C4L1STE
Py chercher, me cacher dans les environs, le voir enfin?...
(( Ce matin , je suis allée encore me placer en face de Phôtel ; j'^ai vu entrer beaucoup de meubles et d''objefâ précieux. Un voisin auquel je me suis^ adressé m'a assuré qu'on remeublait toul à neuf. Il est question d^in mariage ; on dit que c'est celui de la marquise avec un ministre
« Non, je ne puis le croire, non c'est impossible, Henri se marie , assu! e-t on, on Fattend de jour en jour; peut-être demain, peutêtre aujourd'^hui, je le verrai; oui, je le verrai, et je mourrai à ses [)ieds...
« Il est arrivé!
f J''ai trouvé une bonne femme qui a eu pitié de moi, c'est la femme du concierge de rhôteî de Valbreuse; elle m'a dit que Henri ne voulait [)oiî]tde ce mariage, qu'il était revenu de la campagne triste et inquiet; elle m'^a
promis de lui remettre à lui-même une lettre, mais à condition que je m'en rapporterais à elle, et ne ferais aucune démarche sans la consulter; je le lui ai promis et suis rentrée pour écrire.
« Je viens de porter ma lettre et suis revenue plus tranquille; mais quelle nouvelle angoisse m'accable; mon fils, mon petit Henri est malade, bien malade. Oh! mon Dieu, prends ma vie, avant que je ne perde mon seul bien, ma seule consolation.
(( Depuis quinze jours je n'ai pas quitté mon enfant, j'espérais que touché de ma lettre, Henri viendrait ou m'écrirait au moins. Mais non, il faut que je sorte, il faut que je connaisse mon sort, il faut....
« Henri se marie demain. Demain , je veux le voir encore, je suis sure que j'*en mourrai, mais »
M. Delmot passa une partie de la nuit à lire les tristes pages écrites par Antonia. Plus d'une fois ses yeux sVuaient mouillés de larmes; car|; jugeant avec son cœur indulgent, la faute s'effaçait, il ne songeait qu'eau malheur qui en avait été la suite.
Pauvre enfant! se disait-il, en regardant
dormir le fils de la victime de M. de Valbreuse, 1. is
ta mère infortunée a-t-elle emporté dans la tombe cet acharnement du sort qui semble s''attachcr à tout ce qui aime cet homme? Et ma CalistC; et toi cher innocent, échapperezvous à son cruel ascendant?
Le docteur reposait seulement depuis quelques heures, lorsque son élève vint lui annoncer que tout était prêt pour conduire la pauvre Antonia à sa dernière demeure.
— J''ai présumé, ajoutat-il, en songeant surtout aux liens qui vous unissent à cette infortunée, et à votre excellent cœur, que vous désireriez que tout se fit convenablement, et...
— .Fapprouve tout ce que vous avez fait, interrompit M. Delmot; chargez-vous aussi de conduire cet enfant. Vous le mènerez rendre les derniers devoirs à sa mère; qu'il connaisse la place où elle repose. Je ne me sens pas la force de vous y accompagner. Qu'une tombe...
— Soyez tranquille , interrompit à son tour l'ami de M. Delmot, je suis bien aise, je vous
lavoue, me ypu^ 4>P veuif^^i ppjiU avec noa^, A votre âge, avec le temps qu**]! fait, ce serait une imprudence; votre vie e^t trop nécessaire aux malheureux. Allons, mon petit ami, ajouta-t-il doucement ei) prenpn^ la main de Henri, viens, jfi t^ ramènerai bientôt.
Quelques heures après, Torphelin se retrouva dans les bras de M. Delmot , qui eut bien de la peine à le con oler un peu.
— Je pars, dit le lendemain ce digne homme à son ami, j'ernmènie cet enfant, n'oubliez pas que je vous attends au printemps chez moi.
Le jeune médecin pressa la main que son vénérable professeur lui tendait, Taida à se placer commodément dans sa voiture, et allait lui dire un dernier adieu, quand il se rappela une circonstance dont il crut devoir faire part au docteur, efse penchant à son oreille, il lui dit:
— Pendant qu'on sortait le cercueil d'Antonia de la maison, j''ai remarqué un homme
qui regardait enlever le corps, et qui ensuite a disparu. Frappé de quelques questions qu'ail a faites, j'ai chargé une personne de confiance de le suivre. On est venu m^apprèndre qu'il était entré à rhôtel de Valbreuse.
Le doctenr ne répondit rien et donna Tordre au postillon de partir. Ah! se dit-il à luimême, le cruel doit être tranquille; on aura été lui annoncer que maintenant la malheureuse Antonia ne le gênera plus sur la terre, mais si la tombe est muette^, la conscience ne l'est pas.
