‹ CalisteChapitre 6 sur 7 · II · texte numérisé non relu

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178 CÀLTSTE.

d'Orsini, qui, il y a quelques années, afficha de TamourpourGiulietta,el5t revenu pour la punirde son inconstance. Ces Français ou ceux qui ont voulu le devenir, sont étonnans, ajouta-t-il en baissant la voix, ils veulent être plushabiles que personne et même faire des miracles en renidant les femmes fidèles. Dans cette occasion pourtant, ce d'Orsini ne Ta pas emporté ; il paraît que le beau Grec, le cousin deOiislietta en est passionnément aimé. lia failli perdre la raison tant qu'il Va. crue en danger. Mais au bout de plusieurs heures d'une faiblesse si -grande qu'elle ressemblait à la mort, la belle Venuzzi a été rendue à son amant. Comme on avait appris sans précaution la nouvelle de son danger à son vieil époux, il en a été tellement frappé, qu'il y a succombé, aau^ — Pourquoi soupçonne-t-on ce dHJrsini? demanda un des assistans/»^^'* ^^i -

« — Pourquoi, c'est qu'on prétend Pavoir vu à Venise le jour même de l'assassinat commis sur sa b^lle infidèle, d'autres disent que cet

officier qu'on a remarqué portait un autre nom. Mais ce qu'il y a de certain, c'^est que Giulietta n'a point nommé son assassin ; soit qu''elle ne le connaisse pas; soit qu'acné ne veuille pas le perdre.

« J'en savais assez maintenant pour être plus tranquille sur le sort de Romuald ; cependant ne voulant négliger aucune précaution, je fis un long détour pour Palier rejoindre, quoiqu'il m'en coûtât de mettre ce retard à lui porter de si consolantes nouvelles.

« J'allais enfin atteindre la maison où je lavais laissé, quand je rencontrai Wilhis pâle et défait; il tenait une lettre à la main, je n'eus ni le temps ni la fi)rce de la lire quand Wilhis eut balbutié :

« — C'est son dernier adieu sans doute; puisqu'il est peut-être mort à présent, depuis une heure, au moins, je vous cherche, monsieur.

« — Malheureux, tu l'ae abandonné; je te l'avais confié. • -

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« — Il vivait encore, lorsque je l'ai quitté, répondit le pauvre garçon, et je ne Tai laissé qu'^après Tavoir mis entre les mains d''un chirurgien. Mais, hélas ! ce chirurgien ne laissait aucune espérance.

« J''avais senti mes forces m'abandonner, elles revinrent au plus léger espoir de recevoir au moins le dernier soupir de mon ami, et je me mis à courir; mais tout était fini, et je reculai devant le spectacle qui s'^ofFrit à moi.

« Romuald était couché sur un lit imprégné de sang; sesyeux pour jamais fermés, sa pâleur livide , le silence , la solitude qui régnaient autour de lui, faisaient de ce spectacle une image désolante et terrible. A terre, au pied du lit, j'^aperçus un poignard ; je devinai que c'était le même qu''il avait enfoncé dans le sein de Giulietta etqu''il avait gardé sur lui. Je n'y avais pas songé, et par ce coupable oubli, je lui avais laissé les moyens d'accomplir son funeste dessein, tandis que peut-être la nouvelle delà conservation de Giulietta l'en aurait détourné

II était là, immobile, celui que tant de passions agitèrent. Je ne devais plus entendre celte voix qui, tant d'^années, avait seule fait arriver jusqu''à mon âme les douces consolations de Tamitié. Il avait cessé de battre, ce cœur si dévoué, si tendre. 0 Romuald! Aomuald! m'écriai-je en tombant à genoux |>f48: 46 Im; ce n''est point toi que je plains; ta tâche est finie et la mienne est au-dessus de mes forces.

« Je restai plusieurs heures plongé dans un anéantissement qui ne me permit de m'occuper d'aucun détail. Sans Wilhis, dont le zèle et la présence d'esprit ne se démentirent pas, la mort de Romuald pouvait entraîner des révélations dangereuses ; à force d''or on obtint du silence, et le soir même on disposa tout pour rendre le lendemain à la terre les restes de mon malheureux ami.

« Je voulus connaître entièrement les dernières heures de sa vie. Wilhis essaya de s'y refuser, il préférait que je l'accusasse de négligence

plutôt que de revenir sur une scène qui augmenterait mon désespoir. Pexigeai qu^il me dît tout.

« — Il y avait environ une heure que vous étiez sorti, me dit enfin ce digne serviteur, lorsque je m'approchai doucement du lit* Les yeux de M. d'Orsini étaient ouverts. Il médit qu'il avait besoin d'écrire, et comme je lui faisais observer qu''il serait plus prudent se reposer, il m'assura quHl était bien. Je restai debout à quelques pas de lui, il ne se détourna de son occupation que pour m'engager à m'asseoir car je devais être bien fatigué , après avoir couru devant votre voiture depuis Aix. Lorsqu'au eut fini sa lettre, il y mit une adresse, et tirant sa montre, il considéra un moment le cachet. Je me souvins que c*'était vous, monsieur, qui le lui aviez donné; il le porta plusieurs fois à ses lèvres, et me demanda une lumière pour cacheter sa lettre. J'^appelai quelqu'un de la maison afin de ne pas le quitter, il ne témoigna ni humeur , ni surprise de cette précaution.

CALISTE. > IBii

Quand il eut termine , il posa la lettre sur la table , en ayant soin de la retourner de ma-) nière que je ne pusse voir ce qui était écrit dessus. Ensuite il me tendit la main avec bonté et médit : 'l

€ — Mon bon Wilhis/jeh% jamais bien pu te récompenser de tous les services que tu rriVs rendus. Si, comine je le crois, je meurs du mal qui me consume , èar, tu le vois bien,* j'ai la fièvre, si j'en meurs donc, je te lèguerai ma mciritW; tu la garderas, non comme une récompense, mais comme un souvenir du meilleur ami de ton maître.

« Je m'inclinai avec émotion sur sa main que je serrai respectueusement. Jamais ce pauvre jeune homme n'avait été si intéressant

et si digne de respect. [ . / ,

«;>-^ Ah! VOUS vivrez, m'écriai-je en pleurant, vous vivrez pour mon maître si ce n'est' IK>ur vous. Jamais il n'eut tant besoin de votre amitié, lui aussi est malheureux, j'en suès^

sûre, depuis son séjour à Aix; je crains bien que ce voyage ne lui ait porté malheur. '•f >— Mon sort se sera donc accompli, s'écria M. d^Orsini , en levant les yeux au ciel. J'aurai été fatal à tout ce que j''aurai aimé.

« Il se tut et s'appuya sur la table où il parut s'endormir.

« — Vous seriez mieux sur le lit, lui fis-je observer respectueusement. Il consentit à ce que je Taidasse à s''y placer, en me disant :

c — Tu as raison, je serai mieux là.

« Mais il ne voulut pas se déshabiller.

« — J'ai bien soif, dit-il au bout d'un moment.

« J'allais appeler, mais une pensée soudaine, et que je me reprocherai toute ma vie , m'engagea aie quitter un instant. Je voulais ajouter quelque calmant dans ce que j'allais lui présenter; il paraissait d'ailleurs si tranquille que je ne voyais rien qui pût m'^alarmer. Je sortis. Je ne demeurai qu'Hun moment, je n'étais pas loin, je n'entendis aucun bruit , et cependant

quand je rentrai le coup fatal était porté. Le sang sortait à flots de sa blessure. Je tentai de l'arrêter, j'envoyai chercher des chirurgiens, hélas! il n'j avait aucune ressource. M. d''Orsini ne prononça pas un seul mot; mais je devinai son éloquent regard et je sortis en courant pour vous chercher.

« Ahl mon cher maître! continua Wilhis , vous ne pouvez me reprocher plus que je ne le fais moi-même le tort de Pavoir quitté. Toute ma vie cette imprudence

« — • Tu n'en as point commis, mon pauvre Wilhis, interrompis-je; nous ne pouvions toujours le garder à vue, il nous serait échappé. Va te reposer, je veux passer cette dernière nuit près de lui.

« Resté seul, je saisis la main inanimée de mon ami, qui tant de fois répondit au serrement de la mienne, cette main toujours prête à me défendre, et dont la pression arrivait si bien à mon âme.

« Romuald, murmurai-je, tu la connais

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maintenant cette énigme de la mort dont tant de fois nous avons parlé ensemble. Peut-être est-elle moins terrible que la vie; peut-être, es-tu plus heureux que tu ne le, fus jamais.

Mais moi Cest donc pour toujours que

nous sommes séparés. Non, tu ne m'aimais pas comme je t''aime, puisque tuas pu te décider à m'abandonner. Ni mes cris, ni mes prières ne peuvent te réveiller; toi, si vite prêt au moindre danger qui pouvait atteindre ton ami. Combien de fois t'es-tu relevé précipitamment lorsque nous étions sur la terre où nous repo- 'sions sous le même manteau, croyant que quelque péril me menaçait. Et maintenant te voi]^^ seul sous ton linceul, et moi, plus seul enf core dans le monde....

