IF
— Sur qui ai-je donc tiré? sMcrie Henri , s'arrêtant avec terreur.
— Heureusement ce n'est pas sur moi, répondit Lesbière, c'est un étranger qui
— Attendez, interrompit Caliste d'une voix creuse, attendez, je vais vous l'apprendre; oui , dit-elle en tombant à genoux près du corps sans vie du marquis, oui Henri, vous avez tué votre frère!
L'obscurité qui avait enveloppé le lieu de cette horrible scène se dissipa tout à coup : plusieurs personnes s'avançaient; un domestique qui portait une lanterne, éclairait M. Delmot et la marquise de Valbreuse. Le bruit du pistolet les avait guidés de ce côté. Mais quoiqu'ils s'attendissent à quelque événement funeste, ils étaient loin de prévoir toute l'étendue de celui qui allait les frapper.
— J'ai tué mon frère! s'écria Henri avec désespoir, en s'agenouillant près du marquis, j'ai tué mon frère et Caliste se meurt.
m^ Malheureuse enfant, dit M. Delmot; en
la soulevant dans ses bras, m''as-tu donc fui pour trouver la mort.
— Le cœur ne bat plus, dit M. Lesbière qui s''était penché sur le cadavre du marquis, il est mort.
Ces mots retentirent au cœur de la marquise. Jusqu*'alors elle n'*avait pas prononcé une parole, et ses yeux étaient restés fixés sur le seul objet qu''elle aima sur la terre. Sans s''expliquer par quel miracle celui qu^elle croyait prisonnier et malade , se trouvait à une telle heure au milieu des bois et tué par son frère, elle ne formait aucun doute sur ce crime , elle y reconnaissait le doigt de la fatalité.
— Vous Pavez tué, dit-elle en retenant avec autorité Henri à genoux près du cadavre de son frère; vous Tavez tué , savez-vous que son âme renfermait toutes les vertus , qu'il était supérieur à vous et au monde entier.
— Ah! sMcria Henri, croyez- vous nécessaire d''augmenter ma douleur. Je ne voulais qu''effrayer ceux qui me poursuivaient ; je ne voulais que défendre celle qu'ion voulait me
340 CALISTR.
ravir. Comment mon frère se trouvait-il la? Comment connaissait-ii Caliste? raimait-il? sans cela quel intérêt
Un soupçon poignant pénétra à l'instant même jusqu'au cœur de la marquise, M.Delmoî abusait de sa confiance, le marquis avait vu cette jeune fille, Pavait aimée. Madame de Valbreuse regarda froidement le cadavre qui gisait à ses pieds.
— Partez , dit-elle au duc, vous vous rendiez en pays étranger , restez-y jusqu'au moment où je vous rappellerai.
Et vous, continua-t-elle en s'adressant à rhomme qui raccompagnait, vous savez comment je récompense la discrétion. M. Lesbière sentira également le besoin d''en montrer, puisqu'il est la première cause de ceUe catastrophe.
M. Lesbière s''inclina. Caliste avait repris ses sens et cachait sa tête sur la poitrine de son bienfaiteur, qui Ty pressait en silence. Bien éloigné de lui faire des reproches, il se promettait de lui cacher toujours qu'elle avait causé la mort de son père. l<^infortunée n'avait
pas besoin de ce surcroit de douleurs ! car elle entendit la marquise répéter à Henri de s'éloigner et rassurer qu*'elle se chargeait de l'excuser près de sa femme. C'en était trop pour cette âme fière et sensible ; la honte et le désespoir portèrent à son âme un coup dont elle ne devait plusse relever.
Ce triste cortège reprit le chemin de la maison du docteur. Le corps du marquis fut posé sur le canapé du salon, Caliste allait se traîner loin de cet effrayant spectacle , quand la marquise, retenant d'une main la malheureuse enfant, et, montrant de Tautre le cadavre, dit d''une voix vibrante de colère :
— Quoi! il vous aimait?
La jeune fille ne répondit pas.
— Madame! s'écria le docteur, ne demandez rien.