Il était nuit lorsque la voiture de M. Delmot entra dans la cour de sa maison. Son cœur était rempli d*'une oppression douloureuse. Qu^allait-il dire à Caliste qui s'avance avec Geneviève; ses yeux sont baissés, tant elle craint de lire sur la physionomie de son père Tarrêt de son malheur. Mais en voyant le petit Henri habillé de deuil, Caliste espéra que Pair de tristesse de son bienfaiteur, était causé par
CAUSTE. 277
une douleur qui ne la toucliait pas, et, quoique bonne et sensible aux cliagrins des autres, elle respira plus librement.
M. Delmot; désirant laisser passer à sa fille encore une nuit tranquille, se retira presque aussitôt, non sans avoir recommandé à Genêviève de coucber le pauvre petit orphelin près d''elle, et de ne le laisser parler à personne. Mais quand le lendemain il se retrouva au coin de son feu, paisible, entouré de ces habitudes si chères à la vieillesse, il retrouva aussi le regard timidement interrogateur de Caliste. Il sentit qu'il ne pouvait reculer une explication.
— Ma fdle, dit-il tristement, mon absence a été courte, et cependant remplie d'événemens. Il en est un auquel j étais loin de m'attendre; un accident déplorable m'a fait découvrir ma petite-fille; mais je l'ai retrouvée pour recevoir son dernier soupir. Elle m'a confié son fils qui n a que moi pour le protéger, tu le soigneras, n''est-ce pas, mpp çnfant? Ta jeunesse prêtera à
son enfance Tappui que ma vieillesse ne pourra long-temps lui offrir?.. . Caliste lui promit d'aimer le pauvre orphelin, mais ses yeux Finterrogèrent encore.
— ^ Je te comprends, reprit M. Delmot, tu veux que je te parles de Tobjet principal de mon voyage, de ce qui t'intéresse enfin. Eh bien ! ma fille, souviens-toi de ta promesse ; car le comte Henri de Valbreuse est indigne de ton amour.
La pâleur de Caliste devint si effrayante, que M. Delmot la retint dans ses bras.
— L*'avez-vous vu? demanda-t-elle à voix asse.
— Non.
— Non ! et vous Pavez jugé sans Tentendre, s''écria-KelIe, en se dégageant des bras de son vieux père, sans que le nom de Caliste ait été prononcé devant lui Ah I mon père, est-ce là ce que vous m'aviez promis ?
M. Delmot fut un instant blessé de ce re-
ckiAé-tÈ. 279
proche ; mais sachant combien la douleur rend injuste, il répondit tendrement à Caliste:
— Hélâs ce que j'ai appris du comte de Valbreuse mi'a ôté tout désir de \é voir. Crbis-rtiol,^ mon etifant, j'aurais tout sacrifié pour ton bonheur, et ton vieux pérc u'a Hen à se reprocher.
Caliste couvrit de larmes une des mains que lui présentait le respectable vieillard; elle pleurait, car elle espérait eticore (jtJè peut-être M. Delmot était trop sévère pour Henri, Trop sévère! il fallait qUe la passion égarât Caliste, pour qu'elle crut que son excellent père pût jamais être troip sévère.
— Ma fille, rej)rit le docteur, sentant (pi'il fallait lui ravir tdute espéranôe; rha fille, je te le répète, le comte est indi£;nc de toi. Je ne veux pas souiller là pOrctc de foti âme. Mais il est bien coupable; i! n causé la mort d'une infortunée, il a failli n Phonilenr à Tluimanité. Si tu le veux, Caliste, tu liras l'histoire de la
mère de ce pauvre enfant que j'ai ramené. Tu sauras....
— Rien, mon père, rien, je tiendrai ma promesse; je ne prononcerai jamais le nom de Henri. Si je ne puis oublier, je puis mourir.
Elle s^ëloigna et laissa le docteur tristement préoccupé de ce qui venait de se passer. « Pau • vre enfant! pensait-il, je te pardonne Pirritation d'une douleur bien naturelle. Mais combien elle m'inquiète! Caliste, si douce, si tendre, accuse et repousse presque son vieux père. Qu'elle doit souffrir pour me traiter ainsi! mais enfin, je n''ai rien à me reprocher, elle reviendra à moi, nous pleurerons ensemble. »
Caliste ne connaissait pas retendue de son malheur, ayant refusé d*'écouter ce que voulait lui raconter son père; elle ignorait que le comte fut marié; elle pensait seulement que le docteur avait découvert une ancienne liaison de Henri, et que l'enfant qu'ail avait amené en était le fruit. Depuis le moment où cette
pensée entra dans son esprit, elle se sentit, pour ce pauvre petit , un éloigncment qu'elle ne pouvait vaincre ni parvenir à cacher.
