‹ CalisteChapitre 3 sur 29 · NOTK h · texte numérisé non relu

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IriKtible ; un théologien se récrie ù cette explication naturelle, et veut recourir à l'intervention divine; un amateur, qui a lu Voltaire et Montaigne, doute qu'un sauvage éprouve rien de semblable à ce que le kantiste proclame. — Qu'en savez-vous l dit l'abbé — Allez écrire , lui dit la baronne. — L'abbé rapporte bientôt son conte des Trois Fei aines.

Emilie est une émigrée de seize ans ; elle a perdu ses parents , ses derniers moyens d'existence , et l'espoir d'en retrouver aucun. Joséphine, sa femme de chambre, lui a tenu lieu de tout. Attentive, respectueuse , zélée , elle est à la fois la mère et la servante d'Emilie , elle la sert et la nourrit, elle s'est dévouée à elle, elle n'aime qu'elle. C'est au milieu des sentiments d'une afi^ection exaltée par la reconnaissance qu'Emilie découvre les désordres de Joséphine. Cette petite Joséphine, dans sa naïveté, sa générosité et son vice , ne laisse pas d'être un embarrassant philosophe. Tout ce qu'elle dit dans le premier entrain d'aveux à Emilie, ce que celle-ci apprend sur son oncle le grand-vicaire , sur son oncle le marquis , sur sa tante la marquise , fait ouvrir de grands yeux à l'orpheline, et nous exprime le xvni* siècle dans sa facile nudité. D'une autre part , une jeune veuve , madame Constance de Vaucourt , s'est attachée à Emilie. Vive, aimable, sensible, irréprochable dans sa conduite, madame de Vaucourt ne cherche de jouissances que dans l'emploi généreux et bienfaisant d'une grande fortune ; mais cette fortune , que lui ont laissée ses parents , est un peu mal acquise, elle le sait ; et , comme elle n'a aucun moyen de retrouver ceux aux dépens de qui ils l'ont faite , elle se contente de la bien dépenser. Entre Constance et Joséphine , Emilie , bonne , droite et candide , est à chaque instant obligée , pour rester fidèle à l'esprit même de sa vertu, d'en relâcher, d'en rompre quelque forme trop rigoureuse. Ainsi , quand d'abord , pour ne pas se compro-

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mettre près de Henri, l'amant de Joséphine , elle semble moins sensible qu'elle ne devrait à la peine de celle-ci , elle se le reproche bientôt ; la crainte de quelque malheur s'y mêle , et elle se laisse aller avec sa chère coupable à son mouvement généreux : " Oh bien ! dit Joséphine , je ne me tuerai pas , je ne voudrais pas contrarier vos idées ; rendez-moi un peu de bonheur et je ne me tuerai pas. Déjà cette conversation me fait quelque bien ; mais j'étais au désespoir quand je vous voyais tout occupée de vous et d'un certain mérite que vous voulez avoir , et avec lequel vous laisseriez tranquillement souffrir tout le monde... •• Ainsi encore, quand Emilie, sur l'aveu de madame de Vaucourt que ses biens avaient été mal acquis , cherche à lui donner des scrupules , celle-ci , après une justification de son motif, ajoute en souriant : " Cependant permettez-moi de vous dire que l'on pourrait vous chicaner à votre tour sur bien des choses que vous trou\ ez toutes simples, et cela ])arce qu'elles vous conviennent et que vos principes s'y sont plies peu à peu. — Que voulez-vous dire ? s'écria Emilie. — Xe voyez-vous pas, dit Constance, qu'au château vous séduisez Théobald , inquiétez sa mère, et désolez sa cousine?... ••

