cl) Y)d.n5 \e Nouveau Journal de LUtcralurc , Lausanne, 16 juin 1784, le ministre Chaillet pril en main la défense des Lettres Neudiàteloises contre ses compatriotes , dans un spirituel article , et pas du tout béotien , je vous assure. Il y disait : « Ce nest qu'une ba- .Katelle , assurément . mais c'est une très jolie bagatelle ; mais il y a de la facilité , de la rapidité dans le style , des choses qui font tableau , des observations justes, des idées (jui restent ; mais il y a dans les caractères cet heureux mélange de faiblesse et d'honnêteté, de bonté et de fougue , d'écarts et de générosité , qui les rend à la fois attachants et vrais ; il y a une sorte de couraje d'esprit dans tout ce qu'ils font , qui les fait ressortir, et je soutiens qu'avec une ilme commune on ne les eût point inventés ; mais il y a une très grande vérité de sentiments : toutes les fois qu'un mot de sentiment est là, c'est sans elîort, sans apprêt ; c'est ce débordement si rare qui fait sentir qu'il ne vient que de la plénitude du cœur, dont il sort et coule avec facilité, sans a\oir rien de recherché, de contraint , d'aireclé ni d'enflé... »

30 NOTK E .

cela. Ici une scène, à mon sens, admirable, profondément touchante et réelle et cJiasfe . mais de ces scènes pour lesc^uelles ceux qui les ont goûtées a^■ec pleurs craignent le grand jour et l'ordinaire indifférence (1). Mademoiselle de La Prise a donc à parler au long à Mejer , et elle le doit faire sans attirer l'attention : pour cela, elle ne trouve rien de mieux dans sa droiture que de prier le comte Max, ie loyal ami de Meyer, de s'asseoir aussi près d'elle, et là, sur un banc, entre ces deux jeunes gens qui l'éooutent (scène chaste , précisément parce c^u'ils sont deux]^ comme si elle n'avait causé que bal et plaisirs, parfois interrompue par quelque propos de femmes qui passent et repassent , y répondant avec sourire , puis reprenant avec les deux amis le fil plus serré de son récit , elle dit tout, et la faute, et que cette fille est grosse, et qu'elle ne sait que devenir, et le devoir et la pitié. Meyer, bouleversé, n'a que deux pensées et que deux mots : satisfaire à tout, et convaincre mademoiselle de La Prise cpi'il n'}- a pas eu séduction , et que tout ceci est antérieur à elle. La simplicité des paroles égale la situation. Meyer a demandé un moment pour se remettre du coup ; il sort de la salle , agitant en lui la douleur , la honte, et même, faut-il le dire? l'ivresse confuse d'être père. Après un tpart d'heure , il est rentré; mademoiselle de La Prise et le comte Max ont repris avec lui leur place sur le banc :

" Eh bien! monsieur Meyer, cjue voulez-vous donc que je dise à la fille f — Mademoiselle, lui ai-je répondu , promettez-lui , ou donnez-lui . faites-lui donner , veux-je dire, par quelque ancien domestique de con-

(i) Les Leldrs .\cucIidleloises ont été réimprimées en 1833 à Neuchâtel chez Petitpierre et Prince, in- 18; si l'on y prend goût , on peut de ce côté se les procurer. La réimpression pourtant , je dois le dire , n'en est pas toujours parfaitement exacte.