Cependant, au bout de quelques semaines, son excellent caractère, les grâces et la gentillesse de Torphelin vainquirent cette répugnance, le cœur de Caliste conserva une douleur profonde, mais moins injuste. Elle n'essaya point d''oublier, elle se résigna à souffrir. « Tolï toujours pensé, se disait-elle souvent^ que ma vie imparfaite ne saurait être d'une longue durée; cil bien ! cet enfant consolera mon bienfaiteur. Il est le fils de sa fille, moi, je ne lui suis rien, je n'appartiens à personne. Jetée sur cette terre comme une victime du sort, je n'aurai jamais connu le bonheur, qu''importe donc que je finisse ou plus tôt ou plus tard.
Si Caliste avait voulu lire Thistoire d'Antonia, peut-être serait-elle convenue qu'ion pouvait avoir été plus à plaindre quVlle. Mais il aurait fiillu se convaincre ausi^i que Henri en avait
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aimé une autre, le trouver peut-être trop coupable. Elle repoussait une pareille conviction. Les mois s'écoulaient; la nature, toujours constante, redevenait fraîche et belle. Le petit Henri, bien soigné, sans oublier sa mère ne la pleurait plus; sa figure enfantine présentait à Caliste une ressemblance frappante avec celle de Henri. C'était bien son œil d''azur et sa blonde chevelure. Elle ne cessait de le regarder, elle finit par l'aimer, et voulut faire à cet enfant, tout le bien qui pouvait être en son pouvoir en lui donnant ses talens. Mais elle ne trouvait, dans cette occupation, ni distraction, ni soulagement à ses maux, et chaque jour ils devenaient plus sérieux.
M. Delmot observait en gémissant le changement extrême de sa fille, il faisait venir de Paris tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable ; il lui présentait lui-même les remèdes qu'il croyait salutaires, mais rien ne la soulageait. Il semblait que la mort eut marqué sa victime, et
pour qu'elle parut plus cruelle, Caliste devint chaque jour meilleure et plus aimable.
Dans ce petit coin du monde le petit Henri, seul, se trouvait heureux. M. Delmot ne sortait de chez lui que dans les occasions urgentes; mais on venait fréquemment le consulter. Toujours l'ami et le médecin des pauvres du village, il fuyait toute autre relation, et surtout celle de M. de Lesbière, car il ne voulait rien savoir de la famille de Valbreuse. Aussi, le docteur ne fut-il pas médiocrement contrarié de voir arriver un matin M. de Lesbière chez lui.
M. Pelmot était au jardin avec Caliste et le petit Henri, lorsque M. de Lesbière s'annonça lui-même. Il eut bientôt remarqué le nouvel hôte du docteur, et s'écria :
— Parbleu! voilà qui est bien extraordinaire, ce beau garçon ressemble étonnamment au comte Henri de Valbreuse !
Les pâles joues de Caliste se couvrirent d'une
légère rougeur, elle appela Henri, et rentra dans la maison avec lui.
— Comme je vous le disais donc, reprit le bavard Lesbière, cet enfant ressemble au comte d'une manière —
— Cest possible , interrompit froidement M. Dclmot; je ne connais pas le comte, et je n'en puis juger.
— Cest vrai, c''est vrai; mais, mon voisin, je suis venu pour vous parler dHine affaire sérieuse, et même avantageuse pour vous.
— Avantageuse! si elle est de quelque utililé pour les autres à la bonne heure, monsieur Lesbière, le reste m'intéresse peu.
— Vous saurez que la marquise est arrivée il y a quelques jours au château.
— Et le comte Henri? interrompit avec inquiétude le docteur.
— Il est resté à Paris avec la jeune comtesse qui est enceinte. D'ailleurs, il ne convenait pas qu'il fut présent à ce qui va se passer.
Certain que Henri ne viendrait pas troubler, par son approche, la triste tranquillité de Caliste, M. Delmot se prépara à écouter sans aucun intérêt ce qu'allait lui apprendre son indiscret voisin»
— Vous saurez donc, continua M. Lesbière, que la marquise est venue dans sa terre pour faire constater la folie du fils aîné de son époux. Rappelez-vous ce que je vous ai dit il y a quelques mois. La marquise voulait le mariage du comte Henri; elle a réussi. Aujourd'hui, elle veut qu'il obtienne la pairie qui repose sur la tête de son frère aîné, et, comme celui-ci ne meurt pas, il s'agit enfin de prendre un parti, de faire prononcer son interdiction, c'est-àdire, sa mort civile. Alors le comte Henri sera pair de France, et le ministre, pour que sa nièce soit placée dans un rang plus élevé, érigera cette terre en duché, ce qui sera facile à obtenir, car la marquise est très bien à la cour, et sans doute vous savez pourquoi?