« Le silence de la nuit régnait autour de moi, je voulus dans ce moment solennel entendre le dernier adieu de Romuald, et sans quitter sa main glacée, je pris sa lettre et je lus :

« Pardonne , 6 Caliste, cher et fidèle compagnon de ma> vie, pardonne; je vais mourir,

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j'échappe à ton inquiète amitié. Je ne te verrai plus. Je ne te dirai point que cet instant n'est pas horrible ; quels que soient les malheurs de Pexistence, il y a quelque chose dWfreux dans la destruction de soi - même. Mais ce n'^est que la douleur d''un instant, et celle qui me dévore eut fait de ma vie une longue agonie ; je n'aurais pu la supporter sans la maudire et quelques mois, ou quelques années plus tard, j''eusse pris le parti que je prends auj ourd'hui. J'ai tué Giulietta, j 'ai ravi à la terre un être jeune et charmant, dont le seul crime fut de rencontrer quelqu'^un qui sut se faire mieux aimer que moi. Je reconnais Pinjustice et la cruauté de ma conduite; et cependant je te Tavoue, si j''étais à recommencer, je crois que je ferais encore ce que j'ai fait. Et si le ciel, en voulant m'^épargner un plus grand forfait, a permis que Giulietta ne soit pas morte, ne regrette pas que je n'aie pas vécu pour rapprendre. Nous étions séparés pour jamais par mon crime, plus encore par

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CALISTR.

son infidélité; je te le répète, je Paurais plutôt poignardée encore que de la laisser à mon rival. Toi seul me regretteras, eh bien! je suis satisfait. Tu sais que ton ami, quoique assassin, ne fut ni méprisable, ni cruel. Pourquoi ce Dieu que tu invoquais il n''y a qu'Hun instant, mit-il dans notre sein de si violentes passions pour faire de la vie un tourment continuel? Ah ! s'il voulait que l'amour ne fut pour moi que ce qu''il est pour tant d''autres, pourquoi me fit-il connaître Giulietta?

€ Maisil faut finir cette lettre, profiter de ton absence pour te quitter à jamais; te quitter, oh! Gftliste, comprends bien la force d'une affection qui me fait tant regretter la vie, lorsque je sais que la mort va me délivrer de maux intolérables.

«Adieu, le meilleur des amis et des hommes.

(( Adieu, toi seul prendras soin des restes de Romuald, et jusqu'au dernier moment, depuis celui où nous échangeâmes notre premier mot d'affection, tn n'auras pas cessé d'être mon

bienfaiteur et mon appui. Ton amitié veillait sur ma vie, maintenant, ô Caliste, je te lègue ma cendre!...

« Donne ma montre à Wilhis, reprends et ne quitte plus le cachet que tu y attachas toimême. » mmm

« Des sanglots s''échappèrent de ma poitrine ; je me précipitai sur le corps de celui qui était, il y a si peu d'heures, mon Romuald, mon seul ami. Sa lettre me le rendait tout entier. On ne peut dire combien sont puissantes les lignes qui viennent d'être écrites ilyasipeu de temps, quand vous tenez inanimée la main qui les a tracées.

«t Au jour, Wilhis vint me rejoindre. Nous conduisîmes ensemble le corps de Romuald au Lido, et j'y vis creuser son dernier asile ; je pensai alors à ce qu^il m'avait écrit de son duel, c'^était là qu'il avait cru donner la mort à son rival, et le destin le soumettant à son arrêt fatal,. Ty ramenait le premier pour y trouver une tombe.

€ Je ne voulus point qu^elle fut tout à fait inconnue, et je fis graverle nom deRomuald sur le marbre, je voulus aussi qu'on ajoutât ce vers d'un poète, que nous avions souvent lu ensemble et dont la pensée convenait si bien à mon malheureux ami :

Fermosi al fin cuor che balzô tanto.

« Je venais chaque jour surveiller le travail quej'avaisordonné.Tantquilnefutpasachevé, je me trouvai moins malheureux; mais quand je n'^eus plus rien à faire pour Romuald, ce fut alors que je sentis le vide de mon existence et que de cruels souvenirs, que cet horrible événement avait éloigné sans les affaiblir, s'^emparèrent entièrement de moi. Quelle vie m''était réservée! je n'avais plus d'ami, personne ne s'intéressait à moi, le remords et le crime me séparaient de celle qui aurait pu me consoler de tout. Je confiais mes plaintes et les regrets de nr.on fatal amour à la tombe de Romuald; une tombe devait seule recevoir la confidence d''un crime.

ci-as )

« Depuis trois mois j'avais perdu Romuald, et mes regrets, loin de diminuer , devenaient chaque jour plus profonds ; chaque jour il me manquait davantage; sans doute s'il eut vécu, je ne lui aurais jamais confié le secret de mon amour ; secret qui devait mourir dans le sein de deux coupables. Mais Romuald m'aurait plaint sans le connaître et seulement parce que je souf-

frais.Avecquiretrouverai-jerabandonetIa confiance que nous avions Tun pour Tautre. La différence de nos caractères; loin de nous désunir, nous rapprochait au contraire, car nos légères discussions rendaient sans cesse nos entretiens plus animés; et si nous ne nous entendions pas , sur tous les points , notre amitié, notre sensibilité communes nous réunissaient toujours.

(( Combien de fois nos âmes découragées s'étaient-elles rétrempées dans notre intimité, et c''était maintenant une froide pierre qui recevait seule mes plaintes. Ah î que souvent, je m'écriais penché sur cette tombe : il ne me répond pas, mais peut-être il m''entend.

« Cependant je m'étais occupé de la mission qui était la première cause de nos malheurs. Le général était de retour, je compris à son accueil que quelques bruits étaient arrivés jusqu''àlui.Il lui eut été facile de remonter à leur source et d'arriver à la vérité tout entière. Mais c''était un brave et digne homme qui ne

cherchait point à punir, et grâce à son indulgence, onne sut point entièrement ce qui s'était passé. Mon nom et celui de d'Orsini se confondaient dans cette déplorable affaire, qui ne pouvait avoir de suite, puisque personne n'avait demandé vengeance.

« Une seule fois, le général me parla de la mort de d'^Orsini; il comprit ce que je souffrais, et il ne revint plus sur ce triste sujet, mais souvent il essayait de me distraire de ma profonde tristesse.

« Il m'employa dans une mission dangereuse et difficile en Dalmatie. J'eus le bonheur de bien m'en acquitter et d'être utile au général M'*^*'*^* qui gouvernait cette province. A mon retour à Venise, je reçus un brevet de colonel et l'ordre de rejoindre mon régiment en Allemagne; mes regrets se portèrent alors du côté duLido.

« Pauvre Romuald, me dis-je, je vais donc abandonner tes cendres; mais je ne les oublierai pas, et je reviendrai prier sur elles.

, c( En attachant les épaiilettes de mon nouveau grade, je pensai au bonheur que nous avions ressenti le jour où, récompensés ensemble, nous nous disputâmes, Romuald et moi, le plaisir de nous offrir ces insignes de gloire qui nous étaient alors si précieux. Ah ! que tout était changé ! Romuald n'était plus là pour jouir de mon triomphe ! et Tindifférence de ma famille , la fatale position où m'avait placé mon égarement, faisaient de moi un être abandonné de tous.

(( Que m'importe, m^écriai-je en jetant tristement ces brillans hochets de la vanité ; que m'importe un avancement qui n'intéresse personne.

\ « Entièrement découragé, je me promettais de me rendre à Naples auprès du roi pour prendre congé de lui, et ensuite en Allemagne, sans passer par la France. Je ne voulais jamais y retourner; je me croyais indigne de m'agenouiller sur les cendres de ma mère ; quant au comte de Valbreuse , je devais , je voulais fuir sa présence; et je ne croyais

point trouver d'^obstacle à cette résolution, ni dans sa volonté, ni dans sa tendresse. Depuis que j'hélais en Italie, il m'avait écrit une seule fois et c^était dans les commencemens: mon frère m'oubliait entièrement en Espagne, et celle dont je devais pour jamais repousser le souvenir, ne s'occupait sans doute de moi que pour me maudire et peut-être me chasser entièrement du cœur de mon père.

(( Comptant partir le lendemain, je me rendis à la fin du jour au tombeau de mon ami. J'eus un moment le projet de charger quelqu'un d'entourer de fleurs ce tombeau à chaque saison. Des fleurs! pensai-je presque aussitôt; on ne doit en cultiver aucune sur une terre couvrant un malheureux qui , marqué d'une desti* née fatale, ne connut de la vie que les tourmens et les déceptions.

« Courbé sous ces pensées mélancoliques , j''avançais vers le monument que j'avais fait érigera Romuald, une femme en grand deuil était inclinée sur le marbre.

« Elle paraissait profondément recueilLe , et j'hélais près d^elle qi^elte ne m'avait pas encore aperçu. Elle leva enfin la tête et ne parut ni effrayée, ni étonnée de me voir.

(f A sa belle chevelure blonde , à ses yeux d'azur , je reconnus la beauté si fatale à mon ami. Je reculai involontairement , mais plus juste,je fus au momentde la remercier de l'hommage qu^'elle rendait anx cendres de Romuald.

« — Vous êtes Caliste , dit -elle d'une voix brisée, Caliste dont il me parlait si souvent dans ses lettres. Peut-être je vous offense en venant ici , mais j*avais besoin de prier pourPinfortuné

« — Qui est mort pour vous, interrompis-jc avec un peu d'amertume ; comment ne pûtes vous Taimer? et ce cœur si fidèle ne méritait-il pas une autre récompense.