" Ce que Constance venait de faire éprouver à Emilie ressemblait si fort à ce que Joséphine lui a\ait fait éprouver il y avait environ trois mois , qu'elle se trouva dans la même souffrance , et que ses réflexions furent à peu près les mêmes. L'une avait des amants auxquels elle ne voulait pas renoncer , l'autre possédait un bien mal acquis qu'elle ne voulait pas rendre. L'une et l'autre lui étaient chères , l'une et l'autre lui étaient utiles , l'une et l'autre avaient mêlé le blâme aux aveux, le reproche à la justification. Aux yeux de l'une ni de l'autre, elle n'était parfaitement innocente , elle qui s'était crue en droit de juger , de censurer, d(^ montrer presque (hi mépris... ••

Théobald lui-même (lejemie baron allemand, amoureux d'Emilie) , quand il veut faire trop le sévère , le partisan absolu du devoir , est convaincu de faiblesse aussi et ramené à la tolérance :

« — Monsieur votre. fils, dit Constance à madame d'Altendorf , est-il lui-même ce cju'il veiit que soient les autres?. . . — Comment \ous répondre? dit madame d'Altendorf. En supposant que mon fils ne courbe jamais la règle, mais que, dans certains cas, il la méconnaisse, la brise , la jette loin de lui , est-il ou n'est-il pas ce qu'il veut que l'on soit? — Quand la passion aveugle , égare , dit Théobald en baissant les j^eux , qu est-ce que l'on est ? On cesse d'être soi-même. — Quoi ! monsieur, dit Constance, vos passions vous maîtrisent à ce point! Cela est bien redoutable. — Théobald, d'accusateur devenu accusé , se sentit plus doux comme plus modeste , et fut reconnaissant à l'excès du silence c[u'Emilie voulut bien garder. »

La seconde partie des 7\ois Femmes , qui se compose de lettres écrites du château d'Altendorf par Constance à l'abbé de La Tour, ressemble souvent à des conversations qu'a dû offrir le monde de madame de Charrière , en ces années 94 et 95, sur les affaires du temps. Le culte de Jean-Jacques et de Voltaire au Panthéon , un clergé philosophe substitué à un clergé-prêtre , la liberté , l'éducation , tous ces sujets à l'ordre du jour , y sont touchés ; aucun engouement, chaque chose jugée à sa valeur , même madame de Sillery : » J'admire , dit Constance , quelques unes de ses petites comédies ; je fais cas de cet esprit raide et expéditif que je trouve dans tous ses ouvrages ; j'y reconnais à la fois sa vocation et le talent de la remplir. On devrait l'établir inspectrice générale des écoles

de la République fi'aii(,'aise. ■• — U Adèle de Sénanye y est fort louée.

Constance n'aurait pas voulu vivre, dit-elle, avec Jean- Jacques ni avec Voltaire. — Avec Duclos? oui. — Avec Fénelon? oh! oui. — Avec Racine? oui. — Avec La Fontaine? pourc|uoi non!... •' Mais peut-être qu'après tout, ajoute-t-elle , le meilleur n'en vaudrait rien. Tous ces gens-là sont sujets , non seulement à préférer leur gloire à leurs amis , mais à ne voir dans leurs amis , dans la nature , dans les événements , que des récits , des tableaux, des réflexions à faire et à publier. » Xous croyons que Constance se trompe pour Racine , La Fontaine et Fénelon 5 nous craignons qu'elle ne fasse que reporter un peu trop en arrière ce qui était vrai de son siècle , ce qui l'est surtout du nôtre.

La conclusion de la première partie des Trois Femmes se débat entre? l'abbé et la baronne :

•' Je n'ai pas trouvé , dit madame de Berghen quand elle revit l'abbé, que vos trois femmes prouvassent quoi que ce soit , mais elles m'ont intéressée. — Cela doit me suffire, dit l'abbé; mais n'avez-vous pas quelque estime pour chacune de mes trois femmes? — Je ne puis le nier, répondit la baroime. — Eh bien ! dit l'abbé, ai-je prétendu autre chose?... Si je vous eusse parlé d'un de ces êtres, comme j'en connais beaucoup, qui, même lorsqu'ils ne font pas de mal , ne font aucun bien , ou ne font que celui qui leur convient ; qui, n'ayant que leur intérêt pour guide, n'en supposent jamais aucun autre au cœur d'autrui, vous l'eussiez sûrement méprisé. De l'esprit, des talents , des lumières , rien ne vous réconcilierait avec un homme de cette trempe; il faut \ow en un homme, pour le pouvoir estimer , que quelque chose lui pai'aît être bien^ quelque chose être mal ; il faut voir en lui une moralité quelconque;. >?