— Nullement, répondit froidement ivi. Delmot.
— Vous ignorez tout, reprit M . Lesbière avec une humeur assez comique. Eh bien! sachez donc^ qu^à i'époque de la restauration, madame de Valbreuse se rendit fort utile. Elle est, comme vous savez, d'une des plus anciennes noblesses de France; une partie de sa fa~ mille, il est vrai, avait accepté de servir sous Bonaparte; mais la marquise avait encore à Fétranger quelque cousin, ou quelque oncle avec qui elle conservait des rapports. Elle s'^est vraiment fort bien conduite dans tout ceci, et a été fort utile à notre parti.
M. Delmot dit en souriant :
— Est-ce que dès ce temps-là vous étiez déjà royaliste ?
— Sans doute, reprit M. Lesbière sans le moindre embarras, j'ai toujours regardé l'autre comme un usurpateur et....
— Je croyais vous avoir entendu parler
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autrement; mais il n'importe, ne nous occupons point de politique. La mienne est trop simple pour que vous puissiez la comprendre. Revenons à ce qui me regarde, et dites-moi, en quoi tout ceci peut ifrêtre avantageux?
— Je suis satisfait de vops voir enfin cette curiosité, voisin, s''écria M. Lesbière , voici donc ce qui vous regarde ; il est arrivé ce malin au château deux fameux médecins de Paris. Ils ont une grande réputation , l''un, surtout, vient d'être nommé baron. Ce sont eux qui doivent jug/er et constater Tétat du marquis, et vous pensez que, vu leurs lumières et le crédit de la marquise
— J'entends, interrompit M. Delmot, je ne doute pas qu'ils ne trouvent que le marquis n'a pas Tombre de raison. Mais....
— Mais, attendez donc, il faut trois médecins; et la marquise, bien aise d'avoir quelqu'un sur les lieux pour qu'on puisse apprécier plus clairement ses intentions, la mar-
quisC; diS'je, vous a choisi, et doit vous faire avertir ce matin.
— Elle aura tort, s'^écria M. Delmot, car je la refuserai ; jamais je ne repousserai l'occasion d'être utile à un être soufFrant ou malheureux; mais servir Fastucieuse ambition d^ine femme... jamais.
— Et vous ferez mal, s'écria M. Lesbière presque avec colère, en acceptant, vous pouvez vous rendre indispensable à la marquise, faire beaucoup de bien dans le village; vous ne pouvez et vous ne devez pas hésiter.
M. Delmot ne répondit plus; mais on vojait sur sa figure, ordinairement si calme et si indulgente, briller un vif sentiment d'indignation. Désirantêtre libre, il reconduisit poliment M, Lesbière jusqu'à la petite porte de son jardin, d'où celui* ci pouvait se rendre plus promptement chez lui. Après s'en être débarrassé, le docteur se promena long-temps seul.
{(Comment se fait-il, se demandait-il, que
CAIJîsTE. 289
ce nom de Valbreuse frappe ainsi toujours mes oreilles; que moi, qui méprise cette famille, le hasard m''en rapproche? Quoi ! mon obscurité ne peut-elle me soustraire au malheur de sentir le contact des grands? Oui, sûrement, je refuserai, je dirai...
Dans ce moment le petit Henri accourut avertir le docteur qu'on le demandait; alors il ^ rentra pour recevoir un message qu'on lui dit envoyé par la marquise de Valbreuse.
Tout résolu que fut M. Delmot à refuser ce que lui demandait la marquise, il se trouva embarrassé pour répondre au billet extrêmement poli qu'elle lui adressait; le refus devait être conçu dans des termes qui ne laissassent aucun espoir, et cependant ne fissent naître nul soupçon, le docteur ne perdant point de vue qu'il avait recueilli le fils d'Antonia. Henri était bien coupable, mais le docteur était persuadé que c'était à l'ascendant de sa bellemère que le comte devait une partie de ses I. 19
290 C.iLISTE.
toits. Le docteur redoutait donc le moindre rapport avec une femme si dangereuse, et pourtant ne savait comment lui déclarer ses intentions. 11 était seul depuis assez longtemps, lorsque le valet que lui avait envoyé madame de Valbreuse réclama une réponse.
