‹ Caliste (volume 2)Chapitre 1 sur 5 · Caliste · texte numérisé non relu

Caliste

Entouré de ses auteurs favoris, puisant dans les anciens Texpérience, et dans les modernes . t les savantes découvertes qui ont fait marcher la science chirurgicale à pas de géant, lé doc* leur Delmot ne s'apercevait pas que son feu s'hélait presque éteint, et que ses bougies, à leur fin, ne jetaient plus qu^une lueur pâle et incertaine.

Deux heures venaient de sonner,... la pluie fouettait violemment les vitraux des fenêtres, et le bruit des voitures, traversant rapidement les ruisseaux changes en torrens, devenait à chaque instant plus rare; le vent mugissait mélancoliquement, les tuiles se détachaient des toits et tombaient avec fracas.

— Je ne me trompe pas, s^cria tout à coup le docteur en posant sa plume, j''entends ma sonnette de nuit; sans doute quelque malheureux vient réclamer mon secours. Et il courut à une fenêtre de son cabinet; malgré la pluie glaciale qui tombait sur sa tête chauve et découverte, il ne se retira qu'après avoir essayé de faire entendre qu'on allait ouvrir; mais sa voix se perdit dans le bruit de Forage et le son alarmant de la sonnette continua.

Le docteur ouvrit la porte de son antichambre où il trouva mademoiselle Geneviève, sa gouvernante, fort mécontente d'avoir été réveillée. Cependant elle allait descendre, lorsque

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des pas précipités retentirent lîans Pescalier. Le portier du docteur avait enfin bien voulu se déranger, et celui qui causait ce trouble se trouva bientôt devant M. Delmot qui, frappé d'aune telle apparition, resta un moment stupéfait.

Un jeune homme d'aune figure noble, revêtu d'un brillant uniforme et décoré de plusieurs ordres étincelans de pierreries, la tête découverte, les cheveux imprégnés d'eau, pressa d'une main convulsive celle du docteur; l'émotion, la rapidité de sa course éteignaient sa voix, mais dans ses yeux expressifs se lisait une éloquente prière.

— Venez, s'écria»t-il enfin, venez, je vous en conjure; elle va mourir.

Et sans attendre son consentement il entraînait M. Delmot.

— 11 est impossible que vous sortiez par un pareil temps, monsieur, observa Geneviève; entendez- vous cette pluie, ce vent effrayant?

— En effet, reprit le docteur en retirant sa main ; la nuit, par un temps si affreux... Je ne refuse pas mes secours, mais clans quelques heures...

— Dans quelques heures, balhulia Tinconnu, dans quelques heures elle sera morte, et je n^aurai plus qu'à la suivre...

Trop ému pour résister davantage, le docteur n''hésita plus; Geneviève elle-même, tout en voyant avec inquiétude son cher maître sortira une heure aussi avancée, courut chercher sa douillette de soie, Ton enveloppa avec soin et l'éclaira jusqu'à la porte de la rue, non sans de nombreuses exclamations de crainte que ne justifiait que trop le redoublement de Forage.

Le docteur, soutenu par son jeune guide, s''efforçaitd'imiter son étonnante rapidité; mais bientôt il s'arrêta, et s'appuyant sur le parapet humide d'un pont qu'ails traversaient:

— De grâcC; dit-il; laissez-moi respirer un

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instant, si vous voulez que j^arrive où vous voulez me conduire, et profitez de ce moment pour m''apprendre quelle maladie, quel accident, quel malheur peut-être nécessitent de si prompts secours.

— Quel malheur! le déshonneur, la mort même; car elle va devenir mère, et elle sera perdue sans ressource si au jour elle n'est pas chez elle...

Le docteur soupira et se remit à marcher en gardant le silence, mais se parlant à lui-même : « Toujours, se disait-il, toujours les passions et le déshonneur; encore quelque fille séduite ou quelque épouse déshonorée. Combien de fois déjà n^ai-je pas aidé à cacher une faute, à empêcher un crime; et j''aurais pu hésiter I » Et Texcellent homme trouva une force nouvelle pour résister à la violence du vent et de la pluie.

Une exclamation de joie sortit de la poitrine de rofficier.

— Nous y voilà! dit-il en entraînant M. Del-

mot au fond dVine allée qui ressemblait à un passage ; une porte s''enlr'ouvrit et une voix de femme demanda bien bas :

— Est-ce vous, monsieur le Comte?

[ Celui à qui l'on venait de donner ce titre introduisit M. Delmot dans une grande chambre à peine meublée et faiblement éclairée.

Sur un lit était étendue une femme dont l'éclatante parure contrastait avec la misère qui Tentourait. Les gémissemens qu'elle laissait échapper malgré elle prouvaient d'atroces souffrances. Dès qu'elle entendit M. Delmot demander qu'on i'éclairât davantage, elle cacha sa figure dans ses mains, long-temps même elle repoussa ses soins; mais vaincue parles prières du comte, elle se laissa approcher. Au bout de quelques instans, un cri qu'elle essaya vainement d'étouffer, annonça qu'elle était mère.

Un évanouissement prolongé qui survint aussitôt inquiéîa beaucoup le docteur, et porta le désespoir du jeunehommejusqu'àla frénésie.

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M. Delmot, en s'^eftbrçant de la rappeler à la vie, put alors remarquer la merveilleuse beauté de riuconnue qui ne pouvait plus se soustraire à ses regards. Les longues tresses de ses cheveux d'ébène s'étaient échappées du bandeau de diamans qui les retenait, les fleurs qui y étaient mêlées, éparses autour d'acné, celles qui garnissaientsarobe brillante et légère, tout décelait que, surprise par la douleur au milieu d\ine fête, elle allait peut-être passer des joies du monde au secret de Téternilé.

Cependant elle revint à elle et retrouva une force et une énergie qui étonna M. Delmot. 11 put alors s'occuper du pauvre petit être qui venait de naître.

— Cet enfant est venu avant terme, dit le docteur.

— Peut-il vivre? demanda le jeune homme avec anxiété.

— Si le jour me surprend ici, je suis déshonorée, déshonorée à jamais ! s'écria la mère,

s CALISTE,

sans jeter un seul regard sur son malheureux enfant.

Vainement M. Delmot lui fît-il observer le danger qu'elle pouvait courir si elle sortait; elle répétait : Et qu'importe ma vie si je sauve ma réputation.

— Caliste, ajouta-t-elle avec violence, je pars seule si vous ne m'emmenez à l'instant même; est-il rien qui doive vous arrêter dans Thorrible situation où...

— Vous voyez quelle cruelle alternative, interrompit le comte en jetant un regard suppliant à M. Delmot. Docteur, emportez cet enfant, faites-le mettre en nourrice; sous peu de temps vous aurez de mes nouvelles, et jamais, jamais je n''oublierai ce bienfait.

Le docteur allait refuser une si embarrassante et peut-être si dangereuse mission, quand la jeune femme ajouta : — Si vous refusez, monsieur, je meurs à vos pieds.

Aucune tendresse maternelle, aucune pitié

même ne se faisait sentir dans son accent, mais il y régnait un désespoir farouche et véhément qui entraînait sans attendrir. Aussi le docteur reçut-il, sans faire d'ohjections, l'étrange dépôt qu'on lui confiait.

Nuls préparatifs ne paraissaient avoir été faits pour la naissance de cet enfant qui semblait entrer dans la vie déshérité de tous soins et de toute espérance. On Tavait seulement enveloppé dans un riche tissu des Indes qui couvrait sa mère; ce fut ainsi qu'il fût remis dans les bras trembîans du docteur. Cédant aux profondes instances de la jeune femme, le comte s'éloigna précipitamment avec elle.

Le docteur cacha soigneusement sous Tamplc vêtement dont il était couvert lui-même son étrange fardeau, et se hâta de quitter la maison; personne ne s'offrit à ses regards ; il atteignit la porte de la rue sans le moindre obstacle. Le jour commençait à paraître, et quoique la pluie eut cessé de tomber, le temps n'en était pas

moins effroyable; le vent semblait avoir redoublé de violence , les réverbères balances dans l'air éclataient avec fracas, et les rues étaient presque désertes.

Cette circonstance servit le bon M. Delmot, et il pressa le pas autant que pouvait le lui permettre ses jambes alourdies par une nuit si fatigante et le poids de soixante années.

Jusqu'au moment où il atteignit, sans accident et sans fâcheuses rencontres la porte de son appartement, le docteur n''avait point songé à ce qu'il allait dire chez lui, et à tous les embarras où son bon cœur et son humanité allaient l'entraîner.

Il y pensa alors avec quelque inquiétude; il craignait les réflexions de Geneviève, dont, sous quelques rapports, il reconnaissait d'avance la justesse. Il redoutait son humeur grondeuse, quoique parfaitement maître chez lui, le docteur supportait, comme tous les vieux célibataires, ce joug domestique auquel on se soumet

par bonté et par indulgence, alors que de longs services, un attachement et un dévoûment de tous les instans font un véritable embarras de réprimer sévèrement des observations qui ne semblent être dictées que par Tintérêt. Aussi, M. Delmot reculait-il autant que possible à parler de ce qui lui était arrivé durant son absence; de son côté, Geneviève était impatiente de savoir où était demeuré si long temps son maître, et tout en lui prodiguant ses soins, en attisant le feu pour qu'il pût se réchauffer, ses yeux Pinterrogeaient curieusement.

Elle commençait môme à s''étonner d\in silence aussi prolongé, lorsqu'^un faible cri lui fit tourner la tète avec un mouvement do surprise et d'*effroi.

Geneviève courut soulever la douillette que le docteur avait posé avec précaution sur le canapé, et découvrit l'enfant.

— Bon Dieu! s''écria't-elle, à quoi pense monsieur? et d'où vient cet enfant? Nul vêtement^

aucuns préparatifs, rapporté à cette heure; à qui est-il? où est sa mère? et que monsieur veut-il en faire?

— Le garder, répondit tranquillement M. Delmot.

— Le garder! Puissances du ciel, y pensezvous, monsieur? Sans doute il est le fruit du libertinage, et ses parens abusant de votie bonté, ou plutôt de votre faiblesse, sont exprès venus à vous pour se débarrasser de ce fardeau. Mais il est un moyen bien simple ; il existe des asiles pour ces petits malheureux, sans que vous songiez, à votre âge, à vous donner un tel souci. Qui sait d'ailleurs si, né...

Le faible objet de la diatribe de Geneviève jeta un second cri plus plaintif et plus douloureux que le premier. Ce cri frappa au cœur de M, Delmot. Etait-ce ainsi qu'il avait coutume d\agir, et n''avait-il accepté le dépôt qu'on venait de lui confier, que pour le négliger avec tant de cruauté? Peut-être cet enfant venait-il

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trexpiier sans qu'on lui eut donné le plus léger secours. Ce reproche que se fil à lui-même le docteur, le rendit, pour la première fois, presque sévère.

— Il y a vingt-cinq ans, s'écria-t-il, en prenant dans ses bras Tinnocente créature que repoussait Geneviève, il y a vingt-cinq ans qu''à cette même place, une jeune fille embrassa mes genoux; me confia toutes ses douleurs et trouva en moi un appui. Je ne la traitai pas en coupable parce qu''elle était malheureuse, et le fruit de sa faute ne fut point puni de Terreur de sa mère ; oh! Geneviève, Geneviève, ajouta M. Delmot d''un ton déjà plus doux, les années ôtent-elles donc aux femmes le souvenir et la plus belle vertu, la pitié...

Les sanglots de Geneviève se mêlaient aux cris de la petite fille , car la protégée de M. Delmot était une fille, il chercha à calmer Tune et Tautre, et parvint enfin à consoler sa gouvernante.

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— ]N\:n parlons plus, répéta«t il plusieurs fois, cet enfant m'a été remis d'une manière

' étrange et que je ne puis confier à personne; il faut lui chercher une nourrice s''il peut vivre, car il est né avant terme.

Geneviève, maintenant aussi empressée qu'acné s'était montrée dure, prit la pauvre petite, Penveloppa soigneusement, et ne put s^'empêcher, en la retirant du châle qui la couvrait, d'en remarquer la magnificence et la beauté.

— Il faut le garder soigneusement, avec ceci, dit le docteur en tirant de sa poche un petit paquet que lui avait remis roftîcier. Voyons avant ce qu''il contient.

Il ne sMtonna point d''y trouver beaucoup d''or; mais il fut profondément attendri en reconnaissant les décorations qui brillaient sur la poitrine de PéUanger, M. Delmot les serra précieusement.

— Peut-être un jour les remettras-tu toi-

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même à ton malheureux père, conlinua-t-il, en caressant avec tendresse la pauvre petite, car j'en ai la certitude, cet ollicier est ton père, peut-être même va-t-il bientôt venir t'enlever à moi ! Et déjà se faisant une douleur de cette crainte, Je bon docteur prouvait qu'un cœur sensible se crée presque toujours une nou* velle peine, en se donnant une nouvelle affection.

Des soins plus pressans vinrent le distraire de cette inquiétude. Il fallait constater la nais^ sance de Tenfant et dire au moins quelle était sa mère. La profession de M. Delmot lui donnait plus de facilité qu'à personne, dans cette circonstance, et cependant elle n'applanissait pas toutes les diflicultés. Enfin, il pensa qu'il était seul au monde, qu'il était libre de donner son nom qu'une vie honorable et un beau talent avaient illustré; el la petite fille reçut le nom de Caliste Delmot. Le docteur éprouva quelque plaisir à lui donner ce nom

de Caliste; c'était celui du jeune officier, il se le rappelait, il ne pouvait jamais Toublier.

Cependant Pobjet de tant de sollicitudes et de soins ne paraissait pas devoir en profiter long-temps , et sa naissance prématurée, une complexion très-délicate, rendaient M. Delmot fort difficile sur le choix d'une nourrice. Aucune ne lui paraissait digne d'élever un objet si cher, lorsque Geneviève, jalouse de réparer ses torts, rappela à M. Delmot la jardinière d'un petit bien qu'ail possédait à vingt lieues de Paris. Il y allait souvent, et Caliste ne pouvait être mieux nulle part. Il fut donc décidé que Geneviève Ty conduirait.

M. Delmot au moment de les laisser partir sentit une très vive peine à se séparer de sa fille adoptivc, avant de Pavoir remise et recommandée lui-même à la nourrice ; il n'avait aucun malade en danger, et il put sans inconvénient prier un de ses confrères de le remplacer quelques jours.

La maison de M. Delmot, voisine d^une des roules de Normandie, était une des plus modestes du village de Valbreuse, village qui tirait son nom d'un magnifique château appartenant à une ancienne et noble famille. De hautes tourelles, un parc spacieux, des bois magnifiques donnaient à cette propriété quelque cho^c de fastueux et de féodal. Peu maltraité durant le règne de la terreur, on disait que ce château, revenu depuis quelques années à son ancien propriétaire, allait être restauré entièrement pour être habité de nouveau.

M. Delmot écoutait très indifféremment ces détails que lui donnait Geneviève. Médecin dePhumble habitant des chaumières, sa jolie solitude, placée au bout du village, cachée par des arbres et des fleurs, sufiisait à ses désirs. Sans ambition, content de sa modique fortune, riche d'amis, ce n'était point parmi ceux qui pouvaient prôner ses talens que M. DcImot les avait choisis. A une bonté rare, il joignait

un caractère élevé et un esprit rempli de philosophie. De grands malheurs avaient attristé sa vie sans rider son front, ni ulcérer son âme, et la haine et le ressentiment lui étaient étrangers. Jeune, il avait aimé et surmontant mille obstacles pour s'unir à Pobjet de son amour, il avait été trahi. Cependant, quand l'heure du repentir était arrivée, sa main généreuse avait essuyé des larmes qui étaient encore une offense, qu'ail pardonna comme il avait pardonné la trahison.

Sa femme était morte, lui recommandant une fille qu'il aurait eu le droit de repousser; mais recueillant dans sa maison l'enfant de celle qu'ail avait tant aimée, il l'avait élevée jusqu''à rage de dix-huit ans, elle le quitta pour un étranger. C'était depuis ce temps que Geneviève, qui avait tant de raisons pour bénir l'indulgence du docteur, était devenue sa gouvernante.

Faire du bien était Taliment de la vie de

M. Delmot; les yeux fixés sur la pâle figure de Caliste , ouvrant et refermant les glaces de la voiture, dans la crainte qu'acné n'eut ou trop chaud ou trop froid, il commença dès le lendemain de la naissance de cet enfant , son voyage pour Valbreuse.

La voiture montait assez lentement la grande avenue des Champs-Elysées, lorsqu'une file d'équipages venant du faubourg Saint-Honoré, attira l'attention de la gouvernante. M. Delmot voulait passer outre, mais il craignait tellement d''imposer la moindre contrainte aux autres, qu'il céda au désir que manifesta Geneviève de voir ce brillant cortège. C'était une noce, et sans doute celle d^un grand : une riche livrée, des voitures armoriées l'annonçaient.

Ces voitures s''arrêtèrent à ï» petite église située près de la barrière de l'Étoile; déjà on avait vu disparaître dans l'intérieur ceux qui, gans doute, remplis de bonheur et d''espéran-

ces, regardaient ce jour comme le plus beau de leur vie. M. Delmot allait continuer sa route, quand des valets courant avec précipitation et de tous côtés, passèrent prés de sa voiture. Leur air effrayé lui fît hasarder une question, et il apprit que le marié venait de tomber dans un profond évanouissement.

Le docteur se hâta d'offrir son ministère, et suivant avec empressement le laquais qui lui frayait un passage dans la foule, il arriva prés du malade qu'on avait placé dans la sacristie. Les ombres de la mort paraissaient déjà l'environner, on eut pu croire que ses yeux étaient fermés pour jamais, si on n'eut aperçu des larmes coulant sur ses joues décolorées.

Il ne fallut qu''un coup-d'œil à M. Delmot pour reconnaître celui dont la taille et la figure ne pouvaient jamais s'^etfacer de son souvenir. C'est le jeune officier, celui qu''il soupçonne être le père de Caliste. A l'état affreux où il ie retrouve; il prévoit qu'il ne s''u-

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nit point à celle qifil aime, qu''i] ne va point donner un père à son enfant. Ah ! qui peut mieux alors que le docteur comprendre ce quMI doit souffrir; qui pourrait peut-être lui donner plus de consolation?.... Mais il sent trop Timportance de son silence; et de peur de faire éprouver au comte une surprise dangereuse, après lui avoir prodigué tous les secours de son art, il sYloigne de quelques pas et le surveille avec une compassion qui s'accrut encore, (|uan(l il le vitfjromener autour de lui des regards remplis d''un sombre désespoir. Combien il en coûtait àM.Delmot de ne pas essayer de diminuer sa douleur en lui disant : ne crains rien au moins pour ton enfant, je serai son père.

Mais un homme à Taspect imposant s'approche.

— Allons, mon fils, dit-il d'une voix sévère, songez où vous êtes, songez à ce que vous avez promis. Les yeux du malheureux se baissèrent

vers la terre, une rougeur subite remplaça sou eflVayante pâleur. Il se leva avec effort et marchant d''un pas chancelant vers une jeune personne que le docteur n''avait pas encore remarquée, il la conduisit aux pieds de l'autel.

M. Delmot ne reconnut ni la taille majestueuse, ni la tête si belle de la mère de Caliste. A peine sortie de Tenfance, le regard encore incertain de la jeune mariée ne révèle ni esprit, ni âme; occupée de replacer avec grâce le bouquet qui la pare, et rangeant gracieusement les plis onduleux de sa robe de noces, elle ne pense ni au serment qu''elle va prononcer, ni à la gravité de l'état dans lequel elle va entrer.

Malgré les craintes de M. Delmot, et la délicatesse extrême de Caliste, elle était parvenue jusqu'^à rage de seize ans sans avoir éprouvé aucune maladie sérieuse. Tant de soins avaient entouré son enfance, elle respirait un air si pur, sa vie était si calme et si réglée qu'on pouvait la comparer à ces planteà précieuses qu'un

habile jardinier garantit avec succès du vent destructeur qui les flétrirait; elle en avait la délicatesse et la grâce.