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Ainsi parle à la jeune baronne de Berghen cet aimable et sceptique abbé de La Tour, qui trouve -peu hùt pour son repos de passer mi hiver entier à Altendorf , près de Constance .

La conclusion de la seconde partie répète la même idée , mais d'un ton moins léger, et avec un certain accent d'élévation dans la bouche de Constance :

" Oh! la rectitude est bonne. Je n'aurai point de dispute avec Théobald. Je respecte tous les scrupules, les scrupules religieux, les scrupules de l'honneur, enfin tous ceux même qui n'auraient point de nom . et jusqu'à la soumission à des lois que rien ne sanctionne. Mon esprit, si ennemi de tous les galimatias, respectera toujours celui-ci ; j'aimerai toujours voir l'extrême délicatesse se soumettre à des règles qu'elle ne peut définir , et dont elle ne sait point d'oii elles émanent. "

Ce roman achevé, duquel je n'ai extrait que la pensée, en négligeant mainte délicatesse de détail, il reste de quoi réfléchir longtemps. Qu'il y a là, me disais-je, plus de choses qu'il ne semble î combien de résultats et d'observations y passent sans prétendre à se faire admirer ! et qu'il est agréable , dans un mot , dans un trait , de les saisir! La morale en est bien sceptique, mais en somme elle tourne au bien ; il y a une vraie tolérance qui n'est pourtant pas l'indifï'érence totale. C'est unroinan de Directoire , mais qui se peut avouer et relire , même après toutes les restaurations.

Ne soyons pas si fiers en effet : austères régents de notre âge, et qui le preniez si haut , kantistes , éclectiques, doctrinaires et tous, nous ne sommes pas si riches en morale, et vous-mêmes l'avez bien, à la longue, un peu prouvé. Qu'est-ce à dire ! Après trente ans , qui n'a lu dans bien

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des intérieui\s d'hommes, sans parler du sien, et qui n" a compris? En littérature, cest pire: l'esprit seul désormais y fait loi. Intrigué, piraterie, vanité sans frein, vénale cupidité ! oh ! si , dans tous ces gens d'esprit à foison, il y avait au cœur un endroit sain , une once , un grain d'honnêteté, un seul dans chacun, que ce serait beaucoup ! En ces moments de dissolution de doctrines et de cohue universelle , à tout prix il importe d'avoir au dedans de soi , dans son caractère , dans sa conduite , des points invincibles et inexpugnables , fussent-ils isolés et sans rapport avec le reste de nous-même ; — oui , des espèces de rochers de Malte ou de Gibraltar où l'on se rabatte en désespoir de cause et où l'on maintienne le drapeau. Ou, pour parler moins haut et plus à l'unisson de la nature , en fait de morale, je suis comme madame de C h arrière ; il me suffit- qu il y ait quelque chose dans quelqu'un il).

Madame de Charrièreeut, ce semble, une vieillesse assez triste et qui renfermait stoïquement sa plainte. Ame forte et fière , comme on l'a pu voir par un fragment de lettre, cité au commencement , et qui se rapporte à sa fin , elle s'était faite aux nécessités diverses de la société ou de la nature. Elle s'appliquait tout bas ce qu'elle a rendu avec

