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tre attachement pour ce Français. Tai vu souvent couler vos larmes, j'ai admiré votre dévoûment pour lui , et je me suis dit ; si j''aime un jour, je serai comme elle ; eh bien ! je veux les sauver s'il est possible, et l'amour se chargera de me récompenser.
€ Je pressai la main de la charmante enthousiaste, je convins que nous serions prêts à partir au milieu de la nuit, et elle seVetira doucement, sans que Henri se fut même réveillé.
f( Sachant combien le repos lui était nécessaire, je ne troublai point celui dont il jouissait, et il ne connut la position périlleuse dans laquelle nousétionsqu'àlafindela journée, qui me parut à la fois et si longue et si courte. Il n'y avait point à balancer, il fallait partir, trop heureux d'avoir trouvé un secours aussi inattendu et aussi précieux que celui de Lucia.
« A une heure de la nuit elle ouvrit avec précaution notre porte,nous la sui vhnes en silence,'
en soutenant Henri, qui décidé ainsi que Marco, à vendre chèrement sa vie, tenait des armes cachées sous ses vêtemens. Notre jeune guide marchait légèrement devant nous; de temps en temps elle s'arrêtait pour écouter si on ne nous poursuivait pas. Mais aucun doute, aucune crainte personnelle, ne se mêlait à son inquiétude.
(( Nous sortîmes de la ville et arrivâmes à la maison de campagne du père de Lucia sans mauvaises rencontres. Cependant le gardien de cette maison pouvait s'étonner de voir sa jeune maîtresse au milieu de la nuit, seule avec des étrangers et leur confiant la monture de son père. Heureusement l'ascendant de cette charmante fille leva tous les obstacles. Avant qu'acné n''en usât pour nous sauver, j'avais déjà remarqué le pouvoir qu'elle exerçait; trop triste et trop inquiète pour m'occuper d'autre chose que de Henri, à peine avais-je parlé à Lucia. Mais au moment où il fallut la
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quitter, je couvris de baisers et de larmes cette charmante fille. Un jour, lui dis -je, un jour, je Tespère, je viendrai vous remercier, vous revoir... Hélas! oui, je devais la revoir, recevoir d''elle mille preuves de bonté, et acquérir la triste conviction que tout est à craindre pour les cœurs sensibles. Lucia devait payer de son bonheur ce funeste présent.
(f A la pointe du jour nous étions assez loin de Saint-Ander, et encore une fois au milieu des bois, et de rochers arides; brûlés le jour par un soleil dévorant ; la nuit, couverts d'aune rosée froide et malfaisante; redoutant tous les yeux, tous les soupçons; fuyant l'habitation des hommes, leur préférant les réduits les plus sauvages. Nous criâmes ainsi plus d''un mois sans oser prendre un chemin battu, tant nous avions à craindre qu'on ne nous poursuivît de Saint-Ander, puisqu'on savait une partie de notre secret.
« Nous fumes accablés par de fortes pluies d'automne, qui tombent par torrens dans ma patrie, durent plusieurs mois et rendent les chemins impraticables. Notre courage ne nous soutenait plus, nos forces, surtout les miennes, étaient à bout; et, couchée sur la terre mouillée, je demandais au ciel des secours pour Henri et la mort pour moi , quand un bruit de voitures se fit entendre; nous comprînies que nous étions près de la grande route, et quehjue danger qu'il pût courir, Henri s'en approcha ; au bout de quelques minutes, ^''entendis un qui valà? prononcé en français. Henri répondit d''une voix non moins éclatante. Il fut à rinstant entouré de ses compatriotes. Nous étions sauvés.
« Je ne décrirai point la joie, Tivresse avec lesquelles il embrassa ses frères d'armes à qui il présenta sa bienfaitrice. On me transporta comme en triomphe au quartier-géiiéral du maréchal M*'^'*", qui occupait une petite ville
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sur le chemin de Burgos, et je fuc durant plusieurs jours Tobjet de l'intérêt gênerai. On m'entoura , on me fêta, tant que la curiosité fut excitée.