En faire une verbale était moins convenable que d''écrire ; et Geneviève, qui était venue avertir son maître qu'on attendait impatiemment, Geneviève lui présentant sa canne et son chapeau, ajoutait à son embarras au lieu de le diminuer. On est toujours mécontent de son irrésolution devant un tiers, et M. Delmot s'irritait de ce qu'ail appelait une persécution.
— Cependant, observa Geneviève , un superbe équipage attend monsieur.
— Cette annonce décida le docteur. Cette femme impérieuse ne doute pas, se dit-il, que tout ne doive plier sous sa volonté. Une telle conviction me donnera la force de la refuser en face, et j'*irai.
CALI6TE. 201
— Avertissez riiomme de la marquise, dit tout à coup le docteur en parlant à Geneviève, qu'il emmène sa voiture, j'irai au château en passant par la petite porte de mon jardin.
Geneviève fût d'assez mauvaise grâce exécuter les ordres de son maître; tant elle était contrariée de ne pas le voir partir dans le brillant équipage.
'' Le docteur était tellement p<-éoccupë des réflexions que lui suggérait Pentrevue qu'ail allait avoir, qu'il n'aperçut le pavillon de la forêt qu€;lorsqu'il fut auprès de ses hautes murailles. Il n'était pas venu de ce côté depuis bien des années, et en remarquant la porte bardée de fer, il soupira de compassion, et se sentit un peu ébranlé. Peut-être, se dit-il, pourrais-je être utile à l'infortuné renfermé là; mais non, ce ne sont point des secours, des adoucissemens à son sort que Ton veut lui offrir; on veut river ses fers, et je ne dois ni ne • veux y aider.
292 CAUSTK.
M. Delmot atteignit la grille dorée qui séparait les bois du parc particulier, et, au bout (tPune longue et superbe avenue de peupliers, il découvrit le château. L'^aspect en était imposant. Une large pelouse s''étendait devant le perron autour duquel régnait une riche balustrade. Des vases et des statues antiques étaient placés de distance en distance. Au-delà, Toeil se perdait sous de sombres et magnifiques allées. Et lorsque le docteur monta les degrés de marbre blanc qui conduisaient chez la marquise, son cœur se sentit gêné de cette magnificence. Un grand nombre de valets se tenaient rassemblés dans les antichambres. Leur maintien était respectueux, mais assez triste. On jugeait que, dans cette maison, on régnait bien plus par la crainte que par la douceur.
— Madame la marquise vous attend dans son oratoire, dit un valet qui précéda M. Deirnot.
On fit passer le docteur dans plusieurs salons meublés avec un luxe presque royal.
CÀLISTB. % 298
Était-ce par un vrai sentiment d'humilité que l'oratoire de la marquise présentait une si grande différence? Toujours est-il que cette.*' pièce, meublée de soie grise et noire, sans dorures ni glaces, offrait à Tœil toute Tapparence d'une simplicité sévère et religieuse. Lorsqu'on annonça le docteur, la marquise se leva à moitié de son divan, s'^inclina aved dignité et lui fit signe de s'asseoir.
Placé contre le jour, le docteur ne pouvait distinguer qu'imparfaitement la figure de la marquise.
— J'ai pensé, dit-elle, après un moment de silence, j'ai pensé, monsieur, que vous voudriez bien vous joindre aux médecins que j'ai fait venir de Paris, pour constater l'état du marquis de Valbreuse, fils aîné de mon époux. Elle s'arrêta, et le ton de sa voix avait baissé en prononçant ces dernières paroles.
Je suis fâché, madame, répondit M. Delmot, de ne pouvoir répondre que par un refus à le
confiance dont VOUS daignez m'honorer; mais je suis très vieux et depuis long-temps je n'exerce mon art qu'en faveur des malheureux. Je craindrais également d'être un mauvais juge pour prononcer dans une affaire d'aune si haute importance. Il vous est du reste si facile de me remplacer, madame, que cela atténue mes regrets de ne pouvoir vous obéir.
En parlant ainsi, M. Delmot se leva et sHnclina pour se retirer.
La marquise se leva à son tour; il est facile de penser que, profondément blessée de trou- . ver un obstacle à sa volonté, elle dut dissimuler pourtant le sentiment qui la dominait pour essayer de remporter encore.
— Pespérais, dit-elle, en retenant M. Delmot, et posant sa main d''albâtre sur le bras du vieillard ; j'espérais que le docteur Delmot, si humain et si obligeant, ne refuserait pas son secours à un infortuné qui depuis long-temps répousse toute espèce de soins, et veut bien
seulement aujourd'hui en recevoir. Car ce n*est pas simplement pour constater un état dont on ne peut malheureusement pas douter, que j''insiste pour que le marquis reçoive des médecins, mais c'^estdans l'espoir surtoutqu''on trouvera quelque soulagement à ses maux.