(( Elle garda un instant le silence, et me montrant dans l'éloignement un riche mausolée qu'on achevait de construire, elle dit:

(( — Là repose mon époux. Peut-être jVif-

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fense ses mânes; mais dans cet asile de la mort, la vérité doit gtre entendue; qui oserait tromper ici ? Paimais Romuald avec une véritable et tendre affection ; mais son imagination seule l'abusa quand il voulut reconnaître de Tamour dans cette tendresse. Plus entraînée que séduite , en exposant pour lui ma réputation et mon existence , je cédai à la pitié, mais jamais à la passion. Je n"'aurais pas aimé davan* tage un frère, si le ciel m''en avait accordé un; DevaiS'je en me sacrifiant, sacrifier aussi sa vie entière. Car, soyez-en bien sûr, il a voulu me tuer parce que je ne pouvais être à lui. Il Teut fait également un jour si j'avais été son épouse. Je ne sais quel sentiment eut satisfait son âme ardente. Je le regretterai toujours. Jamais je n'ai nommé mon meurtrier. Ne me haïssez donc pas, ajouta- t-elle avec un regard angélique, Tamour naît-il de la volonté,

(c — Vous avez peut-être raison, dis -je tristement ému, et je pense, ainsi que vous, que Romivajd n''eùt jamais pu être heureux.

Mais il est mort pour vous avoir trop adorée. Ne délaissez donc poiry; cette tombe; je pars demain, elle serait abandonnée sans vous, venez-y quelquefois, et vous ferez tressaillir de joie la cendre de Romuald.

« Nous nous quittâmes et laissâmes solitaire la dépouille terrestre de celui qui nous avait tant aimé Tun et autre.

« A mon retour chez moi, j'allais ordonner à Vilhis les apprêts de mon départ pour Naples , quand il m'annonça qu'un courrier qui n'avait pas voulu dire d'où il venait, m'attendait. Il me remit une lettre. A la vue d'une écriture inconnue, je brise le cachet avec le pressentiment qu'un nouvel événement va bouleverser ma vie. Cette lettre était ainsi conçue ;

(( Vous ne devez point retourner à Naples, € et vous allez recevoir Tordre de revenir à « Paris. Au lieu d'y arriver le dix du mois pro- « chain, soyez-y le neuf, descendez dans un (( quartier éloigné de l'hôtel deValbreuse, et à t( six heures du soir; lendez-vous dans la grande

c allée du Luxembourg. La nuit sera presque t arrivée, cependant vous resterez jusqu^à ce « qu'une femme s'^approche de vous et pro- « nonce ces paroles :

« — Aix, deux heures du matin.

<i La lettre s'^échappa de mes mains. Je n^'en doutais pas, Marguerite seule pouvait m écrire

ainsi. Était-ce Tamour qui me la rendait? ;

Je frémis de la coupable joie que cet espoir me donne, et ramassant le mystérieux écrit, je cherche dans chaque ligne à deviner mon sort. i

« Cinq mois s'étaient écoulés depuis la nuit enivrante et fatale que ce billet me rappelait. Depuis ce moment, ma vie appartient à Marguerite, elle peut en disposer ; cependant puisque je n'allais pas à Naples avant de me rendre en Allemagne, de qui devais-je recevoir l'ordre de revenir à Paris? J'avais encore quinze jours devant moi avant celui qui m'^était désigné. J'en passai quatre dans une attente et une agitation continuelle^ je pensais toujours à ce

-^^tJC

rendez-vousquim''attendait, et mon imagination, constamment fixée vers Marguerite, rendait à ma passion un espoir coupable que j'essayais vainement de calmer. Je me demandais par quelle fatalité, elle aussi avait changé de nom, et comment poussés Tun vers l'autre, celle qui j'en suis sûr me haïssait, enétait venue à m'aimer, car vainement j'aurais voulu repousser le souvenir de mon coupable bonheur; il faisait le seul charme de ma vie. Elle m'avait aimé , mais seul je m'en souviendrai peut-être, et que va-t-elle exiger de moi?

a Je reçus une autre lettre, et cette fois, j'en reconnus le timbre et l'écriture. Elle venait de Paris, elle était de celui que je n'osais plus nommer mon père. Je tremblai, en l'ouvrant, d'y trouver cette fois des expressions de tendresse ; elle m'eussent accablé. Mais non, le comte , toujours le même , me félicitait avec une froide ironie de mes succès dans tous les

genres.

« Ce n'était point assez, ajouta-t-il, de mon

rapide avancement militaire ; je faisais encore du bruit par mes aventures amoureuses.

w Je compris que la sanglante catastrophe de d^'Orsini avait été tellement défigurée, que M. de Valbreuse la jugeant d'après son caractère n'y avait compris qu^'une intrigue seulement scandaleuse, dont j'étais le héros.

M Mon père m'annonçait que l'empereur, en m'accordant un régiment, me donnait cependant le choix d'entrer dans sa garde, si je le préférais.

« Je devinai sans peine que les faveurs que m'accordait Napoléon, causaient de Thumeur au comte. Il avait bien tort, toutes mes illusions ambitieuses étaient évanouies. Une seule personne désormais pouvait disposer de mon sort et de ma vie. Je me dirigeai vers Paris, afin de savoir ce qu'elle en ordonnerait.

c Le jour indiqué par cette lettre que je ne cessais de relire et de commenter, j'entrai avant six heures dans le jardin du Luxem* bourg»

i( Quoique nous fussions au mois d'octobre, la soirée était belle, mais le jour était à son déclin. Je regardais toutes les femmes avec une appréhension et un battement de cœur qui allaient jusqu''à la souffrance. Aucune d'elles n'était seule; d''ailleursétait-ceMarguerite qui viendrait elle-même, ou confierait-elle à une autre le secret d'une entrevue si importante?... La nuit ne permettait presque plus de rien dis* tinguer ; on allait fermer le jardin, quand une femme, la tête enveloppée d'un voile épais, passa prèsde moi et prononça les paroles qui me rappelaient un moment si cher et si fatal. Elle marcha devant moi, je la suivis. Arrivés à la barrière d''Enfer, elle regarda autour d'acné avec inquiétude et ne voyant personne, elle traversa la rue, entra dans une maison dont la porte était ouverte ; après m'avoir fait signe de la suivre, elle monta un escalier solitaire et poussa une porte. Je me trouvai dans un appartement modeste, une seule bougie était placée dans un coin; la femme qui m'avait conduit était de-

bout immobile devant moi» Je ne doutais point que ce ne fut Marguerite, mais je n''osais ni m'approcher, ni parler.

« — Vous m'avez obéi, dit enfin sa voix qui pénétra mon âme, vous m'avez obéi et vous allez connaître toute l'horreur de mon sort.

« — Ah I m'écriai-je, daignez m'^entendre une fois, une seule fois.

« — Ne m''approchez pas; dit-elle en reculant, j'^ai horreur de vous, et de moi-même.

Ce mouvement fit tomber à ses pieds le voile qui couvrait sa tête, et je la revis telle que l'amour et le remords Pavaient fixée dans mon souvenir; mais qu'elle était imposante! Je m''arrêtai à cet accent sévère, mes regards seuls implorèrent ma grâce. Elle reprit d'une expression plus douce :

« — J'ai réfléchi et je me suis convaincue que vous n'aviez point eu le projet de me perdre et qu'un hasard malheureux a tout conduit. J'avais besoin de cette conviction pour

ne pas vous inépriser autant que je vous déteste.

# Ce dernier mot expira sur ses lèvres, elle reprit ;

« — La fatalité me conduisit moi-même quand je cédai à la tentation de quitter mon nom. Je dois à celui que je porte, à ma propre dignité, d''expliquer les motifs qui me poussèrent à ce changement. Je vous haïssais avant de vous connaître. Vos lettres, ce que me disait de vous le comte, tout me portait à croire que nous ne nous conviendrions jamais. On assurait qu''élevé avec une rigidité extrême, la sévérité de votre caractère me présenterait à chaque instant un obstacle ou un désagrément. Je pensais aussi qu'aimant passionnément votre mère, vous ne pourriez jamais rendre justice à celle qui était appelée à la remplacer. Enfin je craignais, je redoutais de vous voir et me promettais d'en éviter constamment les occasions.

« Ce fut donc avec joie que j'appris que

Vous partiez pour Pltalie. On me parla bientôt de Romuald d'Orsini, qui était votre meilleur, votre seul ami. Madame de Bethune, qui est de ma société intime, me dit qu''elle avait connu madame d'Orsini, et qu''elle adorait son fils. Que ce fi^ls, ce Romuald, avait un caractère romanesque, passionné, et je m'étonnais qu'il pût être Pami d'un sage, d''un homme exempt de faiblesses, comme on assurait que vous Tétiez; on assurait aussi que Romuald, bien jeune encore, était dévoré d'une passion profonde qui avait failli lui coûter plusieurs fois la vie.

« Le comte fut nommé à un commandement en Italie, il désirait que je l'y suivisse; mais me servant de l'empire que j'ai sur lui, je sus lui persuader que j'avais le plus grand besoin d'aller aux eaux ; que j'y resterais quelques semaines, et qu'ensuite je me rendrais auprès de lui, s'il persistait à le désirer. Je comptais bien éluder cette promesse, je craignais trop de me trouver dans un pays que vous habitiez. Hélas !

continua Marguerite, le ciel a puni une haine injuste, il Ta punie par le plus cruel des châti-» mens pour une âme fière, le mépris de soimême... Je partis pour Aix avec madame de Bethune, au moment où j'allais écrire mon nom sur le registre des étrangers, j''y lus celui de Romuald d'Orsini, et je m'arrêtai.

