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Caliste

Le silence régna de nouveau ; M. Delmot ne se sentait pas la force de le rompre, et le baron D*** et son confrère ne savaient comment y mettre convenablement un terme. Ils attendaient aussi une réponse du malade, qui continuait à paraître insensible, ses yeux alors fermés rappelaient encore davantage à M. Delmot la figure de celui qu'il avait secouru et vu évanoui, le jour d'un mariage qui paraissait lui inspirer tant d''efrroi.

Le docteur n^^en doute plus ; sa fille adoptive est le fruit d*'un amour coupable, sa naissance est illégitime aux yeux de la loi, et elle outrage la nature et offense la morale.

Cependant l'infortuné, étendu presque sans vie devant M. Delmot, n'est point un homme endurci dans le vice ; il ne porte point impunément le fardeau d'une faute si épouvantable. Courbé sous le poids du repentir et du chagrin, son œil cave, la mort qui semble Pavoir désigné bien avant le terme, tout révèle à M. Delmot qu'il est plus à plaindre que coupable. Quelle différence avec la marquise, marchant dans la vie environnée de toutes les prospérités, brillante de beauté et de fraîcheur, pas un remords n'a ridé son front, pas une larme peut-être n''a obscurci ses yeux triomphans.

Enfin, le baron D^** rompit un silence qui

dever.ait pénible, en demandant à ses con-

res s'^iis croyaient nécessaire de déranger

plus long-temps un malade dont Texistence paraissait si faible et si chancelante.

— Il me sen^ble, ajouta-t-il, que nous pouvons sans scrupule attester que Tétat du marquis est sans ressource, et que l'interdiction...

•— Je suis entièrement de cet avis, se hâta d''ajouter son complaisant collègue. Il n'y a aucun remède, pas Fombre de raison à espérer, et sans doute M. Delmot pense comme nous.

— Non , messieurs , s'écria avec fermeté M. Delmot; ce n''est point sur de si légers indices qu'on décide du sort d'^un homme. Je désire et j''exige qu'un long examen nous mette plus à même de remplir notre devoir ; et comme il se pourrait que le marquis, fatigué de la vue de plusieurs personnes, eut de la répugnance à se confier à des médecins réunis, mon avis est que nous l'entretenions chacun en particulier, ensuite nous nous retrouverons pour nous communiquer nos remarques^ et asseoir notre jugement.

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Quoique les esculapes de Paris eussent préféré ne pas accéder à Tavis de M. Delmot, ils étaient si persuadés que la marquise Tavait choisi avec la conviction qu'il agirait suivant ses désirs , ils jugeaient si réellement le marquis fort mal, qu'ils crurent ne devoir point B^opposer à cette mesure, et il fut décidé que chaque médecin à son tour resterait seul avec M. de Valbreuse.

C'était ce que désirait M. Delmot; le regard deTinfortuné marquis, son émotion lui avaient prouvé qu''il en avait été reconnu; le digne homme voulait savoir s*il ne pouvait rien pour le consoler, et si Tétat du marquis était le fruit du désespoir, ou de la perte véritable de sa raison.

Il fut heureusement décidé que M. Delmot demeurerait le premier avec le malade. Il laissa sortir jusqu''à la garde, et après avoir vu se fermer la porte sur cette femme, ses yeux se reportèrent avec anxiété sur le pâle visage du marquis; il prit sa main, et imprégnant son

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accent de ce que la pitié a de plus doux et de plus consolant, il prononça deux fois distinctement le nom de Caliste.

— Caliste ! répéta le marquis en levant sea languissantes paupières, vous m'^avez donc reconnu? et le ciel exhausse enfin mon derniei? vœu! C'est bien vous, digne et bienfaisant mortel , c'est vous qui recueillîtes mon enfant rejeté, Fobjet de ma mortelle inquiétude et dont le sort a tourmenté toute ma vie. Mais lé serrement de votre main m'assure que voua ne Tavez point abandonné. Ah I dites-moi ,

. avant que je ne quitte cette vie où j'ai tant souffert, dites-moi, est-elle heureuse?