« Henri avait annoncé solennellement qu^il m'épouserait, et il se hâta d^écrire à sa famille pourlui apprendre son existence, le service que jeluiavaisrendu,etdemanderles papiers nécessaires pour célébrer notre mariage. J'attendais la réponse sans inquiétude, me reposant sur rhonneur et la foi de Henri, je ne pouvais penser que cette réponse, quelle qu'elle fût. Tempechat de tenir ses promesses. Cependant je ne tardai pointa m'apercevoir combien ma position était fausse et embarrassante; les dames espagnoles chez qui je logeais me traitaient avec une extrême froideur. Pourtant, il en était bien peu qui n'eût quelque faiblesse à se reprocher et qui fût aussi innocente que moi. Combien en ai-je vu qui, en public, accablaient d'un froid dédain ceux quVa secret elles com»
blaient de faveurs. Celles-là étaient respectées, admises dans les plus brillantes réunions, taudis que moi j'étais presque délaissée depuis que la première curiosité était satisfaite. Mon devoûment à ce que j''aimais était traité par mes compatriotes comme un crime, et par les compagnons d'armes de Henri comme la preuve de Tamour effréné d''une jeune fille, qui y avait tout sacrifié.
«La réponse des parens de Henri arriva, mais il ne me la communiqua point. Seulement, il me dit avec embarras qu'il fallait attendre pour célébrer notre union qu''il eût reçu la con- ' firmation du nouveau grade que lui annonçait sa belle-mère. l\ me parlait bien plus souvent d^elle que du comte de Valbreuse. Son enthousiasme pour la comtesse semblait du fanatisme, et leur correspondance était très suivie. Les jours où il recevait de ses lettres, ses manières étaient toutes différentes. Moins tendre, mais plus passionné, il semblait me
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respecter moins, et traiter plus légèrement mes principes et la résistance que je lui opposais. Vainement j'en appelais à ses promesses; il me répondait par ces paroles si puissantes sur le cœur d''une femme, paroles auxquelles elles sacrifient trop souvent le repos de leur existence : Tu ne m'*aimes pas.
« Je ne t''aime pas! répondais-je; oh! Henri, vois moi attachée à ton sort, t'ayant sacrifié ma patrie, ma fortune, ma réputation. Je ne te dispute que le droit de ne pas m'avilir à tes propres yeux, et tu dis que je ne t''aime pas.
a II revenait promptement à lui-même; mais bientôt aussi j'*avais à soutenir de nouveaux combats. Henri, si timide quand je passais ma vie presque seule avec lui à Rodrigo, ou au fond des solitudes affreuses de notre route, devenait plus entreprenant, et exigeait chaque jour davantage. Il m*avoua enfin que personne ne voulait croire que notra liaison fut inno-
cen(e , et qu'on le plaisantait quand il l'assurait. Qu'importe, me disait-il, que tu ne sois pas ma femme aux yeux des hommes, Dieu nVt-il pas béni nos sermens. Hélas! je succombai, et de ce jour commença ma punition. L'^armée française en était réduite à quitter les villes qu'acné ne pouvait défendre faute de monde. Dans cette vie nomade et fatigante, ie suivais Henri, accompagnée de Marco, dont la profonde tristesse égalait la mienne. Lui le bienfaiteur de Henri, était devenu un de ses valets. Encore! me disait Marco, si un mot dV mitié, si une attention de sa part me consolait, je lui pardonnerais; mais il me laisse humilier, et ceux qu''il appelle mes camarades m'abreuventdemauvaistraitemens; toutesttropbon. à leurs yeux, pour un Espagnol. Oh! si ce n'était vous, senora, avec quel empressement je le fuirais, ce Français à qui vous vous êtes confiée. Puissiez-vous ne pas vous en repentir. « J'excusais Henri, j''appaisais Marco; je lui
cachais mes larmes. Hélas! j*eus bientôt à lui cacher une preuve trop visible de mon déshonneur; je n^y parvins que durant quelque mois; il sut que j'allais être mère, et je ne pouvais rassurer qu''un jour je serais l'épouse d'Henri. Quoi qu'il fût toujours tendre et passionné, il ne parlait plus de tenir les sermens qu'il avait jurés avec tant de solennité. J'aurais été heureuse de son amour, si j'avais su oublier les principes de vertu et d'honnêteté dans lesquels j'avais été élevée. Mais je n'étais point faite pour vivre déshonorée, et mon front se couvrait de rougeurau moindre regard qu'on jetaitsur moi. Plus j'étais coupable, plus je m'étais confiée follement à Henri, plus je me sentais atteinte de cette timidité souffrante qui rend si malheureuse auprès de ce qu'on aime. Ah! qu'il est cruel celui qui ne devine pas, qui ne prévient pas même la prière que la délicatesse retient; et combien il m'en coûtait de
hasarder une question sur mon avenirlKenri me I. 13
répondait si légèrement et avec des promesses si vagues, que je me taisais de suite pour ne pas Timportuner; avant tout, je voulais qu'il fût heureux et qu'il m''aimât. Mais combien de larmes ne versais-je pas en secret? Elles ne tardèrent pas à couler sur le berceau de mon fils qui \it le jour dans ma patrie opprimée. Son premier cri se mêla au bruit des armes; ses yeux s''ouvrirent au milieu d''un horrible incendie qui dévorait la petite ville où il venait de naître. Il me fallut, à peine délivrée, me remettre en route, soigner et nourrir mon enfant.
