II
— Vous restez sur les lieux, monsieur, ajouta la marquise, et le désir que vous témoignez (Fadoucir les maux du marquis, votre humanité bien connue m''autorisent à vous assurer que la famille de Valbreuse ne sera point ingrate. On vous obéira sans restriction, docteur, et jamais j'*en suis certaine je n'^aurai à me repentir de ma confiance.
M. Delmot s''inclina et signa de suite la consultation. Madame de Valbreuse ayant donné des ordres pour son départ, qu'acné fixa au soir même , voulut le retenir jusqu''à ce moment; mais le docteur, pressé de se retrouver chez lui , de revoir sa fille adoptive , refusa : la marquise , après l'avoir vu s'éloigner, désira demeurer seule. Depuis long-temps elle ne s'était sentie aussi découragée.
Elle s'approcha de la fenêtre de son oratoire, d'où Ton découvrait les bois de Valbreuse. Le jour était à son déclin, on ne pouvait distinguer le pavillon, mais on apercevait encore les cimes des peupliers qui l'environnaient.
CAMSTR. 19
«Là, se dit Marguerite, là vit depuis dixans celui qui a été chargé seul de porter le poids d'un crime qui nous fut commun. Le remords a perdu sa vie, et la mienne ne fut qu'une suite continuelle de prospérités. Mais je puis encore réparer... Je le puis, répéta-t-elle en prenant la consultation placée près d''elle , je puis le rendre au monde , à la société , m'en exiler à jamais , me retirer dans un couvent, et pleurer à mon tour une faute qu'ail expia seul
jusqu'ici Insensée que je suis, je parle
de réparer, et la mort va atteindre Caliste. Il va mourir! et, pour mon éternel malheur, je sens , oui , je sens que je n'ai pas cessé de Paimer. Séparés par les devoirs les plus sacrés, je sais du moins qu'il existe, et cette certitude est nécessaire à ma vie. Mais, quand Tirrévocable éternité s'élèvera entre lui et moi , quand je me dirai : jamais! jamais je ne le reverrai !.. Qui m''apprendra comment je supporterai cet arrêt?
♦ Inexplicable mystère que celui de mon
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cœur, uiunnura-telle encore, en parcourant ion oratoire, assemblage étrange de hauteur et de faiblesse! Oh! Caliste, toi seul peut-être, pouvais l'expliquer ! Vainement , je veux repousser l'image si rapide des heures où, regardant le ciel avec toi, je crus conserver la vertu çn connaissant Pamour. Imprudente, je peniJais qu'ion pouvait adorer, sans devenir coupable, rêtre le plus noble! Et cependant, c''est moi qui t''ai persécuté ! Ah ! malgré les murailles qui te cachent , les verrous qui te renferment, Caliste, dans le silence des nuits, malgré le bruit d'aune fête, partout je t'entends me dire ; Regarde ; vois ce que la douleur a fait jfle moi , compare ce que j''étais à ce que je suis devenue ?»
Des pleurs amers coulèrent des jeux brulans de Marguerite. Pleure , pleure , se dit-elle encore , puisque tu n'as pas le courage de réparer, pleure malheureuse.
On vint Ta ver tir que les médecins et sa voi-
caliste: tl
ture Tattendaient pour partir, Un instant elleî fut prête à les laisser retournera Paris sans elle ; un instant elle voulut rappeler M. Delmot dont le caractère lui inspirait du respecf et de la confiance, et calmer, par l'aveu de sa faute , par une retraite éternelle ses remordë et le murmure de sa conscience. Mais Téclaé des lumières avait remplacé Tobscurité du soir; on ne voyait plus ni la forêt, ni les murailles du pavillon : les émotions de la marquise étaient déjà dissipées.
«Me perdre, me déshonorer moi-même, se dit-elle en ramassant la consultation tombée à ses pieds. Non, ma destinée est fixée, j'ai tout fait pour la rendre ainsi, n''hésiton3 plus. »
Peu d'instans après elle était sur la route de Paris. Et le lendemain, au cercle de la cour, on admirait la marquise , dont le front n'avaiî jamais présenté tant de sérénité et de dignité* Trois jours plus tard, Henri était reconnu paif de France et duc de Valbreuse.
Combien les sentimens de M. Dclmot diffé-^ raient de ceux de la marquise. Heureux d'avoir fait du bien, assuré de pouvoir adoucir les maux d'un être intéressant, sa mémoire, sans crainte, retournait sur la longue carrière qii''il avait parcourue, et, en mettant les pieds sur le seuil de sa modeste demeure, il éprouva un calme que ne devait jamais ressentir Torgueilleuse maîtresse du château de Valbreuse.