— Je Pai élevée comme mon enfant , elle eri porte le titre, et je n''existe que pour m^occuper de son bonheur,

— Dieu soit loué î s''écria le marquis joignant ses faibles mains, ma fille ne sera point punie du crime de son père. Oh! grâce, mille fois grâce pour votre bonté ; je sens que mes maus ne peuvent durer plus long-temps, j'çii troj^

souffert, conlinua-t-il avec un soupir déchirant, et Dieu a enfin pitié de moi. Tout m''anhonce que je vais bientôt mourir; c''est cette certitude qui m''a fait consentir à voir un médecin. Je voulais le supplier de vous chercher, et en dépit de tout, des sermens même les plus sacrés, apprendre le sort de ma fille. Et quand on m'avertit que plusieurs médecins se présentaient pour me voir, je résolus de ne rien répondre tant qu'ils seraient rassemblés, et de demander à parler en particulier à celui dont la physionomie me rassurerait davantage. Jugez quelle a dû être mon émotion, ma joie, quand j'*ai entendu prononcer un nom qui n'est jamais sorti de mon cœur ni de ma mémoire. Vous viviez, vos regards étaient encore remplis de cette bonté touchante qui m'avait si bien rassuré à l'époque où je fis un appel à votre humanité. Je crus succomber à mon bonheur; ma faiblesse me fit craindre de ne pas avoir même le temps devons interroger. Maintenant je suis plus calme, presque satisfait; ma

fille existe, elle est heureuse, qu''elle ignore toujours à qui elle doit la vie. Mon Dieu! estce être assez puni que crètre condamné à ne jamais la voir! Mais du moins, oh! du moins, vous me parlerez d'elle.

— Oui, répondit M. Del mot avec attendrissement mais avec fermeté , et je jure de vous soigner, de vous défendre, car je le vois, cette aliénation, cette folie n'*ont jamais existé; vous pouvez vous guérir, reprendre votre rang, votre état dans la société. Je vais m'opposer à Tinstantaux suites...

— Arrêtez, interrompit le marquis, arrêtez, mon seul ami, vous que seul aussi je veux écouter et voir. Il est vrai que j'ai recouvré ma raison, mais c'*est pour sentir toute retendue, toute rhorreur de mon sort. Long-temps un délire violent brûla mon sang ; j'^ai été furieux : l'amour et le remords se disputaient ma vie. C'est alors qu'on enchaîna ma liberté.

Ne vous révoltez pas, il le fallait, car je me serais donné vingt fois la mort. Je suis ré-

signé ; mais si j'ai retrouvé du calme, je Tai du à la solitude , à la religion. Je pourrais, comme vous le dites, reprendre mon rang dans la société, et à ses yeux paraître encore digne d^estime, mais aux miens, jamais ! Il est des crimes, quelque involontaires qu'ils aient été, dont il faut porter toute sa vie la punition , et je me suis condamné à les expier le reste de mes jours. Je ne m''abuse point, ma santé est perdue. Je vous en conjure donc, mon ami, aidezmoi à conserver une tranquillité que j''ai déjà payé si cher. Je crois sentir qu'un Dieu indulgent m'a pardonné; cela me suffit. Donnez votre avis comme homme de Tart; qu'on prononce l'interdiction désirée : que mon frère jouisse de mes titres, de ma fortune; qu'il en soit heureux, et qu'il en soit digne....

M. Delmot essaya d'interrompre le marquis, qui lui fit signe de le laisser continuer.

— Puisqu'il fautjque je reçoive les autres médecins, je leur répondrai de manière à mettre leur conscience à l'abri. Une fois la sentence

prononcée, vous obtiendrez facilement de me voir. Vous viendrez me pailer de mon enfant, et je mourrai en vous bénissant l'un et Tautre. Allez, je vous en conjure, ne me refusez pas, ou vous me rendriez plus malheureux.

— Allons, j'y consens, dit le docteur; mais c''est à la condition que vous accorderez plus de soins à votre santé, et que vous essaierez de reprendre des forces. Texige aussi que vous fassiez usage de votre raison, qui me parait si bien rétablie, pour appaiser des remords trop violens. La miséricorde de Dieu pardonne les fautes que le repentir a expiées; elle sait , dans la punition, distinguer Terreur du crime ; et tout me dit que votre cœur ne peut en avoir commis de volontaire. Si vous voulez suivre mes avis, j'espère des jours heureux pour vous; des jouissances tranquilles et bien douces peuvent même vous être réservées.