(( — Ce jeune Romuald est ici, dis-je à madame de Bethune, il est Tintime ami du fils aîné du comte, voilà une occasion de savoir ce que Caliste pense de moi, mais je ne le saurai pas si M. d'Orsini me connaît. Peut-être même me fuira-t-il ?

€ — Ehbien,meréponditenriantmadamede Bethune, faites-vous passer pour madame de Molmont,ma nièce, elle est à peu près de votre âge. Nous ne connaissons personne ici.

M. d'^Orsini ne peut avoir eu l'occasion de la voir, et rien ne sera plus facile, suivant ce que vous penserez de lui, de quitter ou de garder le nom que je vous prête aujourd'hui.

« Cette fausseté me répugnait ; mais madame

de Bethune trouvant sans doute dans cette ruse quelque chose qui servait son goût pour Pintrigue, me pressa vivement et je pris le nom qui devait m''être si fatal.

(c Je vous vis, dit Marguerite d'une voix émue, je vous vis.... Une fois seulement, vous devez entendre ce langage, quelque coupable qu'il soit, il est nécessaire à ma justification, car si je ne vous eusse pas aimé, comme je croyais que jamais on ne pourrait aimer sur la terre. Je ne serais pas la plus malheureuse des femmes, j'en serais la plus méprisable.

« Vous devinâtes mes combats, mon trouble, vous vîtes même quej'oubliai de vous interroger sur ce Calisteque je redoutais. Je vous Tavoue, ma prévention contre lui diminuait à mesure que je vous connaissais mieux. Il me semblait impossible que votre ami ne fut pas digne de vous. Mais ne parlons plus d'une époque qu'il faut oublier, dit Marguerite avec effort. Coupable, déshonorée, je vous ai fuî remplie d'une terreur et d'un trouble qui devaient dé-

sormais empoisonner ma vie, cependant j^ignorais encore que Thorreur de mon sort put s'^accroître.

« Elle se tut, je tombai à ses piedS; sans oser l'approcher et tendant vers elle mes mains tremblantes :

« — Ah ! m'écriai-je, vous le savez, je vous croyais libre, et mon crime, tout grand qu'il fut, n'était qu'un entraînement de Tamour que j'espérais pouvoir réparer. Le ciel m'a frappé d'un nom que tout mon cœur repousse; cependant devez-vous me haïr parce que je vous aime avec idolâtrie, parce que je sens que jamais rien ne vous effacera de mon âme. Je puis me punir par la mort, par l'exil, parlez, dés ce moment, si vous l'exigez, je sors de ma patrie..,.

c — Relevez-vous, interrompit Marguerite en me tendant la main, je vaisjugersi je dois compter sur vos sermens, sur vos remords. Vous ne savez pas encore toute l'étendue de nos malheurs, mais avant de vous l'apprendre, jurez de ne ,

VOUS refuser à aucuns des sacrifices que Je pourrai exiger.

« — Je le jure, ma vie vous appartient.

« — Au lieu de vous exiler, de m^abandonner seule à Thorreur de ma situation, repritelle, il faut demeurer à Paris et accepter ce qui peut vous y fixer.

« Un moment j'eus la coupable pensée qu'elle m'aimait encore et ne pouvait supporter notre séparation. Un moment, j'osai envisager sans frémir Tespérance criminelle de conserver son amour. Cependant une sueur froide mouilla mon front : Suis-je donc entièrement perverti, me dis -je; tout sentiment d*'honneur, de vertu, est-il éteint dans mon âme. L'image si pure, si angélique de ma mère se présenta à moi comme un remords. Marguerite sembla répondre à ma'secrète pensée.

€ — Mais en restant ici, ajouta-t-elle avec fermeté, il faut élever entre nous une barrière non moins forte que le devoir. Il faut vous unir à une autre.

« — Ne puis-je donc mourir?.

(( — Sont- ce là vos promesses ^ votre mort réparera-t-elle notre crime , en empêcheraitelle les horribles suites.

c( — Je me tus. Apprenez un secret qui augmente ma honte et que je suis résolue d^ensevelir dans la tombe, si vous ne faites pas tout pour m^iider àéloigner jusqu'à l'ombre du soupçon. Je porte le fruit de notre égarement et je préférerais mille fois la mort à la pensée qu''on puisse me croire coupable, quand vous ne seriez pas mon compUce. Jugez donc ce dont je serais capable si on pouvait seulement mêler votre nom avec le mien. Le comte n'^est que depuis un mois à Paris, son absence m^a permis de lui cacher le dérangement de ma santé. Maintenant, prononcez, je me sens la force et Pinébranlable volonté de me soustraire à Tinfamie, mais non celle de la supporter.

Marguerite cacha sa belle tête dans ses mains. Gesilence était solennel etjenepouvais le rompre. Toutes mes pensées étaient boule-

versées; l'amour, Thorreur, se disputaient mon âme , et lorsqu'^enfin je pus parler, je ne sus balbutier autre chose, sinon que j'obéirais ; que je lui soumettais mon avenir, ma volonté. Hélas! le lien qui nous unissait, quoique tissu par le crime ne faisait qu'accroître l'amour que j'avais pour elle. Je l'aimais encore plus de nos malheurs et de notre horrible destinée. Je sentais pourtant que ma tête était trop faible et mon cœur trop blessé pour aider aux projets que pouvait former Marguerite.

(( — Je vous obéirai, répétais-je plusieurs fois.

« — Voilà seulement ce que je vous demande, reprit-elle avec plus de calme : depuis cinq mois j'ai considéré mon horrible situa-* tion sous toutes les faces, j'en ai reconnu tous les dangers. Madame de Bethune vous verra, elle saura que vous n'êtes point Romuald d'Orsini; aura-t-elle oublié que vous lui fîtes Taveu de votre amour pour moi, aveu qu'elle traitait alors comme une plaisanterie, mais qui pourrait la conduire à la découverte de la vérité. Je

512 CAUSTE.

nie tuerais à Tinslant si mon secret était connu d'une telle femme. Jusqu''à présent, à force de précautions ce secret n'a point encore été dévoilé, il peut ne l'être jamais; quand vous serez marié, j'aurai le crédit de faire donner une mission au comte, et rien ne m'empêchera d'^entreprendre un voyage avec vous et votre épouse, de m'arrêter quelque part enfin, où je puisse me délivrer de mon cruel fardeau.

tt — Ehl pourquoi, m*'écriai-je, me lier à une femme que je n'aimerai jamais, que je ne pourrai rendre heureuse? Ne puis-je être seul

victime Laissez-moi, Marguerite, attendre

que vous n''ayez plus rien à craindre pour vous-même ; j'emporterai sur une terre étrangère ce que vous appelez un cruel fardeau; et qui sera pour moi le trésor le plus cher, le plus précieux.

« — C'est impossible , reprit-elle avec résolution. Un mariage peut seul vous fixer à Paris le temps nécessaire; il déroutera les soupçons; je le ferai proposer au comte par madame

de Bethune» J'ai jeté les yeux sur une jeune personne dont la famille est'alliée à celle-ci. En roccupant ainsi, en lui donnant un motif personnel de s'intéresser à vous, elle ne parlera pas du passé, d'autant que je saurai la prévenir avec adresse de tout ce qu'il faudra dire.

« — Que pouvais-je opposer aux volontés de celle qui menaçait de se donner la mort. Je lui avais juré qu'elle était maîtresse de mon sort; et je Técoutai me tracer le plan qu'elle jugeait le plus prudent. Il fut convenu que j'userais de la faculté que daignait me laisser Tempereur, d'entrer dans sa garde; que le comte me proposerait le mariage dont nous venions de parler, et que je Faccepterais sans hésiter; que loin de me justifier, en lui apprenant que d'Orsini était le héros de la terrible catastrophe de Venise, je me laisserais accuser et feindrais de conserver une grande passion pour une Italienne.

€ Je soupirai amèrement en songeant au rôle qui m'était imposé ; je demandai au ciel le cou-

rage de le remplir tant qu'il serait nécessaire à la tranquillité de Marguerite.

i( Marguerite, d abord émue , était redevenue calme et parlait de notre éternelle séparation, du malheur auquel elle me condamnait, avec un sang-froid qui glaçait mon cœur. On eut dit qu'elle décidait de la destinée d'un indifFérent. Cependant quand il fallut nous quitter, sa voix devint moins assurée ; elle me laissa prendre sa main et tombera ses genoux pour lui dire un dernier adieu,

€ — Oui, c''est le dernier, murmura-t-elle en détournant les yeux,* d'aujourd'hui, nous devons oublier le passé. Mais souvenez- vous de ce que vous m''avez promis; votre obéissance peut seule me sauver.

€ Elle partit, et peu d'instans après, je sortis de la maison.

« Je passai la nuit et la journée qui précédèrent le moment où je devais me rendre chez M. de Valbreuse, tour à tour abattu et exalté; comment supporterais-je sa présence. La fausseté m'^eut paru pénible dans quelque circonstance que ce fut, mais ici cY^tait à plus que de la dissimulation qu'il fallait m'assujettir.