fiance , voire nourrice , ou votre gouvernante , faites-lui donner, de grâce , chaque mois, ou chaque semaine , ce que vous jvgerez convenable. Je souscrirai à tout. Trop heureux que ce soit vous! . . . Je ne vous aurais pas choisie peut-être ; cependant je me trouve heureux que ce soit vous qui daigniez jjrendre ce soin. C'est une sorte de lien; mais qu'osé-je dire? c'est du moins une obligation éternelle que vous m'aurez imposée ; et vous ne pourrez jamais repousser ma reconnaissance , mon respect, mes services , mon dévouement. — Je ne les repousserai pas , m'a-t-elle dit avec des accents enchanteurs ; mais c'est bien plus que je ne mérite. — Je lui ai encore dit : Vous aurez donc encore ce soinf vous me le promettez? Cette fille ne souffrira pas? elle n'aura pas besoin de travailler ^y/us qu'il ne lui convient? elle n'aura point d'insulte, ni de reproche à supporter? — Soyez tranquille , m'a-t-elle dit : je vous rendrai compte , chaque fois que je vous verrai , de ce que j'aurai fait ; et je me ferai remercier de mes soins et payer de mes avances. Elle souriait en disant ces dernières paroles. — Il ne sera donc pas nécessaire qu'il la revoie? a dit le comte. — Point nécessaire du tout, a-t-elle dit avec quelque précipitation. Je l'ai regardée : elle l'a vu ; elle a rougi. J'étais assis à côté d'elle : je me suis baissé jusqu'à terre. — Qu'avez-vous laissé tomber? m'a-t-elle dit ; cpie cherchez-vous ? — Rien. J'ai baisé votre robe. T'ous êtes un ange , une divinité! Alors je me suis levé, et me suis tenu debout à quelque distance vis-à-vis d'eux. Mes larmes coulaient ; mais je ne m'en embarrassais pas, et il n'y avait qu'eux qui me vissent. Le comte Max attendri et mademoiselle de La Prise émue ont parlé quelque temps de moi avec bienveillance. Cette histoire Jijiissait bien, disaient-ils; la fille était à plaindre , mais pas absolument malheureuse. Ils convinrent enfin de l'aller trouver sur l'heure même chez mademoiselle de La Prise, où elle travailhiit

encore. On m'ordonna de rester, pour ne donner aucun soupçon, de danser mêjne, si je le pouvais. Je donnai ma bourse au comte, et je les vis partir. Ainsi finit cette étrange soirée. "

Les dernières lettres , qui suivent cette sccne , descendent doucement sans dôchoir. 3Iademoiselle de La Prise, depuis ce moment, a quelque chose de changé dans ses manières; toujours aussi naturelle, mais moins gaie, et, aux yenx de Meyer, plus imposante. L^ne lettre d'elle, à son amie Eugénie , achève de nous ouvrir son cœur. Elle aime ; la crise passée , elle est heureuse ; elle s'est convaincue de la sincérité, de la loyauté de l'amant : elle n'a pas eu à pardonner. Un peu de fleur est tombé sans doute , mais le parfum y gagne plus profond. " Nous étions certainement nés l'un pour l'autre, dit-elle, non pas peut-être pour vivre ensemble, c'est ce que je ne puis savoir, mais pour nous aimer... Adieu, chère Eugénie, je ne te le céderais plus. » Une maladie de son ami Godefroy force Meyer de partir pour Stras])ourg inopinément : il n'a que le temps d'écrire son départ à mademoiselle de La Prise, avec l'aveu de son amour ; car jusque là il n'y a pas eu d'aveu en paroles , et cette lettre est la première qu'il ose adresser. Il la confie au loyal Max, qui court dans une soirée oîi doit être mademoiselle de La Prise; Max la lui remet, sans affectation et à haute voix, comme d'un ami : elle prend une carte , et , tout en y dessinant quelque fleur, elle a répondu au crayon deux mots discrets, mais certains , qui laissent à l'heureux Meyer et à son avenir toute espérance.

C'est là une véritable fin, la seule convenable. Pousser au-delà , c'eût été gâter ; en venir au mariage , s'il eut lieu, c'evit été trop réel. Au contraire, on ne sait pas bien ; l'œil est encore humide , on a tourné la dernière page , et l'on rêve. Les Lettres Neuchâteloises n'eurent pas de suite et n'en devaient pas avoir.