Aussi, en suivant de l'œil dans les allées de son jardin la marche légère de sa fille adoptive, M. Delmot s*'énorgueilîissait de ses charmes, et bénissait le hasard qui lui avait envoyé un être si aimable à aimer ; car ce n''était point assez d'hêtre douée d''une figure et d'une taille charmantes, Caliste possédait plus- encore, rame la plus belle et le caractère le plus adorable. Dans ses yeux bruns se peignait l'esprit qui charme et Tintelligence qui attire, et sur sa bouche, moins régulière que séduisante, se jouait un sourire plein de douceur et de finesse. La délicatesse extrême de sa constitution ne laissait paraître sur ses joues les couleurs vives de la jeunesse qu''après une course un peu précipitée, ou une émotion agréable. Les femmes la îronvaiciit trop pâle; mais celles que l'envie ne guidait pas avouaienl que cette

pâleur était un charme de plus, en ce quelle faisait ressortir les lèvres si vermeilles et les yeux si brillans de Caliste.

Mais s^il est facile de décrire les traits remarquable d''une femme belle ou jolie, on s'arrête quand il faut peindre la grâce, la grâce dont le charme consiste à ne pouvoir se déûnir, celle qui possède ce merveilleux talisman que la nature seule accorde, plaît sans le vouloir, sans le savoir même.

A tant de dons naturels se joignaient encore ceux que peut y joindreune éducation remarquable. Sachant que le secret le mieux caché est celui qu''on ne confie point, M. Delmot n'avait pas voulu que Caliste le quittât depuis Tinstant où elle n^'avait plus eu besoin des soins de sa nourrice; mais, désirant qu'elle pût respirer souvent l'air de la campagne, chaque été il passait avec elle quelque mois à Valbreuse,

En s'^éloignant ainsi de Paris, le docteur avait perdu presque toute sa clientclle, mais il ne la

regrettait pas. Sans jamais refuser ses secours, il ne cherchait point les malades; et, depuis quelques années, il n'était plus, en quelque sorte, que le médecin des habitans de Valbreuse, où il se plaisait chaque jour davantage.

Cependant durant les hivers qu'il avait passé à Paris, les meilleurs maîtres avaient completté l'éducation de Caliste. D'^abord le docteur ne voulait lui en donner qu'une très simple, mais comment résister au désir d''ajouter à une voix mélodieuse tout le développement et le charme de Part; il fallait bien aussi qu''elle pût s''accompagner, et Caliste apprit la harpe. Le dessin était une occupation bien agréable à la campagne; mais, du simple crayon, sans presque s'en douter, Caliste passa à la peinture. Douée d^ine rare intelligence, n'aimant ni les jeux, ni les exercices bruyans de la jeunesse, aucun de ses momens n'était perdu et ses progrès furent rapides.

Sérieuse sans tristesse, élevée par un vieillard d^m caractère rempli de simplicité et de philosophie, il y avait dans les habitudes de cette jeune fille quelque chose qui la plaçait tout naturellement dans une sphère à part. On eut dit qu'un pressentiment Tavertissait que son existence n''était pas complète. Presque toujours un peu souffrante, la rêverie était un état habituel pour elle. Elle ne savait point si les autres jeunes personnes étaient autrement, elle n^en connaissait aucune. M.Delmot, craignant les questions indiscrètes , n'avait cherché pour elle aucune intimité.

Caliste chérissait son grand - père , car elle croyait que M. Delmot était le sien, avec tout Tabandon d'un cœur aimant. Causer de longues heures avec lui, faire de la musique pour lui, dessiner près de lui, telle était sa vie, son bonheur, ses seuls désirs. Elle aimait aussi Geneviève comme une vieille amie et l'idée de la contrarier, ou de lui désobéir, ne se

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présentait jamais à elle. Aussi Geneviève à son tour était pleine de tendresse, de soins, et Ven* fant abandonné était le trésor de cette maison de paix et de bienfaisance.

Durant les hivers que M. Deîmot avait passé à Paris, il avait souvent mené sa fille adoptive aux théâtres. Mais Tair des salles de spectacles était trop épais pour la pauvre enfant, et elle payait de plusieurs jouri de souffrance ces innoccns plaisirs, M. Delmot se décida alors à se fixer à Valbreuse, et, avec ses pinceaux, sa musique, ses fleurs, Caliste n'^éprouvait jamais d'ennui.

Son éducation avait été trop éclairée pour qu'elle ne sût pas qu''il existait des passions ; ses lectures et son vieux père lui avaient appris tous les maux qu''el{es causent, et son innocence et sa pureté n'^étaient point basées sur une entière ignorance.

Elle me perdra bientôt, disait le bon Delmoi, il faut donc qu'elle sache que Famour

peut influer sur sa vie; elle est femme, elle aimera...; et puis ne faudra-t-il pas qu'à mon lit de mort je lui découvre le secret de sa naissance, et, avec son caractère, je crains que ce coup ne soit terrible. Son cœur si sensible sera profondément blessé de ne plus tenir à rien sur la terre; hélabl apiès moi, qui la protégera.

Ces réflexions attristaient beaucoup M. Delmot, quelquefois il essayait de préparer Caliste à sa mort et au secret qu'ail voulait lui révéler; mais il s^arrétait aussitôt, effrayé de Tamère douleur qu'il lisait dans ses yeux.

Cependant s'il n'en disait point assez pour Pinstruire entièrement, il en faisait trop entendre pour ne pas inquiéter une jeune fille d'un caractère très impressionnable et très sensible. D'ailleurs Caliste avait souvent remarqué l'embarras de son vieux père et celui de Geneviève, quand elle amenait la conversation sur ses paren§. Jaaiais elle n'avait pu

obtenir aucun délai! sur eux. Elle en avait conclu qu'ails avaient dû commettre quelque grande faute envers leur père, et sa reconnaissance pour M. Delmot en augmentait encore. Mais elle se disait, ou plutôt un instinct naturel la portait à penser qu'ail y avait quelque triste secret dans sa famille ou dans sa naissance.

Ce pressentiment rendait Caliste plus mélancolique; satisfaite d'hêtre établie entièrement à la campagne, elle admirait une belle soirée d'été avec le même entliousiasmequ''une autre jeune personne aurait ressenti pour un bal, ou pour une brillante assemblée. Contente alors qu''elle voyait à son grand-père quelque société qui l'intéressât, elle quittait le jardin qui entourait la maison ^ et s'enfonçait dans les grands bois de Valbreuse. D'*un côté ces bois se joignaient au parc, mais ce n'*était pas la partie qu'elle préférait. Sa promenade favorite c''était un bosquet planté d'arbres vieux

comme le monde, au milieu duquel se trouvait un pavillon solitaire et peu élevé.

Entouré de murailles nouvellement construites, fermé par une porte basse et épaisse, ce pavillon donnait à ce côté du bois quelque chose de sauvage et d''austère; de jeunes peupliers balançaient déjà leurs cimes légères au-dessus de ces tristes murailles. Mais on jugeait qu''en les plantant, on avait eu plutôt Tintention de cacher le pavillon que de Tembellir.

C'était pendant un des voyages de Caliste à Paris que ce lieu avait subi ce changement ; elle se rappelait parfaitement que, dans son enfance une clairière entourait seule ce pavillon qui avait été un rendez-vous de chasse. Bien des fois Caliste, accompagnée de Geneviève, était venue voir le bon garde-chasse et sa vieille compagne. Ils s'empressaient tous deux autour de l'aimable enfant, car là aussi M. Delmot avait signalé son obligeance. Mais

le vieux Robert elait mort, et ce côté du bois avait éprouvé le cbangement qu'on vient de décrire.

Caîiste avait entendu raconter une triste his* toire sur la nouvelle destination du pavillon. On disait qu'il servait de retraite, ou plutôt de prison, au fils aîné du comte de Valbreuse, atteint depuis bien long-temps d'une aliénation mentale.

Un soir que Caliste, plus rêveuse que de coutume, fixait les yeux sur ce triste asile, elle vit la lourde porte s''ouvrir, et un bomme d'une taille élégante et d'une mise recberchée en sortir à pas lents. Plus embarrassée qu'effrayée de se trouver ainsi surprise dan? un lieu aussi retiré, Caliste entra précipitamment dans l'allée qui se trouvait devant elle, sans penser qu'elle conduisait directement au parc de Valbreuse, comme elle marcbait très vite, elle eut atteint bientôt la grille qui le séparait du bois. Embarrassée de s'être ainsi rapprochée d'un

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endroit qu'elle savait être habité, Caliste reprit plus rapidement encore Tallée qui ramenait au pavillon; elle allait bientôt Patteindre^ quand elle se trouva en face de Tétranger qu'acné avait voulu éviter. L'étranger s'inclina profondément et parut saisi d'une profonde admiration à la vue de la jeune fille.

Le jour touchait à sa fin^ le ciel, calme et d'un gris bleu ne laissait passer que de faibles rayons d'un doux soleil d'automne et une bise légère agitait doucement les arbres de la forêt. Jamais la beauté de Caliste n'avait paru plus à son 'avantage; sa taille élégante se balançait au milieu des arbres, ses joues, un peu colorées par sa course, ajoutaient un éclat inaccoutumé à ses yeux ; et sur son front blanc, où brillait l'innocence et la candeur; se dessinaient deux larges bandeaux de cheveux noirs et brillans.

Cette coiffure simple donnait à cette tête I. 3

charmante quelque chose d'angélique qui rappelait le type de la beauté antique.

On ne s''étonnera donc pas si les yeux de Tétranger suivirent, tant qu''ils purent Tapercevoir, cette merveilleuse apparition; et même depuis long-temps ils ne pouvaient plus la distinguer qu''ils la cherchaient encore.

Caliste arriva hors d'haleine à la petite porte du jardin de son père, et, sans se rendre compte du motif qui la guidait, elle en poussa en dedans les deux verroux avec une espèce d'^effroi. Cette rencontre était, il est vrai, un événement pour elle ; jamais jusque là elle n'avait rencontré personne dans ses promenades, et elle crut regretter vivement leur solitude habituelle.

Auprès de M. Delmot, Caliste reprit un peu de calme ; elle écoutait depuis assez longtemps et sans intérêt sa conversation avec un de ses voisins ; mais au nom de Valbreuse, elle leva la tête,

— Non, répondait le docteur Je ne me présenterai point au château; je désire même n''y être jamais appelé. Ce qu''on dit de la marquise me donne peu d'envie de la connaître. Il est pourtant possible qu'acné ait des vertus.

— L'apparence, murmura Geneviève...; et, si Ton voulait écouter les voisins, et surtout la veuve de ce pauvre Piobert, qui- a été obligée de se faire servante de basse-cour à soixante ans passés, après avoir conservé soigneusement durant Témigration du marquis le pavillon de chasse de la forêt ; si on voulait l'écouter, on saurait... Mais je me tais, il y a une justice, et...

— Doit-on ajouter foi à des propos de vieilles femmes, interrompit M. Delmot.

— Vieilles femmes, vieilles femmes, reprit Geneviève; il semble, à entendre monsieur, qu'une vieille femme ne puisse rien dire de bien. Cependant il n'en est pas moins vrai que le pauvre Robert était déjà très malade, quand on Ta chassé pour mettre à sa place un grand

homme sec, à figure rëbarbalive; du reste^ bien fait pour remplir l'emploi de geôlier.

— Geôlier, répéta avec étonnement M. Delmot.

— Sans doute, puisqu'on a fait de ce joli pavillon une prison pour le fils du marquis, ajouta la gouvernante; on dit qu'il est fou, mais...

— Mais cela n''est que trop vrai, interrompit le voisin, et je me souviendrai toujours de la soirée où il fut conduit ici ; il y a de cela dix ans. Depuis le matin je chassais dans les bois, et je revenais par l'avenue qui longe le pavillon, lorsque jVntendis le roulement d^ine voiture; deux hommes Tescortaient et portaient des flambeaux qui répandaient une lueur sinistre sur les arbres dépouillés, car c''élait dans rhiver, et il avait tombé de la neige pendant la journée. Ce triste cortège s'arrêta à la porte du pavillon : j'eus peut-être tort, mais je me cachai pour voir ce qui allait se passer. La voiture s''ouvrit, deux hommes en sortirent

en soutenant un autre enveloppé de fourrures, qui paraissait se traîner avec peine. Il ne voulut pas franchir la porte du pavillon, il se débat' lit même, quoique faiblement. La lueur des flambeaux donnait sur sa figure; elle était d'une pâleur et d'une maigreur effrayante ; ses grands yeux paraissaient sortir de leur orbite.

Emu de pitié j''allais me montrer et voler au secours de cet infortuné, quand je me rappelai avoir entendu dire, lorsqu'^on arrangeait le pavillon, qu'il était destiné au fils du général de Valbreuse, renfermé depuis long-temps dans une maison de fous. Je réfléchis que je ne devais pas me mêler de cette affaire , qui était une mesure de famille. Je ne pouvais cependant me résoudre à m'en aller, tant que j''entendisles cris de ce malheureux. Ils cessèrent enfin ; épuisé, il tomba évanoui et fut transporté dans sa prison.

Le château de Vaibreuse avait été réparé et remeublé entièrement, à peu près à l'époque

OÙ Caliste fut mise en nourrice chez la jardinière de M. Delmot. On s''attendait dès -lors à voir le comte venir habiter sa terre.

Mais il fut nommé à une ambassade et partit emmenant avec lui sa jeune épouse. Quelques années plus tard, son fils aîné fut transporté au pavillon. Il se répandit quelques bruits confus au sujet de sa folie ; on l'attribuait à une passion malheureuse, à un mariage auquel on l'avait forcé.

C'était une demeure magnifique que le château de Valbreuse, et qui attirait Padmiration de tous les voyageurs. La beauté du parc, l'immensité des bois, l'abondance des eaux, en faisaient un séjour presque royal. Sa magnificence Tavait préservé pendant la terreur, parce qu''il fut confisqué au profit du gouvernement. Quand Napoléon en devint chef, il pensa à faire de Valbreuse un apanage pour un membre de sa famille; mais le marquis, profitant d'une loi favorable, rentra en France, y prit du service,

se distingua par son dévoûment, et obtint de rentrer dans l'héritage de ses pères. Son orgueil ne fut pas médiocrement flatté de cette faveur, et il ne crut pouvoir donner à son souverain une plus grande preuve de reconnaissance que de destiner ses deux fils à son service. Une différence assez marquée dans leur âge, dut en établir naturellement dans leur destination. L'haine devait entrer dans un régiment de cavalerie qui était alors en Italie; Henri fut admis à TÉcole Polytechnique. Rien ne se ressemblait moins que le caractère des deux frères. Le jeune comte, ayant émigré avec sa famille, avait été élevé presque entièrement par sa mère, puisqu'après avoir conduit madame de Valbreuse en Angleterre, le marquis avait rejoint Tarmée des princes. Colonel avant la révolution, possédant une immense fortune, le désir des honneurs et des faveurs de la cour avait dominé toute sa vie; il avait émigré, parce que la première noblesse de

40 CALIST£.

France avait agi ainsi; mais ce n^était pas sans regret qu'il songeait au magnifique château de Valbreuse , et à autres propriétés non moins importantes qu''il avait été forcé d''abandonner. Fort peu sensible, le marquis ne se fût guère tourmenté du fils qu'il avait laissé en France, sans les lettres de sa femme qui parlaient sans cesse du jeune Henri. Elle l'engageait depuis quelque mois, et avec plus d'instance, à venir la rejoindre à Richemont, où elle s'était établie, mais le marquis reculait de jour en jour leur réunion. Le bonheur intérieur était peu apprécié par lui. A Richemont il aurait fallu vivre en époux, en père, et c'^étaient des titres et des sentimens qui touchaient faiblement M. de Valbreuse. Aussi son fils aîné avait-il déjà dix-huit ans, lorsqu''il se décida à rejoindre la marquise. Encore, le manque de ressources, et une lettre de sa femme qui lui apprenait le triste état de sa santé, le déterminèrent seuls à partir pour TAngleterre.

Il recula cVétonnement en apereevant le changement qu^avaient produit sur la marquise le peu d'années qui venaient de s'écouler. La mort était déjà empreinte sur cette figure naguère si charmante, et le marquis ne se rap> procha de sa femme que pour recevoir son dernier soupir.

Sans le savoir, ou du moins sans s'en préoccuper, il avait par son indifférence creusé la tombe d'un être bon et aimable. Il avait cru qu'elle devait être heureuse seulement d'épouser un homme jeune, beau et trèsrecherché à la cour.

Il y a des cœurs pour lesquels tous ces avantages ne sont rien. Et quand la marquise s'apei'çut qu'elle n'était point aimée, quand elle eut remarqué une entière indifférence se joindre à Tinfidélité, elle dit adieu au bonheur que donne l'amour, et concentra sa vie dans ses enfans ; mais forcée d'en laisser un en France à cause de sa grande jeunesse, exilée sous un

climat trop sévère, sa santé s'adhéra, et si elle sollicita avec de plus vives instances la présence de son époux, c'est qu''elle voulait lui parler de ses enfans, en lui disant adieu, et qu'elle espérait que des prières et des recommandations, faites dans un moment solennel, produiraient une impression ineffaçable ; mais le caractère du marquis était tellement léger qu''il fut bientôt consolé. Fatigué même de la longue douleur de son fds, il saisit avec empressement l'occasion de le quitter.

La marquise s''était fait des amis en Angleterre. Un d''eux, d'un caractère dévoué, se chargeadu jeune comte, et en rentrant en France, le marquis se trouva à Tabri de tout embarras à ce sujet. Dans sa patrie, il fut comblé de faveurs, servit avec zèle et ne mit plus de bornes à ses ambitieuses espérances. On ne saurait même dire, si jamais il s''était senti plus fier que le jour où il fit blasonner sur ses voitures les armes d'un comte de l'empire, en

remplacement de celles d'un marquis de l'ancien régime. Une circonstance vint l'enorgueillir encore.

— Comte de Valbreuse, dit un jour Pempereur, je veux vous marier, vous ou votre (ils aîné; car peut-être la jeune personne vous le préférerait-elle.

Le comte se trouvait précisément placé en face d''une grande glace qui répétait sa figure parfaitement conservée et sa taille haute et bien prise. Il s'inclina, tout en pensant que le monarque aurait pu se dispenser d'exprimer un tel doute, et il se promit bien de faire revenir le plus tard possible son fils d'Angleterre.

Napoléon s'aperçut qu'il avait blessé le comte, et comme il craignait de se faire un ennemi dans l'ancienne noblesse, il ajouta :

— Je ne doute pas, au reste, que vous ne lui conveniez, et il faudrait, en eiret, qu'elle fût bien difficile. Mais cette jeune personne ne possède qu'une naissance illustre et une beauté qu'on

dit merveilleuse. Je viens d'attacher à ma personne son frère et un de ses cousins; il serait digne de vous, général, de relever cette maison, et de rendre à une ancienne famille un nouvel éclat.

Le comte s'inclina plus profondément, Pempereur continua :

— Nous avons à la cour deux ou trois vieilles femmes qui se mêleraient volontiers de ce mariage; je serais bien aise qu'il se terminât promptement.

De telles insinuations étaient un ordre, et le comteétait trophabile pour s'^y soustraire. Il s'avoua cependant qu''il eût préféré ne pas se remarier et vivre un peu à son goût. L'idée de présenter son fils lui vint; mais alors il faudrait qu'il se dégarnît d''une partie de sa fortune pour rétablir, qu'il jouât le rôle de père, auquel il ne se sentait pas du tout disposé. Et puis il était déjà question dans le monde du mariage du comte; on pourrait imaginer

CALTSTE. 45

qu'il clait refusé, parce qu'il n'hélait ni assez jeune, ni assez séduisant. La vanité Teniporta dans cette occasion , comme dans beaucoup d''autres , et M. de Valbreuse n'écouta qu'elle.

Il fut présenté à Marguerite de Montgelas et resta ébloui. Jamais beauté plus parfaite, plus majestueuse n'avait frappé ses regards; et, sans rien connaître de son caractère ni de ses sentimens, le général se promit qu'elle serait comtesse de Valbreuse. Il mit tant de zèle et d^empressement, qu'un mois ne se passa pas sans que l'empereur n'apposât sa signature au contrat qui plaçait Marguerite au nombre des plus nobles et des plus brillantes femmes de sa cour.

