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carrosse; et le pauvre chien Hector, qui vieillit, qui, un jour d'été, a couru trop inquiet après son maître absent, s'est trouvé tué, de peur de rage. M. Bompré est malheureux. Cela même finit par une catastrophe, et, de piqûres en douleurs, il arrive au désespoir : il se tue. Le piquant c'est que dans le temps , à Genève , on crut reconnaître l'original de M. et de madame de Bompré; en lait de roman, on y entend peu la raillerie. Une madame Caillât^ née de Chapeavrouge , se fâcha et réclama par une brochure contre l'application qu'on lui faisait : son mari s'était tué en effet. Dans une lettre écrite à un respectable pasteur, et c^u'elle environna de toutes sortes d'attestations et de certificats en forme signés des bannerets baillis , châtelains et notaires (1) , elle s'attacha à démontrer qu'il n'y avait eu chez elle , à Aubonne , ni cheval vendu, ni chien tué, ni portrait déplacé. On eut beau la rassurer, l'auteur du roman eut beau lui écrire pour iDrendre les choses sur le compte de son imagination , pour l'informer avec serment qu'il n'avait en rien songé à elle elle imprima tout cela ; et , en dépit ou à l'aide de tant d'attestations, il resta prouvé pour le public de ce tempslà que l'anecdote du roman était bien au fond l'histoire de la réclamante. Madame de Charrière, dans les Lettres qu'elle a ajoutées au Mari sentimental , n'est nullement entrée dans cette querelle ; mais elle a montré le côté inverse et plus»fréquent du mariage, une femme délicate sentimentale et incomprise , le mot pourtant n'était pas encore inventé. Mistriss Henley, personne romanesque et tendre, épouse un mari parfait, mais froid, sensé sans passion , un Grandisson insupportable , lequel , sans s'en douter et à force de riens, la laisse mourir. Ce qu'il y a de plus clair à conclure , c'est qu'entre ce Mari senti-
[\] Lellre à M. Mouson , pasteur de Saint-Livrt^ prés d'Aubonnc , ou Su|)plément nécessaire au Mon spnCimenldl.
mental de ]M. de Constant et cette Femme sentimentale de madame de Charrière, l'idéal du mariage est très compromis ; ce double aspect des deux romans en vis-à-\is conduit à un résultat assez triste , mais curieux pour les observateurs de la nature humaine. Dans ces lettres de mistrissHenley, il y a plus que des pensées aimables et fines ; la mélancolie y prend parfois de la hauteur, et je n'en veux pour preuve que cette page profonde :
" Ce séjour [la terre d'HoUon'jMrk] est comme son maître , tout y est trop bien ; il n'y a rien à changer , rien qui demande mon activité ni mes soins. Un vieux tilleul ôte âmes fenêtres une assez belle vue : j'ai souhaité qu'on le coupât; mais, quand je l'ai vu de près, j'ai trouvé moi-même que ce serait grand dommage. Ce dont je me trouve le mieux, c'est de regarder, dans cette saison brillante . les feuilles paraître et se déployer , les fleurs s'épanouir, une foule d'insectes voler, marcher, courir en tous sens. Je ne me connais à rien , je n'approfondis rien ; mais je contempla et j'admire cet univers si rempli, si animé. Je me perds dans ce vaste Tout si étonnant, je ne dirai pas si sage , je suis trop ignorante. J'ignore les fins, je ne connais ni les moyens, ni le but, je ne sais pas pourquoi tant de moucherons sont donnés à manger à cette vorace araignée ; mais je regarde , et des heures se passent sans que j'aie pensé à moi , ni à mes puérils chagrins. "
Depuis que \e jMnthéistne est devenu chez nous un lieu commun, une thèse romanesque et littéraire, je doute qu'il ait produit quelque chose de plus senti que ces simples mots d'aperçu comme échappés à la rêverie d'une jeune femme (1).
(I) I)iins Idut ce ((ui précède , je ii';ii pas p;irlé du slijle chez inadauic de Charrière ; les citations en ont pu faire jnger. C'est du nieil-
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Je n'entrerai pas dans le détail des différents ouvrages de madame de Charrière qui suivirent ; ils sont de toutes sortes et nombreux . L'inconvénient du manque d'art, et aussi [Caliste à part) du manque de succès central, s'y fait sentir. Elle compose pour elle et ses amis , au jour le jour, à bâtons rompus, c'est-à-dire qu'elle ne compose pas. La moindre circonstance de société, une lecture, une conversation du soir, fait naître un opuscule de quelques matinées , et qui s'achève à peine : ainsi se succèdent sous sa plume les petites comédies , les contes , les diminutifs de romans. Malgré mes soins sur les lieux, je ne me flatte pas d'avoir tout recueilli; on en découvrait toujours quelque petit nouveau , inconnu ; la bibliographie de ses œuvres deviendrait une vraie érudition , et , s'il y avait aussi bien deux mille ans qu'elle fût morte, ce serait un vrai cas d'Académie des inscriptions que d'en pouvoir dresser une liste exacte et complète (1). Nous n'en sommes pas là. Je m'en tiendrai pour l'ensemble au témoignage de madame Necker de Saussure , qui , étant encore enfant, vit un jour à Genève madame de Charrière, et fut foi't frappée de la grâce de son esprit : " Ce souvenir,
leur français , du français de Vei\sailles que le sien , en vérité , comme pour madame de Flahaut. Elle ne paie en rien tribut au terroir... en rien. Pourtant je lis en un endroit de Calis/e : Mon parent n'est plus si triste dètre marié , parce qu'il oublie qu'il le soif , au lieu de qu'il l'est. Toujours, toujours, si imperceptible qu'il se fasse, on retrouve le signe.