« Suivant une armée constamment en marche, je n''aurais pu supporter long- temps des fatigues et des dangers qui devenaient chaque jour plus éminens; mais Henri reçut l'ordre de revenir en France. Quand j'^eus franchi les Pyrénées, quand mes yeux n''admirèrent plus le beau soleil de mon pays, je me tournai vers Henri, et, serrant sa main. <r Je n''ai plus que toi
sur la terre, lui dis-je; pauvre, orpheline, mère et déshonorée, Henri! ma patrie est la tienne, mon sort dépend de toi. Ah! je t'en conjure, n'accomplis jamais la funeste prédiction de mon oncle. INe me punis pas de t'^avoir trop aimé. » Il me pressa sur son cœur, et fut plus tendre que je ne l'avais vu de long-temps. Je ne m'en étonnai pas, je commençais à le comprendre. Seul avec moi, il était bon et attentif; mais il était facilement accessible à la plus légère plaisanterie, à la distraction et auiiC mauvais conseils. Henri n'était pas né méchant, mais sa faiblesse était plus cruelle que ne l'eût été peut-être la dureté d'un autre.
ce Nous arrivâmes à Paris : peu de mois après, j'appris que TEspagne était libre, et que les Français, repoussés de la Péninsule, défendaient maintenant leurs propres frontières. J'entendis à leur tour les Français maudire mes compatriotes, et Henri lui-même ne les ménageait pas. Mon pauvre Marco baissait
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alors vers la terre sor regard morne. Qu^était devenue sa vivacité méridionale? cette gaîté de la jeunesse et de l'espérance? Elles avaient disparu, et c''était moi que je devais en accuser. Reléguée dans un logement assez triste, mais peu éloigné de l'hôtel de Valbreuse, je passais ma vie à soigner mon fils, à attendre Henri. Que de fois cette attente fut trompée! que de journées sans le voir, et qu''elles étaient longues à passer! Cachée dans cette grande ville de Paris où je n'avais aucune connaissance, aucune distraction, mon fils était ma seule consolation. Mais combien Tavenir qui Fattendait mêlait d''amertume à ma tendresse ! Son père nous négligeait tellement Tun et l'autre, ses visites étaient si rares que je n'aurais pas dû conserver d''illusions. Cependant il revenait parfois à moi avec une ardeur qui ranimait mes espérances; on eût dit qu'un mauvais génie s''emparait de temps en temps de lui; et le rendait impitoyable; mais que, li-
vré à lui-même , il sentait aussitôt le besoin de me rassurer, et de me rendre un peu de bonheur.
Les événemens politiques marchaient rapidement. Je n''en savais que ce que m'*en disait Henri; mais bientôt le bruit général et le grondement du canon m'apprirent qu''on défendait la capitale. M. de Valbreuse parut embarrassé quand je Tinterrogeai. Enfin, il partit sans me donner d'autre avertissement qu''un mot d'écrit pour m'engager à ne pas m''inquiéter, et pour m'^assurer que son absence ne serait pas longue. En effet, j''appris par Marco, que j'envoyai à son hôtel , que lui et son père étaient revenus avec Louis XVIII, reconnu souverain légitime de la France. Je ne comprenais rien à la politique des gouvernemens, je ne connaissais de Napoléon que ses brillantes conquêtes et son injuste oppression envers ma patrie. Mais j'avais entendu Henri me parler de Tempereur avec tant d'enthou-
siasme et de dévoûment, que je m'^imaginais que sa déchéance devait Pafïliger profondément. Quelle ne fut donc pas ma surprise en le revoyant? Jamais il ne m''avait paru plus gai, plus satisfait, et une légère nuance d''orgueil de plus,m''apprit assez que j''é tais loin d''avoir gagné à ce changement. J'aérais déjà fort affaiblie, mon lait était (ari, je fus forcée de me séparer de mon fds, de le confier à des mains étrangères. Et combien de prières, je dirai presque de larmes, ne fallait-il pas employer chaque fois que je voulais obtenir de Henri qu'il vînt le voir avec moi. Quand il s'y décidait, il se montrait, il est vrai, bon et aimable ; mais mille précautions étaient prises pour cacher ces démarches. ïl me fit plusieurs fois changer de demeure, jamais il ne me trouvait assez cachée; et, lorsque je lui demandais le motif de tant de détours, il me répondait que son père était fort malade , 3i qu'ait ne voulait ni l'irriter; ni FalHi-
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ger par la connaissance de notre liaison.