Cependant au milieu des somptueux préparatifs de son hymen, et seulement en présentant à sa jeune fiancée une riche corbeille, le comte lui parla légèrement de la joie que ses cnfans auraient en connaissant une mère et si

belle et si gracieuse. Le front hautain de Marguerite se couvrit d''un nuage, mais se remettant promptement, elle demanda la première à voir Henri, sorti récemment de Pécole de St.-Cyr. Il lui fut présenté, et le tribut d'admiration qu'ail paya à ses charmes, la disposa en sa faveur. Henri, élevé par des étrangers, ne s'inquiéta pas si son père allait diminuer encore la part déjà si légère d''airection qu'il portait à ses enfans. Il ne se dit pas que rien ne peut remplacer une mère; il n'avait jamais connu le bonheur que répand sur la vie une si douce affection.

Il ne vit que des fêtes magnifiques, une maison somptueuse, une femme jeune et brillante autour de laquelle tout s''empressait, et peu à peu il s'accoutuma à lui laisser prendre un grand empire sur lui.

Adroite, dissimulée, ne se compromettant jamais, ni par un instant d'abandon ; ni par la plus légère émotion ; Marguerite entrait dans

le monde avec tous les moyens d'*y réussir. Trop fine pour ne pas paraître d''une égalité remarquable , ne montrant jamais de volonté, on ne parlait que de Texigeance de caractère du comte; quelques personnes même, dupes de cet inaltérable douceur, ne voyaient dans Marguerite qu'une esclave portant des cbaîncs dorées. Mais le petit nombre de ceux qui étaient en état de la bien juger, reconnaissait, dans cette apparente abnégation d''elle même, une femme impérieuse, usant habilement de Tempire qu'exerce un esprit fort sur un esprit faible.

Quatre ans s''étaient écoulés et la comtesse perdait Tespoir de devenir mère. Tirant habilement parti de cette stérilité pour s''attacher plus intimement Henri, lui insinuant tous ses goûts et sa manière de penser, elle se donnait dans le monde la réputation de la belle -mère la plus tendre. Devinant dans ce jeune homme une tête exaltée, un cœur froid, elle sentit que,

48 CALISTF.

facile à dominer, il pourrait aider à l'illustration de sa famille.

Mais cette bienveillance que la comtesse éprouvait pour Henri, ne s'étendait pas jusqu'au fils aîné du comte, le jugeant par ses lettres et par ce que lui en avait dit M. deValbreuse, Marguerite éprouvait pour ce fils un profond éloignement, et, avec une incroyable adresse, elle détruisit pour toujours le peu de tendresse et d'^intérêt que lui conservait le cœur égoïste et froid de son père. Le présentant tantôt comme un jeune rival, tantôt tournant en ridicule son caractère romanesque, Marguerite faisait redouter au comte le moment où il reverrait son fils. Malgré tous ses efforts , cette époque ne pût être plus long-temps retardée. L'empereur réclama impérieusement le serviteur qu'on lui avait promis.

L''ordre de rappel du jeune de Valbreuse partit, et Marguerite attendit avec une sorte de

répulsion larrivée de celui qu'elle regardait d^avance comme un ennemi.

Cette répulsion fut encore augmentée par la lettre où il annonçait qu"*!! se rendait aux ordres qu'il avait reçus. La joie de rentrer dans sa patrie était, disait-il, cruellement tioublée par la pensée de ne pas la revoir avec sa mère, dont il rapportait les cendres pour les déposer dans les caveaux du château de Valbreuse.

Le fils aîné du comte ignorait les nouveaux liens qu'*avait contractés M. de Valbreuse, et lorsqu'il arriva avec le cercueil de sa mère, au tombeau de ses aïeux, au berceau de son enfance, il apprit seulement alors que son père était remarié.

Cinq heures venaient de sonnera 1 église du village de Valbreuse; une jeune fille légèrement vêtue, la tête découverte et recevant une pluie d'automne forte et serrée, les avait comptées avec une anxiété pénible. Cetait Tenfant adoptif du docteur Delmot, Caliste ; appuyée sur le même ai'bre où peu de mois

auparavant elle donnait quelques soupirs de compassion au prisonnier du pavillon. Caliste n'en considérait plus avec sympathie les froides et hautes murailles; toutes ses pensées étaient dirigées sur elle-même. Ses regards inquiets " cherchaient dans l'allée qui conduisait au parc de Valbreuse celui qu''elle attendait depuis long-temps.

Caliste était bien changée sous tous les rapports, depuis le jour oii elle fuyait avec tant d'empressement Tobjet ([u'elle attend aujourd'hui. Une sombre préoccupation a remplacé la douce sérénité sur ce visage si jeune, que les passions troublent déjà. La nature avait aussi perdu sa brillante parure; mais quelques mois pouvaient lui rendre tous ses charmes, et la pauvre Caliste retrouvera-t-elle jamais la tranquillité que le contentement de soi-même peut seul donner.

Il ne vient pas , répétait-elle , en avançant à chaque instant un peu plus près de la grille du

parc ; voici la nuit, mon père va s'inquiéter, m'envoyer chercher, peut-être venir me chercher lui-même ; il faut rentrer, perdre l'espoir dejle voiraujourd''hui! et cependant combien j''en aurais besoin.

En parlant ainsi, Caliste appuyait ses deux mains sur son cœur oppressé , et se répétant qu''il fallait partir, elle restait.

«Le voilà, s'écria-t-elle en entendant courir sur les feuilles sèches qui jonchaient la terre. Le voilà !» Et elle se sentit pressée dans les bras de celui qu''elle désirait avec tant d'^impatience; il couvrait ses mains de baisers et mille pardons se mêlaient aux expressions les plus passionnées.

— Henri , dit Caliste en le repoussant doucement, vous aurait-il été tout à fait impossible de ne pas me faire attendre ainsi ? L^'heure est avancée et il faut que je vous quitte après avoir perdu de si douces heures à vous..,..

— Me quitter, me quitter à présent, s'écriî^

Henri, en se rapprochant d^elIe avec plus d''ardeur encore. Oh! ne Pespère pas, ma bien aimée , depuis trop long-temps je résiste à la passion que tu m'^inspires ; puisque tu m^aimes, pourquoi ne m^appartiendrais-tu pas tout entière? Et il la pressait avec transport sur son cœur.

— Grand Dieu! s''écria Caliste en se dégageant, je ne vous reconnais plus. Oh! Henri ! ne m'aimez -vous que pour m'avilir? oubliezvous vos promesses de respecter celle dont vous voulez faire votre compagne, et quVi-je fait pour mériter cet indigne traitement?

— Ce que tu as fait, interrompit son amant? accuse et cette beauté merveilleuse et ces grâces enchanteresses qui te rendent si dangereuse, accuse tous les dons que le ciel t''a prodigués. Quoi, depuis quatre mois, je te vois tous les jours , tu m'accordes mille preuves de tendresse et tu me refuserais celle devant laquelle toutes les autres ne sont rien? n'aug-

menterais-tu pas tes droits sur moi en te montrant plus tendre? Et notre union, écrite dans le ciel, n'en sera-t-elle pas mille fois plus sacrée , quand lu m''auras donné des droits que je ne devrai qu''à Tamour?

En tenant ce langage perfide, le comte Henri poursuivait ses dangereuses entreprises. Déjà Caliste, à demi vaincue par Tamour, ne résistait plus que faiblement, la terre allait compter une égarée de plus, quand tout à coup, des sons doux et harmonieux se firent entendre.

Le comte ne retint plus Caliste, qui s'appuya sans force contre la muraille du pavillon et pleura amèrement.

La mesure de Pair était lente et mélancolique, mais de temps en temps elle s''élevait comme une prière qu'on envoyait au ciel. '*'

— Mon pauvre frère est là, dit Henri d'une

voix basse: il prie, et moi H s'approcha

alors de Caliste en lui disant ; ne crains plus

rien, la raison m'*est revenue. La musique cessa et ils s'éloignèrent lentement et en silence du pavillon.

— Henri, ditCaliste, que'd'actions de grâces ne dois-je pas à cet infortuné ! Sans lui , combien nous étions coupables; mais je ne m'exposerai plus aux mêmes dangers; hélas ! n'aije pas déjà assez de reproches à me faire. Tous les jours je vous vois, et mon père Hgnore, et je trompe sa confiance. De quel front aurais-je pu me présenter à lui, si je m'^en étais rendue tout à fait indigne. Mais tu me Tas promis, dans peu je pourrai tout lui apprendre; oh! mon ami, avec quel charme ne lui peindrai-je pas tout le bonheur que je te dois. Parle, mon Henri ; n''est-ce pas ce matin que tu devais tout confier à la marquise?

— îl est vrai, répondit le comte, mais il y avait aujourd'hui beaucoup d'étrangers au château et je n'ai pu trouver ma belle- mère

seule. J''ai même eu bien de la peine à m'échapper au milieu du repas, et il faut que je te quitte, pour ne pas augmenter les soupçons que je crains que la marquise....

— Qu''importe, interrompit Caliste avec un peu de fierté : si la marquise était ta mère; si tu n'étais pas d''un âge à disposer de toi-même^ je comprendrais peut-être tes ménagemens; mais elle n''est pas la maîtresse enfin, et telle illustre que soit ta naissance, celle de mon père est honorable. Sans s''être appesanti sur un sujet qui ne me présentait aucun intérêt, M. Delmotm'*a cependant plusieurs fois répété que sa fortune pouvait contenter mon ambition. Qui peut donc t''arrêter Henri , et te verrais-je si timide pour lier ton sort au mien, après t''être montré si passionné et si tendre pour te faire aimer? Du reste, ne crains rien, sois tranquille, si je devais perdre un jour ma confiance en ton amour, ce ne serait point sur la terre que je chercherais ma vengeance et un

refuge. Et sans Técouter, elle dégagea son bras de celui de Henri et le quitta précipitamment.

— Il est bien tard, mon enfant, dit avec bonté le docteyr, comment t'exposes-tu dans cette saison, aussi peu vêtue et avec ta délicate santé à faire des excursions si loin , seule [et à cette heure. Tu sais, Caliste, que je crains de te contrarier, mais si mes prières sont insuffisantes, j''aurai, je crois, le courage de t^ordonner de ne pas sortir. Tâche donc, chère petite, de m''éviter cette innovation; car, je te le répète, je n'aime pas faire usage de mon autorité.

Et pour adoucir des paroles déjà si tendres, M. Delmot essuyait et séchait lui-même les longs cheveux de sa fille chérie, mouillés par la froide humidité du soir. Ses mains débiles ranimaient le feu , et il ne cessa ses attentions qu'après avoir vu les couleurs reparaître peu à peu sur les joues de Caliste.

Mais si tant de soins et de tendresse avaient ranimé Caliste, sa tristesse nVn était pas moins profonde. Cette dernière entrevue avec Henri l'avait vivement blessée. Dans le premier instant la passiou avait plaidé pour lui, mais maintenant qu'elle était prés de son père, la conduite d''Henri lui paraissait cent fois plus coupable ; son embarras , quand elle lui avait parlé de leur union solennellement jurée tant de fois, était une atteinte portée à sa fierté. Dans ce moment se présentait aussi à la pensée de Caliste, ce pressentiment tant de fois repoussé, qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans le silence qu'on gardait sur sa famille. Exaltée par la passion et poussée par une inquiétude poignante, peut-être allaitelle interroger son vieux père, quand il lui demanda un peu de musique.

— Prends ta harpe, mon enfant, lui dit-il, la musique fait du bien à l'âme et j'ai tant de plaisir à t'^entendre.

La pauvre petite posa ses doigts sur les cordes et ne tira que des accords mélancoliques.

— Quelle triste harmonie, ma chère CalistC; dit le docteur; ne pourrais-tu me dire ces marches brillantes ou ces gais boléros que tu exécutais si bien Tété dernier. Il est vrai que depuis ce temps tu es bien changée ; alors tu essayais d'égayer ton vieux père.

Caliste essaya de ne plus mériter ce reproche ; mais les cordes restèrenl [immobiles, et ses larmes coulèrent malgré elle.

— Tu m'inquiètes véritablement, ma fille , s'écria M. Delmot, en l'attirant vers lui ; as-tu donc une peine que je ne puisse adoucir et me caches-tu quelque mystère, à moi, à ton père, ton meilleur ami?

Incapable de dissimuler plus long-temps , l'objet de si doux reproches, posa sa têle abattue sur la poitrine du docteur, et longtemps de violents sanglots répondirent seuls

à la pression de son cœur si bon et si indulgent.

— Enfin Caliste, dit le docteur avec quelque sévérité, caches-tu donc un secret dont tu doives rougir, et ne peux-tu...,.

— J''ai juré de me taire encore quelque temps; oh! mon père, ne m''interrogez pas, mais daignez une fois, une seule fois répondre à une question dont jamais je n'*ai pu obtenir la solution. Dites, continua-t-elle en fixant ses yeux inquiets sur ceux du docteur, dites, ne peut-on rien reprocher à l'honneur de ceux qui n^ont donné la vie, et m'ont-ils laissé assez de fortune pour....

— Tu es assez riche, interrompit un peu sévèrement M. Delmot, pour être heureuse, si tu sais trouver le bonheur dans la médiocrité; mon nom est le tien; pour le reste, ne m'interroge pas , et ne tente pas le sort en lui demandant plus qu''il ne peut te donner.

— Eh bien! s écria Caliste, je veux tout

connaître; et dussé-je en mourir; je veux savoir si ma main peut se joindre à celle d^un homme d'un rang illustre; si rien....

— Un rang illustre, reprit vivement le docteur d'une voix grave; que viens-je d'entendre; l'orgueil et Pambition font-ils couler tes larmes? Ah! mon enfant, quelle étrange folie et que me fais-tu soupçonner? Un rang illustre! insensée, pourquoi me forces -tu à t'affliger, à te dire ce que n'auraient pu m'arradier les faiblesses de Famour. Tu aimes un grand seigneur qui croira t'honorer en t^'avilissant.

— Non, mon père, interrompit Caliste avec fierté, car dans peu je serai son heureuse compagne....

— Et pourquoi donc ces pleurs et ce mystère, reprit M. Delmot, quel est celui qui, avec des vues honorables, eut exigé que tu trompasses ton vieux père. Oh! mon enfant, quel dernier chagrin me réserv^is-tu au moment

CALISTK. 63

OÙ je vais descendre dans la tombe, et n'y a t-il pas eu avant toi assez de filles séduites et abandonnées!

Caliste tressaillit; le souvenir de sa dernière entrevue avec son amant se présenta sous son véritable aspect; elle baissa les yeux et n'osa de long-temps les relever sur le docteur» Celui-ci reprit plus tendrement.

Je veux croire à ta sagesse, à ta prudence, mon enfant, cependant aies confiance en moi, peut-être qu'à nous deux nous pourrons davantage pour ton bonheur. Sois vraie, ne me cache rien.

— Encore un jour, un seul, et ensuite je parlerai; mais avant tout, s'écria-t-elle en tombant à genoux, dites, dites la vérité; mon père fiit-il digne d'èlre votre fils! ma mère ne porla-t-elle pas la honte dans votre famille? Pourquoi enfin le profond silence qu'on garde sur eux?

— Plus tard , plus tard, à mon lit de mort tu sauras....

— Votre lit de mort, prononça Caliste d'une voix sombre, qui sait si le mien ne sera pas plus tôt occupé que le vôtre. Parlez donc, je vous en conjure, parlez.

— Ne m'^interroge plus, reprit M. Delmot en essayant de la relever; qui sait si ton faible €œur pourrait supporter....

— A présent ou jamais, répéta-t-elîe.

— Eh bien! balbutia le docteur, tu' n'es point ma fille , et

Il fut interrompu par une forte détonnation et Geneviève entra.

— Venez, criait-elle, de la petite terrasse, on distingue parfaitement le feu d'artifice qui se tire au château.

— . Un feu d"'artifice, répéta M. Delmot, charmé d'être interrompu, et entrahiant Caliste.

— Oui, continua Geneviève, un feu d'artifice magnifique. On assure que c'est pour célébrer les fiançailles de la fille d'un ministre avec le comte Henri de Valbreuse.

Caliste tomba sans connaissance aux pieds de son vieux père.

Durant plusieurs jours et plusieurs nuits, M. Delmot ne quitta presque pas le chevet du lit où sa fille fut retenue par une fièvre dévorante ; mais elle repousssait tous les remèdes; elle repoussait même les soins et les caresses de son père. Le nom de Henri s'échappait à chaque instant de ses lèvres, et dévoilait toute la force d'un amour plus profond que Pextrême jeunesse de Caliste n'eût pu le faire supposer.

Ce fut aussi cette jeunesse qui la sauva, du moins qui éloigna le péril le plus éminent, car une fièvre lente continua d'affaiblir ce sang si pur, ce tempéramment déjà si délicat. Cependant le docteur se rassura; et en voyant Caliste reprendre presque toutes ses habitudes.

il eut pu espérer qu''elle se consolerait, s'il n''avait connu la profondeur des impressions de Galiste.

Comme elle ne lui causait plus d'inquiétudes pressantes ; un matin il se décida à visiter quelques-uns de ses voisins malades, qu''il avait été, bien malgré lui, obligé de négliger. Après avoir rempli ce devoir que lui créait seul son bon cceur, M. Delmot revenait avec empressement chez lui, quand il aperçut plusieurs voitures quitter Pavenue du château de Valbreuse et se diriger vers la grande route.

Le docteur entra chez un de ses voisins qu'il voyait plus rarement que les autres; car il était flatteur, médisant et bavard. Mais peutêtre par une curiosité qu''il ne s'avouait pas à lui-même, M. Delmot n'était-il pas fâché dans ce moment de lui trouver ce dernier défaut.

M. Lesbière était à sa fenêtre, il regardait passer la famille de Valbreuse, et essayait de

CALISTB. 67

se faire rendre par les maîtres, les profonds saluts que la livrée remarquait seule.

— Eh bien! voisin, dit M. Lesbière après que la dernière calèche eut disparu ; d^où sortez-vous donc? qui vous a retenu? Je croyais chaque jour vous voir au château; car tout ce qu'il y a de mieux dans notre bourg s^y est présenté.

— A mon âge on est peu visiteur, et je ne cherche pas le monde.

— Et vous avez tort, reprit M. Lesbière, on en tire toujours quelque chose, surtout quand on y rencontre une femme telle que la marquise^ Savez-vous que si le ministère n'est pas renversé et que le mariage du comte Henri se conclue; cette terre sera érigée en duché-pairie, C^està-dire, quand le fils aîné des Valbreuse sera mort, ou que sa folie sera constatée, parce qu'*alors la pairie reviendrait de droit au comte Henri.

— Ainsi donc, s'écria amèrement M. Del*

mot, c''est sur la mort de son frère, où sur la cerlitutle de son éternelle folie, que le comte Henri repose ses espérances de grandeur. Mais sur quoi fondez-vous le doute que son mariage ne s'^achève pas? ajouta le docteur reprenant un secret espoir*

— D'*abord, répondit M. Lesbière, sur la répugnance du comte pour la jeune personne. Il est triste, s'^éloigne de sa belle-mère et a, dit-on, d''anciens ou de nouveaux liens qui le retiennent. Ensuite le ministre, l'oncle de cette riche héritière, n^est pas très-solide, à ce qu'on assure, et la marquise est trop habile pour ne pas deviner de loin une disgrâce. Peste ! quelle maîtresse femme que cette marquise et quels projets elle a pour notre endroit; d*abord la place de maire sera retirée à ce vieux rustaud de Durant, et, entre nous, je suppose que la marquise veut me PofFrir ; on rétablira les chasses royales, les droite seigneuriaux, et ce beau couvent, dont on a fait

une sale tannerie, reviendra au clergé; on bâtira une seconde église, et renseignement mutuel qui rend les enfans si malins, sera remplacé par..,.

— Par les ignorantins , interrompit M. Delmot, tout cela pourrait bien ne convenir qu'à vous seul, monsieur, et même ne pas arriver. Si le comte Henri ne veut pas de ce mariage, adieu le grand crédit de la marquise.