Cétaît un crime qu'il fallait cacher. De quel front aborder mon père? Dans mon désespoir, j'étais tenté d'aller me cacher à tous les regards, ou d^écrire à sir Williams pour lui demander ses conseils. Mais pouvais-je fuir, abandonner celle que j'avais entraînée dans Fabîme , pouvais-je confier un tel secret?

i( Ce fut tourmenté de ces perplexités qu^arriva pour moi Pheure de me présenter sous le toit paternel. Ah! je ne Teusse jamais souillé de ma présence, le ciel m'en est témoin, si Marguerite ne me l'eutpoint ordonné. J'envoyai d'abord Wilhis avec mes équipages; je croyais beaucoup gagner, en retardant ainsi le moment où j'allais voir le comte.

€ Mon père me reçut avec un mélange de froideur et de persifllage. Les yeux baissés vers la terre , j'écoutai sans répondre un seul mot sa longue sortie contre ma conduite à Venise. Ne pouvant rien me reprocher concernant mon état, il s'en vengeait en appuyant avec affectation, sur ce qu'il appelait mon es-

capadeamoureuse. Heureusement ii m'engagea à me retirer bientôt dans l'appartement qui mutait destiné et à m''occuper de ma toilette, voulant me présentera la comtesse le soir même.

« — Elle reçoit aujourd'hui, ajouta le comte en reprenant son ton ironique, je vous annoncerai là comme un héros de roman accoutumé aux galantes et brillantes aventures ; rien ne dispose mieux les femmes qu'aune histoire bien romanesque. Vous êtes, dit-on, encore passionnément amoureux, on voudra vous consoler et vous deviendrez Phomme à la mode qu'on s'arrachera.

(c II était facile de juger que mon père avait de la peine à me pardonner l'éclat de ma jeunesse, et ne pouvait s'accoutumer à se voir remplacer sur la scène du monde où il avait brillé si long-temps. Ah! que j'étais loin de vouloir y jouer un rôle.

« Wilhis fut obligé de m'avertir plusieurs fois que la soirée s'avançait, avant que je me décidasse à me présenter chez la comtesse. Ce

retard, dont mon trouble et les remords étaient cause, fut jugé par mon père avec sévérité.

(( — Vous avez voulu, me dit-il amèrement, produire plus de sensation en vous faisant désirer.

€ En effet, et pour augmenter mon embarras , tous les yeux étaient fixés sur moi , quand je m^inclinai vers la comtesse à qui M. de Valbreuse me présenta.

c — . Voilà, madame, dit mon père avec amertume et ironie, un Amadis , un Galaor, que je vous amène. Lancé dans votre société, il ne peut manquer de réussir.

« Et fatigué d'avoir rempli son rôle de père, M. de Valbreuse s'éloigna et je demeurai debout devant celle que je n^'osais regarder. Elle, sa voix était assurée, lorsqu^'elle me souhaita avec grâce la bienvenue dans la maison de mon père.

« Je la sentis s'éloigner, car je ne Pavais pas regardée et je restai appuyé sur l'angle de la cheminée. Je n''apercevais pas la société

brillante qui remplissait les salons, je n'entendais ni le bruit de la foule, ni celui d'une conversation qui paraissait enjouée. Tout entier à mes souvenirs, je me demandais si c''était là cette Marguerite que j'avais vue une fois si passionnée. Je me demandais si c'était de la vertu que[son entier oubli, que son empire sur elle-même: je fus tiré de mon anéantissement. Cétait elle qui, s''approchant de moi avec un doux sourire, laissa échapper ces mots d'une voix basse et sévère.

€ — Est-ce là ce que vous m'avez promis? Est-ce ainsi que vous m'obéissez?

« Je relevai la tête, je voulus rencontrer ses yeux pour y puiser du courage, mais ils évitaient les miens, ne sachant ce que j'acceptais, je me trouvai d'une partie où je dus faire une triste contenance ; je brouillais tout, on m'en avertissait vainement, et quand la société se sépara, M. de Valbreuse dut être bien rassuré sur les succès qu'il redoutait de me voir obtenir dans le monde.

€ Je continuai à ne m'y présenter que lorsque je ne pouvais faire autrement, et, fuyant autant que la prudence me le permettait, la maison habitée par Marguerite , j'errais dans des lieux écartés. Ah I si l'on peut deviner comment on arrive à la folie, ce doit être lorsqu''une idée fixe remplit la vie, quand rien ne peut en distraire et que vous appelez vainement un moment , une minute où la même image ne soit pas devant vous unique et invariable.

a 11 fallut pourtant que je fusse présenté aux Tuileries. Pendant que nous attendions Pempereur, je devinai que M. deValbreuse, qui m'avait laissé presque seul, racontait en plaisantant, ma prétendue passion pour une Italienne. On attache si facilement le ridicule à ce qu'on ne peut comprendre, que le récit de ce qu'il appelait, mes romanesques amours, fit sourire. Je m'en occupai peu; ce n'était pas dans cette brillante société où la volonté de Marguerite me fixait seul , que j'aurais

cherché un ami, et la tombe de Romuald renfermait le seul être à qui j'aurai donné ce titre. Jamais je ne l'aurai profané en le prodiguant; mais toutes les plaisanteries cessèrent, et si Tattention demeura fixée sur moi, c'est que je fus un des premiers à qui Sa Majesté parla en sortant de son cabinet.

« — Je suis bien aise, me dit-il avec bienveillance , que vous ayez préféré entrer dans ma garde. Vous vous êtes conduit en Italie de manière à mériter cette faveur. Continuez; nous userons de vos talens et de votre bravoure. Vous pouvez, dès demain, commencer votre service.

« Je m'inclinai et je me retirai; mon père ne me suivit pas et je fus m'occuper des nouveaux devoirs que j'avais à remplir. Je me croyais heureux d'avoir ce motif de distraction, j'en augurais quelque allégement âmes maux , mais cette espérance fut promptement détruite. Les voyages, les fatigues, les dangers delaguerre,unevieactivem'auraientpeut-être

222 GALISTE.

mieux servi. J'avais trop d'heures d'inaction, trop d'occasions de revoir l'objet de mon fatal amour, quoique je misse tous mes soins a les éviter. Je ne pouvais me dispenser constamment de me trouver dans les mêmes lieux qu'elle. Cependant les précautions dont j'usais pour éviter ces rencontres furent assez marquées pour mécontenter mon père. Il prenait pour de la haine et un éloignement injuste, le sentiment tout contraire qui faisait le tourment de ma vie ; souvent il me forçait à servir de chevalier à la comtesse^ et me prenant pour but de ses sarcasmes, il torturait mon âme en plaisantant de mon amour constant pour la belle Vénitienne.

a Marguerite riait, avec contrainte il est vrai I mais enfin elle pouvait rire ; moi, tremblant comme un coupable que j'étais ; j'aurais donné ma vie, pour m'éloigner, pour mettre fin à cette horrible contrainte. Hélas! mon supplice ne devait faire que s'accroître.

K — Je ne sais; me dit un jour M. de Val-

breuse, si ce que je vais vous proposer vous conviendra. Vous êtes tellement indépendant par votre caractère , votre position et votre fortune que je n'attends pas à trouver en vous une grande déférence. Mais enfin votre famille, je veux dire celle de votre mèrC; et une madame de Bethune, qui est fort bien en cour, et qui paraît très liée avec la comtesse, ces personnes réunies me proposent pour vous un parti avantageux, une jeune personne, que Ton assure charmante et fort riche. L'empereur même verrait avec plaisir ce mariage; décidez donc s'il vous convient de vous en occuper.

(c — Je frémis, mais je me rappelai mon serment.

« — Si vousTexigeZ; répondis-je d'une voix à peine intelligible.

« — Moi, je n'exige rien, seulement il me semble que vous ferez bien de vous fixer. Vous avez porté le trouble dans un ménage , parce que le mari n'était pas jeune comme vous.

Ce sont là, messieurs les jeunes gens, les avantages dont vous vous prévalez ; mais tous les hommes ne sont pas des Venuzzi. ...

•< Je m'aperçus que mon père était plus irrité de ma prétendue bonne fortune, parce qu''elle offensait un vieillard et que cette circonstance lui faisait faire un retour sur luimême, que par ce qu''elle pouvait avoir d'*immoral. Je me tus. Il était trop important de ne pas me justifier et j^acceptai d'être présenté à la jeune personne à qui on voulait lier mon sort.

€ Il me fallut revoir madame de Bethune qui, sans doute bien prévenue, me plaisanta avec gaîté sur mon changement de nom qui n'avait eu pour but, à ce qu'elle parut croire, que mon aventure de Venise. Je ne lui demandai même pas comment on avait arrangé à ses yeux toute cette affaire ; mais je dus penser qu''on Pavait fait avec adresse; car elle ajouta en terminant ses railleries sur cette tromperie de ma part.