Deux ans après, en 1786, madame de Charrière donna son ouvrage le plus connu , Caliste ou Lettres écrites de Lausanne, Il pourrait s'intituler Cécile, à meilleur droit que Caliste; car Caliste n'y fait qu'épisode, Cécile en est véritablement l'héroïne, comme mademoiselle de La Prise dans le précédent (1). La mère de Cécile écrit régulièrement à une amie et parente du Languedoc ; elle ne lui parle que de cette chère enfant sans fortune , qui a dixsept ans déjà et qu'il faut penser à marier : rien de plus gracieux que ces propos d'une mère jeune encore. Elle décrit sa Cécile, ses beautés, sa santé, sa fraîcheur, ses légers défauts même, le cou un peu gros , mais en tout 'bien du charme. — " Eh bien ! oui. Un joli jeune homme, Savoyard , habillé en fille. C'est assez cela. Mais n'oubliez pas, pour voits la figurer aussi jolie qu'elle l'est, une certaine transparence dans le teint; je ne sais quoi de satiné, de brillant, que lui donne souvent une légère transpiration; c'est le contraire du mat, du terne; c'est le satiné de la fleur rouge des pois odoriférants . » On commence de tous côtés à faire la cour à Cécile ; elle n'a qu'à choisir entre les amants : un cousin ministre , un Bernois de mérite... ; mais, décidément, le préféré de la jeune fille est un petit milord en passage , qui lui fait la cour assez tendrement , mais ne se déclare pas. Tous ces détails de coquetterie innocente , d'émotion naïve , de prudence maternelle et de franchise presque de sœur, sont portés sur un fond de paysage brillant et de légère peinture du monde vaudois . Pas de drame , des situations très simples , et je ne sais quel intérêt attachant. Cécile ne se fait pas illusion ; elle voit bien qu'elle ne remplit

(I) Pour l'entière exactitude bil)iiograp!iique , je dois dire que le titre de Caliste ou Lettres écrites de Lat/sainie n'appartient qu'aux éditions postérieures à la première : celle-ci s intitulint simplement au premier volume Le/fres irrites de Lausanne, et au second, Caliste ou Suite des Lettres , etc., etc.; lesdeux litres se sont bienlùt confondus.

pas , comme elle le mérite , ce cœur du petit Lord trop léger ; deux larmes brillent dans ses yeux en le confessant, et pourtant elle préfère! La lettre xvi offre, entre la mère et la fille , une de ces scènes , comme les Lettres JVeuchàteloises en peuvent faire augurer. Les derniers accents s'élèvent :

"... Nos paroles ont fini là , écrit la mère , mais non pas nos pensées... Les intervalles d'inquiétude sont remplis par l'emiui. Quelquefois je me repose et je me remonte en faisant un tour de promenade avec ma fille, ou bien comme aujourd'hui en m'assej-ant seide vis-à-vis d'une fenêtre ouverte qui donne sur le lac. Je vous remercie , montagnes , neige, soleil, de tout le plaisir que vous me faites. Je vous remercie , Auteur de tout ce que je vois, d'a\oir voulu que ces choses fussent si agréables à voir. Elles ont un autre but que de me plaire. Des lois, auxquelles tient la conservation de l'univers , font tomber cette neige et luire ce soleil. En la fondant , il produira des torrents , des cascades , et il colorera ces cascades comme un arc-en-ciel. Ces choses sont les mêmes là où il n'y a point d'veux pour les voir; mais, en même temps qu'elles sont nécessaires, elles sont belles. Leur variété aussi est nécessaire, mais elle n'en est pas moins agréable, et n'en prolonge pas moins mon plaisir. Beautés frappantes et aimables de la nature! tous les jours mes yeux vous admirent , tous les jours vous vous faites sentir à mon cœur! "