Tandis que la marquise parlait, M. Delmot, étonné lui-même d'être sourd si long- temps à la voix de la prière et embarrassé de renouveler un refus, baissait les yeux avec toute la timidité qu'inspire la bonté.
La marquise, interprêtant son silence comme un refus irrévocable , laissa échapper le bras qu'elle retenait, en prononçant avec un accent âpre et violent :
— Vous me refusez, monsieur?
Il y avait dans ces paroles, dans la manière dont elles furent prononcées, une inflexion qui rappela au docteur un souvenir ineffaçable. Ce n'était point une idée lixe encore; mais il lui semblait que dans une occasion im«
portante, la voix de la marquise avait déjà frappé son cœur et vaincu sa répugnante. Ému sans trop savoir le motif de son trouble, il leva les yeux sur la belle et majestueuse figure de la marquise. Ses idées confuses se débrouillèrent tout à coup. Voilà bien les traits purs et réguliers qu'il retrouve chaque jour dans ceux de Caliste, voilà bien son front si noble et ses yeux dont Texpression fière est tempérée chez son enfant adoptif, par la douceur et la sensibilité. Ces veux noirs et brillans, comme ceux de Caliste, n'ont pas la même expression, et cependant la ressemblance est frappante. Non, il n'en peut plus douter, cette femme si haute et si fière, la marquise de Valbreuse, enfin, est la mère de Caliste.
Cette découverte porta un coup violent au cœur de M. Delmot ; il chancela, et fut obligé à son tour de s appuyer sur le bras de la marquise. Mais cette femme n''est plus pour lui une étrangère, un être qu'il redoute et ne peut
aimer. La mère de Calisle, celle qu'ail a vu dans un moment si touchant^ si terrible, cette femme lui inspire un sentiment qui le soumet à tous les désirs qu''el]e exprime. Il oublie qu''elle abandonna son enfant,sans verser une seule larme et qu'elle n'a fait aucune démarche pour le retrouver. Il espère qu''elle ne fut que malheureuse, qu'en secret elle déplore la perte de sa fille. Peut-être il va parler, quand le souvenir du comte vient l'arrêter. Il ne veut pas confier le sort de sa fille adoptive àla bellemère de Henri.
— Vous acceptez donc ? dit madame de Valbreuse, qui vit que le docteur ne se retirait pas. Recevez tous mes remerchnens, et croyez que les preuves de ma reconnaissance...
M. Delmot fit un geste qui arrêta la marquise, elle reprit, non sans quelque embarras.
— A 1 époque du dérangement de la raison du fils de mon époux, on Fattribua légèrement à des motifs qui sont faux, ces bruits
sont sans doute venus ius .u'à vous, monsieur Delmot ?
Le docteur s''inclina en signe de n飻ation.
— On a prétendu, reprit la marquise fort vite et comme pressée démettre fin à un sujet si pénible ; on a prétendu qu*'à l'époque de son mariage, mon beau-fils nourrissait une passion secrète, et que son père exigea qu'il se mariât à une autre que celle qu'il aimait. Cest une fable, car on ne sût jamais le nom de cette femme. Et il n''est que trop vrai que de hautes espérances trompées ont seules produit sur un esprit faible et ambitieux un dérangement d'*esprit pour lequel , je le crains , il n'y a aucun remède.
— Mais en a-t-on essayé, madame?...
— Sans doute, reprit la marquise, mais tout a été infructueux. Maintenant, je crois qu^il est nécessaire que je fasse avertir les médecins qui arrivent de Paris.
L^in, avec un médiocre savoir, s'*é tait fait
une nombreuse clientelle, car il flattait ses malades, écoutait avec patience les longues plaintes des femmes, était de Tavis de tout le monde et ne soignait jamais que les gens riches. L'autre, célèbre avec raison, méritait, par son habileté, sa belle et brillante répntation. Mais, pour parvenir, et plus haut et plus vite, il ne dédaignait pas les pratiques d''une liypocrisie méprisable. Ses yeux baissés essayaient de cacher sous une feinte modestie le feu de son génie, et, rapportant au ciel tous ses succès, sa fausse humilité recevait déjà son prix, car le litre de baron relevait depuis quelque temps le simple nom plébéien que ce prétendu chrétien ne trouvait pas assez illustré par le seul talent.