— Ne veut pas, ne veut pas, reprit M. Lesbière, je désirerais bien que vous m'apprissiez qui pourrait résister long-temps aux volontés de madame de Valbreuse ; d'^un regard cette femme vous atterre, d'une parole elle vous domine, et son beau-fils obéira.

— Cependant, observa M. Delmot, le comte est d*un âge à user de sa volonté et....

— D'*abord, interrompit le bavard Lesbière, je crois que le comte est faible et ambitieux, et c'est précisément parce qu'il n'est pas très-jeune que ce dernier sentiment l'em-

portera. Le connaissez-vous, c'est un fort bel homme, doux, humain, généreux.

— Généreux, répéta tout bas M. Delmot en prenant congé de son voisin , ah! j'espère encore pour ma Caliste.

Et il se hâta de retourner près d'elle.

Elle était loin d'être mieux qu'au moment où il l'avait quittée. Geneviève ignorant le mal qu'elle pouvait faire, lui avaitappris le départ deshabitans du château. M. Delmot se convainquit que pour la soulager il fallait lui parler ouvertement de ses peines; et pressant sur son cœur la main amaigrie de la pauvre enfant, il demanda enfin une confiance qu'il était en droit d'attendre depuis long-temps.

— Qu'exigez-vous, murmura Caliste, puisqu'il n'est plus d'espérance, je dois pleurer seule mon imprudence, et mes torts, envers vous, monsieur.

— Monsieur! reprit le bon docteur et sa voix brisée prouva son émotion, monsieur!

comment ai-je mérité que tu me retires le titre si doux (le père, ai-je pu t'aimer davantage, et depuis seize ans n''es-tu pas le seul but, le seuP charme de ma vie.

— Caliste cacha sa tête dans le sein du' vieillard, et répéta plusieurs fois, je ne suis pas votre fille, je dois sans doute la vie à des parens criminels, la honte....

— Paix, paix, mon enfant, une telle supposition ne t'est pas permise, et tu dois la repousser; je t"'ai donné mon nom , ma fortune, tu serais ingrate envers le ciel de te plaindre de ton sort; tu peux même, sans te livrer à de folles espérances, compter sur le bonheur, peut-être même avec le comte Henri.

A ce nom, les yeux de Caliste brillèrent d'un éclat extraordinaire :

— NVt-on pas célébré ses fia; cailles? murmura-t-elle tristement.

— Non, mon enfant; Geneviève s'est trompée, et nous nWons pas réfléchi que ce feu

d'artifice était tiré pour célébrer la fête du roi. Il est vrai que la marquise presse son beau-fils d'épouser une jeune personne d''un rang élevé, dont Palliance peut servir à Pagrandissement de sa maison; mais M. de Valbreuse résiste et aime, dit-on, ailleurs.

— Cher Henri, s'écria Caliste; non, tu ne peux être faux et perfide.

— Pour que j''en juge mieux, reprit M. Delmot, raconte-moi tout ce qui s'est passé; cette connaissance est nécessaire à Taccomplissement de mes projets.

— Que vous apprendrai-je, mon père, répondit Caliste en baissant les yeux; je le vis, je Taimai. La première fois, j''avais fui à sou approche, je l'avais rencontré dans les bois du pavillon, et pendant plusieurs jours je n''y retournai plus; mais je me dis que cet étranger n'*y serait pas revenu, et, entraînée par un attrait que je ne pourrais définir, je me retrouvai au même endroit; il y était, mon père... J'es-

sayai de fuir encore; sa main retint la mienne; sa voix si douce, ses yeux si tendres me fixèrent à ma place et je l'écoutai.

Chaque jour il approcha plus près de la porte de notre jardin; je sentis combien je Taimais : il le sut aussitôt que moi.

Ah ! mon père, quel langage enivrant que celui de l'amour! avec quel charme mon cœur s'ouvrit aux émotions qu''il fait naître. Combien la nature me parut plus belle. Je crus ne vivre qu'alors, et je livrai mon âme tout en* lière. Henri fut le premier à parler des obstacles qui s^opposaient à notre union en me jurant qu'ail saurait les vaincre. L^ambition de sa belle-mère le fatiguait , mais ne l'inquiétait pas. Je remarquai pourtant que, malgré sa tendresse, Tespoir de jouer un rôle important dans le monde lui souriait encore; mais au lieu de me craindre comme un obstacle, il aimait à relever mes faibles avantages. Il disait que votre fille pouvait briller dans le rang le plus

élevé, qu'ail fallait seulement attendre et cacher prudemment notre amour.

Cependant, croyez-le bien, mon plus grand tourment était de ne pas tout vous confier. Oh ! mon père, que de peines se mêlaient au bonheur de mes entrevues avec Henri, quand je vous voyais vous inquiéter de mes absences pour ma faible santé. Hélas! mon cœur était plus faible encore, puisque les prières de Henri ont obtenu que je vous trompasse si longtemps.

— Et, demanda en hésitant M. Delmot, te parlait-il de son mariage avec...

— Comme d'un projet sans importance, répondit Caliste; quand il arrivait près de moi, il ressentait, il est vrai, Pinfluence de sa bellemère, mais peu à peu il revenait tout à moi, et me montrait une passion si profonde, que la pensée de me méfier de lui ne m'est jamais venue à Tesprit.

— Alors, interrompit M. Delmot, je le crois

plus faible que coupable; il t''aime, il est impossible qu'ail ne t'aime pas; je le verrai , je saurai....

— Vous, mon père, s'écria Caliste avec transport. Ahl je suis sauvée; Henri vous chargera de notre bonheur et il est impossible que vous ne Tassuriez pas.

— Ne te livre pas trop à l'espérance , dit le respectable vieillard en la calmant doucement. L''ambilion lutte contre toi et c''est un sentiment bien puissant, cependant il est probable que le comte sera venu te chercher à vos rendez-vous ordinaires; il avait peut-être quelque chose d'important à t]apprendre, il ne faut pas le juger sans Tentendre. Aussitôt que tu seras rétablie, je partirai pour Paris; mais quand j'^aurai fait tout ce que m'inspirera ton bonheur, promets-moi, mon enfant, que si je trouve le comte Henri indigne de toi, tu Toublieras et ne feras jamais aucune démarche sans me consulter.

td CALISTE.

— Je \ous le promets, mon père, répondit Caliste : Si je ne puis cesser de Taimer, je saurai mourir,

M. Delmot la pressa sur son cœur, et parvint à lui rendre du courage. L^espérance, la jeunesse triomphèrent encore un moment, et quelques jours après, Caliste se trouvant beaucoup mieux, le docteur Delmot partit pour Paris,

Vingt années s^étaient écoulées depuis le jour où Marguerite de Montgelas, fière de sa beauté et de sa naissance, avait senti s'accroître son orgueil en épousant le comte de Valbreuse^ tout en ressentant un profond mépris pour cette nouvelle noblesse que son époux avait acceptée, condescendance qui lui donnait les nouveaux honneurs dont il jouissait.

Élevée par une tante, abbesse d^un riche couvent de province, Marguerite était loin d**avoir puisé dans cette éducation monastique rhumilité qui devrait être la première vertu de la religion. Celle qu'on lui avait enseignée était remplie de hauteur et d'exigences. Orphe line en bas âge, au moment où la France commençait à secouer le joug de la noblesse et de la féodalité, Marguerite avait été remise à sa tante par un tuteur qui crut ne pouvoir la placer plus sûrement qu"'entre les mains de la seule parente qui lui restât.

Bien dirigé, le caractère deMarguerite fut devenu remarquable de noblesse et de fermeté, gouvernée par une religieuse qui regardait son couvent comme son royaume, et ses sœurs comme ses sujettes, Marguerite devint haute, égoïste et profondément dissimulée. A peine sortie de Penfance quand les couvens furent détruits, mademoiselle de Montgelas ne trouva d^asilc; ainsi que sa tante, que dans une petite

CAUSTE, 79

ville obscure où elles vécurent réduite à une médiocrité qui lea irritait Tune et l'autre.

La haine de la révolution, les préjugés de la naissance étaient naturels chez labbesse; cependant elle savait dissimuler, et, à son école, Margueri(e apprit à haïr en silence; mais sa haine était passionnée comme tous ses sentimens, car la force et la puissance de son esprit venait toujours à Tappui de ce qu'elle ressentait.

Sa rare beauté se développait dans Tombre et prêtait un nouveau charme à un esprit fin et pénétrant et à une facilité d'expression heureuse et brillante. L''abbesse avait reçu une éducation remarquable; Marguerite avait beaucoup appris d'acné; mais elle la surpassait, et à l'âge où les illusions consolent de tout, elle était désillusionnée comme si elle avait été trompée; et elle pensait que tout, jusqu''à sa beauté, devait être pour elle un moyen de fortune.

Ce fut dans de telles dispositions que Mar-

SO CALtSTK.

guérite fut amenée à Paris, Sa tante était fort âgée, une partie de sa famille entourait le trône de Napoléon , il fallut se soumettre et baisser la tête sous le joug d'un soldat parvenu; Marguerite renferma sa haine ^dans le fond de son cœur» . . De la haine à dix-huit ans ! que sera-t-elle plus tard?

Cependant, malgré sa haute raison et sa situation précaire, elle n'eut pasacceptélamain d'un général de Bonaparte, si elle n'avait espéré qu'à la place de la nouvelle couronne du comte de l'empire, elle verrait un jour briller celle des marquis de Valbreuse,

Avec une finesse qui est presque toujours jointe àuneprofondedissimulation, Marguerite jugea facilement son époux; elle reconnut en lui un homme égoïste, plus vain qu'ambitieux, etconservantdans un âge avancé les prétentions de la jeunesse. Le comte avait épousé mademoiselle de Montgelas, d'abord parce que l'empereur le voulait, et puis parce qu'il pensait

qu'Hun homme comme lui devait posséder la plus belle femme de la cour; mais il ne Paimait pas plus qu'ail n''avait aimé sa première épouse, pas plus qu'ail n'aimait ses enfans. Cette absence de sensibilité n^inquiétait point madame de Valbreuse. Quoique peu avancée dans la vie, elle avait deviné qu'on mène les hommes plus par la flatterie que par Tamour; et, à Taide de ce puissant auxiliaire, elle dominait son mari en lui persuadant qu''elle obéissait à toutes ses volontés.

Sans pouvoir se l'expliquer, Marguerite se sentit dès le principe une haine profonde pour le fils aîné du comte. Les lettres de celui-ci à son père annonçaient une âme noble, élevée, généreuse, une sensibilité un peu romanesque, sensibilité que Marguerite affectait de tourner en dérision, et une espèce de pressentiment lui disait que leur caractère, leurs manières de sentir étaient totalement opposés. Cette haine

s'augmenta de la démarche de son beau-fds qui I. 6

annonça qu'ail ramenait en France les restes de sa mère. Par faiblesse, M. de Valbreuse n'avait point annoncé son mariage à son fils aîné, et le même motif Pavait engagé à taire à sa femme le silence qu*'il avait gardé sur cette importante démarche. Marguerite, blessée des regrets amers qu''exprimait le jeune homme en parlant de sa mère , crut y voir une offense pour elle, ne pouvant s'opposer à ce qu'il vînt à Paris, au moins durant quelques jours; elle saisit ce moment pour reconduire Henri à l'école de Metz, quil n''avait quittée que pour assister au mariage de son père.

Les hommages dont elle fut accablée à Metz, Pempire qu'acné exerçait sur Henri ne pouvaient lui faire oublier que celui qu'acné détestait était sous le toit paternel; et satisfaite d''avoir éloigné son frère de lui, parce qu'elle savait qa''elle lui avait causé une peine profonde, elle commençait ainsi sa vengeance.

Henri avait bien demandé de rester à Paris

CALTSTE, 83

pour voir son frcre; mais sa tendresse fraternelle , tiède et passagère comme tous ses sentimens, céda facilement à Padresse avec laquelle la comtesse présentait à Henri ce frère inconnu. Elle le peignait comme un pédant; elle employait Parme du ridicule, arme bien forte entre des mains adroites et dirigée sur un caractère faible et léger ; et la légèreté et la faiblesse étaient justement les principaux défauts de celui de Henri. Plus spirituel, plus aimable que son père , il avait beaucoup de rapports avec lui. Supérieur par son éducation et ses connaissances, il possédait comme lui ces formes douces que Ton prend facilement pour de la bonté, il craignait d^afïïiger parce que l'image de la douleur lui était pénible; toutes ses manières étaient remplies de grâces, et son fin et doux sourire le rendait séduisant; ses passions étaient passagères mais violentes, et sans qu'on put raccuser de manquer d'aune certaine générosité, on sen-

tait, en le pratiquant souvent, que Pintérêt personnel avait un grand empire sur lui. Peu stable dans ses opinions, comme tout les jeunes gens qui ont une haute idée d'eux-mêmes, Henri croyait son jugement supérieur.

Bien jeune, il avait eu quelques-unes de ces bonnes fortunes que la société d'une ville de garnison procure si facilement; par elles il avait jugé les femmes. Marguerite seule échappait à la sévérité de son opinion. La dignité de ses manières, sa supériorité bien marquée en faisait à ses yeux une création à part. Attentive et tendre avec lui, excitant son ambition, flattant son amour-propre , madame de Valbreuse le regardait comme un être sur lequel elle exercerait constamment un puissant empire, car elle connaissait Henri, mieux qu'il ne se connaissait lui-même.

L'instant où il lui échapperait allait cependant arriver. l\ devait servir avec activité dans le corps du génie dont il n'hélait encore

qu'élève. Dès ce moment les projets de la comtesse pourTavancement de Henri, ne s''arrêtèrent plus, et voulant assurer encore mieux son empire, sous le prétexte de visiter des parens qu'elle avait en Lorraine, elle prolongea son séjour à Metz, jusqu''à Tinstant de sa promotion.

Le général Tavertit qu'il partirait bientôt avec Tempereur. La comtesse alors feignit un état de santé qui ne lui permettait pas de revenir de suite, et atteignit ainsi l'époque où elle apprit que le lils aîné de son époux avait rejoint Tarmée et qu'Henri était nommé dans une division commandée par un générai, auprès de qui elle avait de puissantes recommandations. La comtesse n'arriva à Paris que peu de jours avant le départ du général pour PAllemagne.

Madame deValbreuse ne tarda point à s'apercevoir qu'il était blessé dans son amour-propre, le seul endroit où il fut véritablement suscep-

tible de Fêtre; avec un peu d''adresse elle découvrit que son fils aîné en était cause. Il fallut bien que le comte avouât que , présenté par lui à l'empereur, le jeune de Valbreuse avait montré dans ses réponses aux questions que le monarque lui avait adressées tant de noblesse et de connaissances, jointes à un si chevaleresque dévoûment, que Napoléon en avait paru enchanté.

— Mais, sans doute, dit Marguerite d*'un ton ironique, ce savant, ce sage est dénué de grâce et d^usage.

— Au contraire, reprit le comte en soupirant, je Pavais quitté fort jeune, et quoiqu'il ne fût pas mal, je ne m'attendais pas à le trouver si remarquable. Sa taille est haute et bien prise, et quoi qu''il ait une grâce un peu étrangère, ses manières sont distinguées. Il n'est peut-être pas si beau que Henri, il a les yeux de sa mère, remplis de douceur et d''esprit; son teint un peu pâle est...

CALlSTEi S7

— Ah! mon Dieu! quelle fadeur s^écria Marguerite : mon cher comte, vous savez mieux que personne quel est le genre de beauté qui me convient, et je vois d'ici que je ne partagerai pas votre admiration pour cette merveille. Mais enfin le voilà éloigné de la cour et dans un régiment

— L'empereur a dit qu'il ne l'y laisserait pas long-temps, reprit le comte...

— Il faut s'occuper des équipages de Henri, interrompit de nouveau Marguerite; vous partez tous deux, je suis tentée de suivre aux eaux la baronne de Bé thune.

— Attendez, reprit le comte, attendez; peut* être vous écrirai-je dans quelque temps de venir me rejoindre.

Peu de jours après, Henri partit; letîomte ne tarda pas à rejoindre sa division, et l'Allemagne réunit à la fois deux frères qui ne se connaissaient pas, et un père plus occupé de lui-même que de ses enfans, même de celui

qu'ail aimait autant qu*'il pouvait aimer.

Henri, favorisé de la fortune et de la nature^ rempli de défauts brillans, était un de ces officiers comme il y en a tant. Il savait son métier, le faisait avec exactitude, disait et même prouvait dans l'occasion que sa vie appartenait à son pays ; et il avait puisé dans Tintimité d'une femme adroite, une espèce de machiavélisme fort commode à exercer. Ambitieux, mais trop jeune encore pour sacrifier ses plaisirs, se reposant sur son bonheur et sur les promesses de la comtesse, il y avait beaucoup plus de légèreté que de projets arrêtés dans sa tête. Aussi le voyait-on dans le même jour, le xîatin, remplir une mission dangereuse , le soir faire trois déclarations à trois femmes différentes et perdre au jeu des sommes considérables.

La comtesse avait persuadé à Henri, que son frère et lui ne pourraient jamais se convenir et durant le court séjour qu'il avait fait à Paris en

revenant de Metz, il avait entendu ci^ter ce frère comme un modèle de perfection, f

A la bonne heure, disait légèrement Henri, qii'il reste sage, philosophe, et moi un franc étouidî.

Ahiis il fut profondément touché, quand un jour, envoyé pour faire une reconnaissance, entouré par un parti ennemi et sentant déjà un fer meurtrier sur sa poitrine, une épée française lui rendit la liberté et sauva ses jours.

— Votre nom? dit-il, au moment où Tofficier à qui il doit la vie va s'^éloigner rapidement; votre nom?

— Valbreuse.

— Mon frère, s'^écrie Henri, en s'^élançant dans ses bras, est-ce ici seulement que je devais te voir pour la première fois.

— Hélas! reprit Valbreuse, ce n'est pas moi qui t''ai négligé ; mais dans ce moment il faut que je te quitte, ne m'oublie pas, notre mère nous voit.

En prenant le parti de venir demander luimême une explication au comte Henri, le docteur Delmot faisait^taire toutes ses répugnances, soit pour se rapprocher d'une classe que ses opinionsjjphilosophiques lui faisaient juger peut-être avec trop de sévérité, soit pour venir réclamer, presque comme une grâce ,

les promesses d*'un cœur dont il se méfiait. Mais rien n'égalait Tindulgente bonté du protecteur de Caliste : alors qu''il s'agissait de

rendre heureux ce qu'ail aimait , il ne songeait

• jamais à lui. #

Cependant, il ne dissimulait pas toutes les difficultés qui l'attendaient. Décidé à doter sa fille adoptive d'une fortune assez considérable, il sentait que ce ne serait vraisemblablement pas suffisant pour effacer la tache d'aune naissance sur laquelle il ne pouvait donner aucun éclaircissement.

Heureux de conserver Caliste, le dernier bonheur de sa vieillesse, M. Delmot n'avait rien fait pour être plus instruit. Mais dans ce moment, sa conscience réveillée par sa tendresse, lui disait qu''il aurait dû, le jour où il se trouva presque témoin du mariage de celui qu'il croyait le père de Caliste, interroger quelqu'^un ; savoir au moins le nom de cette famille.

Au contraire, après avoir prodigué les secours de son art à celui qui paraissait accomplir un sacrifice si pénible, M. Delmot avait quitté précipitamment Téglise, comme s''il eut craint que la moindre démarche vint lui ravir le trésor qui lui semblait déjà si précieux.

Il se disait, il est vrai , pour pallier le tort que son silence d'alors faisait peut-être dans ce moment à Caliste , que si le père ou la mère avaient pu réclamer cet enfant , ils l'auraient fait?

Seize années de possession et de bonheur méritaient de la part du docteur la plus vive reconnaissance envers le ciel ; mais il sentait que ce bonheur était à son terme, et un triste pressentiment lui disait que l'eîcistence de Caliste était menacée d''une longue suite de peines.

M. Delmot entra dans Paris, cette grande et tumultueuse ville qu'il avait quittée depuis assez de temps pour avoir perdu l'habitude de Tétourdissement qu'elle causé, 11 lui en coûtait.