— Et vous, monsieur, reprit la marquise avec hauteur, vous osez m'engager à me taire; quand, coupable d'avoir trahi' ma confiance, d'avoir reçu et attiré ici le marquis , vous encouragiez son amour pour cette epifant. Quoi!
M2 CALISTÇ;
j'accours pour la soustraire à un séducteur et je ne trouve que trahison ,
— Silence! répéta avec force le docteur, silence, madame, ou vous pleureriez en larmes de sang la connaissance de la vérité.
— Vous voulez me tromper encore, mais s'il me restait un doute, ce portrait placé sur son cœur, dit-elle en arrachant l'image de Caliste placée sur la poitrine du marquis ; ce portrait, monsieur, ne dévoile-t-il pas que votre fille déshonorée.....
— Ah! madame, c'en est trop, s'écria M. Delmot, quoi! cette jeune fille ne dit-elle rien à votre cœur? Quoi ! vous ne devinez pas que l'infortuné n'aima qu'une fois et sacrifia tout à son funeste amour, que cet ange tombé, continua-t~il en attirant Caliste et la pressant sur son cœur, que cet ange n'^est que Tenfant de mon adoption.
La pâle figure de la marquise se couvrit
d'une rougeur brûlante, ses yeux se portèrent
" des traits inanimés de celui qui n'était plus^
à ceuK entièrement bouleveri^é» de la jeune
fille. Caliste s'^attadianl anéantie aux bras de M. Delmot était entourée du châle qui Tenveloppait le jour de sa naissance. Tout fut expliqué à Marguerite,
— Adorable victime! s''écria-t-el]e en tombant à genoux devant le corps de Caliste; pardonne, ma punition vient de commencer sur la terre, elle est horrible.
M. Delmot entraîna Caliste et, toujours humain à Theure du danger, il conduisit la marquise dans une autre pièce. Ce n''était plus cette femme altière dont la voix exhalait des reproches hautains, sa honte était maintenant connue, et devant elle était sans vie le seul être qu'elle eût aimé.
Une voiture étant arrivée, M. Delmot remit madame de Valbreuse aux soins d'une de ses femmes qui l'avait accompagnée, et après avoir ordonné quelques caïmans , il rentra près de Caliste , son seul intérêt désormais dans le monde. En touchant son pouls, il ne s'*abusa point, et se dit : elle est morte.
Le lendemain au soir, le marquis fut porté
344 calisteJ
sans pompe dans le caveau de ses ancêtres. On répandit le bruit qu''il s'était donné la mort dans un accès de démence.
M. Delmot se demanda s'il devait donner des regrets au malheureux Valbreuse. Son sort est accompli, se dit-il^ la fatalité devait peser jusqu'^au bout sur sa tête. Mais si comme je le crois, il est un Dieu qui punit et pardonne, les malheurs de sa vie plaident pour sa faute involontaire. Je devais partir avec lui et elle, continua-t-il, en regardant Calis te, dont la figure présentait déjà l'image de la mort. Nous devions aller chercher un refuge sur une terre étrangère, eh bien ! c''est un voyage sans retour que nous allons faire bientôt, et le plus à plaindre est parti le premier.
La jeunesse de Caliste et le courage du vieillard les soutinrent encore quelques mois. Caîiste atteinte d'une consomption lente paraissait peu souffrir, mais elle ne pouvait supporter aucun remède. Elle s'^éteignait doucement et sans douleur, souvent elle restait de longues heures en silence et dans une parfaite
immobilité. On eut dit qu'alors elle avait oublié le passé. Mais bientôt un tressaillement violent, un long soupir, deux larmes silencieuses annonçaient qu''elle revenait à elle et que son souvenir ressaisissait la connaissance de tous ses malheurs.
M. Delmot avait depuis long-temps mis ses affaires en ordre. Il n''eut qu'Hun léger changement à y apporter pour assurer à Penfant d'Antonia presque toute sa fortune. Il le reconnut pour son petit-fils et ne voulant point qu'il restât sans protection , il écrivit à Tami qui avait assisté aux derniers momens d'Antonia et rengagea à venir à la campagne.