Cette journée avait été cependant bien importante pour le docteur, en lui faisant connaître les parens de sa fille adoptive. Mais il fallait qu'elle ignorât toujours à qui elle devait la vie. Car, sans bien connaître les circonstances de sa naissance, M. Delmot en savait assez, pour être certain qu'Hun voile épais et éternel devait être jeté sur ce drame de famille.
«Si la destinée de cette pauvre enfant, se disaitle docteur,neravaitpoussée àconnaître et àaimer cet Henri de Valbreuse, elle pourraitencore être heureuse. Quel serait rhonnête homme qui la refuserait sous le nom de Delmot ?
caliste; 2â
Mais, hélas î elle aiine toujours cet ingrat, elle ne se guérit pas; jamais même elle ne fut si mal.
Il n'hélait que trop vrai; l'état de Caliste, loin de s améliorer, devenait chaque jour plus alarmant. En la revoyant, le docteur ne put se dissimuler que cette même journée l'avait rendue plus faible, plus abattue. Et comme elle savait où son bienfaiteur avait passé les heures de son absence, et qu^'elle l'avait vu revenir dans une voiture du château, elle tourna sur lui ses yeux inquiets.
M. Delmot , en touchant son pouls , en y retrouvant de plus vifs symptômes de la fièvre qui la consumait, pensa qu'ail devait le premier mettre fin à des conjectures qui avaient probablement pour objet le comte Henri. Car, malgré tout ce que lui avait lait entendre le docteur, Caliste pouvait se faire illusion au point d''espérer encore, puisqu'elle ignoraitqueHenri fut marié. Ce nom n''avait point été prononcé depuis le retour de M. Delmot.
Il sentait qu'il fallait pourtant lui ravir une
dernière et dangereuse espérance, trouvant criminel de laisser le moindre vestige de cette passion dans le cœur de la malheureuse enfant. — Pai passé une triste journée, dit le docteur évi tant de fixerles yeux sur sa fille; on a fai t venir de Paris deux médecins pour juger de Pétat du marquis de Valbreuse. Je Pai vu. Qui n''aurait pas le courage de repousser des peines que la raison condamne , quand on voit un infortuné succomber à des chagrins réels , à une douleur sans remède.
— Il est donc bien à plaindre , demanda Caliste d'aune voix émue.
— Oui, mon enfant, oui, il est bien à plaindre. Prie pour lui, ma fille; occupe-toi dasort de ce pauvre prisonnier et chasse de ton cœur un homme méprisable qui....
— Arrêtez , mon père , s'^écria Caliste , ne
tentez point de me guérir ; c'*est impossible ,
/ je ne le puis.
— Tu ne le peux, répéta M. Delmot tristement; n''as-tu aucune pitié de moi ; cet hom-
CALISTE. ^Jj^
me posiïède-t-il donc toutes tés affections ? Essaye au moins de Toubliei .
Caliste ne répondit que par des larmes, et M, Delmot se retira chez lui plus affligé et plus irrité que jamais contre le duc deValbreuse. Cependant le lendemain, en r-eprenant le chemin du pavillon, il rouvrit son âme à de nouvelles espérances.
Si le malheureux marquis pouvait se rétablir, et il ose presque le croire, qui Fempécherait de passer en pays étrangers, d'y vivre avec sa fille sans jamais lui nommer sa mère. Je réaliserai ma fortune, se disait le bon M. Delmot, je les suivrai et m'éteindrai doucement dans leurs bras; mais il faut pour cela, et avant tout, que je rende du calme, du courage au père de ma Caliste et à elle-même.
Aussi ce fut avec un sentiment de satisfaction bien vif qu''il apprit que le malade avait passé une meilleurenuit. Abandonné depuis si long-temps à lui-même, et à ses inquiétudes pour son enfant, le marquis avait retrouvé un peu de repos
GiLISTK.
en acquérant la certitude que sa fille était heureuse. Et ce fut avec un visage moins abattu qu'il tendit la main à celui qu'il pouvait avec justice nommer son seul ami. M. Delmot s''assit près du marquis, et considérant les fenêtres grillées contre lesquelles il était appuyé, il dit avec un doux sourire :
— J*'ai toute autorité sur votre concierge, évitant par ce mot de rappeler tout ce qui pouvait ramener le marquis au souvenir de sa captivité; pourquoi ne quitteriez-vous pas cet appartement pour en occuper un plus riant , plus aéré? Il faudra aussi , quand vous serez mieux , essayer quelques tours de promenade; mais nous y songerons plus tard.