Peut-être ces illustres esculapes se seraientils trouvés blessés d'être associés à un simple médecin de campagne, car le mérite de M. Dclmot, quoique supérieur, ne lui avait pas fait une de ces réputations colossales qu'ion accorde en-
core plus souvent au charlatanisme qu'à la véritable supériorité. Mais dans Toccasion qui les rassemblait, il importait peu que les réputations fussent égales. M. Delmot était choisi par la marquise ; sans doute elle savait bien ce qu'elle faisait, et cet obscur confrère était certainement, comme eux, décidé à faire et à voir ce que désirait une femme qui, par son immense crédit et sa grande fortune, pouvait récompenser et payer la complaisance.
— Messieurs, dit la marquise après les avoir présentés les uns aux autres : la triste circonstance qui vous rassemble, est une de ces calamités que le ciel envoie à une illustre famille, comme pour Taverlir que Dieu seul tient dans ses mains une félicité parfaite.
Quand j''eus le malheur de perdre mon époux, son fils aîné était, depuis plusieurs années, atteint de l'aliénation mentale qui le domine aujourd'hui ; mais elle avait un autre caractère, et la violence qu'on y remarquait à
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cette (époque s'est changée en une apathie qui laisse peu d'espoir. Long-temps on n"a pu lui administrer, qu'en employant la force, les remèdes dont on espérait quelque succès. Mais ce moyen ayant paru trop cruel on céda aux désirs du marquis, qui étaient de demeurer dans une entière solitude; il fut conduit dans une retraite dépendante de cette terre; il y reste tranquille, ne rompant presque jamais le silence que pour repousser les secours de la médecine qu'on ne cesse de lui offrir. Une somhre mélancolie mine sa vie, et dans cette position, l'intérêt de notre maison exige une mesure qui ne peut rien changer à la situation sans espoir du marquis.
Cependant il consent aujourd'hui à voir un médecin, il faut en profiter pour juger de son état et prononcer. Je ne vous dirai point, messieurs, d'apporter dans cette ci rconstance toute votre attention et votre science; j'estime trop vos talens, vos caractères. Je m'en rapporterai
entièrement à votre jugemeat, et c^est de lui que dépendra mes démarches ultérieures.
Les deux médecins de Paris .^''inclinèrent, et assurèrent la marquise qu'ils ne négligeraient rien pour répondre à la confiance dont elle daignait les honorer. M. Delmot ne prononça pas une parole et regarda la marquise avec une profonde attention; le vif attendrissement que lui avait causé la découverte qu'il avait faite, cet attendrissement était un peu dissipé; s''il rendait justice à la beauté de la marquise, à la supériorité incontestable de son esprit, le sien était trop juste , trop pénétrant pour s'abuser sur les qualités de son cœur; et puis rarement un bruit universel est-il tout-à-fait sans fondement. La marquise passait pour être dure et ambitieuse. Elle avait connu et peutêtre causé une partie des malheurs d'^Antonia, et dans tout ce qu''elîe vient de dire en parlant du fils (le son époux, rien ne décèle un cœur généreux et sensible. Cependant, M. Del*
mot a promis , il ne peut plus, il ne veut plus reculer.
— Eh bien donc ! messieurs, reprit madame de Valbreuse, après avoir vainement attendu la réponse de M. Delmot, on va vous conduire chez le marquis. Pendant votre absence, je vais me jeter aux pieds de la croix; prier Dieu de vous éclairer et de donner à la famille de rinfortuné marquis, la force nécessaire pour supporter Tarrêt (ju'il lui plaira de vous inspirr.
En achevant ces mots, la marquise s^avanca vers le modeste prie-dieu qui était placé dans Toratoire, et le baron D'*^** s'inclina en levant les yeux au ciel avec un air de componction qui faisait du moins honneur à son adresse. Son confrère voulut Timiter, mais on jugeait facilement qu'ail était moins avancé dans l'art de parvenir et de faire sa cour. M. Delmot les suivit sans quitter son maintien sévère. Il garda le même silence quand ils furent montés ■
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dans la calèche qui les transpoi la au pavillon, et de simples phrases de politesse, furent échangées en arrivant à l'asile du malade.
La porte du pavillon, ou plutôt de la prison du marquis, leur fut ouverte par Thomme si bien dépeint par Geneviève. Sa figure, en effet, était dure et rébarbative, et ce ne fut qu''après avoir échangé quelques mots à voix basse avec un valet qui paraissait posséder toute la confiance de madame de Valbreuse, qu'il introduisit les médecins dans Pintérieur du pavillon. Le vestibule revêtu de bois de chêne et éclairé d'en haut formait une rotonde. Cette pièce très sombre ne préparait que trop au déplorable spectacle qu'allait présenter aux regards du bon , de Texcellent M. Delmot, un de ses semblables privé du plus beau privilège de l'homme , de sa raison.