(() Voici une liste approchante : Leflres .\eitc/uiteloises, 1784 ; — Caliste ou Lettres écrites de Lausanne, 1786; — IjCllres demistriss Henleij, à la suite du Mari sentimental de M. de Constant, 1786 ; — Aicjtonelte et Insinuante , conte , 1791 ; — l'Iùniijré , comédie , 1793 ;
— le Toi et Vous ; — l' Enfant yàté ; — Comment le nonune-t-on ? etc. ;
— sotis le nom de l'AblH' de La Tour: les Trois Femmes, 1797; Sainte-Anne ; Honorine d Czerelie ; les Huines d' )'edt>ur{/ ; — Louise et Alf)erl, ou le Danger d'être trop e.ri(jeant , 1803; — Sir Walter Fine/i et son fils William , 1800 : — le .\ol)te , etc. etc. — On en trou- Ncrait d'autres (pii n'cmt jamais paru (|u'en allemand; il y a des lettres d'elle imjjrimées dans les œuM'cs posthumes de son Iraducteiu'. Louis-Ferdinand llerder i rul)ini-'en . 1810).
-l-^' XOTICK .
écrit-elle, m'a fait lire avec intérêt tous ses romans, et les plus médiocres m'ont laissé l'idée d'une femme qui sent et qui pense ( 1 ) . »
Dès les années des Lettres XeucMteloises et des Lettres de L^avsamie , madame de Charrière connut Benjamin Constant sortant de l'enfance. Mais Benjamin Constant eut-il une enfance ? A l'âge d'environ douze ans 1 1779 I , on le voit , par ime lettre à sa grand'mère , déjà lancé , l'épée au côté , dans le grand monde de Bruxelles ; il y parle de la musique qu'il apprend , des airs qu'il joue, et dans quelle manière"? •• Je voudrais qu'on pilt empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus cadencée; j'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet. Je joue des adagio, des largo , qui endormiraient trente cardinaux. Les premières mesures vont bien; mais je ne sais par cruelle magie les airs si lents finissent toujours par devenir des prestissimo. Il en est de même de la danse : le menuet se termine toujours par quelques gambades. Je crois, ma chère grand'mère, que ce mal est incurable. - — Et à propos du jeu dont il est témoin dans ses soirées mondaines : '• Cependant le jeu et l'or que je vois rouler me causent quelque émotion. " Il est déjà avec toute sa périlleuse finesse, avec tous ses germes éclos, dans cette lettre (2).
Au retour de ses voyages et son éducation terminée , il vit madame de Charrière, et s'attacha quelque temps à elle, qui surtout l'aima. Le souvenir s'en est conservé. On raconte que, lorsqu'il était à Colombier chez elle , comme ils restaient tard le matin , chacun dans sa cham-
(I, Je dois la connaissance de ce juiiement . ainsi que plusieurs des documents de cette bio^'raphie . à la bienveillance d'un homme spirituel et lettré du canton de Yaud, M. de Brenles.
2) On la |)cut lire tout (;nticre dans la Chrestomalhir de M. Vinel , 2" édition . tome I.
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bre, ils s'écrivaient de leur lit des lettres qui n'en finissaient pas , et la conversation se faisait de la sorte; c'était un message perpétuel d'une chambre à l'autre; cela leur semblait plus facile que de se lever, étant tous deux très paresseux, très spirituels et très écriveurs. Près d'un esprit si fin , si ferme et si hardiment sceptique en mille points, le jeune Constant aiguisa encore le sien. Dans ce tête-à-tête des matinées de Colombier , discutant et peutêtre déjà doutant de tout, il en put venir, dès le premier pas , à ce grand principe de dérision qu'il exprimait ainsi : Qu'î/?ie vérité n'est complète que quand on y a fait entrer le contraire 1 1 1 . Madame de Charrière , dans ses hardiesses du moins , avait des points fixes , des portions morales élevées où elle tenait bon. Elle put souffrir de n'en pas trouver ailleurs de correspondantes. Plus tard, quand Benjamin Constant fut lancé sur une scène toute différente , et qu'elle Fallait rappeler au passé , il répondait peu. Il parlait d'elle légèrement, dit-on, comme un homme qui a quitté un drapeau et aspire à servir sous quelque autre. Il se plaignait que les lettres qu'il recevait d'elle étaient pleines d'errata sur les ouvrages qu'elle avait publiés , et semblait croire que l'infidélité des imprimeurs l'occupait encore plus c^ue la sienne. " Voilà le sort qui menace les femmes auteurs ; on croit toujours que les affections tiennent chez elles la seconde place. - C'est un moraliste profond et femme qui a dit cela.