€ — Ne sait-il donc pas, dis-je un jour avec amertume, les droits que j'ai sur toi et ce qui s'est passé en Espagne!...
« — Sans doute, sans doute, mais il pense que cela ne peut m'engager qu'à des procédés généreux.
• € Je baissai les yeux , le rouge de Tindignation colora mes joues qui furent à Tinstant baignées de larmes ; Marco; qui n'était pas loin, me considérait en silence et jetait des regards sombres et menaçans sur Henri. Je le vis tout à coup tirer de son sein un stylet qui ne l'abandonna t jamais; puis sortir comme s''il eût craint que son indignation n''éclatàt.
« Soit que mes questions eussent déplu à Henri, soit qu'il ne put faire autrement, il fut encore plus long-temps sans reparaître cbez moi. J'appris que son père était mort, et, au milieu de son affliction et de ses affaires, il ne trouva qu'un moment pour venir me voir.
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Je demandai la permission de reprendre mou fils qui était déjà trop grand pour rester en nourrice. Henri s''y refusa en me donnant Tespoir que je pourrais bientôt le rapprocher de moi. Mais les années se passaient, je restais dans la même position , et ma vie devenait plus triste et plus isolée. Henri au contraire passait la sienne dans les plaisirs, et je commençais à comprendre qu''il devait trouver une bien grande différence entre le modeste appartement que j'^babitais et les somptueux salons où il se montrait tous les jours. Mes talens, que je cultivais pour lui plaire, ma simplicité, mon dévouement, pouvaient-ils remporter sur réclat et les brillantes conquêtes qui s''offraient à lui. Je ne me dissimulais plus rien, je devinais même quand une nouvelle fantaisie l'occupait, • mais je me taisais. Trop fière pour me permettre un reproche, mais trop délicate pour partager ce que j''aimais, je demandais seulement qu'ion me rendît mon fils. Hélas! par
une inconséquence toute dans le caractère de Henri, il se rattachait à moi quand je voulais lui échapper, et par quelques éclairs de bonheur, il me rendait l'espérance, et rivait les chaînes qui nous unissaient. Mais je ne tardais point à payer cher ces courts momens (rivresse; rassuré sur ma tendresse, il me négligeait de nouveau, et je retombais dans une mélancolie qui minait ma santé.
« Un événement cruel vint rendre mes chagrins plus amers. Mon pauvre Marco tomba dans un état qui ne Jaissa plus d'^espoir. Depuis long-temps il souffrait sans se plaindre, et ne voulait recevoir aucun secours. — Non, me disait-il, non, je ne veux rien faire pour sauver une existence que la vue de vos souffrances rend si pénible. Je voudrais vivre peut-être si vous étiez heureuse ; mais croyezvous donc que je ne devine pas le sujet de vos larmes; elles retombent sur mon cœur, je me les reproche. Sans ma faiblesse, vous seriez
dans votre patrie, heureuse et honorée. Je vous ai aidée à sauver ce Français , cet ingrat, et j''ai (ireusé l'abînie où vous êtes tombée.
ce J'essayais de hii persuader que j''étais contente de mon sort, mais je ne pouvais le convaincre. Enfin, îe jour qui devait me ravir le seul ami qui me restât, ce dernier jour qui devait luire pour lui se leva brillant et radieux; Marco me pria de l'aider pour qu''il s'approchât près la fenêtre de sa chambre. Il voulait recevoir les derniers rayons du soleil. Je le voyais s'affaiblir d''heure en heure , mais je ne pouvais croire qu''il fut si mal; jamais je n'avais soupçonné son danger. Le soir, il me pria de lui lire quelques prières dans un livre dont il ne se séparait jamais: à peine avait-il la force d'unir sa voix à la mienne. Je le conjurai de se coucher, de me laisser appeler un médecin. Il m''arrèta et retenant ma maia, il me dit.