à son âge, de reprendre cette vie agitée, si différente de celle qu'ail menait depuis long-temps; et ce ne fut pas sans pousser plus d''un soupir de répugnance qu'il descendit à un hôtel du faubourg Saint-Germain.

Il aurait pu réclamer l'hospitalité de plusieurs amis qu''il avait conservés à Paris ; mais FafFaire qui Py amenait demandait une espèce de mystère, ou du moins de ménagemens qui ne se seraient point arrangés avec la vie que le docteur eût menée chez ses amis. Et puis, en se logeant dans le noble faubourg, il était plus près de Thôtel de Valbreuse qu''il avait eu soin de se faire enseigner avec adresse par le bavard Lesbière. M. Delmot ne se souciait nullement de mettre un pareil homme dans la confidence de ses relations avec la famille Valbreuse, ou plutôt avec le comte Henri , et il se promettait d''éviter tout rapport avec la marquise, dont la réputation de hauteur ins-

pirait au docteur un éloignement approchant de Taversion.

Avant de se livrer au repos, il se répétait à lui-même tout ce qu'il se promettait de dire et de faire le lendemain pour assurer le bonheur de Caliste, et ce fut dans ces bienveillantes pensées qu'il s'^endormit.

Un songe affreux dont la justesse de son esprit ne pouvait repousser Timpression, vint attrister son réveil; dans son sommeil, il avait vu célébrer un mariage ; à côté de l'autel s''élevait un cercueil , une couronne de roses blanches dominait le catafalque, des jeunes filles pleuraient leur compagne qui n''avait vécu que peu d'années, et des voix solennelles répétaient le nom de Caliste.

Fatigué et attristé par ce songe funeste, le docteur résolut de ne plus se rendormir; mais il ne pouvait se présenter chez le comte Henri que lorsque la matinée serait plus

avancée, et qu'aurait -il fait en se levant si matin? Le jour était sombre, une neige épaisse était tombée pendant la nuit. Depuis bien des années, M. Delmot ne s''était trouvé aussi isolé, aussi découragé ; et les tristes réflexions, qui Tavaient beaucoup abattu, le replongèrent insensiblement dans un lourd sommeil.

Il dormit long -temps : après avoir fait sonner sa montre, il se hâta de commander et de prendre un léger déjeûner, et sortit pour se rendre à Thôtel de Valbreuse. Il marchait profondément préoccupé de Tentrevue qu''il allait demander, quand un groupe de monde vint lui barrer le passage.

Ce groupe accompagnait un brancard, sur lequel était couchée une femme dont on ne pouvait distinguer que la longue chevelure en désordre toute souillée de sang. Un enfant de huit à dix ans suivait le brancard, en nommant sa mère et poussant des cris lamentables.

Emu jusqu'au fond de Pâme, M. Delmot suivait machinalement ce triste cortège, lorsqu'^il aperçut près du brancard un étudiant en médecine dont il avait été le professeur. Celui-ci vint serrer avec empressement la main du docteur dont il avait reçu mille preuves d'intérêt et d'affection. Il lui apprit qu'un accident avait réduit la pauvre créature qu'ail escortait à l'état le plus déplorable.

— Il paraît, continua le jeune étudiant, que celte femme demandait l'aumône àla porte de réglise Saint-Thomas-d'^Aquin, quoiqu'elle ait quelque chose en elle de distingué, et qu''elle ait dû ètretrès belle; ses vêtemens sont mauvais, mais non communs, sa tête était recouverte d'une mantille noire, et à son accent, les autres mendians ont décidé qu''elle était étrangère. Le mécontentement de voir augmenter leur nombre, Tenvie, la méchanceté, leur ont fait pousser rudement cette malheureuse créature, au moment où une noce magnifique sortait

de Péglise. Les uns disent qu'elle est tombée du haut des marches; d'autres, qu'acné a jeté un grand cri en voyant les époux , et s'*est précipitée sous les roues de leur voiture.

Ce qu'il y a de vrai dans tout cela, c''est que de fougueux chevaux ont passé sur le corps de cette malheureuse, et qu'acné est grièvement, et je crois même, mortellement blessée. Le sang coule d'une profonde blessure à la tête ; on allait la transporter à l'hospice , lorsque je me suis approché. Ce pauvre enfant que vous voyez retenait et appelait sa mère à grands cris. On m'a dit où elle demeurait, et je me suis décidé à la faire conduire chez elle et à lui prodiguer mes secours; mais peut-être aurais-je mieux fait de la laisser conduire à Ihôpital. Si elle est dans la misère, je ne puis guère lui donner que mes soins ; mais j'^avoue que tout dans cette infortunée m''a inspiré un intérêt extraordinaire.

—Vous avez raison; dit le bon M. Delmot; il

faut la jxorter chez ellej nous verrons à nous deux, mou jeune ami, puisque vous avez la volonté et moi la faculté d'obliger.

En parlant ainsi, le docteur oubliait entièrement le but de sa sortie. Jamais il n''avait repoussé un appel fait à son cœur; et arrivé au pied d\in noir et difficile escalier il trouva encore des forces pour aider à porter jusqu''au dernier étage la pauvre blessée.

Un cri d'*effroi échappa à la vieille femme qui ouvrit la porte d'une chambre presque entièrement démeublée.

— Antonia! répétait-elle, pauvre Antonia, qui t''a mis dans cet état et pourquoi as-tu voulu...

On rinterrompit et elle aida à poser sur Tunique couche de ce pauvre réduit Antonia, que son fils tenait étroitement embrassée, et dont les cris déchiraient le cœur.

— Mon enfant, lui dit le docteur, laissenous panser ta mère , et avec la douceur et

l'adresse qu''inspire la bonté, il aida le jeune étudiant.

Sa pitié généreuse eut pi omptement suppléé à ce qui manquait, et un soupir douloureux annonça que la pauvre Antonia revenait à la vie.

Son premier regard fut pour son fils ; les linges sanglans qui étaient encore auprès d'elle, lui rappelèrent son horrible accident.

— Je devais mourir de sa main , murmurat-elle, mon sort s'accomplit... il était temps.

— Reprenez courage, prononça M. Delmot; nous espérons beaucoup, la blessure n''est pas mortelle. Vous ne manquerez de rien, nous vous soignerons.

Antonia tourna vers lui ses grands yeux noirs que faisaient ressortir encore sonextrême pâleur. Elle essaya de parler et ne versa que des larmes.

— Oh! combien je vous remercie, monsieur, dit- elle enfin avec un douloureux effort; mais je ne m'*abuse point, et les douleurs

que j''épi ouve m'apprennent ce que votre humanité voudrait me cacher. Je vais mourir^, hélas! j'ai tant appelé la mort que je devrais être satisfaite. Mais , je suis mère , et je sens dans ce moment combien je tenais encore à la vie. Enfin, puisque ma dernière heure est arrivée, j''ai besoin de la bien employer. Ditesmoi donc, dites-moi , car il le faut, puis-je vivre encore une journée?

L'étudiant posa ses doigts sur le pouls d'Antonia , et dit à M. Delmot :

^ — Puisqu'elle a besoin de savoir la vérité, nous ne pouvons lui dissimuler

— Oui, oui, par pitié pour mon fils, la vérité, la vérité?

— Eh bien! répondit le jeune homme , profondément touché, je crains que vous ne voyiez pas le jour de demain.

Un morne silence suivit cet arrêt; les sanglots de l'enfant le troublaient seul; la vieille femme, à genoux près du lit, murmurait des

prières ; le vent soufflait avec violence et ébranlait les vieux châssis d'une fenêtre qui tenait à peine ; le jour, ce jour qui devait être le dernier de Tinfortunée Antonia, n"'était pas très avancé et cependant il semblait à son déclin, tant le ciel était sombre.

L'étudiant reprit de nouveau le bras d'Antoîiia. - — Il est temps, il est temps, s''écria-t-il, d'appeler ici les secours de la religion, nous ne pouvons plus rien.

— Oui, balbutia Antonia, que je meure réconciliée avec Dieu. Mais avec un prêtre, ajouta-t-elle avec instance , appelez ici le comte Henri de Valbreuse, dites-lui que je vais mourir ; c''est à lui que je dois remettre mon enfant.

M. Delmot frémit à ce nom.

— Je vous en conjure, murmura-t-elle d'une voix mourante, qu'il vienne, et...

L'impitoyable mort fit taire cette prière déchirante; Antonia s''appuya sur le bras du

docteur Delmot, se débattit un instant, se releva, attira son fils sur sa poitrine, puis retomba, et les dernières paroles qu'on pût distinguer furentle nom de Henri de Valbreuse 1...

Après avoir été. si brusquement séparé de son frère à l'instant où il venait de le voir pour la première fois, et dans une circonstance aussi touchante, Henri, fidèle à son caractère, se sentit pénétré de tendresse pour lui. Cet ami que lui avait donné la nature, ce don du ciel qu'ail avait tant négligé était

devenu à ses yeux un trésor inestimable, il ne voulait plus s''en séparer, et ce fut dans tout le feu d'un premier enthousiasme qu''il écrivit à la comtesse.

Elle avait employé trop d''adresse à l'éloigner de son frère pour qu'Henri pût soupçonner ces secrets sentimens; aussi il se croyait assuré qu'elle emploierait tout son crédit pour qu'il put passer dans la même division que son. frère j et il était certain que si elle le voulait, elle réussirait.

Fidèle à son caractère, la comtesse répondit à Henri comme si elle partageait les sentimens qu'ail exprimait si vivement. Mais au travers de phrases perfidement sentimentales, elle sut jeter avec adresse, quelques réflexions qui devaient refroidir la chaleur de Henri. Se fiant encore plus sur son caractère léger, elle ne douta point que le temps ne diminuât promptement l'excès d'une reconnaisance et d'une amitié qui ne prenait pas sa

source dans une sensibilité bien profonde»

En effet, après avoir entretenu quelque temps avec son frère une correspondance tendre et soutenue, de nouveaux événemens, de nouveaux plaisirs firent oublier à Henri le désir de se réunir au colonel.

De son côté, le général de Valbreuse s'occupait assez peu de ses enfans. Henri s'^en consolait, mais son frère s'affligeait de ne pas trouver dans ceux avec qui il était uni par les liens du sang cette tendresse vive et profonde si nécessaire à son cœur sensible. Après avoir long-temps gémi de cet éloignenient, son âme aimante accueillit avec transport un nouvel aliment à son besoin d'attachement et d'intimite.

Valbreuse rencontra enfin ce bien si précieux que rien ne peut remplacer, que la fortune et le bonheur ne donnent pas toujours : il trouva un ami.

llomuald d'Orsini, officier dans le même ré-

gimenî, ayant les mêmes principes, les mêmes talens, présentait dans son caractère des contrastes qui ne firent que resserrer leurs liens. Passionné et violent , il ne possédait point, comme Valbreuse, une raison supérieure unie à une âme forte; d''une grâce entraînante, d''un commerce facile, son imagination, qu'aune éducation sérieuse ne lui avait point appris à gouverner, était la source de toutes ses peines et de toutes ses jouissances. Une passion malheureuse qu'ail n'essayait pas de vaincre usait les ressorts d'une existence déjà débile et lui inspirait un profond mépris de la vie, sa bravoure était plutôt la suite du découragement que d''un point d'honneur raisonnable, et plus d'aune fois Romuald et Valbreuse avaient donné des preuves d'un éclatant courage, quoique prenant leur source dans des motifs différens. Tous deux avaient reçu sur le même champ de bataille un grade et le signe de Thonneur payés de leur sang, enfin il n'était guère d'oc-

CAMàTK. 10§

casions oii on ne les cilât comme des modèles de conduite, et de dévouement Tun envers Tautre.

Des circonstances mallieureuses vinrent les unir davantage: Valbreuse fut blessé assez grièvement et Romuald perdit sa mère, le seul lien de famille qui lui restât. Ils se consolèrent ensemble, et sans oublier qu^il avait un frère, sans cesser de désirer son bonheur, le fils aîné du comte de Valbreuse sentit que les liens du sang se relâchent peu à peu quand ils ne sont point cimentés par l'amitié ; et il se sentit chaque jour moins de penchant à se rapprocher d^me famille qui le traitait avec tant d'indifférence.

Le bruit des succès de son fils aîné importunait le comte, et la haine de la comtesse s'en accroissait; elle s'irritait de l'avancement du colonel de Valbreuse et des éloges qu'on ne cessait de faire de lui; il lui semblait que c''était autant de vols faits à son favori, songeant d'ailr

leurs à Fâge de son époux, elle pensait aussi avec humeur et crainte que le frère de Henri, appelé à succéder aux titres de son père et annonçant, si jeune encore, de si brillantes qualités et un caractère si ferme, serait lin jour un obstacle à la domination qu''elle voulait continuer d'^exercer.

Qui peut tenter d'^expliquer les sentimens secrets des femmes? Presque toujours injustes ou passionnées dans leurs jugemens, elles haïssent comme elles aiment, sans raison; ce fut du moins pour satisfaire un sentiment d'aversion qu'^aucun motif ne justifiait, que la comtesse employa son crédit à faire quitter l'Allemagne à Henri, afin de l'éloigner plus sûrement de son frère.

La guerre s''allumait en Espagne , Henri reçut Tordre de s''y rendre.

Avec son insouciance ordinaire, il avait laissé échapper plus d\nîe occasion de revoir son frère ; et au moment de quitter le même

sol que lui, il ressentit le désir de s''en rapprocher. Mais la division du colonel Valbreuse se trouvaitassezéloignëe, il rallutpartir,etle mouvement passager de tendresse qu''avait éprouvé Henri était dissipé à son arrivée à Paris. Après y avoir passé plus de temps qu''il n'eut dû le faire, il rejoignit enûn son nouveau poste au-delà des Pyrénées.

Le fils aîné de M. de Valbreuse en apprenant que son frère avait quitté TAllemagne sans le revoir, éprouva un sentiment de peine que sut affaiblir l'amitié si vive que lui témoignait Romuald. Peu après, envoyé en mission au quartier-général, il apprit que Napoléon allait quitter la grande armée pour aller jouer le rôle de conciliateur entre le roi des Espagnes et son fils.

Introduit devant Tempereur, le colonel de Valbreuse en se rappelant la bienveillance de son premier accueil sentit renaître le désir de voir se réaliser les espérances qu'il avait coih

eues cFêtre attaché à sa peisonnec Mais il aperçut au milieu des généraux qui entouraient Napoléon , le comte de Valbreuse qui détourna les yeux avec embarras; et il sentit les siens se remplir de larmes.'

Après avoir lu les dépèches apportées par le colonel, Pempereur l'interrogea avec intérêt et parut ne rien ignorer des circonstances où il s''était distingué. Le cœur du jeune homme battit de plaisir et d''orgueil quand il entendit ces mots prononcés par celui qui connaissait si bien les hommes.

— Chevalier de Valbreuse ^ votre conduite fait honneur à votre nom et surtout au nom français. Mon beau-frère, le roi Murât, m'a prié d'attacher à sa personne quelques officiers de mérite; si cela vous convient, vous pouvez le suivre» il va remplacer le roi Joseph à Naples.

Le colonel s'inclina avec reconnaissance et osa solliciter; pour son ami; la même faveur.

la pensée d'aller en Italie lui était agréable; puisque rien ne le retenait en France.

Cependant s'il eut aperçu un regret dans les yeux de son père, si un mot d'amitié Tavait retenu... Mais non, le comte se détourna avec indifférence; on eut dit qu'il entendait décider de l'avenir d'un étranger.

— J'y consens, répondit Napoléon ; Romuald d'Orsini est un officier distingué, d'origine italienne d'ailleurs, ainsi je me fais un plaisir de ne point vous séparer, chevalier; car, pour que vous n'oubliez pas que je vous prête seulement à Joachim, je vous donne une dotation en France.

Le chevalier s'inclina sur la main de l'empereur et sortit le cœur plein de reconnaissance et de tristesse. Qu'avait-il fait pour devenir ainsi étranger à sa famille, à son père? Quoi! pensait-il, on a disposé de mon soit devant lui , sans qu'il daignât s'en occuper. Je serais donc seul au monde sans Romuald ! Et

m C A LISTE.

sur son mâle visage coulaient des larmes qu'il essayait vainement de retenir.

Le colonel crut devoir se présenter chez son père avant de quitter le quartier-général. Cette entrevue fut triste pour l'un et embarrassante pour l'autre. Le comte essaya légèrement quelques conseils, parla uniformes, batailles, avancement, pas un mot qui partit du cœur; et quand son fils s'approcha pour lui dire un adieu qui pouvait être bien long, la main du comte pressa indifFérejnment la sienne, aucune émotion ne se montra sur son visage. Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent.

Aussi ne fut-ce qu'en rejoignant Romuald, en lui apprenant qu''ils ne devaient pas se quitter, que Pâme de Valbreuse retrouva un peu de sérénité. Mais l'émotion de son ami fut si violente en apprenant qu'il allait revoir Tltalie, où il n'avait plus aucun liens de famille, que le colonel se convainquit que la mélancolie de Romuald et sa préoccupation habituelle

prenaient leur source dans un amour passionné pour une femme qui habitait cette contrée. Il ne lui fit aucune question; le colonel de Valbreuse comprenait quHl est des secrets que rhonneur défend de confier même à l'amitié.

Quand la comtesse apprit que Tobjet de sa haine allait quitter la France, elle en éprouva une grande joie qui fut cependant troublée par les inquiétudes qu'elle ressentait pour Henri.

L**Espagne d'abord envahie, ne tarda point à repousser le joug qu'ion voulait lui imposer. Elle redemanda son roi, on lui répondit en lui présentant des fers et un nouveau maître. Henri blessé à différens sièges, paya de son sang la décoration des braves qu'on n'accordait alors qu'à la valeur.

Sur tous les points de la péninsule, les Français furent tour à tour vainqueurs et vaincus. Plus d'une fois le découragement se mit parmi les troupes. Les années s'^écoulaient sans amener de résultats heureux et le général de Val-

116 ClLfSTE.

breiise songeait à solliciter pour Henri un changement d'armée, lorsque ses lettres cessèrent et qu'ion apprit que Rodrigo, ville importante située sur les frontières du Portugal, était retombée au pouvoir des Espagnols. On apprit en même temps la mort d'Henri de Valbreuse qui commandait le génie de cette place dont les Français avaient été maîtres durant plusieurs mois

Pendant qu'un jour nébuleux éclairait de sa lueur blafarde la misérable couche où mourait Antonia, celui qu'acné avait appelé avec tant d'instances, Henri de Valbreuse, au comble de ses vœux et bercé par les plus brillantes espérances, ramenait de l'autel la fille d'un ministre en faveur^ à laquelle il venait do

118 C.iLISTE.

donner son nom ; et une foi qu'il avait jurée à Antonia, et à Caliste.

Déjà plusieurs h^res s''étaient écoulées au milieu des félicitations et d'un banquet splendide que la marquise de Valbreuse présidait avec une grâce et une dignité où perçait la joie d'^avoir vu tout céder à sa volonté. Cependant elle jetait avec mécontentement de fréquens regards sur la figure de Henri ; elle le connaissait trop bien pour ne pas y lire, une tristesse qu'il ne pouvait dissimuler, et q^^i malgré ses efforts, remplissait ses yeux de larmes. Une oppression douloureuse faisait tour à tour pâlir son front, ou le couvrait d''une sueur brûlante.

Cet interminable repas finit, on passa dans les salons où était rassemblée l'élite des artistes de la capitale. Mais tels mélodieux que fussent leurs accens, et leurs accords, ils ne pouvaient faire oublier au comte Henri le cri déchirant qu'ail ne craignait que trop d'avoir reconnu ; et

la voix de sa conscience lui criait encore plus que c''était bien Antonia si fidèle , si dévouée, qu'il avait foulé du pied de ses chevaux. •

C'était elle, elle à qui il devait la vie et à qui peut-être il avait donné la mort. Et quelle mort que celle qui est précédée par la trahison de ce qu'ion aime ! Incapable de résister plus long- temps à cette affreuse pensée, Henri s échappa enfin et s''enfuit dans son appartement. Là, fermant avec frénésie les portes qui conduisaient aux salons , il tomba anéanti sur un siège.

c Je ^uis donc seul s'écria-t-il,jepuispleurer.,. Fatale ambition! méprisable caractère! j'ai cédé, j'ai donné à une autre qu**à la mère de mon fils , qu''à ma bienfaitrice , le nom sacré d''épouse !... Antonia, c''était toi, quelle autre voix que la tienne aurait prononcé mon nom avec cet accent déchirant ? Quelle autre eut dit comme toi.^ mon Henri !...