Le marquis baissa tristement la tête, et le docteur le quitta profondément ému, mais en cherchant à cacher les sentimens qu'il éprou-

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vait à la curiosité (les deux autres médecins, qui passèrent chacun à leur tour peu de momens près du marquis. Lorsqu'ils furent réunis, ils n''eurent pas de peine à s''entendre, puisque le seul qui eut pu s'opposer à l'arrêt qui condamnâtM.deValbreuseàrinterdiction,déclaraluimême qu'il ne croyait pas sa guérison possible; mais ]\L Delmot se réserva de ne signer cette déclaration qu'en présence de la marquise.

Lorsque M. Delmot et les médecins se retrouvèrent prés d'elle , son front était calme et son maintien assuré. Cependant, M. Delmot, plus intéressé àrexaminer,devinadans ses yeux l'inquiétude qu'elle essayait de déguiser.

— Ainsi donc, messieurs, reprit madame de Valbreuse, vous croyez que la raison du marquis ne lui permettra jamais de reparaître dans iJ a:joiide, et d'y ren^jplir les obligations que son rang, sa iortune lui imposent. Il est alors de mon devoir de faire valoir le jugement que vous portez; des arrangemens de famille qui ne peuvent souilnr aucun retard...

— Si VOUS étiez moins pressée, madame, interrompit le docteur avec sévérité, la mort vous épargnerait sans doute une démarche qui doit être cruelle pour le cœur d'une femme ; car M. de Valbreusc ne peut être long-temps un obstacle à Tavancement de son frère ; monsieur de Valbreuse est mourant !

Un rouge pourpre parut sur les joues delà marquise, et ses lèvres se contractèrent violemment. Mais trop adroite pour montrer à quel point elle était offensée, elle dit avec une apparente douceur :

— Tespère, monsieur, que le marquis de Valbreuse n'est point aussi mal que vous le craignez, et qu''à Taide des secours qu'il paraît disposé à recevoir aujourd'hui , on pourra concevoir quelque espérance de...

— Aucune pour sa raison, interrompit M. Delmot , qui sentit qu''il lui importait de ne pas éveiller les soupçons de la marquise; aucune, répéta-t-il, et ces messieurs le savent comme moi. Mais on peut à force de soins, de remèdes

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doux, prolonger sa vie. Ce qui n'empêche pas, il est vrai, qu'on ne prononce son interdiction.

Le baron D***s^inclina ainsi que son con* frère; ils avaient tous deux gardé le silence pendant ce qui venait de se passer. L'ascendant de la^vertu et de la bonté avaient agi sur eux presque à leur insçu, et l'obscur médecin de village semblait dicter des lois à la fière marquise de Valbreuse elle-même.

— Ainsi donc, ajouta le docteur Delmot, je crois qu'il est nécessaire que des soins assidus soient rendus au malade. Je le répète, je ne pense pas qu''ils lui fassent retrouver la raison, mais chacun aura fait ce qu'il aura du. Madame, en s'occupant de Pavancement de sa famille, et nous en employant notre art au soulagement de Thumanité.

La marquise paraissait vivement contrariée; mais quelques mots ajoutés par M. Delmot, semblèrent lui rendre plus de confiance et de sérénité.

— Je crois, continua le docteur, qu'ion doit éloigner du marquis tout ce qui peut ressembler à la contrainte, non que cela puisse faire beaucoup sur un esprit entièrement abattu, et qui paraît avoir perdu tout souvenir du passé. Mais tâchons qu'il descende doucement dans une tombe creusée avant le temps ; qu'il meure si le ciel Tordonne; mais pourquoi rendre ses derniers momens plus terribles par des précautions inutiles; tel est mon avis.

Madame de Valbreuse regarda le baron avec inquiétude. Il la comprit.

— Je pense, dit-il, absolument comme le respectable M. Delmot, nous n'avons pu tirer du malade que quelques mots à peine intelligibles; il paraît tranquille et si faible qu^il ne pourrait abuser d\in peu plus de liberté. Sa folie même.