^ (^ — Ne voyez-voiis donc pas, Antonia , que je vais mourir.
€ Pour la première fois je compris ce que mon inexpérience, la jeunesse de Marco, et plus encore son courage m''avait caché si longtemps. Je versais des torrens de larmes j
tn Marco reprit d^une voix sombre et violente :
(( — Ne pleurez pas, chère et malheureuse Antonia, ma mortm'^épargne un crime. Je vous remets ce stylet que j'ai été vingt fois prêta enfoncer dans le cœur de cet ingrat. Je ne pouvais vivre, en vous voyant si malheureuse, sans vous venger, et Dieu ordonne de pardonner.
En parlant ainsi , les yeux de Marco perdirent ce feu sombre et effrayant qui les animait depuis long-temps. Je m'élançai vers la porte pour aller chercher des secours. Il releva la tête*, me montra les derniers rayons du soleil couchant, et expira.
(( Je restai plusieurs minutes immobile devant le corps de Marco; mes yeux étaient
secs et brûlans; à force de sentir je ne souffrais plus. La nuit était tout-à-fait venue, j''étais seule avec les restes de mon pauvre ami, de celui que j'avais arraché à son pays, à sa famille, et à qui je ne savais même comment donner un tombeau. La femme qui me servait m''avait quittée depuis plusieurs jours; Marco étant malade et Henri ne venant pas, je n''avais su comment m''en procurer une autre.Quel parti devais-je prendre? et qui n'aurait plaint un sort aussi triste que le mien? Je m'approchai de mon frère de lait, je pris sa main dans la mienne; il ne me faisait pas peur, c'étaient les restes du dernier être qui me protégeât.
(f Dix heures sonnèrent, je perdis l'espoir de voir Henri ce jour même. Cependant , il fallait rendre les derniers devoirs à Marco, il m'était absolument interdit d'envoyer personne chez M. de Valbreuse; je me décidai à aller déposer moi-même un billet chez le concierge de son hôtel. Je me hâtai de lui
tracer en peu de lignes mon horrible position; et m'enveloppant de manière à ne pas être remarquée , j'arrivai près de la demeure de Henri, de cette demeure que j^avais cru longtemps devoir habiter avec lui. Quel contraste elle présentait avec la mienne! Les fenêtres étaient brillamment éclairées ; de chaque côté de la porte étaient placées des torches flamboyantes servant à guider les voitures qui entraient dans une cour sablée; je m'y glissai furtivement, décidée à m^adresser à un autre domestique qu''au concierge qui me paraissait trop occupé. Soit qu'on me prît pour quelque femme de la maison, ou qu'on ne me remarquât pas, j'eus la facilité d'arriver près de grands arbustes placés sous les fenêtres du rez-de-chaussée qui étaiei^t demeurées ouvertes.
(( Quoiqu'elles fussent fort élevées, je distinguai parfaitement un salon richement meublé, des femmes dans la plus éclatante parure
et Henri au milieu d'*elles. Je le vis en inviter une, et la personne qu'il avait invitée danser avec un plaisir qui ne le cédait qu'à celui qu'il éprouvait à Pentretenir. Leurs figures à Fun et à l'autre étaient rayonnantes; jamais Henri ne m''avait semblé plus séduisant; sans doute sa charmante danseuse ne le trouvait pas moins aimable, car elle lui répondait avec le plus tendre sourire, et quelques mots qui vinrent jusqu'à moi ne me permirent plus de douter de Tétendue de mon malheur. Henri, après la contredanse, attira sa danseuse près de la fenêtre sous laquelle j'étais appuyée ; il prit sa main , la pressa sur son cœur et la couvrit de baisers. Peus assez de raison pour m''enfuir, je sentais que je ne pourrais me contraindre plus long-temps , que rien ne m''arrêterait pour lui reprocher son lâche abandon. Un domestique me rejoignit; je lui remis mon billet pour son maître, et je revins chez moi. Je tombai à genoux, j'offris à
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Dieu mon affreuse douleur, je lui demandai de protéger mon fils et de me retirer d'*un monde où pouvait se rencontrer tant de perfidie.