Déjà le docteur avait été vivement impressionné par la découverte qu'il venait de faire concernant sa fille adoptive, et son âme sen-
sible reculait devant la nouvelle émotion qui l'attendait. Il était donc déjà disposé à l'attendrissement, quand il vit s'ouvrir une porte massive donnant dans le vestibule, et par laquelle on entrait dans un grand salon où travaillait une femme âgée qui paraissait remplir les fonctions de garde-malade. Assise auprès d'une autre porte entr'^ouverte , elle quitta avec précaution et silence sa place pour s^avancer audevant des médecins.
— Pourquoi déranger mon malade? demanda-t-elle à voix basse; il repose, et ce bonheur lui arrive si rarement, qu'on devrait au moins respecter son sommeil
La physionomie de cette femme contrastait d'une manière frappante avec celle du gardien, ou plutôt du geôlier du pavillon.
— Madame la marquise a ordonné , interrompit cet homme d''une voix haute, qu'on fit entrer ces messieurs chez M. le marquis.
On entendit le faible son d'une sonnette ; la
garde entra aussitôt dans l'autre pièce, où elle resta quelques instans, puis elle revint ensuite chercher les médecins.
La chambre qu'^occupait le marquis était soigneusement matelassée; aucune glace, aucun ornement ne l'égayait. Tout paraissait accordé à de tristes précautions. Cependant le calme dont paraissait jouir le malade semblait accuser leur présente inutilité. Un large lit de repos tout en velours noir était placé près d''une grande fenêtre grillée, mais ouverte. Trois ou quatre arbustes verts y avaient été apportés comme pour cacher l'aspect de ces grilles ; mais cette attention, que le malade devait à son attentive garde , répandait quelque chose de plus mélancolique encore dans Tappartement. On eut dit que ces arbres des tombeaux ornaient tout naturellement Fasile d'un être pour qui Pexistence était déjà une mort anticipée. Des sièges furent placés autour de ce lit de repos sur lequel était couché le marquis,
ôn\^loppé cl'j^n long vêtement de soie brune. Sa tête découverte n'offrait plus à Toeil que quelques cheveux rares mais d'un noir d'ébène; penchée sur sa poitrine, cette position ne laissait qu''à peine apercevoir sa figure. Mais quand le marquis se souleva pour prendre quelques gouttes que lui présentait sa garde, on put remarquer sa maigreur et Tétat de débilité de toute sa personne. Sa main pouvait è peine soutenir le vase qu'ion lui offrait, et il retomba de 3uite sur sa couche, comme s'^il eut fait un grand effort. ^
M. Delmot, assis plus loin que les autres médecins, pouvait difficilement voirie marquis; mais il se sentait attiré vers cet infortuné par une profonde pitié. Le silence durait depuis assez long-temps , le baron D**'*^ le rompit le premier.
— Vous avez désiré, M. le marquis, ditil d''un ton respectueux et insinuant, vous avez désiré recevoir les conseils de la méde-,
cine; votre illustre et désolée famille, heureuse d'^un désir que vous n''avez encore jamais témoigné, a cru que plusieurs avis pourraient éclairer davantage sur votre situation. On nous a mandé de Paris ; honorés d^une confiance que nous tâcherons de mériter, nous nous sommes réunis au docteur Delmot qui habite les environs, nous estimant heureux de profiter de sa longue expérience pour. ....
Au nom de Delmot, le marquis leva les yeux qu''il n'avait cessé de tenir baissés et tressaillit. Un rayon de soleil perça à travers les barreaux et les arbustes qui garnissaient la fenêtre et éclaira la figure du malade, ces grands yeux bruns se tournèrent du côté de M. Delmot; leur expression, ces traits si distingués, cette physionomie si frappante et qu'ion ne pouvait oublier, tout porta au cœur de M. Delmot une lumière qui le fit frémir.
— Grand Dieu ! se dit-il à lui-même, en s'ap-
puyanl convulsivement au bras du fauteuil sur lequel il était assis.
— Grand Dieu! quelle découverte. Oh I Caliste, mon enfant, est-ce ton malheureux père que je trouve ici, est-ce ta mère qui punit un coupable, ou qui persécute un complice? Et les lèvres tremblantes, le cœur rempli à la fois d''émotion et d'effroi, M. Delmot s'attendit à voir dérouler devant lui un drame à la fois touchant et terrible.
FIN DU TOME PHEyiER.
Bastide, Jenny (Dufoiirquet) Caliste