Le jeune docteur fut attéré en reconnaissant rétat de Caliste et l'affaiblissement de son vieil ami.
— Ne demandez aucun détail, dit M. Delmot, car vous pensez sans doute comme moi, que cette pauvre enfant ne peut guérir.
Le jeune homme secoua tristement la tête.
M. Delmot continua
-^ Nous avons tous deux bien soufterts, elle
346 CALISÏE,
surtout si jeune et si sensible. Je sens que ma dernière heure ne lardera pas à sonner avec la sienne. Mon ami, vous vous chargerez de cet enfant, je lui laisse ainsi qu'à vous une fortune indépendante. Faites-en un honnête homme, et qu''il conserve sans tache mon nom.
Pendant que le docteur s'^occupait ainsi du dernier intérêt qu'ail laissât sur la terre, la marquise, abandonnée à un profond désespoir, ne sortait plus de son appartement. Livrée à des pratiques religieuses et austères, elles'entourait deprêtreset prodiguait rorpourobtenirdespriêres. On prétendait qu'elle venait de donner à un couvent une partie de sa fortune, qu'elle avait le projet de s^y retirer,e t que des missionnaires établis depuisquelquesmois àValbreuse obtenaient de la marquise de grands sacrifices d'argent.
Laveilledela solennité de Pâques, on devait planterunecroixdelamission sur la placedu village voisine du cimetière. On parlait de la munificence que la marquise voulait déployer dans cette cérémonie, mais on ajoutait aussi que rien ne lui rendait le repos. Elle n'était plus que r6n>
CALISTE. 34y
bie d'elle-même, ajoutait Geneviève, qui haïssait profondément la marquise, quoiqu'elle fut loin de savoir tout ce qui la concernait ; on la dit méconnaissable de toute manière, on la voit pleurer comme la plus pauvre femme; elle n''est plus ni haute ni impitoyable; elle vient de marier une jeune fille qui avait commis une grande faute, on assure aussi qu'elle se fait construire un tombeau dans le pavillon de la forêt. Elle passe les nuits dans son fauteuil, et Popium seul lui procure quelques heures de sommeil.
M. Delmot fit signe à Geneviève de se taire; mais Caliste, qu''on croyait endormie, tendit vers lui une de ses faibles mains.
— Mon père, dit-elle, c'^est demain Pâques. Je me sens bien mieux que je ne l'ai été depuis long-temps. Peut-être devrais-je remplir mes devoirs de religion. Cependant, je vous Tavoue, je ne voudrais pas finir ma vie par un acte de fausseté. Depuis mes fautes je n^ai pas approché du sacrement de Pénitence , je ne me sentais point le courage de les avouer.
Aujourd'hui que je vais mourir, j'éprouve la même répugnance pour confier à un autre que vous les erreurs que m'a fait commettre la passion à laquelle je me suis abando nnée. Vous , mon père, vous que je révère comme ce qu^il y a de meilleur sur la terre, dites, croyez-vous qu''en sortant de cette vie, où je suis restée si peu et où j*'ai cependant tant soufFert, croyezvous que Dieu me repoussera et me punira.
— Non, mon enfant, répondit M. Delmot, car je crois à un Dieu indulgent et non à un Dieu inexorable. Hélas! en nous jetant dans le monde, exposées à tant d'erreurs, il n'a point dit ; Souffrez durant votre vie, et mourez pour souffrir encore. Rassure- toi donc, ma Caliste , et si Dieu t'appelle, va à lui avec confiance,
— Eh bien! reprit Caliste, bénissez-moi, mon père, et que cette prière ne vous effraie pas, car il y a bien long-temps que je me suis sentie aussi bien. Ma bonne Geneviève, ouvre celte fenêtre pour que ce riant soleil du matin réchauffe ma triste chambre de malade.