« — Vous avez si bien joué votre rôle, que

je vous ai cru véritablement amoureux de ma prétendue nièce. Si cette passion eut été réelle, avouez, mon jeune ami, que les suites en auraient pu devenir sérieuses. Je ne m'étonne pas que madame de Valbreuse ait voulu partirai vite. Mais n'allez pas devenir si facilement inconstant, si vous épousez ma jeune parente. Il est temps que j e vous présente à elle; la voilà assise près de votre sérieuse bellemère. Convenez, ajouta madame de Bethune avec le contentement d'une vieille femme heureuse de trouver un défaut à une jeune, convenez que la comtesse parait trop impo-^ santé, et que cette jolie personne à qui il vous est permis d'^offrir votre hommage, peut inspirer moins d'admiration mais plus d'amour.

« Ah ! que j'étais loin de penser comme elle! Que Marguerite me semblait ravissante, et que j'étais indifférent pour les charmes de cette jeune fille que j'entendais vanter. Je ne sus que m'incliner devant elle et balbutier quelques phrases de politesse. Je n'en-

tendis pas plusles paroles qu^elIe me répondit, qu'elle n''avait probablement entendu celles que je lui avait adressées ; mais j'avais obéi.

« Chaque soir, il me fallait recommencer ce supplice, et employer ces formules d'usage qui sont reçues comme des engagements. Je cherchais les yeux de Marguerite, espérant y trouver de la pitié; mais si je parvenais à les rencontrer, elle les détournait avec terreur.

(( Toujours brillante, entourée d'hommages, son esprit la plaçait au premier rang dans le monde; à la cour elle y éclipsait toutes les femmes, et il fallait que je la visse partout, que je m^enivrasse d^une passion qui devenait chaque jour plus profonde.

« La contrainte que j'étais obligé de m^imposer pour adresser quelques mots à une autre, la froideur de Marguerite, la jalousie, tout enfin allumait dans mon sein et dans ma tête une fièvre dont souvent j'*étais effrayé. Quelquefois assis au milieu d'un cercle nombreux, regardant Marguerite si belle, si Cère,

je me disais. Quoi ? elle fut à moi cette femme qui ne daigne pas même aujourd'hui me consoler d'un mot, d'un regard, au moment où je lui sacrifie plus que ma vie, et pourtant elle porte dans son sein un enfant qui est le nôtre... Oui, malheureux, me disais-je alors en frémissant, c'est ton sang uni au sien, mais il ne formera qu'un être que la nature, les lois repousseront; et tu oserais invoquer tes droits, tu oserais réclamer ton litre de père! toi, qui outrages le tien et qui l'outrage encore volontairement, en nourrissant une fatale et coupable passion.

w Ces pensées, qui me poursuivaient sans cesse, me jetaient dans un état de stupeur plus douloureux, peut-être, que l'exaspération qui m'enlevait à moi-même, et je finissais par me soumettre par inertie.

e L'époque fixée pour ce fatal hymen approchait, les arrangemens qui devaient le précéder s'étaient conclus avec une facilité qui ne me laissait aucun espoir de le voir se rompre.

^ignorais même si je le désirais réellement puisque Marguerite y attachait sa tranquillité.

« A Taide de sa grande et belle taille, Marguerite dissimulait parfaitement les suites fatales de notre erreur. Mais une fois le soupçon éveillé, elle était perdue. Et, si elle trompait les indifférens, en serait-il de même des intéressés, de madame de Bethune, si fine. Un soir Marguerite était assise auprès de celle à qui on me forçait d'adresser mes hommages , lorsque, plutôt pour m'épargner des paroles que par galanterie, je présentais à ma fiancée un magnifique bouquet de fleurs rares; ma main le tendait vers elle, mais mes yeux, mon âme étaient fixés sur celle qui était la maîtresse de mon cœur. Tout à coup elle pâlit d'une manière effrayante, sa belle tête se penche sur le fauteuil où elle était assise. J'oublie tout, le bouquet tombe à ses pieds et je tends les bras vers elle.

€ Qu'on éloigne ces fleurs ; s'écria mon

CAMSTE. 229

père qui s'était approché, toujours elles lui font mal.

(( Marguerite revint promptement à elle, moins sur ses gardes que de coutume, elle laissa encore une fois ses yeux dire leur secrète pensée, et je ne sais pourquoi il entra tant de joie dans mon âme quand je crus deviner que ce n'était pas les fleurs seules qui avaient causé son évanouissement. En effet, c''était la première fois que je m'étais montré un peu plus empressé auprès de celle qui allait devenir mon épouse. Marguerite aurait-elle dû s'y méprendre

« Mais je ne pus retrouver en elle la moindre trace de sensibilité; elle me traita, au contraire, depuis ce moment, plus froidement que jamais. Il me fallut même la voir s'occuper avec empressement des préparatifs de mon odieux hymen; ce fut elle qui choisit les présens que je devais offrir. Je me sentais attéré, sans courage, et prêta m'^affranchir à tout moment par la mort du sort cruel qui m'était préparé.

Mais Marguerite, devais-je la laisser seule à son malheur, et pouvais-je réparer un crime par un autre.

(( Ce fut bourrelé par ces alternatives de désespoir et de résignation que j'atteignis la veille du jour afFreux où j'*allais me lier pour jamais. A peine depuis quelques jours avais-je entrevu Marguerite. Elle m'avait paru plus souffrante, quoique faisant plus d'efforts pour cacher sa contrainte. On devait signer mon contrat de mariage le soir même, M. de Valbreuse me fit appeler dans son cabinet pour me faire part des arrangemens pécuniaires qu'il prenait à mon égard. Je reconnus dans la conduite de mon père Tinfluence de Marguerite; sans elle, il ne m'eut jamais montré tant de générosité. Hélas! croyait-elle me faire moins malheureux, en me rendant plus riche. Je fis observer à mon père que je désirais qu'il ne m'accablât pas de ses bontés. J'avais la fortune de ma mère^ mon grade, ma dotation, qui me rendaient plus riche que mon frère*

Je demandai seulement au comte qu'il assurât sur ses biens, le douaire et la dot de celle qui devait porter mon nom.

« Mon projet, en agissant ainsi, était de conserver intacte la fortune de ma mère, pour soigner Texislence de Têtre infortuné qui allait naître. Vainement Marguerite auraitelle voulu le repousser. Je comptais au moins de ce côté remporter sur sa volonté.

« C'était le lendemain que devait s^'accomplir le sacrifice; déjà tout est préparé; on ne parle que de fêtes, et le soir même elles commencent par un bal chez madame de Bethune. Mon père , assez ennuyé de tous ces détails de famille , avait écouté et signé avec distraction le contrat qu'on venait de lire. Il y avait beaucoup de jeunes gens et de grands parens; ceux du côté de ma mère s'y étaient tous rendus ; on me parlait d'elle, on m'accablait de bontés, on lassait enfin mon père de mon éloge. Il s'était déjà donné le plaisir de répéter plusieurs fois que je n'hélais si triste que parce

que j'hélais encore amoureux de mon Italienne. Madame de Bethune me fit frémir; une fois , elle regarda M. de Valbreuse avec le plus malicieux sourire, et ne parla pas assez bas pour que je ne pusse Tentendre.

« —^ Mon Dieu! dit-elle, comme Forgueil et la vanité aveuglent.

« Je tremblai , je tâchai de cacher mon trouble ; enfin mon père n'y put tenir plus long-temps, et je Tentendis dire à Marguerite:

« — A présent que le bal est commencé, on ne s'apercevra pas de mon absence, je vais passer une heure ou deux chez le comte de C^^^ , il donne une fête qui doit être assurément plus amusante que celle-ci,

(f Ce fut à ces frivoles circonstances que nous dûmes de pouvoir cacher le terrible événement qui arriva. Pour ne point ajouter aux soupçons de madame de Bethune, car je ne pouvais m'*empêcher de craindre qu'acné n'en eût, je ne cherchai point, comme je le faisais quel-

quefois malgré moi, à me rapprocher de Marguerite. Je ne pouvais pourtant prendre sur moi de ne pas la regarder; sa figure me sembla bouleversée. Elle , ordinairement si brillante, paraissait distraite, tantôt elle parlait d'une manier brève, tantôt elle tombait dans un silence absolu; ses joues très-pâles par momens, se couvraient dans d'autres d'^un rouge pourpre. Cependant je Pavais vue danser plusieurs fois.

« Vers une heure, on quitta les salons pour aller souper: Marguerite était demeurée assise ; elle se leva, je la vis mordre ses lèvres qui se teignirent de sang. Je n'^y pus tenir et m'avançai ; cette fois elle ne me repoussa pas.

« — Emmenez-moi d'ici, balbutia-t-elle d'une voix étauiïée, je me meurs.

« Nous traversâmes Tanticbambre qui était à peu près déserte, les domestiques étant occupés au service du souper. J'avais eu soin de jeter sur les épaules de Marguerite son châle qui était posé sur le fauteuil où elle était as-

sise. Elle s'appuya sur mon bras et nous descendîmes dans la cour qui était remplie de voitures. Tallais demander celle de mon père qu""!! avait dû nous renvoyer, Marguerite m'arrêta.

(( — Imprudent, me dit-elle, Tinstant est arrivé et sans que j'aie pu prendre aucunes précautions; mais aux douleurs intolérables que j'éprouve, je n''en doute point, je vais être débarrassée de cet odieux fardeau, sortons d'ici!....

« En parlant, elle m'entraînait. Il avait plu toute la soirée) il faisait encore un vent effrayant et un épouvantable orage d'hiver, qui aurait porté le trouble dans Tâme la plus tranquille.