(( Henri arriva dans la matinée. Sa figure était fatiguée, mais c''était la fatigue tlu plaisir. La mienne était bouleversée et ma pâleur effrayante. Je n'avais point quitté Marco. Je montrai son corps à Henri sans verser une larme; elles étaient taries. l\ voulut m'entraîner dans une autre pièce, tandis qu'on s''occupait des tristes détails de l'enterrement.
<r Avant de le suivre, je pressai sur mon cœur et sur mes lèvres la main froide et inanimée de Marco, etje m'emparai du livre où je lui avais lu les dernières prières.
« Je ne me sentais ni Tenvie ni la force d'adresser aucuns reproches à Henri , et je le laissai, sans l'interrompre, essayer de m'abuser encore^urses sentimens. Mais peu à peu, par une faiblesse si commune dans l'amour, je vins à me persuader que je rae trompais en le
croyant coupable. Et encore une fois je retombai sous le charme.
« Je n'obtins de cette dernière scène que la permission de retirer mon fils de chez la nourrice où il était resté si long-temps, et de le placer dans une pension, à Paris, où je pouvais le voir plus souvent. Henri ne s'y montrait jamais, et ce n''était plus que rarement et à la nuit qu'il se rendait chez moi. Les prétextes ne lui manquaient pas pour justifier ces précautions; chaque jour cependant ses prétextes devenaient plus vagues, et il me les donnait avec un redoublement d'humeur. Je m'interdisais tout murmure. Heureuse encore de sa présence, cherchant à m''étourdir sur ses torts, ou plutôt ne pouvant concevoir une si horrible perfidie , je passais ma vie à douter et à croire. Mes dernières illusions devaient être enfin entièrement détruites.
« Un jour, après en être restée plusieurs à
espérer la présence tlejlenri , je reçus une lettre où il me dévoilait enfin son âme tout entière. Il m''annonçait mon sort; les expressions cPune froide pitié avaient remplacé les promesses passionnées. Notre union, me disaitil, était impossible, elle nuirait à son avancement, à sa fortune, son rang était un obstacle insurmontable. Il ajoutait qu'il ne m'oublierait ni ne m'abandonnerait jamais , et qu'une existence honnête serait assurée à moi et à mon fils.
w Ainsi, Henry croyait payer ma tendresse, mon dêvoûment , et tout l'amour que je lui avais voué, en m"*offrant un peu d''or. Ma fierté se réveilla; je crus un instant qu''elle avait éteint ma fatale passion, je crus que je ne l'aimais plus, et, dans ce premier mouvement cfindignation , je résolus de faire valoir les droits de mon fils , je les croyais assurés par les lettres de M. de Valbreuse, remplies de
tant de sermens , de promesses. J'^ouvre le I. 14
meuble où je les tenais renfermées; les lettres de Henri, son portrait, tout avait disparu; il ne me restait que mes papiers de famille. Tout ce qui aurait pu prouver mes liaisons avec M. de Yalbreuse m'avait été enlevé. Quelle indigne fausseté employée envers une femme à qui il devait la vie , à qui il devait le titre de père ! Je ne doutai point qu'il n''eut profité du temps où j'étais allée voir mon fils pour exécuter cette bassesse, et je rougis d''être obligée d'^en reconnaître capable celui que j''avais tant aimé , celui que j'^avais déifié comme le plus noble des homme.
« Résolue à ne lui rie»! devoir, je rassemblai quelques effets, le reste de For et des bijoux que j'avais emporté de ma patrie, et je sortis de cette maison où j'avais tant souffert. Seule , sans recommandation, sans un ami, je cherchai une obscure retraite où je pusse me soustraire à tous les yeux.
« La vieille femme qui me loua une cham-
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bre ne me fil aucune {|iuèiiou j ai je demeurai des semaines entières dans un ^ba^cment quj minait ma santé et m otait entièrement me§ forces; j'en retrouvais seulement pour aller voir mon pauvre enfant. Une secrète espérance me soutenait à mon insu dans ses visites. Peut-être Henri, conduit par les remords, y viendrait-il pour avoir de mes nouvelles. Vain espoir; il m'oubliait, et nulle marque d'inquiétude ou d'^intérét n'*arrivait jusqu'à moi. Je ne pouvais cependant me persuader que je lui fusse devenue entièrement indiiTét rente. Elle est si longue à pénétrer jusqu'au cœur, laconvictionduchangementdecequ''on aime î Long-temps elle frappe Tesprit et la raison , sans que l'âme y veuille croire. Tant qu'on aime soi même, on ne peut s'^imaginer qu'on ait cessé d'être aimé.