(l) Clomme corollaire à ceci, j'ai besoin d'ajouter un point tout (l'expérience , un précepte également contraire au (ouf ou rien d'une morale inaccessible. LMndultrence ((u'on a pour lesauties , on ne doit point sans doute la porter à l'éirard de soi-même : il faut autant que possible ne se rien pa.vser. Mais , enfin , c'est une règle bien essentielle dans la conduite , ile ne jamais tirer raison d'une première t'avite pour en connnettre une nouxelle , comme un désespéré qui le sait et qui s'abandonne. Quelqu'un \oyail madame de Montespan fort exacte au\ rigueurs <lu carême et paraissait s'en étonner : « Parce (pion commet une faute , faut-il donc les commetti'e toutes? » dit-elle. Je ne m'empare (pie du mol. Hier, ^ous méditiez une vie pure, dé\ouée. honorée de toutes les \ertus. semant de chaque main les bienfaits. Ce matin , parce qu'un tort, une souillure grave a , depuis hier, obscurci votre vie , a I heure du

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un accent pénétré , éloquent , en cet endroit des lettres de sa Constance : " ... Madame deHorst (quelque dame d'Osnabruck) y était \dan.<i la compagnie] ; elle se plaignit de son état , de son ennui. — Et moi , suis-je sut- des roses f dit l'émigrée en souriant. INIadame de Horst fut la seule qui neVentenditpas. Eh bien ! voilà une obligation que les gens sensibles et judicieux ont au deuil- qui couvre l'Europe . ils rougiraient de parler de leur pertes particulières j ils dissimulent des maux légers et de petites humiliations. Depuis plus de trois ans, je vois , j'entends Gatimozin partout , et la plainte commencée meurt sur mes lèvres , et , dans le silence auquel je me force, mon âme se raffermit. "

Elle avait peu compté sur l'amour , elle n'avait pas désiré la gloire; mais , lors même que la raison fait bon marché des chimères , la sensibilité sevrée se retrouve là-dessous et n'y perd rien. Ce doux jardin du pa}'s de Vaud et la vue de ces pentes heureuses ne l'avaient qu'à demi consolée ; l'anneau mystérieux du bonheur était dès longtemps enseveli pour elle dans l'abîme des lacs tranquilles. Sa santé se détruisait avant l'âge. Elle cessa de respirer le 27 déceml)re 1805, à trois heures du matin : depuis plusieurs jours, elle n'avait pas donné d'autre signe de vie. Elle n'avait que soixante-quatre ou soixante-chiq ans en-

liienfait que vous projetiez , le ferez-vous uioindie , coiuine (jiielqu'uu qui déserte le eombat . qui a perdu l'espoir de s'honorer luimême ? Oh I faites le bienfait , comme si vous étiez resté pur : faitesle . non pour vous honorer ( ce n'est pas de cela (ju'il s'agit , mais pour soulager le souffrant. Que le pauvre ne s'aperçoive pas de votre tort, de votre souillure survenue envers vous-même ; c'est le moyen, d'ailleurs, qu'elle disparaisse, qu'elle s'efface un peu. Que le mal auquel vous cédez ne vous empêche pas de recommencer, à l'instant qui suit , votre effort . votre retoiu- vers le Lien. Faites , faites en vue d'autrui, et indépendamment de cet arrangement décent envers vous-même, de cette satisfaction morale , de volio proprc/c sans tache qu'il est beau de garder, mais qui n'est pas l'unique but : tendez , tendez votre main à celui qui tombe , même quand vous la sentiriez moins blanche à offrir.

viron. Son mari lui survécut; c'est ce que j'en ai su de plus vif.

J'avais été mis depuis longtemps sur la trace de madame de Charrière par la lecture des Letires de Lausanne ; mieux informé de toutes choses par rapport à elle , durant mon séjour dans le pays, j'aurais cru manquer à une sorte do justice que de ne pas venir, tôt ou tard, parler un peu en détail d'une des femmes les plus distinguées assurément du xviu* siècle , d'une personne si parfaitement originale de grâce , de pensée , et de destinée aussi , qui , née en Hollande et vivant en Suisse , n'écrivait à la fin ses légers ouvrages que pour qu'on les traduisît en allemand , et qui pourtant, par l'esprit et par le ton , fut de la pure littérature française , et de la plus rare aujourd'hui , de celle de Gil-Blas, d'Hamilton et de Zadig.

15 mars 1839.

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