Geneviève sortit après avoir ouvert la le-
nêtrC; M. Delmot regardait Caliste et il éprouvait presque un sentiment de joie. Les yeux, la figure de Caliste étaient tranquilles, il tâta son pouls, il était faible mais régulier. Mon Dieu! se disait-il, mon Dieu ! si elle allait guérir. Ils demeurèrent quelques momens dans le silence , le temps était serein, le ciel ne présentait pas un nuage et le bruit des cloches tintait lentement dans les airs.
— Ces cloches m'endorment, dit Caliste en retenant dans les siennes une des mains du vieillard.
Elle ne dit plus rien, mais sa figure resta calme. M. Delmot la regaarda durant quelques momens et se sentit lui-même accablé.
C'est l'efFet du premier soleil du printemps, se dit le docteur, et sa tête vénérable s'appuya doucement sur le chevet où reposait celle de sa fille.
Deux heures après, Geneviève rentra dans Pappartement : ils étaient morts tous deux.
Le lendemain on célébrait une des plus grandes fêtes de Tannée, le lendemain on plantait la
croix de la mission... et pourtant la majeure partie des habitans du village de Valbreuse suivit le convoi de M. Delmot et de sa fille.
Sur le même chemin, on vit s^avanc^r deux cortèges, Tun formé de missionnaires couverts d'ornemens somptueux ; Tautre , suivi du vieux curé du village, se composait de deux modestes cercueils, dont Fun, couvert d'une serge blanche , était porté par quatre jeunes filles, une couronne de roses blanches le surmontait. L'autre cercueil reposait sur les bras des principaux habitans du village.
— Qui sont ces morts , demanda la marquise en s''arrêtant.
— Le docteur Delmot et sa fille , répondit M. Lesbière.
Elle devint encore plus pâle et laissa tomber la croix qu''elle portait.
— Ma fille 5 songez au ciel, dit un missionnaire avec une dure sévérité.
Elle baissa la tête, reprit la croix et continua sa route. Mais de la hauteur où elle était placée pour la cérémonie; elle aperçut le con-
voi funèbre entrer dans le cimetière du village. Son œil vit la terre couvrir son enfant.
— Je dois être satisfaite, se dit Marguerite, ma fdle n''est plus, et mon secret est mort avec toutes mes victimes.
Cependant, vainement elle offrit au ciel des présens et des sacrifices, il lui refusait le repos. Ses souffrances devinrent horribles, elle consentit enfin à voir son médecin.
— Monsieur, di t la marquise, si la fièvre continue avec cette violence, n''est-il pas vraisemblable que ma tête s'égarera, qu'un violent délire me fera tenir des discours insensés.
— Je le crains, madame, répondit le médecin, mais si vous essayez de vous calmer, on pourra prévenir ce danger.
"— Je ne puis me calmer, répondit la marquise d'une accent sombre et découragé , je sens au contraire que mon exaspération augmente ; ainsi laissez - moi seule, monsieur, j'exige que personne ne m'importune dans ce moment.
Ainsi; pensa la marquise, dans quelques
momens peut-être la fièvre rendra les autres maîtres de mon secret. Ah! plutôt, plutôt cent fois mourir.
Elle fixa avec un froid dédain une fiole d'^opium;
— Voilà, murmura-t-elle , qui guérit tous les maux et assure un profond silence, mais Dieu me pardonnera-t-il?... Caliste, c'est toi, qui t'es sacrifié, c'est toi, qui m''a tant aimée, qui priera encore pour mon autre vie.
— Madame la marquise, crie M. Lesbière en frappant à la porte de Toratoire, ua courrier arrive de la part du roi ; veuillez avoir la bonté de m'ouvrir, que faie Thonneur de vous féliciter le premier, car ce sont sans doute de nouveaux honneurs
— Revenez dans une heure, prononça la marquise d''une voix sourde.
Il revint. Effrayé du silence qui répondait à ses instances, M. Lesbière fit défoncer la porte : on trouva la marquise à genoux, appuyée sur le balcon, la tête tournée vers le pavillon de la forêt; son front était fier encore, et la beauté n'était point disparue, la mort l'avait respectée !