— Oui , répondit le marquis , nous y songerons plus tard , parlons de l'objet qui m'occupe entièrement , de ma fille , Apprenez-moi le nom que vous lui avez donné, racontez-moi tout , car vous êtes digne de concevoir la curiosité minutieuse d'un père. Il y a si longtemps que je n''ai parlé qu'à Dieu.
CÀLISTE. 8f
Le docteur lui racorjta longuement tout ce qui concerna itCaliste, mais il se sentit plus d'une fois embarrassé lorsqu'il arriva à cette dernière année. Il lui eut été trop cruel d'ajouter aux chagrins du marquis en lui apprenant ceux de son enfant. Au contraire, le berçant d'une douce chimère , il ne parla que d'espérances de bonheur. Le marquis, après avoir entendu M. Delmot, répéta plusieurs fois .
— Ma Caliste est adoptée par vous , vous lui avez donné votre nom! Peut-être elle sera un jour heureuse épouse, heureuse mère. Elle ne portera point la punition de sa fatale naissance, de cet affreux....
— Mon ami, interrompit doucement le docteur, je ne veux point être insdiscret, je respecterai vos secrets si vous l'exigez. Mais le se-, cond père de Caliste n'obtiendra-t-il pas que vous lui confiez...
— Jamais , jamais s'écria le marquis. Je vous aime , je vous révère comme un père; mais ce secret horrible, oh ! ne me le deman-
2t CALISTE.
(lez pas! Qui sait s'il ne changerait pas les senliniens que je vous inspire.
M. Delmot n'*insista pas, mais lorsque, au bout (le quelques jours, il trouva le marquis se promenant sans aide dans son appartement, il crut qu'il aurait assez de force pour entendre de nouvelles observations et le conduisant près de la fenêtre grillée , il lui dit :
— Voyez ce ciel si beau et si pur , pourquoi refuseriez-vous de venir l'admirer en liberté avec moi? pourquoi repousseriez-vous la vie, et le bonheur qu'elle peut encore vous offrir. Quittez ce triste appartement et peut être, plus tard, présenterai-jeà vosyeux une perspective de félicité que vous pourrez encore accueillir.
— Non, mon digne ami, répondit le marquis, je ne quitterai point cette chambre, j'y ai beaucoup souffert, il est vrai, mais depuis quelques années, c"'est parce que je l'ai voulu; c''est une expiation, et maintenant j'y suis fait. La tranquillité de la tombe estàprésent toutce qu'il me faut, je suis certain que ma chère enfant
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est heureuse; mais vous vous abusez si vous supposez que je puisse un jour me consoler. J'ai même encore une grâce à vous demander. Cependant j'avoue que mon courage recule devant ce dernier sacrifice.
— Parlez, dit M. Delmot, si ce que vous désirez est en ma puissance comptez sur moi.
— Eh! bien, reprit le marquis en appuyant alTectueusement sa main sur celle du docteur, je voudrais que vous quittassiez ces lieux avec Çaliste; je sens que c''est un sacrifice immense à votre âge que celui d'abandonner vos habitudes , votre maison , mais vous ne savez pas les dangers qui environnent ici ma malheureuse enfant, vous ne savez...
— Je sais tout, interrompit M. Delmot d'aune voix solennelle, je sais tout. Je connais, j'^ai vu la mère de Caliste.
Le marquis devint d'une efFrayante pâleur, et regardant le docteur avec terreur, il s'écria :
— Vous savez tout et ne me méprisez pas ; cependant, vous ignorez encore que mon cri. ,
^ Se C A LISTE.
me fut amené par une erreur; mais ce qui deviendra peut-être sans excuse à vos yeux, c''est le sentiment malheureux et coupable que j''ai conservé si long-temps. Hélas! j'ignore même s'il est bien éteint dans mon cœur; ce que je sais, du moins, c^est que j''avais juré de garder toute ma vie ce fatal secret, et...
— Vous ne Tavez point trahi , interrompit M. Delmot , et la mère de Caliste ne m'a point reconnu. Cette découverte mourra dans mon sein; mais vous ne pouvez refusera présent de me tout révéler. Tai besoin de cette preuve de confiance pour décider Pavenir de notre enfant et le nôtre.
— Je ne résiste plus , répondit le marquis , je ne votis demande que deux jours pour recueillir mes souvenirs avec clarté, car c'est une bien longue histoire que Thistoire de mes malheurs. Peut-être n'^en pourrai -je séparer celle d'un ami qui me fut bien cher et dont les tourmens ont eu tant d''influence sur
CÀLISTE. . Si
ma destinée. Je ne vous cacherai rien, pas même, dit le marquis d''une voix plus basse, les secrets sentimens d'une autre, ce quelle m*'en a avoué et ce que j'en ai deviné. Ne craignez pas que je néglige aucun détail. DansPentière solitude oùje suis resté tantd'années, n''ayant plus d^avenir ni de présent, j''ai vécu dans le passé. Il n''est point d''heure heureuse ou cruelle de ma vie dont le souvenir nç se soit présenté mille fois à moi. Je n''ai oublié ni un mot ni un regard ; mais je veux mettre un peu d'ordre dans mon récit.