Le petit Lord a un parent , une espèce de gouverneur, bien différent de lu:i , et qu'un sérieux prématuré , une tristesse mystérieuse environne. C'est dans la confidence qu'il fait à la mère de Cécile qu'apparaît Caliste. Il aimait dans son pays, il aime toujours Caliste, et celle-ci, créature adorable, l'aimait également; mais elle avait monté

sur le théâtre, elle avait joué dans tlie Fair Peniteni le rôle dont le nom lui est reste ; sa réputation première avait été éqjpvo jue. Grâces, talents, âme céleste, fortune même, tant de perfections ne purent fléchir un père ni obtenir à son fils le consentement pour l'union. Cette histoire toute romanesque a dans le détail une couleur bien anglaise, quelque chose de ce qu'Oswald , pkis tard, reproduira un peu moins simplement à l'égard de Corinne ; et cette première Corinne , remarquez-le , esquisse ingénue de la seconde, a elle-même longtemps vécu en Italie. Après bien des souff'rances et des vicissitudes , Caliste , mariée à un autre , pure et dévorée , meurt ; elle meurt , comme cet empereur voulait mourir, au milieu des musiques sacrées ; génie des beaux-arts et de la tendresse, elle exhale à Dieu sa belle âme , en faisant exécuter le Messialt de Haendel et le Stabai de Pergolèse. Celui qu'elle aimait reçoit la nouvelle funeste pendant qu'il est encore à Lausanne 5 si on ne l'entourait en ces moments , son désespoir le porterait à des extrémités. Cependant son pupille, le jeune Lord, ne s'est toujours pas déclaré; Cécile et sa mère partent pour voir leur parente du Languedoc .

Ce roman a l'air de ne pas finir ; il finit pourtant. La conclusion , la moralité , faut-il le dire { c'est qu'au moment 011, à côté de nous, un ami éploré et repentant s'accuse d'a\oir brisé un cœur et se tuerait par désespoir d'avoir laissé mourir, vous-même, jeune homme, qui le plaignez et le blâmez peut-être , vous recommencez la même faute ; vous en traitez un à la légère aussi en vous disant : C'est bien différent! et les conséquences, si vous n'yprenez garde bien vite , viendront trop tard et terribles aussi , pour peu (|ue nous ayez un cœur. Et même quand elles sembleraient ne pas venir et quand on ne mourrait pas, n'est-ce donc rien que de faire souflrir? N'est-ce rien , enfin , que de méconnaître et de perdre le

bien inestimable d'être uniquement aimiM Ainsi va le monde , illusion et sophisme , dans un cercle toujours recommençant de désirs , de fautes et d'amertumes.

Caliste eut du succès à Paris ; elle s"y trouva introduite au centre par le salon de madame Necker. En cherchant bien, on trouverait des articles dans les journaux du temps (1). Le MercxLre d'avril 1786 en contient un tout à l'avantage du Mari sentimental, qui est de M. de Constant (un oncle de Benjamin) , et à la suite duquel madame deCharrière avait ajouté une ingénieuse contrepartie sous le titre de Lettres de mistriss Henley. Ce roman de I\I. de Constant est philosophique et très ao'réable : en voici l'idée. M. de Bompré, âgé d'environ quarante-cinq ans , retiré du service , habite en paix une terre dans le pays de Vaud ; mais il est allé à Orbe , à la noce d'un ami, et il se met à envier ce bonheur. Malgré son bon cheval , son chien fidèle , son excellent et vieux Antoine, il s'aperçoit qu'il est bien seul, les soirées d'hiver commencent à lui paraître longues. Bref, étant un jour à Genève , il y rencontre , dans la famille d'un ami , une jeune personne homiête, instruite, charmante à voir, et il se marie : le voilà heureux. Mais sa femme a d'autres goiits , un caractère à elle , de la volonté. En arrivant à la terre de son mari, elle tient le bon Antoine à distance ; elle a lu les Jardins de l'abbé Delille , et elle bouleverse l'antique verger. Un portrait du père de M. de Bompré était dans le salon d'en bas , mauvaise peinture , mais ressemblante : il faut que le portrait se cache et monte d'un étage. La bonne monture que M. de Bompré avait sans doute ramenée de ses guerres , et qui lui avait plus d'une fois sauvé la vie, est vendue pour deux chevaux de

(I) Voir dans l'Esprit des Journaux, décembre 1786 et avril 1788, deux articles assez étendus. — Mademoiselle de Meulan a écrit sur Ciilis/e, mais bien plus tard , !i propos d'une réimpre-ssion [Public'islr du3oclolire 1S07).

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