Quelle autre? N'ai-je donc qu'une victime ,

reprit-il en se levant avec égarement, Caliste ^ Caliste que j''avais juré d**aimer, que j'ai été chercher dans sa solitude, dans son heureuse obscurité pour troubler sa vie et l'abandonner lâchement. Et je vis, j'existe après avoir fait tant de mal.

Suis-je donc né méchant ; mon cœur est-il sans pitié ? Non , car je souffre mais je suis pire qu'un méchant, je suis méprisable. Et il fondit en larmes et cacha dans ses mains sa tête en feu.

— Henri, prononça une voix sévère: que faites-vous ici, et pourquoi ces larmes.^ Henri leva la tête et aperçut la marquise dont la figure froide et majestueuse lui imposait toujours une crainte et un respect involontaires. l\ garda le silence ; elle continua : vous n'êtes plus un enfant, et je vous blâme de vous livrer ainsi à ce désespoir de jeune homme qu'on ne doit plus trouver que dans les romans. Venez, on pourrait s'étonner de votre absence , déjà

on a remarqué votre préoccupation, votre sombre de tristesse; et votre noble épouse aurait droit de s'en offenser. '^

— Je crains , répondit Henri , qu'elle n''aie sujet de s'offenser bien plus encore, car il m'est impossible de la rejoindre.

— Impossible, reprit la marquise avec dédain, qu''y a-t-il d'impossible pour un homme? Mais j''oublie, ajouta-t-elle ironiquement, que vous n'en avez pas le caractère, et qu'accumulant fautes sur fautes, faiblesses sur faiblesses, vous ne savez réparer le mal que vous avez fait, que par un plus grand encore...

— Voilà la première fois, interrompit Henri avec amertume, que vous êtes vraie avec moi, car vous méjugez aussi coupable que je le suis réellement. Jusqu'à présent vos louanges avaient justifié toutes mes fautes. Mais laissons cette discussion, madame, tâchez de colorer mon absence, et laissez-moi la liberté de pleurer.

— Pleurer, reprit la marquise , mais apprenez-moi au moins à qui vous donnez des larmes. Est-ce à la fille d'un obscur jnédecin de village, ou à votre héroïque Espagnole ? Vous avez, mon cher Henri, une sensibilité si diverse qu'il est toujours difficile d'en connaître Pobjet.

— Votre langage est bien changé, madame, vous me plaigniez autrefois , tout en blâmant la faiblesse de rnon caractère et la violence de mes passions. Mais, dois-je en effet m'attendre à la pitié, moi qui n''enai eu pour personne. Moi, qui suis peut-être la cause de la mort de celle qui avait sauvé ma vie. Et le comte Henri retomba anéanti et désespéré.

- — Quel enfantillage , s*'écria la marquise , croyez-vous réellement que toutes les femmes abandonnées par leurs amans conservent un désespoir éternel. Cette menace est toujours dans leur bouche, mais presque toutes elles se consolent. Au reste, n''étiez-vous pas votre

maître, ai-je forcé votre volonté, n'avez-vous pas senti vous-même, que vous ne pourriez, sans vous avilir, épouser une femme sans nom, sans naissance, que vous avez traînée à votre suite à Parmée et qui avait consenti à porter publiquement le litre de votre maîtresse?

— M'avilir en épousant Antonia! s'écria Henri , non , car son âme était noble et généreuse, elle m^avait tout sacrifié; je Taimais, je Taime encore.

— Et cependant, reprit la marquise, toujours avec plus d'ironie, depuis que vous Tavez abandonnée , vous vous êtes cru amoureux plusieurs fois, et dernièrement encore , à Valbreuse, na-t-il pas fallu pour charmer vos loisirs que vous vous prissiez de belle passion pour une jeune fille , dont on vante, il est vrai, la beauté? Mais vous n'ignoriez pas que vous no pouviez, même alors , vous considérer comme libre, puisque vous aviez reconnu avec moi, Timportance de votre mariage avec la nièce

Ïâ4 . CALISTE.

du ministre. Et en effet, ne va-til pas amener ce que nous désirons Pun et l'autre. Valbreuse sera érigé en duché, et la pairie va vous revenir de droit, car il faut pourtant faire constater la folie de votre frère. En prononçant ces derniers mots , la voix de la marquise s'^altéra , elle pâlît et parut à son tour vivement émue. Enfin, reprit-elle en relevant bientôt la tête avec fierté, enfin , tout vous sourit, et cependant, vous livrant à des souvenirs inutiles, vous regrettez aujourd'*hui ce que vous dédaigniez hier. Et suivant la règle des gens faible, vous vous en prenez à tout le monde de vos fautes , avant de vous en accuser vous-même.

— Hélas ! dit Henri , je pouvais m'étourdir sur des torts qu'on s^accoutume dans le monde à traiter légèrement : l'abandon d'aune femme. Mais sa mort, mais l'avoir causée, cette pensée me déchire.

— Vous vous créez à plaisir des remords, reprit la marquise. A Tépoque de votre sépa-

ration d'avec Antonia, vous lui ofFrîtes pour elle et son fils, une existence au-dessus du besoin

— Elle refusa tout, interrompit Henri. -

— 11 est vrai, mais vous ne pouviez vous punir de cette fierté mal placée ; elle partit pour TEspagne , j*en eus Tassurance...

— Cependant, interrompit-il encore, aujourd'hui-même, il m'a semblé la reconnaître, et cette voix déchirante, qui jeta ce cri lamentable au moment où,..

— C'était une vieille mendiante qu'un accident , dont nous ne pouvons être responsables, a jetée sous les pieds des chevaux. J'ai donné Tordre qu'on en prît soin, et heureusement elle n'a été que légèrement blessée. Chassez donc, mon cher Henri, ces ridicules souvenirs, quittez cette triste physionomie, remettez-vous et suivez-moi.

Accoutumé à croire la marquise, Henri n'insista plus, et dominé par son caractère insou-

ciant, il rentra avec de plus heureuses dispositions dans rassemblée, qui commençait à s''étonner de son absence. Bientôt, le prestige du mondc; son éclat séduisant s'emparèrent seuls de son esprit ; facilement entraîné par la nouveauté, il pensa qu''avec une fortune considérable, le sort lui livrait aussi une femme jeune et agréable ; il sentit qu''il fallait soutenir cette réputation d'amabilité à qui il croyait devoir ses succès ; grâce à son inconcevable légèreté, il se montra plus aimable, plus brillant que jamais; et si on lui eut demandé dans cet instant quel était Phomme le mieux traité du sort : son sourire orgueilleux aurait été la meilleure réponse.

La marquise Fexamina plusieurs fois sans qu''il le remarquât; et après avoir conduit la jeune épouse à la chambre nuptiale, elle se retrouva seule chez elle et se dit avec le plus froid mépris : Marionnette sans dignité, sans caractère, dupe de son amour-

CAUSTE. 127

propre et de tous ceux qui voudront le flatter ! Ah ! quelle différence entre lui et cet infortuné... Après ces paroles murmurées sourdement , elle tomba dans la plus sombre rêverie, et les premiers rayons du jour la retrouvèrent à la même place; mais le jour lui rappela également, qu'une femme qui sacrifie tout à l'ambition, n'a pas le droit de pleurer.

Le docteur Delmot retint long-temps la main d'Antonia, que lamort avait rendue immobile, et il aurait prolongé plus long-temps les réflexions douloureuses que lui inspirait cette fin prématurée el les dernières paroles qu'il avait entendues, si les cris déchirans de

Tenfant de la pauvre victime , ne Pavaient I. 9

tiré de son accablement ; après Tavoir doucement caressé pour essayer de le consoler, M. Delmot demanda à la vieille hôtesse si elle était parente d'Antonia ; quels étaient les moyens d'existence de cette infortunée, et à qui on pourrait remettre son fils?

— Hélas ! répondit la bonne femme, je ne lui connais ni parens ni amis. Il y a environ un an qu'elle se présenta chez moi pour louer une chambre garnie. Quoique plongée dans une tristesse approchant du désespoir, elle n'était pourtant ni aussi maigre, ni aussi malade que je l'ai vue depuis. Elle habitait seule et ne voyait son Fils que les dimanches à sa pension où elle allait régulièrement; elle ne sortait que pour s'y rendre. Antonia ne recevaitper^nne et passait sa vie dans ime profonde solitude. Un peu de lait était ordinairement sa seule nourriture, et même elle restait quelquefois des journées entières sans rien prendre.

Elle me payait exactement ; mais je voyais

peu à peu disparaître les effets qu'elle avait apportés qui étaient tous éiégans. Un jour, une grande et belle dame vint la demander, je la conduisis à la pièce qu'occupait Antonia,, avec qui elle resta long-temps ; je la vis ensuite remonter dans une voiture armoriée, et je pensai qu'*Antonia pouvait avoir quelque chose d^heureux à m'apprendre ; je frappai long-temps inutilement à la porte de sa chambre ; inquiète, j''ouvris. La pauvre Antonia était étendue sans connaissance sur la terre f sa tête avait sans doute frappé avec violence, car elle y avait une blessure d'où sortait beaucoup de sang. A côté d^elle , sur une table était une bourse pleine d'or et une lettre fer-* mée d'un cachet blasonné. Je secourus Antonia et voulus la mettre au lit. Mais elle s'y refusa, tomba à genoux et prononça une longue prière en espagnol, en répétant, au milieu de sanglots déchirans, le nom de Henri.

Gomme je savais que c^était celui de son

lââ

CAUSTE.

enfant, je pensai qu'il lui était arrive qiiekiiie accident. Elle me répondit d'an air éi^aré : il vit puisque j'existe encore. Antonia resta quelques heures dans un anéantissement effrayant; ensuite, elle compta avec moi, emporta ce qui lui appartenait et je ne sus plus ce qu'elle était devenue. Mais il y a deux mois qu'elle reparut, son enfant avec elle. Hélas î combien elle était changée, sa pâleur était cadavéreuse, ses yeux étaient caves et rouges de larmes , au milieu de ses longs cheveux noirs, on en voyait briller d'une blancheur éblouissante.

Je savais qu'acné n'avait que vingt-huit ans, et, au premier aspect, elle en montrait cinquante. Sa voix était faible, elle toussait beaucoup. Aussi, je suis bien convaincue que même sans Pacci dent d*'aujourd'hui , elle n''eut pu vivre long»temps. Elle me demanda si je pouvais la loger, et m'*apprit qu''elle revenait d'Espagne. A mon tour, je lui racontai que le malheur ne m''avait pas épargnée, qu''on m'avait vo-

lée, quej'avaisété malade; enfin, que je n'avais conservé que cette misérable chambre, dont je lui offris cependant la moitié. Elle accepta. Antonia adorait son fils et ne le laissait manquer de rien; sa vie était encore plus triste que la première fois qu'elle avait demeuré ici, quoiqu'elle sortît beaucoup et seule. Souvent aussi elle écrivait, mais n'envoyait ni ne recevait jamais de lettres. EJnfin, ces jours derniers, son désespoir parutaugmenter, elle pressaitson fils dans ses bras et répétait d'une manière convulsive le nom de Henri. Ce matin elleestsortie, e t vous savez dans quel état vous l'avez ramenée.

— Et toi, mon enfant, demanda le docteur au fils d'Antonia , connais-tu des parens , des amis?

— Non, monsieur, répondit le pauvre petit : avant d'être dans la pension où maman venait me voir, j'étais à la campagne; on m'y laissa jusqu'à six ans, et j'en suis bien sûr, malgré la volonté de ma pauvre mère, ce qui fit que

lorsque j'^entrai eu pension, on se moqua de ce que je ne connaissais pas même mes lettres.

— Et avec ta maman , reprit le docteur , n'as-tu jamais vu personne?

— Si fait, dans les commencemens, il venait quelquefois avec elk un monsieur qu'acné me disait de nommer mon père.

— Mais, insista M. Delmot, tu sais sans doute le nom de ton maître de pension, et où nous pourrions le trouver.

— Certainement, monsieur, sY'cria Tenfant, avec fermeté, mais maman m'a défendu de jamais le dire. En Espagne, on me Ta souvent demandé, mais j'ai toujours obéi à ma mère.

— Et tu te souviens bien de ce qui s'est passé en Espagne?

— Oui, monsieur, dit Tenfant pleurant plus fort, nous fûmes bien malheureux. Partout on repoussa , on insulta ma mère ; on Paccusait d''avoir sauvé et suivi un Français. Nous fûmes à Rodrigo où était la maison de son père.

mais le gouvernement s'en était emparé ; on nous chassa de partout. Une fois même, des médians voulurent me tuer parce que , disaient-ils , j'hélais le fils d'un Français.

M. Delmot soupira, et pressa avec plus de pitié la petite main de Penfant.

— Voilà, dit l'hôtesse, qui pendant ce temps avait cherché dans une vieille armoire. Voilà une cassette où sont les papiers d'Antonia, peut-être vous donneront ils quelques éclaircissemens.

En présence de cette femme et du jeune étudiant, le docteur Delmot l'ouvrit, elle contenait un livre de piété, un chapelef, un médaillon renfermant des cheveux et une croix d'honneur hrisée, attachée à un Tuban taché de sang; un cri de surprise faillit échapper à M. Delmot, quand il lut ces mots tracés sur l'adresse d'un assez gros paquet : <* Papiers de famille à remettre au docteur Delmot, médecin à Paris. )>

Il rompit le cachet, et le premier papier qu'il trouva fut Pacte de naissance d''Antonia, fille de Ferez d'Aranda, et de Thérèse Delmot.

— Oh! destinée! s'écria -t-il, quoi! cette pauvre délaissée que j'ai assisté â ces derniers momens , est la fille de celle qui m'abandonna quand j''avais recueilli son enfance. Mais, je me soumets, et puisque Dieu m'éprouve ainsi sur le bord de ma tombe , je dois me résigner. Mon ami, reprit-il après un assez long silence en s"'adressant au jeune étudiant, admirez avec moi les décrets de la Providence qui permet que je retrouve ma petite fille dans cette jeune femme. J'emmène son fils, j'emporte ses papiers; allez vous reposer, demain je compte encore sur vos bons offices pour m'aider à rendre à cet infortunée les derniers devoirs d'aune manière convenable. Et M. Delmot prit la main du fils d''Antonia, et voulut Femmener.

— Non, s'écria Tenfant, je reste ici, je

veux qu'on m'enterre avec maman, puisque le pauvre Henri n'aurait plus d'amis sur la terre.

— Je serai le tien, dit M. Delmot, en élevant la main sur le cadavre d'Antonia, comme pour le prendre à témoin de son serment ; je veillerai sur toi tant que je vivrai, et après

moi, Caliste te protégera, à moins que

Mais, je le jure, du moins, tu ne souffriras jamais du besoin.

Henri avait enfin consenti à partir, sous la condition qu''on lui montrerait encore sa mère le lendemain. Après lui avoir fait prendre quelque nourriture, M. Delmot le fit coucher dans son propre appartement et le pauvre orphelin, vaincu par la douleur et fatigué d'avoir versé tant de larmes, s'endormit en prononçant le nom de sa mère.

Ce fut alors que M. Delmot put se livrer à ses réflexions. Il n'en pouvait douter, Henri de Valbreuse était le séducteur d'Antonia, et

il avait payé son amour d''un lâche abandon. Mais que penser de l'exclamation de cette infortunée : Je devais mourirdetamain, Henri!... Elle avait été foulée par des chevaux qui traînaient de nouveaux époux. Serait-il vrai que tant d'horreurs fussent possibles, et le comte serait-il marié I

Le souvenir de sa chère Caliste qu'*avait éloigné les événemens de la journée, se présenta au docteur. Pauvre enfant ! se dit - il , comment supportera-t-elle ce dernier coup, se consolera-t-elle en apprenant la trahison du perfide Henri. Non, sans doute, car il n'est que trop vrai que Ton aime encore alors qu'on n'estime plus. Elle en mourra, se disait le docteur, elle en mourra! Oh! mon Dieu, que ce ne soit pas du moins avant que je ne descende le premier dans la tombe. Mais cet orphelin , qui le protégera alors?

Dans ce moment, le jeune Henri endormi

appela sa mère d'un accent douloureux et effrayé.

— Hélas! tu l'appelles en vain, soupira le doc* teur; elle dort d'un sommeil qui n''a point de réveil. Elle est là où tous les malheurs sont comptés comme des vertus quand on les a supportés avec résignation , et qu'ion ne les a pas mérités. Puisse la connaissance des papiers d'Antonia ne point servir à me révéler des fautes que Dieu seul pardonne, et sur lesquelles les hommes jettent le mépris et la honte.

M, Delmot ouvrit la cassette , tremblant autant de découvrir ce qui concernait Antonia, que d*acquérir la certitude qu'Henri de Valbreuse était son séducteur, et la cause de sa mort. S'il en est ainsi, s'il est le bourreau d'Antonia; se disait le docteur, je ne le verrai point, je ne lui demanderai rien pour son fils. Je retournerai vers Caliste , je lui ramènerai cet innocent à aimer et je tâcherai qu'elle oublie le passé.

140 CAMSTE.

Le docteur visita tous les papiers renfermés dans la cassette et trouva au fond un cahier dont récriture était inégale. Le nom de Valbreuse y était vingt fois répété; et ces mots éprits sur la dernière page ne lui laissèrent plus de doute : a Henri se marie demain , demain !... Eh bien ! je veux le voir encore , je suis sûre d^en mourir et c'^estce que je veux !.. j) M. Dclmot ne put résister à l'intérêt que ces lignes firent naître en lui, et quoique Fheure fût assez avancée et que sa fatigue fut extrême, il lut sans s'interrompre ce qui suit ;

« Isolée, étrangère dans le monde où je n''avais qu''une espérance, qu'un appui, si je retrace les rapides instans heureux de ma vie et mes longues infortunes, ce n''est point pour que la connaissance en vienne à personne; mais par ce besoin douloureux qu'on éprouve de se rappeler ce qu'on a souffert. Mon fils, dont on a voulu me séparer, me reste ; mais il ne peut

CALISTE, iii

encore me comprendre ; je ne veux point (Pailleurs flétrir sa jeune âme en lui découvrant qu''on peut rencontrer dans le monde tant d'injustice et de perfidie. Je ne veux point lui apprendre à haïr, à mépriser son père. Henri! est-il donc vrai que vous êtes méprisable ?....# Que vous, à qui j'avais sacrifié plus que ma vie,vous m^ayez repoussée... abandonnée !..L'hon-: neur est-il éteint dans votre âme ; et ce sentiment à défaut d*'amour n'aurait-il pas dû vous arrêter?

« Mais I qu'elle est insensée celle qui espère que la pitié ou l'honneur retiennent les hom-* mes, quand leur passion est détruite!

« Beau soleil de ma patrie! toi qui n'^échaufferas pas ma tombe, et qui éclairas mon berceau, soleil si doux, que mes compatriotes regardent comme le premier bienfait du ciel , tu ne parais jamais dans cet asile où la misère et la douleur ont fixé leur séjour! Quelquefois je t'appelle pour réchauffer mes membres en-

gourdis , mais tout est froid [autour de moi , froid comme le cœur de Henri.

(( Quelle différence des premières années de ma vie avec les dernières? Comme tout était riant autour de moi dans mon enfance î De beaux orangers ombrageaient ma tête, et de leurs fleurs odorantes je faisais des guirlandes pour ma mère. Nous habitions Coïmbre en Portugal, où j étais née, et où mon père exerçait la médecine. Ses travaux occupaient une grande partie de sa vie. Quand je pus comprendre, je vis que c'était une des peines de ma mère. Elle se plaignait qu'acné ne le voyait pas assez. Un peu plus tard, je reconnus aussi qu'elle ne se plaisait pas autant que moi en Portugal. Elle était Française et regrettait les usages et les plaisirs de sa patrie. Souvent elle m"'en entretenait, et peu à peu m'apprit à parler sa langue maternelle. En grandissant, je pris naturellement une partie de se» goûts , j'aimai la France sans la connaître, et ce fut

sans aucun effroi qu'elle et moi nous apprîmes que les Français entraient en Portugal.