Demain, laissez- moi seul, mon ami, et le jour suivant remplissez la promesse que vous m^avez faite, apportez-moi le portrait de ma fille. Dites-moi, ressemble-t-elle à sa mère?
Le docteur en convint et quitta le marquis. En retournant chez lui, il rencontra M. Lesbière, qui l'accompagna et essaya d'obtenir quelques détails sur le prisonnier du pavillon. V^oyont qu'il ne réussissait pas , il parla le premier de la marquise, et annonça qu'^Hcnii était nommé
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paii' de France et duc de Valbreuse. M. Delmot ne répondit rien ; mais en retrouvant Calisle, il l'embrassa avec encore plus de tendresse que de coutume, et il se dit à lui-même, pauvre enfant.
«Ce ne sont point les honneurs ni les richesses que je regrette pour toi ; mais faut - il murmurer contre cette Providence qui comble de biens celui qui fit tant de mal et qui n'a pitié de personne. »
Caliste remarqua avec inquiétude la préoccupation de son vieux père.
— Seriez-vous inquiet de votre malade? lui demanda-t-elle avec intérêt.
— Non, mon enfant, répondit M. Delmot, qui lui sut gré de cette attention pour le marquis; il va même de mieux en mieux; lui aussi parle de toi... Ces mots lui échappèrent; il chercha à réparer son imprudence en ajoutant: J'ai dit au marquis que tu étais ma seule joie, ma seule consolation sur la terre.
Caliste soupira.
Le lendemain, M. Delmot consacra toute la journée a sa famille ; mais le jour suivant, il prit après son déjeûner le chemin du pavillon. • Le marquis était beaucoup mieux, il reçut avec une vive reconnaissance le portrait de sa fille, qu'ail admira et couvrit de baisers, ensuite il commença son triste récit:
u J'hélais encore enfant lorsque la révolution prit une tournure sérieuse et qu^uie partie de la noblesse crut , ou voulut croire , quelle donnait une grande preuve de dévoiV ment à son roi en quittant la France. Mon père s'innagina devoir suivre un exemple qui lui était donné par les premières familles de France. Je me souviens encore parfaitement du jour
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OÙ il an iva près de ma mère pour lui annoncer qu'il fallait émigrer la nuit même. Nous étions à Valbreuse , où ma mère habitait presque continuellement seule avec moi ; mon père restait à Versailles, où le retenaient ses devoirs à la cour et son goût pour les plaisirs. Il avait cependant fait; quelques années auparavant, un voyage avec sa femme dans une terre qu'une de ses tantes possédait en Bourgogne, la marquise y était tombée malade, et assez avancée dans sa grossesse, elle en avait vu arriver le terme sans pouvoir revenir à Paris. Voilà pourquoi mon frère Henri fut mis en nourrice loin de nous, ma mère n*ayant pu le nourrir. Plus heureux , jamais je ne Tavais quittée. Etait-ce à ce bienfait de la nature, au caractère pasjôionné que j'annonçais, ou aux célestes vertus de ma mère qu'il fallait attribuer la force de mes sentimens pour elle, mais la tendresse qu'acné m'inspirait était de l'idolâtrie. Aussi, quand j'entendis mon père la prévenir qu'ils partaient la nuit même pour l'étranger, je me
jetai aux pieds de ma mère pour la conjurer de ne pas me laisser. Elle m''assura que ce n'était pas son intention , et je la vis verser bien des larmes de ne pouvoir aussi emmener mon frère. Mais il était impossible de conduire avec soi un enfant aussi jeune, c'eût été, d'ailleurs', désobliger la tante de mon père.
« Ma mère partit donc avec assez de tran* quillité sur le sort de mon frère, mais non sans de vifs regrets. Mon père avait emporté beaucoup d'or, les diamans de sa femme et, convaincu comme beaucoup dVitres que ce voyage ne serait pas long, et qu'on rentrerait en France très-promptement , il ne ménagea nullement ses ressources ; c'était tous les jours nouvelles fêtes, nouveaux plaisirs pour lui, tandis que ma mère vivait retirée et entièrement occupée de mon éducation. M. de Valbreusela traitait avec respect , avec politesse, mais ne se donnait même pas la peine de ca*^ cher sa légèreté. Il était fort beau , il le savait, et les femmes lui avaient trop appris à estimer