« Nous marchions au hasard; elle, presque entièrement appuyée sur moi et l'un et l'autre dans une parure de fête. Où aller? que devenir. f* La maison de madame de Bethune était située dans le faubourg Saint-Germain, non loin de rhôtel de ValbreusC; mais ce n^était pas là

qu'il fallait songera nous rendre. A qui s'adresser par un pareil temps, à une telle heure? Enfin, par une inspiration du ciel, je me souvins qu'*environ un mois auparavant j'avais rendu un service assez essentiel aune pauvre femme qui demeurait non loin de là. Peut-être s'en souviendra- t-elle, mais retrouverai-je sa demeure où je n''ëtais entré qu'une fois?

«Pour rendre du courage à ma malheureuse compagne, je lui parle de mon espoir, je lui dis, ce qui est vrai, que cette femme ne sait pas mon nom; qu^elle m'a toujours appelé M. le comte^ parce que le jour où je lui fusutile,j'avaislavoituredemonpèreoùétaient blasonnées ses armes ; qu'aucun indice ne peut nous compromettre, que nous sortirions de cette maison avant que rien ne puisse nous faire découvrir. Enfin, je la voyais si abattue, si tremblante, que je lui donnais des espérances que je commençais a perdre moi-même, car au milieu de la nuit je craignais, et chaque pas rendait mes craintes plus vives, je crai-

236 c vus TE.

gnais dis-je, de ne pas reconnaître la porté de la maison où logeait ma pauvre protégée. Je retrouve cependant Pallée étroite, elle est ouverte, j'y entraîne Marguerite, et je frappe à une porte, tremblant encore de me méprendre. L'indigence n'est pas méfiante, il me fut ouvert à Tinstant même. Celle qui était la maîtresse de Pasile où nous nous adresions me reconnut, elle m''ofFrit sans me faire aucune question, tout ce dont elle pouvait disposer. Je lui demandai après avoir placé Marguerite au moins à l'abri, où je pourrais trouver un chirurgien ; elle m'^en indiqua plusieurs. Soit que l'orage empêchât d'entendre, soit qu'ils ne voulussent pas se déranger, aucun d'eux ne m'ouvrit. Ce fut ainsi que j'arrivai dans votre quartier, si éloigné de celui où j'avais laissé Marguerite. Vous vous souvenez du temps affreux qu'il faisait; la pluie avait recommencé avec une nouvelle intensité. La situation horrible où j'avais laissé Marguerite, les dangers qu'elle courait, bouleversaient mon âme.

« J étais entré dans votre rue, voulant faire' une dernière tentative, résolu si elle était inutile, à retourner mourir avec Marguerite, quand j''entendis le roulement d*une voiture; c était un ûacre qui s'arrêta à une porte qui fut ouverte à Tinstant pour un monsieur et une dame, qui reculèrent à mon approche, car je m elais élancé près d'eux. Promptement rassurée, la dame m'indiqua votre nom, votre demeure située à deux pas. Vous vous souvenez comment je parvins à vous entraîner; Tétonnemcnt que vous éprouvâtes à la vue de Marguerite et la prière instante que je vous fis de garder ma malheureuse enfant. La dame qui m'avait indiqué votre maison, m'avait répété plusieurs fois :

€ — Le docteur Delmot ne vous refusera pas, c'est le meilleur des hommes.

« Votre aspect vénérable, la pitié que vous témoignâtes, tout m'assura que vous ne repousseriez pas un dépôt, que je comptais venir bientôt réclamer. Vous savez comment, avec une

inconcevable énergie; Marguerite m'entraîna. Hélas ! mon cœur eut sans doute un reproche cruel à faire au sien, car elle ne jeta pas un seul regard sur notre enfant abandonnée, et vous ne dûtes qu'^à Tétrange position où elle se trouvait, une confiance qu'un caractère comme le sien n'eut pas accordé aussi légèrement. Mère avant le terme, elle ne songea qu'à une chose, sauver son honneur ou mourir. Je pense aussi qu'acné ne crut pas que cette enfant, arrivée avant Pépoque fixée par la nature, put vivre, et elle me fit entendre qu'acné regardait cette circonstance comme une grâce du ciel. J'étais loin de penser comme Marguerite. J^aimais déjà ce petit être qu'acné repoussait sans lui donner une larme! Elle ignorait votre nom, votre demeure et je suis convaincu qu'acné n''a jamais fait la moindre démarche pour s''en informer, dans la crainte d'éveiller quelques soupçons.

« Les femmes seules de Marguerite Tattendaient, elle avait déployé un courage qu'il est

inutile de vous rappeler, d'après ce que vous connaissez de son caractère.

(( Mais à peine fut-elle arrivée chez elle , qu'acné s'évanouit et tomba dans le plus imminent danger. Mon angoisse était horrible à la seule crainte de sa mort. Mourir! elle, Marguerite ! et ce serait Djon funeste amour qui causerait sa perte; alors il m'était odieux.

« Le jour était arrivé : je pensai pour la première fois, depuis la veille, à mon mariage; il y avait quelques minutes seulement qu'on venait de m'informer que Marguerite était très mal, mais qu'elle avait défendu de le dire à personne. Je résolus d'obtenir de*mon père de remettre cet odieux hymen. Et déjà j'espérais faire consentir Marguerite, si elle vivait, à le rompre entièrement. L'événement arrivé la nuit même le rendait moins nécessaire : si je la perdais j'étais résolu à la suivre. J'allais me rendre chez mon père, quand une des femmes de madame de Valbreuse me remit un billet. Je crois que ce fut, pendant le cours de

nos malheurs, la seule marque de confiance qu'acné ait donné à un tiers, et il fallait que la circonstance fut aussi pressante, pour qu'elle s^y décidât.

c Je me sens bien mal, m'écrivait-elle; je vous adjure au nom de vos sermens, de ne pas reculer d^un jour, d'une heure, votre mariage. Et, quoiqu'il arrive, fussé-je descendue dans la tombe, ne confiez jamais à personne notre secret. Faites pour ma mémoire ce que vous avez juré de faire pour ma vie. »

€ Je lui envoyai ces deux lignes :

€ Je jure de vous obéir, mais si vous mou- « rez , je jure de ne pas vous survivre. »

« Le comte me fit demander. Il mit mon trouble, ma tristesse, ou plutôt mon désespoir sur le compte d'une passion qu'il continua de traiter d'extravagante, de coupable même, tant il était fatigué de s'occuper si long-temps d'un objet qui l'intéressait si peu. Il me parla avec dureté. J'en remerciai le ciel, s'il m'eut

témoigné quelque tendresse , je serais tombé à ses pieds.

« M. de Valbreuse allait me donner quelques détails sur Tindisposition de la comtesse , car elle persistait à faire dire que ce qu'elle éprouvait n''était qu'aune indisposition, heureusement on annonça les voilures. Le comte m'entraîna ; je jetai en sortant un douloureux regard sur les fenêtres de Marguerite et je marchai à l'autel pour lui obéir puisqu''elle vivait encore, mais décidé à mourir, si elle succombait.

If. IG

rî^f

c'i^ivv

a Le ciel vous envoya encore à mon secours, continua le marquis en pressant les mains de M. Del mot. Ce fut encore vous, qui toujours bienfaisant, accourûtes offrir vos soins à un malheureux qui se montrait sans force devant une douleur profonde et terrible. Ces épreuves étaient au-dessus de mon courage. La contrainte dan& laquelle j'avais vécu depuis deux

mois, révénement arrivé la nuit dernière, le danger que couraitcelle que j'adorais, m'avaient léduitàun état qui me fit enfin trouver Toubli de mes maux. Je prononçai, du moini on meTaossuré,le serment solennel; j'articulai le oui fatal; mais je sortis de Téglise la tête tellement perdue, que ce fut sans doute machinalement que je donnai la main à celle qu'on nommait mon épouse. Nous rentrâmes à Phôtel, j'entendis dire que Marguerite touchait à sa dernière heure et je tombai mourant aux pieds de mon père.

« Je ne puis me souvenir de ce que je suis devenu pendant long-temps, continua le marquis, des images fantastiques m'assiégeaient sans cesse. On dit que j'ai été furieux , je le crois, j'aime à penser que sans cela on n'eut pas attenté à ma liberté, qu'on n'eut pas chargé mes bras de chaînes! Je fus certainement fou, durant les années qui échappent à l'analyse de ma raison , je voyais passer successivement devant mon imagination malade ceux que j'a-

CALISTR. 245

vais aimés ; ma mère si tendre et si bonne, Romuald, mon unique ami; mais l'image qui ne me quittait jamais, qui m'hélait sans cesse présente, ou comme une belle vision, ou comme une persécution menaçante, c''était Marguerite.

« Ce que je sais du temps où j^ai été privé de raison, Wilhis qui ne m'a jamais quitté me Ta appris, avant qu^on ne le séparât de moi.

< Après être tombé dans un évanouissement profond, je ne revins à la vie qu'au bout de plusieurs heures, une fièvre dévorante, un délire continuel m''agitaient d'une manière effrayante. Il ne fut plus possible de me contenir, et ma fureur était horrible.