(( Elle était femme , j'^étais enfant , nous ne comprenions, ni l'une ni Tautre, les conséquencesquedevaitavoircette malheureuse invasion. Mais mon père, tout en estimant les Français, chez qui il avait passé quelques années et où il avait choisi sa compagne, mon père ne prévit que trop les suites qn''auraient la guerre, et il saisit avec empressement Toccasion de nous emmener loin du théâtre où elle régnait. L'^Espagne était alors libre, et les bruits de mésintelligence entre le roi et son fils étaient bien sourds, et bien vagues encore.

c Mon père avait sa mère établie à Ciudad- Rodrigo, ville d'Espagne, située sur les frontières du Portugal. Cette mère était âgée, et venait de tomber en paralysie. Tout le rappelait donc près d'elle, et il nous y conduisit. Cette maison, occupée par une femme âgée et infirme^ dans une ville assez laide; dé^

144 CALISTK.

plut encore plus à ma mère , et sa mélancolie s''en accrut; j''en devins moins gaie à mon tour. Je sortais de l'adolescence pour entrer dans la jeunesse; époque charmante où tout est illusion et espérance, cependant ce qui m'entourait ne servait qu'à détruire cette heureuse propension. Mon père s''occupait beaucoup de mon éducation , mais d''une manière trop sérieuse pour que je ne me sentisse pas souvent fatiguée, et c'était avec un plaisir d'autant plus vif, . que je me retrouvais près de ma mère qui me donnait des leçons de français et de musique. Elle était très forte sur la harpe , et Téducation qu'acné avait reçue était remarquable. Cependant, si j''aimais â parler français, c''était toujours en espagnol que je m'adressais à Dieu ; avec ma grand''mère je disais de longues prières. Mais ma religion n'avait point une base sûre et invariable , je priais sans conviction, ce n''était qu'Hun exercice que l'habitude me rendait nécessaire. Plus tard, dans les

angoisses d'une douleur intolérable , j^ai plus sincèrement prié Dieu. Mes prières ne sont pas montées jusqu'à lui... du moins, ce n'^est pas dans ce monde qu''il les exaucera.

« Deux années s''étaient écoulées depuis que nous étions venus nous établir à Rodrigo, lorsque TEspagne à son tour fut envahie : cette ville fut attaquée et prise. Mon père fut tué d'un boulet de canon, au moment où il donnait des secours à un ami blessé sur nos remparts. Ses dernières paroles furent le nom de ma mère et le mien ; de ce moment le deuil entra dans notre maison et n''en sortit plus. Ma mère, au bout de quelques mois , rejoignit son époux , et, jusqu'à sa fin, elle me parla de son amour pour lui, de son père qu^^elle avait abandonné pour le suivre , et me recommanda , si quelque circonstance ou le malheur me chassaient de ma patrie , de remettre à M. Delmot, médecin à Paris, tous nos papiers de famille : en invoquant sa protection comme sa li 10

CAMSTE.

petite fille. Je suis venue dans cette belle France tant regrettée par ma mère ; j''ai foulé cette terre de plaisir et de joie où je n''ai fait que souffrir. J'aurais pu implorer la protection de mon gand-père; mais me présenter fille déshonorée, avec un enfant méconnu, le voir rougir de moi ou me repousser. Non, je mourrai seule , je recommanderai mon fils à la pitié de Henri. Tant que j'existe, il ne doit rien recevoir de lui; mais après moi il le faudra

bien

({ Depuis la mort de mes parens, je soignais seule ma grand''mère, dont la paralysie avait fait de tels progrès qu'acné ne quittait plus son lit. Son esprit avait beaucoup baissé et sa raison chancelante lui avait à peine laissé comprendre la perte de son fils! Dans un âge très avancé, les sensations sont tellement émoussées, qu''on ne tient plus qu'aux jouissances physiques qui restent les dernières, pour prouver que nous existons encore.

Ma grand''mère passait ses journées à rouler dans ses doigts les grains d''un chapelet dont elle ne comprenait même plus les prières , ou bien à m'entendre répéter des chants mélancoliques.

« Telle était ma vie, et j'avais dix-huit ans ; aucune distraction , aucun plaisir ne m'était permis. Je ne sortais jamais et me contentais de prendre Pair derrière une large jalousie. De là, je voyais passer beaucoup d'ofïiciers français, un surtout me semblait plus remarquable que les autres par sa grâce et son élégance. jSotre vieille servante dit devant moi qu''il demeurait chez une Espagnole, dont l'époux était avec les Cortès ; qu'ail notait question dans la ville que de Tintrigue de cette femme avec cet officier. Sans savoir pourquoi, cette conversation me déplut, j'imposai silence à Martha avec une sévérité qui ne m'était pas ordinaire. J'aimais bien mieux entendre Marco , mon frère de lait, qui avait trois ans

de plus que moi, j'aimais bien mieux Tentendre vanter riuimanité de don Henri, qui toujours, assurait Marco, défendait ceux qu'on maltraitait, et venait au secours des habitans. Marco mettait dans ses éloges l'enthousiasme de la reconnaissance, car, dans une rixe, don Henri lui avait sauvé la vie.

(( Tous les matins je voyais ce jeune officier se rendre aux remparts, que je pouvais distinguer de ma fenêtre ; notre maison en était peu éloignée. Ces momens eussent été remplis de charmes, si la vue de la maîtresse de don Henri ne les eut troublés. Chaque soir elle passait accompagnée par lui; alors mon cœur se serrait, mes yeux se remplissaient de larmes. J'enviais à celte femme sa beauté que je m'exagérais, sa coquetterie qui semblait la rendre si attrayante, et, faut-il Tavouer, presque jusqu''à son déshonneur.

« Cependant, le souvenir de ma mère, Tamour du bien qni m''était naturel, me rame-

uaicnt à des sentimens plus convenables, et durant quelques jours, j'avais le courage de in''éloigiier de ma fenêtre, quoique je reconnusse bien sur les dalles qui bordaient la maison le pas de don Henri. Alors mon cœur cessait de battre, je retenais ma respiration pour l'entendre, et je m''applaudissais d'avoir remporté une grande victoire en ne m'approchant pas. î

« Résolue à ne jamais me faire connaîti'e à Henri, je voulus du moins l'occuper de moi et blesser l'amour-propre de celle qu'il aimait. Je savais que son éducation , comme celle de presque toutes les Espagnoles, était fort négligée. J'étais sûre que mon talent sur la harpe frapperait son amant. A Theure où il allait passer avec elle, je m'établis près de la fenêtre et j'exécutai une cavatine très difficile.il leva la tête avec étonnement, et je le vis chaque soir, à la même heure, \^enir attendre les sons de ma harpe, regarder ma jalousie tou-

jours hermétiquement fermée , et s'étonner, s'attrister lorsqu*'il n'entendait rien, car quelquefois je ne jouais pas pour jouir de son attente et de son inquiétude de ne pouvoir dédécouvrir qui pinçait de la harpe ; pendant ce temps. J'étais sûre qu''il ne s'occupait pas d'une autre, et je jouissais du dépit que je faisais éprouver à celle que j''enviais comme la plus heureuse des mortelles.

« Hélas! je n'eus pas long-temps le courage de m'éloigner de ma fenêtre, de fuir la vue de Henri, car depuis quelque temps il me devenait plus cher; on parlait hautement de sa rupture avec sa maîtresse, dont il avait quitté la maison , et je ne pouvais douter qu'ail ne sût que la musicienne était une femme, car il venait seul sous mes fenêtres; chaque soir, il y demeurait long-temps. Avec quelle ferveur je demandais un ciel, un ciel sans nuage qui me permît de le bien voir. Séparés par une légère persienne, je pouvais presque entendre son

CALISTE. i51

souffle , je m'en enivrais, et la moitié de mes nuits se passaient ainsi. '>•

« Une mortelle inquiétude vint m'accabler; Henri resta seul commandant le génie de la place, la garnison fut diminuée, la ville mise en état de défense et bientôt assiégée par Tarmée anglaise, le bruit terrible du canon gronda de nouveau. •*

« Cette fois, les vœux des habitans n'étaient plus pour ceux qui défendaient les rempart^ de leur ville. Ils souhaitaient leur défaite et les trahissaient non-seulement par leurs vœux^* mais encore par leurs intelligences avec les assiégeans. Sans doute, ils avaient raison ; ils étaient Espagnols, on voulait leur donner un maître et des fers étrangers ; tout devait leur paraître juste pour se soustraire à cet assef-' vissement. Mais mci , mon sang était à moitié français, je parlais cette langue comme la mienne; c''était le pays de ma mère; enfin, j'aimais un Français. Je ne pouvafs donc

partager les opinions de mes compatriotes ; chaque coup de canon me causait une pro-. fonde terreur, je passais mes journées à la fenêtre pour épier les blessés qu''on rapportait de la tranchée. Je frémissais ô^y reconnaître Henri, et je frémissais plus encore en ne le reconnaissant pas; on ne rapportait pas les morts.

(( Je n'osais confier mon anxiété à personne, et je fuyais surtout la vieille Martha, qui se réjouissait du peu de ressources qui restaient aux Français. Ils étaient en effet en petit nombre ; les munitions de guerre commençaient à leur manquer j je n''apercevais presque plus Henri. Enfm, au bout de plusieurs semaines d'angoisses, et à la fin d'aune journée qui avait été terrible, des cris de victoire succédèrent à un morne silence. La mitraille cessa; la ville rentra au pouvoir des Espagnols.

« Je restai toute la journée à genoux, la tête cachée sur la couche de ma vieille grand-

CAUSTE., 153

mère, qui me demandait de lui faire de la musique, et se plaignait de ne plus entendre le bruit du canon qui lui servait de distraction et Tamusait. Les cris de triomphe des vainqueurs me déchiraient le cœur, je les haïssais d'*avoir remporté la victoire et versé sans doute le sang de Henri. Enfin, la nuit fit tout rentrer dans le silence ; ma mère s^endormit , j'entendis la vieille Martha aller se coucher, en chantant de sa voix cassée une chanson nationale remplie d'^injures contre les Français; Marco seul ne s''éioigna pas. '^

< — Eh bien! me dit -il alors, ce pauvre don Henri est sans doute mort ou prisonnier, et je crains bien que ma première supposition ne soit la plus juste, car j'ai vu les prisonniers, il n\ était pas.

« Mon cœur se brisa, je fondis en larmes; mais un pressentiment m''exalta, et je dis à Marco ;

€ — Tu es Espagnol, la reconnaissance doit

être un devoir pour toi; Marco, je veux savoir le sort du commandant Henri.

« — J''y pense bien aussi, reprit Marco, et demain

« — Demain, m'écriais-je en Tentraînant, pas un jour, pas une heure, ou je mourrai. Viens, suis-moi !

(( Le pauvre garçon nie regarda avec elîroi et voulut me retenir; mais il m''aimait, il était accoutumé à m'obéir, et le courage de me contrarier ne pouvait lui demeurer longtemps. Je m''approchai de ma grand*'mère, elle dormait profondément; je ne balançai pas, et descendant légèrement Tescalier, j''eus bientôt franchi la porte de notre habitation et Tespace qui la séparait des remparts. Plusieurs sentinelles y étaient placées, mais c''était vers Textrémité, elles ne pouvaient m''apercevoir.

« Quel spectacle horrible à contempler! La nuit était claire et sereine, et quoique nous

CALI8TE. 153

fussions au milieu de Thiver, aucun soufïle n'^agitait le drapeau espagnol qui flottait sur les remparts. La destruction régnait en souveraine, des armes brisées, des cadavres déjà dé* pouillés, Pimage de la mort, d'aune mort prompte , sans qu'aune main amie, un mot consolateur eût adouci cette heure terrible pour les malheureux qui gisaient autour de moi, et Henri, Henri sans doute était du nombre. Cette crainte portait ma douleur jusqu'au désespoir; cependant je ne sais quelle voix me disait de ne pas me décourager encore. Suivie de Marco, j'avançais péniblement au milieu de ces cadavres. J*eus la force de poser ma main sur le cœur de plusieurs. On nWait pas eu le temps de les dépouiller tous, et je reconnaissais facilement Tuniforme français. Parmi eux pourtant il y avait des Anglais, et même de mes compatriotes. Je détournais la tête avec terreur, avec pitié; mais peu à peu Tespérance rentrait dans mon âme, puisque

être un devoir pour toi; Marco, je veux savoir le sort du commandant Henri.

« — JV pense bien aussi, reprit Marco, et demain

a: — Demain, m'écriais-je en l'entraînant, pas un jour, pas une heure, ou je mourrai. Viens, suis-moi !

(( Le pauvre garçon me regarda avec effroi et voulut me retenir; mais il m''aimait, il était accoutumé à m'obéir, et le courage de me contrarier ne pouvait lui demeurer longtemps. Je m''approchai de ma grand'^mère, elle dormait profondément; je ne balançai pas, et descendant légèrement Pescalier, j'*eus bientôt franchi la porte de notre habitation et Pespace qui la séparait des remparts. Plusieurs sentinelles y étaient placées, mais c''était vers Textrémité, elles ne pouvaient m''apercevoir.

(( Quel spectacle horrible à contempler! La nuit était claire et sereine, et quoique nous

CALISTE. i 53

fussions au milieu de Thiver, aucun souffle n'^agitait le drapeau espagnol qui flottait sur les remparts. La destruction régnait en souveraine, des armes brisées, des cadavres déjà dépouillés, Timage de la mort, d'aune mort prompte , sans qu^une main amie, un mot consolateur eût adouci cette heure terrible pour les malheureux qui gisaient autour de moi, et Henri, Henri sans doute était du nombre. Cette crainte portait ma douleur jusqu'au désespoir; cependant je ne sais quelle voix me disait de ne pas me décourager encore. Suivie de Marco, j'avançais péniblement au milieu de ces cadavres. J*eus la force de poser ma main sur le cœur de plusieurs. On n'^avait pas eu le temps de les dépouiller tous, et je reconnaissais facilement Tuniforme français. Parmi eux pourtant il y avait des Anglais, et même de mes compatriotes. Je détournais la tête avec terreur, avec pitié; mais peu à peu Tespérance rentrait dans mon âme, puisque

soit sauvée. Non, il faut l'emporter et le soustraire à tous les yeux.

« • — Santa Maria! s'écria le pauvre garçon, pensez-vous que c'est un Français, senora; pensez-vous qu*'il y va de votre vie et de la mienne?

« — Pensa- t-il que tu étais Espagnol lorsqu''il défendit la tienne. Ecoute : nous avons sucé le même lait, vingt fois tu m''as dit que tu donnerais ton sang pour moi; eh bien! aujourd'hui je te demande seulement de m*'aider à sauver ton bienfaiteur ; je prends tout sur moi, ne crains rien.

« Sans me répondre , d'un bras vigoureux Marco emporta Henri, dont je soutenais la tête défaillante. L''espace qui nous séparait de la maison fut bientôt franchi. Dieu, qui me permit de sauver ce que j'aimais, me prêta son appui; nous arrivâmes sans accident sous le portique de notre demeure; tout était silencieux; et une fois la porte refermée; je ne crai-

gnais plus rien. Nous portâmes Henri dans la chambre qu'occupait jadis mon père; on n^y entrait jamais, et j''ëtai5 sûre de pouvoir, à Taide de Marco, le soustraire aux regards de ceux qui auraient intérêt à le découvrir.

« D'une main inhabile et tremblante, je pansai son affreuse blessure, mon inexpérience m'en cachait le danger; mais il fallait qu'elle fut bien grave, puisque pendant plus d'un mois Henri demeura dans un état d'anéantissement et de faiblesse qui ne lui permettait pas de rien reconnaître autour de lui. Je ne le quittais le jour que pour soigner ma grand^mère ; la nuit je ne m^éloignais jamais. A chaque minute j''interrogeais son pouls, ou j'^approchais de ses lèvres une boisson calmante. Je lisais avec attention les livres de médecine restés dans la bibliothèque de mon père, je tachais de suivre exactement ce qu'ils prescrivaient. Enfin, mes soins et la nature, plus forte que tout le reste, rendirent Henri à la vie.

« Une nuit, qu'assise près de la couche où il souffrait depuis si long-temps, mes yeux ne quittaient le livre où je cherchais les moyens de le soulager, que pour se reporter sur sa figure inanimée. Je vis se soulever sa paupière appesantie.

« — Où suis-je? prononça-t-il faihlementi

« Mon émotion m"'ôtait la force de répondre ; il crut qu^on ne Tavait pas compris ; il répéta la même question en espagnol.

« — En sûreté, répondis-je en français; on ne vous demande que de la confiance, du repos; et je soulevai sa tête pour le faire boire.

« — Qu'on est bien là , dit-il en restant appuyé sur mon bras, où il s'endormit profondement.

« Je demeurai plusieurs heures dans cette attitude; mon sang ne circulait plus, mais je puisais un nouveau courage dans la contemplation de cette tête charmante qui, comme une fleur abattue, semblait reprendre de la

CA.LISTB. fttt

force, et da coloris, en goûtant ce long et salutaire repos.

(( A dater de ce moment, Henri fut hors de danger, et peu à peu aussi mes habitudes changèrent; Marco lui prodigua des soins que je n**osais plus lui rendre. Ma grand'mère se plaignait d'*ailleurs de ce que j'étais si longtemps loin d'elle, et la nuit seulement je venais respirer Pair avec Henri, à cette même fenêtre dWi je Tavais vu passer tant de fois. Il vit ma harpe et ne s^étonna plus, me dit-il, de m'aimer avec tant d'excès, maintenant que la reconnaissance se joignait au penchant instinctif qui Tattirait vers moi, lorsqu'^il ne me connaissait pas.

c Les battemens de mon cœur redoublent en décrivant nos nuits d''innocence et d'amour. Le printemps, si hâtif dans ma patrie, répandait sur la terre un charme enivrant ; la nature, complice d'un amour que je sentais chaste, semblait appUudir à la franchise avec laquelle

je Pavouais ; car sous notre ciel de feu on n'apprend point à feindre, et on ne sait pas mieux cacher la haine que la tendresse. Cependant, je n''oubliais point que si l'on doit le sacrifice de sa vie à ce qu'on aime , on ne lui doit point celui de sa propre estime, et je demeurai pure sinon innocente.

« Notre passion mutuelle s'^accroissait chaque jour, et notre séparation nous semblait impossible ; mais nous n''osions parler d'un avenir que tant de périls environnaient. Si Henri était découvert, sa mort et la mienne étaient certaines; et nous ne prévoyions aucuns movens de sortir de cette dangereuse position? Les Anglais avaient laissé à Rodrigo une forte garnison formée de la moitié des leurs, les armées françaises s'étaient éloignées, car à peine pouvaient-elles conserver une partie de l'Espagne, tant qu'elles ne recevaient pas de renfort, et les désastres de la Russie ne leur en faisaient pas espérer .Comment

donc se flatter qu'Henri pourrait les rejoindre, et en restant qu'allait-il devenir! Je n'avais pas le courage de m''afniger de la nécessité qui le contraignait de s'enfermer dans la retraite où il ne vivait que pour naoi, et j''oubliais imprudemment les dangers qui nous menaçaient. (( Lui-même, dominé alors par sa passion, regrettait seulement de ne pas combattre avec sescompagnons d''armes. Il oubIiait,me répétaitil , parens , patrie , pour aimer Antonia. Antonia, à qui il voulait consacrer une existence qu'elle lui avait conservée. Et moi, confiante comme aux premiers jours de la jeunesse, je croyais mon sort lié au sien , et un doute m'^eut paru un outrage. Les mois se succédaient, un hasard inoui avait dérobé à tous les yeux la présence de Henri. Marco seul possédait notre secret, je le connaissais trop pour craindre qu'il le trahit. Un événement longtemps attendu, et cependant redouté, augmen* ta les embarras de notre position. Ma grand'-

i64 CALÏStK.

mère tomba dans an état qui laissait peu d'eâpoir, bientôt les prêtres enlourèrent sa couche; unissant mes prières aux leurs, je me garantissais cependant autant que possible de Pascendant qu^ils cherchaient à prendre dans la maison. Sous le prétexte de me consoler, un dVnix surfout m'obsédait de sa présence, et la nuit seule me rendait la liberté. S'immisçant dans mes affaires de Aimille, on voyait assez qu'accoutumé à regarder le bien de ses frcies comme le sien , il était tout disposé à me proposer d'administrer ma fortune. S'il ne se fût agi que de mon intérêt, peut être Taurais-je laissé faire. Biais je me défendais d\ine protection qui m'imposait sa présence et pouvait découvrir celle de Henri. Je me fis de cette manière un ennemi qui me prouva plus tard qu'ail ne savait point pardonner.