M. Delmot regarda le baron qui détourna les yeux mais qui reprit bientôtavec plus d'aplomp.

— Sa folie n''est plus maintenant que de l'impassibilité.

— Eh bien! dit Ja marquise, finissez cette, affaire, messieurs, je vais me rendre à Paris, je consuherai le reste de la famille, et à mon re-^ tour

— Non, madame, interrompit M. Delmot avec fermeté, je ne signerai rien que vous n''ayez donné Tordre formel que le marquis pourra recevoir un médecin chaque fois qu'il le désirera , car les visites doivent être régulières et longues. Il est de votre devoir..,..

— De mon devoir, répéta avec hauteur la marquise, pensez-vous me l'apprendre, monsieur?

— Non, madame, répondit froidement le docteur Delmot en lui adressant un regard assuré, non ; mais je puis affirmer que je saurai remplir le mien. Appelez donc un autre juge, ou que ces messieurs décident cette affaire sans moi, je ne m'y oppose point, mais je sais ensuite ce que je devrai penser, peut-être ce que je devrai faire.

La marquise sentitquVlle avait été trop loin

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et que , dans cette occasion, elle avait perdu de vue son but en paraissant offensée.

Elle qui avait sacrifié ses plus belles années , qui n'*avait jamais connu, ou du moins écouté, aucun entraînement tendre, allait-elle perdre par un emportement inutile le fruit de tant de ruses, et peut-être de tant de cruautés? L'interdiction signée, que pouvait-^elle craindre d'un homme mourant et d''un vieillard 1 Mi-même à la fin de sa carrière. Ne savaitelle pas des autres médecins qu''en effet le marquis était bien mal. ï^lle le savait, et peutêtre pour que son cœur n'en soit pas brisé, a-t-elle besoin de se rappeler tous les sacrifices qu'elle a déjà faits. Mais il existe entre elle et l'infortuné Caliste un secret terrible dont la connaissance peut détruire sa réputation de vertu si rigide et si pure. Calibte peut tout dévoiler, mais le ferait-il? Quand sa raison lui permettrait de parler, n'a-il pas juré de se taire? Pourrait- il trahir un serment fait à

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celle qu'il a tant aimé, et que peut-être il aime encore?

« Oui, il m'aime encore, se répétait à ellemême la marquise, je le sens , j'en suis sûre ; et pendant que cette pensée faisait battre son cœur de joie, tous ses projets ambitieux étaient écartés. Elle revenait sur ces rapides instans où , seulement femme et sensible , elle avait permis à Tamour de se faire entendre. Elle revenait à cette heure terrible et enivrante où elle avait bu dans la coupe enchanteresse qui jamais encore n'avait approché de ses lèvres , et qu'acné avait dû au même instant repousser à jamais. A cette heure où, doublement coupable , elle avait maudit et son crime et son innocent complice , tous ces souvenirs étaient là rassemblés devant elle ; l'orgueil , Fambition, tout avait disparu, elle avait été amante et mère ,* elle abandonna son enfant , persécuta celui qu'elle avaitaimé. Ah! ne pouvait-elle se punir elle-même sans lui ravir la liberté et la raison? On 'avait-elle gagna à faire

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tant de sacrifices? Elle ne [)ouvait être heureuse? Puisque jamais elle n'oublierait le passé; Non s'avouait-elle, non, ce n''est point la destinée d'une femme, de ne jamais écouter son cœur. Briller et régner, est-ce le bonheur? »

Ces impressions, si rapides qu'elles fussent, se lisaient sur l'expressive physionomie de ma^ dame de Valbreuse; elles étaient à ses yeux leur expression fière et dédaigneuse . Et le docteur se sentit, malgré lui, entraîné vers elle.

— Allons madame, dit- il d'un ton presque paternel, abandonnez une défiance inutile, fiez-vous à moi.

L''accent de la vertu et de la bonté ne se fit pas cette fois vainement entendre; il inspira à la marquise une confiance à laquelle elle céda, et pendant que les médecins réunis écrivaient la consultation qu'ails devaient signer avant de se séparer, elle ordonna qa on fit venir le gardien du pavillon et lui enjoi nit positivement d'obéir au docteur Delmot comme à ellemême.

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