€ Les jours se passaient, j''ignorais ce que j'^allais devenir; ce que deviendrait mon fils. Savais pu, jusqu'à ce moment, recevoir de
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Henri (les secourS; qui n'offensaient pas la femme à qui il avait juré de donner son nom, avec laquelle il devait partager sa fortune. J''avais renoncé à la mienne avec tant de bonheur pour le sauver, que je trouvais tout naturel les sacrifices qu'il faisait à son tour , et que je ne me sentais pas humiliée de tout recevoir de lui. Mais, quand il eut prononcé Tarrêt qui me condamnait à un déshonneur sans retour et au plus cruel abandon, mon âme se révolta à la pensée de lui devoir une existence qu'il abreuvait d'amertume. Ce fut accablée de ces désolantes perplexités que je reçus une visite qui fixa mon sort et aurait dû me faire renoncer pour jamais à tout espoir,
€ J'étais plongée dans la plus profonde tristesse, lorsque ma vieille hôtesse introduisit une dame chez moi. A sa beauté si frappante, à sa tournure noble et majestueuse, plus encore à l'expression de hauteur qu''elle ne cherchait point à adoucir, je n^eus pas besoin
qu'elle se nommât, je devinai la marquise de Valbreuse, la belle-mère de Henri. Elle me regarda attentivement, cherchant sans doute dans mes traits flétris quelques vestiges des charmes qui avaient pu captiver Tinconslant Valbreuse; et, après unsilenceque mon trouble m'empêchait de rompre la première, elle me dit enfin que, chargée par son beau-fils d'une commission aussi étrange que délicate , rhumanité seule l'avait engagée à me voir.
« A ces paroles prononcées d'une expression dédaigneuse, je levai les yeux et regardai la marquise avec une fierté qui lui fit baisser les siens.
Mais elle reprit avec plus de hauteur : « — M. de Valbreuse m'a chargé de vous remettre ce contrat de rentes, et cet or pour subvenir aux premiers frais de votre établissement, à la condition que ce sera loin de Paris, que jamais vous ne prononcerez son nom et que vous lui femettr^z votre enfant qu'ail se
charge de faire élever. La marquise déposa près de moi un papier et une bourse , comme si elle ne doutait pas que je n'accédasse de suite à ses propositions.
« Je me levai aussi fière, aussi haute qu^elle; j'avais perdu toute timidité. Ni la richesse , ni le rang de celle qui venait si tranquillement m'enlever mon dernier espoir , ne m'arrêtaient plus. J'avais retrouvé toute la dignité de la vertu; je n'hélais plus la faible victime d'aune passion qui m'avait si long-temps rendue coupable. Je sentais que par ma conduite envers Henri , et la délicatesse de mes sentimens, j'étais bien au-dessus de mon lâche séducteur et de la femme cruelle qui venait me blesser dans ce que j'avais de plus cher.
« — Remportez, madame, m'écriai-je impérieusement, remportez dessecoursque je dédaigne. Nul trésor ne peut payer ce que j'ai fait pour un ingrat, ni le bien qu'il veut me ravir. Puisque après tant de sermens de sa part et
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de bienfaits de la mienne, il peut 8''avilir jusqu'à trahir celle qui lui sacrifia plus que sa viei je ne sais plus que le haïr et le mépriser.)
« — Le mépriser! répéla la marquise, avec un geste de fureur; mépriser un Valbreuse , un homme de son rang!...
« — Plus il est élevé , plus il s''en est rendu indigne, répondis-je dédaigneusement, et Tobscure Antonia est bien au-dessus de lui# Laissez-moi à mon désespoir , madame , rassurez-vous, je ne réclamerai rien de lui.
€ — On peut vous forcer, s'écria avec colère la marquise, à être plus humble; on peut vous enlever votre fils. Mais je vous laisse à vos réflexions, peut-être vous inspireront-elles des sentimens plus modérés, plus humbles.
u Elle sortit, et moi n'étant plus soutenue par Pindignation et la présence de mon ennemie,je tombai sans connaissance sur le plancher. Ma vieille hôtesse vint par ses soins me rendre à moi-même. Jlî tioir ai près de moi la bourse