< Ma grand"'mère mourut sans avoir retrouvé son entière connaissance. Je la pleurai plus pour moi que pour elle, son existence était si

triste, mais cette existence était une'sorte de protection pour moi et m'autorisait à demeurer où j''étais. Maintenant qu'allais-je devenir? que n''avais-je point à craindre? Le moine qui avait assisté ma grand'mère à ses derniers momcns, et qui la connaissait depuis longues années, m'^avertit qu'il avait écrit à un autre (ils qu''elleavaitetquihabitaitLisbonne.Jen''avais jamais vu ce frère de mon père, mais son caractère exalté et presque féroce m''était connu. Il poussait jusqu''à la violence la plus cruelle sa haine pour les Français, et le récit des vengeances qu'ail avait exercées sur eux faisait frémir. Long-temps employé dans Tarmée du marquis de la Romana, Alvar d'Aranda s'était fait craindre même de ses compatriotes. Tel était le seul parent qui me restât, celui de qui allait dépendre mon sort et ma forr tune, il était mon tuteur. Mais ce n'était pas ce qui m^occupait; Henri, que faimais plus que ma vie, Henri; comment se sauverait-il?

« La nuit qui précéda l'arrivée de cet oncle si redoutable , nous nous demandâmes quel parti il fallait prendre. — Fuyons, me disait Henri , essayons de rejoindre les Français. Là, j'unirai mon sort au tien et notre bonheur n''aura pas plus de terme que notre amour. Je présenterai à ma famille mon ange tutélaire, mon sauveur, mon Antonia.

€ Sans doute, Henri devait partir, il le fallait, mais comment? Et s'il était possible d'en trouver le moyen, devais-je le suivre? oublier ce que je me devais à moi-même? accepter publiquement le mépris public?

« Celait en pleurant que je faisais à Henri ces réflexions , et nous nous perdions l'un et Fautre dans des projets que l'impossibilité venait détruire. Enfin Marco, qui partageait nos inquiétudes et nos dangers, nous ouvrit un avis : H faut, dit-il, que nous attendions Farrivée de don Alvar. Son crédit me fera obtenir un sauf-conduit pour aller jusqu'à Val-

ladolid , oii je supposerai une affaire d'intérêt, une detle, par exemple, contractée par un habitant de cette ville, envers ma mère.

« — Et ensuite? i

(( — Au lieu de partir, je me cacherai dans la chambre, où don Henri reste depuis si longtemps; et sous mes habits, il sortira de la ville. Je sais que c''est un moyen dangereux pour lui, pour nous tous; mais nous n'en avons pas d''autre9.

€ — Hélas ! m'écriais-je , tu ne songes pas que tu ne peux te cacher dans cet appartement. Mon oncle ne manquera pas de vouloir y entrer, puisque tous les papiers de mon père y sont renfermés.

« Henri, qui nous écoutait d''un air sombre, s''écria :

a — C'est assez, c''est assez vous causer de souffrance et d''embarras. Je vais me livrer au coramandant de la place, et la mort nietlr4 fin à une existence insupportable. fç

« — Insupportable ! interrompis-je douloureusement; oh! Henri! Et mes yeux parcouraient cet appartement où nous avions passé de si doux instans. Il se précipita à mes pieds, et obtint son pardon, mais j'obtins à mon tour qu''il se laisserait guider, et consentirait à se cacher où je voudrais.

« Marco fut préparer une retraite dans le fond d'un caveau où lui seul entrait, et, aux premiers rayons de Taurore, j'y conduisis Henri. Je n''avais pas besoin de lui promettre que chaque nuitj''irais adoucir son triste exil, et que j''allais tout employer pour qu'il n'y restât pas long-temps. Je n'osais lui dire que je fuirais avec lui, la raison me le défendait, mais mon cœur se brisait à Tidée d^me séparation, et je sentais que je n'y survivrais pas.

« La journée était à son déclin quand don Alvar arriva. Son premier regard me dévoila son âme tout entière. Sa figure, sombre et austère, avait dû être cependant d'une beauté

CÀLISTB. 169

et d'une régularité remarquables, elle était maintenant couverte de cicatrices. Un de ses yeux était pour jamais fermé, son bras gauche n'existait plus , et tous ses maux il les devait auxFrançais. Aussi il luisuflisait dese regarder pour sentir se ranimer sa haine. Elle s'était tellement emparée de lui, qu'il la mêlait à tous ses discours , et ses premières paroles furent des outrages à la mémoire de ma mère à qui il ne pouvait pardonner d'être Française ; il y joignit des expressions amères contre mon père, parce qu'il l'avait épousée.

(f Au surplus, ajouta-t-il rudement en voyant couler mes larmes , je ne suis point venu pour me mêler de vos actions, mais pour surveiller mes propres intérêts. Pourvu cependant, ajouta-t-il , que vous ne déshonoriez pas publiquement mon nom, puisque j'ai le malheur de porter le même que vous. Le plus sage parti que vous pourriez prendre serait d'entrer dans un couvent.

« Que pouvais-je attendre d'^un homme qui abusait aussi crueliement de mon titre d''orpheline, et de la dépendance où j''étais de lui ? Aussi, en revoyant Henri , je ne pus lui cacher quej''étais plus malheureuse et plus inquiète encore , depuis Tarrivée de don Alvar. Henri renouvela la proposition qu'ail m'avait faite tant de fois d'essayer de fuir avec lui, ou du moins de venir le rejoindre aussitôt que je le pourrais. Il me jura qu**!! légitimerait alors des sermens que le ciel devait approuver, et auquel il attachait le seul bonheur de sa vie , et il fut convenu qu'aussitôt que mes affaires seraient terminées, les comptes de la succession mis en règle , je profiterais de ce que don Alvar m^avait déclaré ne pas vouloir se mêler de ce qui me concernait, si je ne me faisais pas religieuse, pour lui déclarer que je voulais me rendre en France, afin d'y réclamer la protection du père de ma mère.

« Le plus difficile était de faire évader Hen-

ri. Le lendemain , Marco fût prier mon oncle de lui obtenir un sauf-condnit. DonAlvar lui demanda pourquoi il avait attendu son arrivée. Marco lui répondit qu'il avait compté sur sa puissante protection etqu'il n'avait pas cru aussi se permettre de me quitter pendant que ma grand'^mère était à son lit de mort et avant que je ne fusse sous sa protection. Don Alvar parut satisfait de celte réponse, et conduisit Marco devant les autorités pour lui faire obtenir le laissez-passer sur lequel nous fondions de si grandes espérances. Elles furent presque détruites quand nous lûmes le signalement qu'on n'avait tracé que trop fidèlement.

« Marco avait les yeux et les cbeveux d'un noir d'ébène, son teint était cuivré, sa taille au-dessous de la moyenne, celle de Henri, était élevée, pleine de noblesse et ses yeux d'un bleu céleste éclairaient une physionomie douce et ouverte. Quel rapport pouvions-nous espérer qu'on trouverait entre cette figure frai-

che et charmante, et celle de mon pauvre frère de lait, cependant il fallait essayer; car de tous les dangers, le plus éminent, c''était de demeurer dans la position où nous étions.

« Marco vint ostensiblement le soir même me faire ses adieux, et recevoir ce qui lui était du de ses gages. Il était censé s''éloignev au lever de Taiirore, mais il devait se tenir caché dans le caveau où Henri était maintenant renfermé, jusqu'à ce que M. de Valbreuse eut eu le temps de s'éloigner, et qu''il fut vraisemblable que Marco eut eu celui d'aller à Valladolid et d'en revenir. En recevant les apparens adieux de ce fidèle serviteur, mes larmes coulaient, je pensais aux dangers auxquels j'exposais ce brave garçon. Mais je songeais plus encore que j''allais me séparer de ce que j'^aimais, et que peut-être c'était pour Penvoyer à la mort, ou en être séparée par mille obstacles que je ne pourrais vaincre. Don Alvar observait ma douleur avec surprise et sévérité; sans doutC; elle

lui inspira quelques soupçons, qui amenèrent l'inattendu dénouement qui décida de mon sort.

« Aussitôt qu'il me fut possible de me rendre près de Henri, je pris sur moi une bourse pleine d^or, que je conservais depuis la mort de ma mère , quelques diamans qui lui avaient appartenus /des papiers de famille que j'hélais bien aise de mettre en sûreté, et que je comptais confier à Henri, et la croix d^honneur brisée que j'avais trouvée dans sa main mourante. Je voulais lui remettre Foret les bijoux, mais le prier de me laisser cette croix comme un gage de son honneur et de sa foi. Nous étions depuis long-temps réunis; nos larmes se confondaient et coulaient avec désespoir. Vainement Marco nous avertissait-il que Paurore allait paraître ; nous ne pouvions nous arracher l'un à Tautre, et un dernier adieu semblait à Henri aussi cruel qu*à moi-même.

f Enfin , il va me quitter. Je viens de re-

iîA CALISTE.

cevoir son tlermer baiser, de lui recommander sa vie avec bien plus de ferveur que je ne lui recommanderais la mienne; il va partir, quand un bruit léger se fait entendre, on approebe du caveau ; et les rayons d'une lumière se font apercevoir au travers de la porte mal jointe. Par précaution , au premier bruit, nous avons éteint la nôtre; je me jette dans les bras de Henri, décidée à mourir avec lui. Au bout d'un assez long silence qui commence à nous rendre un peu d'espoir, Marco hasarde quelques paroles. Aussitôt une voix que je reconnais avec terreur ordonne d'ouvrir. Nous nous taisons ; mais à Taide d''un levier, la porte tombe en éclats à nos pieds sous le bras vigoureux de don Alvar; etMartha, une lumière à la main, éclaire cette scène effrayante.

« — Quel est cet homme ?s''écrie mon oncle en s'approcbant pour m'^arracher dès bras de Henri. Et toi, misérable, continue- t-il en

CALIftTE. 1 f 5

se tournant vers Marco, que fais -tu ici?

« Le pauvre garçon, convaincu que le plus grand danger est celui qui menace mon amant, balbutie qu'Henri n^est autre que son frère, à qui il m^avait prié de venir dire adieu parce qu''il parlait.

« — Fille méprisable, sVcrie mon. oncle, c'est donc pour un valet que tu t''avilis !

« — Taisez -vous! s''écrie Henri, respectez Antonia, je suis oflicier français, et elle sera mon épouse.

« A cet aveu qui perd mon Henri, je jetai un cri de désespoir et retombai mourante dans ses bras. Lorsque je revins à la vie, Tobscurité nous environnait ; Henri et Marco étaient près de moi , j'appris d'eux que don Alvar s'était éloigné sans prononcer une parole, et nous avait soigneusement enfermés. Je ne doutai point qu''il ne fût allé dénoncer. M. de Valbreuse. Mais dans cette affreuse situation , ce qui calmait mon désespoir et le

176 CILISTE,

changeait en un sombre courage, c'était que je n'^ignorais pas que je partagerais le sort de Henri ; c'était que j''étais certaine que mes compatriotes nliésiteraient pas à me donner la mort. Cette certi tude m'hélait douce, une femme peut seule concevoir la douleur remplie de charmes que nous inspire la certitude de mourir avec et pour ce qu'on aime. Ah ! si j'^avais pu soupçonner qu'Hun jour, je pleurerais la perte d'un amour qui faisait alors tout le charme de ma vie, combien j'aurais béni cette mort que je n'*attendais alors qu'avec réiignation. Le sort du pauvre Marco m'inspirait un profond remords, il ne lui échappait pas une plainte, nous lui demandions pardon de l'avoir entraîné dans notre fatale destinée , il nous encourageait et parlait de la mort avec l'insouciance d'un Français, ou le fanatique enlhoueiasme d'un Espagnol.

« Les heures de cette interminable journée ç^avançaient, et personne ne paraissait, La

CAUSTE. 177

fatigue et le besoin m'accablaient, je tombai

dans un sommeil agité, soutenue par le bras

de Henri. Une clarté soudaine me réveilla,

don Alvar était devant moi.

— Signez ce papier, me dit-il d'une voix

dure, et vous, ajouta-t-il, parlant à Henri,

prenez ce sauf- conduit avec lequel vous

rejoindrez, si vous le pouvez, vos armées.

Vous y traînerez cette fille déàbonorée, bien

digne du sort qu'elle a choisi, et que vous lui

réservez. J'aurais pu vous dénoncer, ou même

vous tuer moi-même, sans que personne m'eut

demandé compte de votre existence, puisque

vous êtes mort à tous les yeux. Mais vous aviez

des pistolets lorsque je vous ai surpris , vous

pouviez tirer sur moi, vous ne l'avez pas fait,

et je rougirais de ne pas être aussi généreux

qu''Mn Français. Partez donc, débarrassez-moi

de voUe vue, et de cette indigne créature;

Marco peut vous suivre. Et , arrachant de mes

mains le papier que je venais de signer, vous I. U

itB CALÎSTI.

avez vu, ajouta don Alvar, que c'est une renonciation à la succession (ie votre père. Quanta cette maison qui vous appartient aussi , le gouvernement s'en emparera sans doute, lorsqu'il saura que vous avez suivi un Fiançais , ce que je ne pourrai, ce que je ne veux point cacher.

(( Don Alvar nous fit sortir du caveau , ouvrit le portail, et nous poussa brutalement dehors en m'accablant d'^injures. Je conjurai Henri de se contenir, et l'en traînai; jetais impatiente de fuir cette maison, cette ville où il courait tant de dangers ; et cependant j'en sortais pauvre, deshéritée, maudite, mais j'en sortais fière et riche d'un amour que je croyais devoir être éternel.

(( Nous franchîmes sans difficulté les portes de Rodrigo , le laissez-passer remis par don Alvar désignait Henri comme le fière de Marco, et moi, comme réponse de ce frère. Les signalemens étaient assez fidèles, mais que n^avions-nous pas à craindre cependant. Don

îrd

Alvar ne pouvait-il pas envoyer quelques ordres perfides pour prévenir les autorités des Villes par oii nous devions passer ? Cette réflexion faite par Marco, nous sembla si prudente, que nous résolûmes de prendre un autre chemin et de nous jeter dans les montagnes. {( lisseront toujours présens à mon souvenir, ces jours de fatigues et de privations où, nous cachant comme des malfaiteurs^ dans les bois et les ravins , nous attendions avec anxiété que Marco nous apportât quelques alimens' qu'il ne se procurait pas sans peines, ni sans périls. Je craignais, en nous montrant , d'attirer la curiosité sur Henri , sa figure le rendait très-remarquable. La nuit, nous marchions et tâchions de nous diriger vers Tarmée française qui, d'^après ce qu''apprenait Marco, s'éloignait chaque jour. Plusieurs fois nous entendîmes, de nos retraites, passer non-loin de nous des bandes de guérillas. Alors, certaine du sort qui m'était réservé si nous étions

180 CALISÏE.

découverts , j''armais Henri d'un instrument de mort, et le conjurais de me la donner si nous tombions dans leurs mains ; je savais qu'^après m'avoir fait souffrir de la vue des tourmens de Henri , ils me déshonoreraient avant de m''assassiner. Le sort voulut que nous échappâmes à cette horrible extrémité.

«En suivant le chemin des montagnes, sans savoir au juste la route que nous tenions, nous arrivâmes, après un mois de route, en vue de la ville de Saint-Ander. Nous apprîmes que les Français l'avaient évacuée, mais nous ne pouvions nous dispenser d'y entrer. Nos vêtemens enlambeajux, nos chaussures déchirées, ne pouvaient aller plus loin et ne prouvaient que trop ce que nous avions soufferts; il était embarrassant de justifier une telle situation, bien plus dangereux encore de montrer Henri dans une ville habituée à voir des Français, où on devait facilement le reconnaître à Taccent,

« Après de longues hésitations, nous arrêtâmes que nous ferions passer Henri pour être sourd-muet de naissance. Que nous dirions, Marco et moi, que nous nous rendions à Vittoria pour des affaires de famille; ce fut ainsi que nous entrâmes à Saint-Ander, tout en appréciant tous les périls que nous courrions. En effet, les habitans auxquels nous nous présentâmes nous reçurent avec défiance. Heureusement nous avions conservé Tor que j'avais remis à Henri; il nous fut bien nécessaire, la fatigue d''une longue route rouvrit ses blessures, et il tomba dangereusement malade. Ah! qui fut jamais plus à plaindre que moi, disputant à la mort le seul bien que je possédais sur la terre, n'osant appeler un chirurgien dans la crainte qu'il ne découvrit la feinte de sa prétendue infirmité, entourée d**ennemis fanatisés par la haine, qui pouvaient se faire une vertu d'immoler Henri jusque dans mes bras. Non, je ne pourrai jamais exprimer ce que je souffris

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pendant une longue angoisse de deux mois, durant lesquels Henr: resta dangereusement malade : une grande faiblesse succéda à ce danger et s'opposait à ce que nous nous remissions en route. Malgré toutes les craintes qui m'accablaient, je voulais attendre que Henri fut entièrement rétabli, lorsque le bon cœur et la prudence d'un enfant vinrent nous arracher au plus éminent péril.

« Un jour, Henri reposait la tête appuyée sur mes genoux; la fille de notre hôte, âgée de treize ou quatorze ans, entra doucement dans notre appartement, et posant un doigt sur ses lèvres, elle me dit bien bas :

€ — Dort-il?

(( — Qu''importe, tu sais bien qu'il ne peut nous entendre.

a La jeune fille baissa la tête comme embarrassée de m'accuser d'altérer la vérité, et me regardant ensuite fixement, elle reprit :

a — Malheureusement je ne suis pas la

seule qui sache qu*"!! n'est ni sourd ni muet.

(( Je frémis, elle reprit vivement.

« — 11 ne faut pas perdre un instant. Demain on doit venir vous arrêter tous trois par ordre du gouverneur. Pendant qu^il était malade, on vous a épié, on a écouté aux portes, et on sait parfaitement que ce pauvre jeune homme est Français.

« — Nous sommes perdus, m''écriai-je, en laissant couler mes larmes sur le front pâle de mon bien-aimé Henri, toujours endormi.

(( — Non, reprit Lucia, je veux, je puis vous secourir, moi seule ici sait votre secret tout entier. Élevée à Vittoria, j'ai vu beaucoup de Français, j'entends leur langue. Aussi j'ai bien compris tout ce que vous disiez. Vous n'êtes point la femme de celui que vous appelez votre Henri, vous l'avez sauvé : il était commandant de Rodrigo. Si vous êtes arrêtés, vous êtes perdus. Il faut donc fuir, et fuir cette nuit même. '

u — Et comment? m'écriais-je en portant à mes lèvres la main de l'ange bienfaisant qui voulait nous sauver.

te — Comment? reprit la jeune fille encore plus bas; écoutez . chaque soir on met la clé du portail dans la chambre de mon père. Je feindrai d''être indisposée pour me^ retirer de bonne heure, je me cacherai dans sa chambre, et lorsqu'il sera endormi; je déroberai la clé. Il est impossible que votre malade parte à pied, je vous conduirai à notre maison de campagne qui est à la porte de la ville, et je vous donnerai la mule de mon père qui s'y trouve.

« — Impossible, dis-je tristement, vous exposer à la colère de votre famille?

« — Je pai bravée plusieurs fois pour des actions qui n'étaient pas si bonnes, dit-elle avec confiance, que me feront-ils d'ailleurs?

(( — Chère enfant, quel intérêt...

« — Quel intérêt? celui que m'a inspiré vo-

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