Madame de Charrière connut madame de Staël; elles correspondirent ; on m'a parlé d'une controverse considérable entre elles, précisément sur ces points litigieux , chers aux femmes, qui se retrouvent discutés dans plusieurs lettres de Delphine , et sur lesquels nous allons avoir le mot direct de madame de Charrière elle-même. Dans cette correspondance , madame de Charrière devait plutôt
(!) Il di.siiit encore , par manière de variante , que sur loute question il avait toujours une idée de plus qui dJ'rangeait tout.
ressembler par le ton à une autre madame de Staal (mademoiselle De Launay. l
Sur toutes ces choses , elle allait au fond et au fait avec un esprit libre, avec beaucoup moins détalent, comme on l'entend vulgairement , mais aussi avec bien moins d'emphase et de déclamation qu'on ne l'a fait alors et depuis (1). On en peut surtout juger par son petit roman des Trois Femmes , bien remarquable philosophiquement , bien agréable i pruderie à part l , et le seul , pour ces raisons , sur lequel nous ayons encore à insister. Mademoiselle Pauline de ^Meulan , qui était très informée des divers ouvrages de madame de Charrière, et qui avait de commun avec elle tant de qualités, entre autres le courage d'esprit , n'a pas craint de parler avec éloge des Trois Femmes dans le Publiciste du 2 avril 1809. Après une discussion sérieuse et moyennant une interprétation motivée, elle conclut par dire « qu'en y pensant im peu, on trouvera que cette dernière production de l'auteur de Caliste est une des compositions les plus morales , comme elle est une des plus originales et des plus piquantes qui aient paru depuis longtemps. >• Nous oserons donc ne point paraître plus effarouché en morale que ne l'a été madame Guizot (2).
(On est chez la jeune baronne de Berghen, vers 94 ou
(1) C'était déjà la mode de son temps d'entasser tous les mots imaginables et contradictoires pour peindre avec renchérissement les personnes et les choses ; elle ne se laissait pas payer de cette monnaie ; « J'ai toujours trouvé , disait-elle, que ces sortes démérites et de merveilles n'existent que sur le papier, où les mots ne se battent jamais, quelque contradiction qu'il y ait entre eux. »
(2) Pourquoi ne réimpi-imerait-on pas dans le pays , sous le titre d'Œunes c/^ow/e.ç de madame de Charrière , CaUste, les Lettres NeucMteloisvs et tes Trois Femmes ? — C'est une partie de ce vœu que nous réalisons ici en ce moment , avec plus de discrétion toutefois , comme il convient devant un grand pulilic . et en nous bornant aux Lettres de Lausoum'.
95). " —Pour qui écrire désormais? disait l'abbé de La Tour. — Pour moi, dit la baronne. — On ne pense, on ne rêve que politique , continua l'abbé. — J'ai la politique en horreur , répliqua la baronne , et les maux que la guerre fait à mon pays me donnent un extrême besoin de distraction. J'aurais donc la plus grande reconnaissance pour l'écrivain qui occuperait agréablement ma sensibilité et mes pensées , ne fiit-ce qu'un jour ou deux. — Mon Dieu ! madame, reprit l'abbé après un moment de silence, si jo pouvais... — Vous pourriez , interrompit la baronne. — Mais non , je ne pourrais pas , dit l'abbé ; mon style vous paraîtrait si fade au prix de celui de tous les écrivains du jour! Regarde-t-on marcher un homme qui marche tout simplement , quand on est accoutumé à ne voir que tours de force, que sauts périlleux"? — Oui, dit la baronne, on regarderait encore marcher quiconque marcherait avec passablement de grâce et de rapidité vers un but intéressant.— J'essaierai, dit l'abbé. Les conversations que nous eûmes ces jours passés sur Kant , sur sa doctrine du devoir , m'ont rappelé trois femmes que j'ai vues. — Où? demanda la baronne. — Dans votre pays même , en Allemagne, dit l'abbé. — Des Allemandes ? — Non , des Françaises. Je me suis convaincu auprès d'elles qu'il suffit, pour n'être pas une personne dépravée , immorale , et totalement méprisable ou odieuse , d'avoir une idée quelconque du devoir, et quelque soin de remplir ce qu'on appelle son devoir. N'importe que cette idée soit confuse ou débrouillée, qu'elle naisse d'une source ou d'une autre, qu'elle se porte sur tel ou tel objet , qu'on s'y soumette plus ou moins imparfaitement ; j'oserai vivre avec tout homme ou toute femme qui aura une idée quelconque du devoir. ••
Là-dessus , grand débat ! Un kantiste de la compagnie donne son explication du devoir , idée universelle , indes-