« — Cependant, ajoutaWilhis, jamais vous ne m'avez maltraité. Une fois seulement, une seule, je m'^en souviendrai toujours, vousm'étreignîtes avec tant de force , que je fus forcé de me dégager rudement. Je tombai ensuite à vos pieds, ô mon bon maître! pour vous demander pardon. Je vous avais fait un peu mal en me défendant, je baisai en pleurant l^ iîleasure

légère dont j'étais cause; vous vous jetâtes dans mes bras. Votre esprit n'avait plus de raisonnement, mais votre cœur était toujours rempli de bonté. Madame la comtesse, contre toute attente, s étant rétablie, se chargea de donner les ordres qui vous concernaient* M. votre père ne pouvait entendre vos cris et ne vous visita pas une seule fois. Madame la comtesse décida que vous ne pouviez rester à Thôtel. On voulut me séparer de vous ; je me jetai aux pieds de madame votre belle-mère et j'obtins de ne pas vous quitter.

« Puisque vous exigez, continua mon excellent Wilhis, que je vous dise toute la vérité, eh bien ! monsieur, on fut obligé de vous enchaîner, et plusieurs hommes faisaient d^inutiles efforts pour vous retenir et vous soumettre. On essaya des remèdes , ils augmentèrent vos maux. On vous mit dans cette maison de santé destinée aux aliénés, et depuis plus de quatre ans, je n'en suis pas sorti plus que vous.

€ — Quoi! me dis-je alors en moi-même, de-

puis plus de quatre ans, j'étais privé de ma raison, enchaîné,soustraitàlasociété; et citait elle qui m'avait fait traiter ainsi. Peut-être même ne m'avait-elle jamais accordé un regret ni une larme! Et pourtant je Paimais encore ! oui^ Tirnage de Marguerite régnait toujours sur la faible raison que j ''avais reconquise.

« Wilhis m'engageait à réclamer ma liberté, àprouver, en appelant un médecin, en faisant des remèdes pour arrêter la fièvre lente qui ne me quittait pas , que j'avais retrouvé l'usage de ma volonté et de mon intelligence. Je le priai de me laisser quelque temps réfléchir à ma situation. Il m'était resté une timidité extrême et une grande frayeur de retomber dans l'horrible démence d'où je sortais; d'ailleurs , je ne me le dissimulais point, j'aimais encore, j'aimais plus que jamais, et mon amour était un crime qui devenait plus coupable par sa durée. Si je rentrais dans le monde, il faudrait me soumettre sans doute au joug d'un hymen détesté, puisque j'étais marié.

« Non, m'écriai-je! non, fers pour fers, je préfère ceux qui me condamnent à une entière solitude.

€ Aussi , malgré les instances de Wilhis, je me refusai à faire ouvrir ma prison. Les événemens, plus forts que ma volonté, amenèrent un changement dans mon sort , ou , pour m'exprimer mieux, ils changèrent seulement le lieu de ma captivité, et me firent porter presque volontairement mes chaînes.

<( Un jour je fus arraché de Panéantissement, plutôt que du sommeil dans lequel je passais mes nuits , par le bruit du canon tiré à quelques toises de la maison où j'hélais retenu.

« Wilhis, couché dans un cabinet voisin , vint me faire part de ses conjectures, nous ne pûmes les vérifier, car personne ne parut chez moi de la journée. Depuis que j'étais tranquille on m'avait retiré mes gardes, chaque jour le maître de la maison venait s'informer si je ne manquais de rien; Wilhis me servait seul el un tour pratiqué à Tentrée de la prc-

CA LISTE. 24f

mière pièce contenait, chaque matin , ce qui nous était nécessaire pour la journée.

« Les événemens dont je n'avais aucune connaissance, marchèrent à pas de géant, et je serais demeuré dans la même ignorance, sans l'arrivée d'un ami, arrivée qui, dans le premier moment, me sembla tenir du prodige.

w Un soir, j^étais pensif près des barreaux démon étroite fenêtre; elle donnait sur une cour entourée de hautes murailles, contre lesquelles s'élevaient d'obscurs cabanons grillés.

« C'est donc ainsi que j'ai été, me disais-je en écoutant les cris et les rires efffrayans de la folie, plus horribles que les plaintes du désespoir? Si je retournais dans le monde, si je revoyais Marguerite, qui sait si encore une fois je ne redeviendrais pas insensé.

« Absorbé par ces désolantes réflexions, je fus frappé par le son d'une voix sévère qui pourtant caressa doucement mou oreille.

ce — J'exige que vous m'ouvriez, disait-on avec autorité, voici un ordre.

« Les verroux sont tirés, la lourde porte de ma prison roule sur ses gonds, et sir Williams Poster me serre dans ses bras.

« — Infortuné, me dit-il, dans quel état je vous retrouve? Quoi ! depuis cinq ans vous m''oubliez. Et toi, Wilhis, ajouta- 1- il avec Taccent du reproche, pourquoi ne pas m'a* voir averti de la situation de ton maître : c'était ton devoir*?

a — Son bon cœur Ta rendu prisonnier avec moi, répondis-je à sir Williams, et je n'ai pu vous écrire, mon ami, car pendant plus de quatre ans, j'ai perdu l'usage de ma raison.

« — Vous? Et des larmes coulaient sur ses joues ridées par l'âge; vous, Caliste, ah! qu'il a fallu qu'on vous fît souffrir. Mais qu'importe ! on ne pouvait, on ne devait pas vous priver de mon amitié, si j'avais su... Oh! Dieu, si

votre angélique mère nous voit, elle m*accuse, et elle a raison. Est-ce ainsi que Williams Fos« ter sait tenir ses promesses?

<( J'eus bien de la peine à calmer les remords de sir Williams, et à lui persuader qu'il n'avait rien à se reprocher.

« — Hélas! lui dis -je, quand vous auriez été près de moi, je ne vous aurais même pas reconnu.

(( Lorsqu'il fut un peu plus tranquille, il me demanda de lui raconter ce qui m'était arrivé depuis que mes lettres étaient devenues aussi tristes, aussi embarrassées et avaient enfin cessé de lui parvenir. J''essayai d'arranger mon récit àe manière à ne pas lui dévoiler mon important secret. Mais il y régnait trop d'obscurité et d'embarras pour en imposer à un homme d'un esprit aussi éclairé que celui de sir Williams, et qui me connaissait aussi bien.

« — Vous me trompez, Caliste, dit-il après m'avoir entendu; mais je vous estime trop pour ne pas être certain que vous y êtes forcé. J'en*

trevois plus d'un mystère; j'ai entendu murmurer, à mon arri véedans cette ville, que vous étiez malade et que votre raison était dérangée. Je ne l'ai pas cru, f ai pensé qu'on avait profité de quelques accès de délire causés par la fièvre,pour attenter à votre liberté et vous empêcher de vous marier en Italie^ avec une femme qu'on accuse d'une conduite plus que légère. Voilà ce que j'^ai pu comprendre de ce que m'^a dit votre frère, car c'est à lui seul que j'ai pu parler, le comte et la comtesse, ou plutôt, reprit-il avec un sourire amer, le marquis et la marquise de Valbreuse, sont occupés de préparatifs de voyage, car votre père est nommé ambassadeur auprès de je ne sais quelle puissance.

« — Ambassadeur? dis -je avec étonnement. Mon ami, je présume qu'ail est arrivé de grands changemens; Tétat où j'étais, ma captivité justifient assez mon ignorance, depuis que j''ai retrouvé la mémoire et la faculté de comprendre, j'ai entendu le bruit du canon, ce n'était pas celui qu'on tire pour une fête ; j'^ai vai-

nement interrogé, mais on a pensé sans doute qu'on ne devait rien répondre à un insensé.

<f — Si quelque chose pouvait vous consoler de la perte momentanée de votre raison, répondit sirWilliams, c'est qu'elle vous a épargné de voir votre patrie avilie et à deux doigts de sa perte. Je vais vous raconter succinctement ce qui s''est passé en France, cela me conduira à vous apprendre ce qui concerne votre famille; car elle a joué, du moins madame de Valbreuse, un rôle assez important.

« Puisqu'il y a plusieurs années que vous êtes ici, continua mon ami en soupirant, et que vous n'y avez eu aucune relation, vous serez douloureusement surpris; vous êtes encore assez jeune pour vous étonner de quelque chose.

K Vous savez comment le divorce de Napoléon avec Timpératrice Joséphine fut prononcé. Ceux qui croient à de secrètes influences , prétendent que l'empereur dût ses malheurs à son ingratitude; moi, je crois qu'il se les attira par ses fautes. Comme honnête

homme, il ne devait jamais se séparer de sa compagne; comme souverain il devait accepter la paix poqr le peuple. Peu de mois après son divorce et maître de choisir, Napoléon assit sur le trône de France la nièce de cette Antoinette qu'on avait immolée pendant la révolution, et les mêmes hommes qui avaient fait couler jadis le sang autrichien, vinrent saluer et mendier un regard de la nouvelle impératrice. Plus tard, ils ont prodigué leurs sermens à la fille d'un Bourbon qu'ils avaient encore plus outragée, et ils ont insulté au malheur d'un grand homme

« — Quoi!....

« — Écoutez, reprit sir Williams, le long sommeil d'Épiménide ne lui révéla pas plus de miracles que vous n'en trouverez au bout du vôtre, dans un espace si court. Mais les Français marchent vite, ajouta -t- il tristement, sait-on où ils s'arrêteront? Napoléon, fier de son alliance avec la plus ancienne dynastie de TEurope, ébloui de ses succès, père

CALÎSTE. itÉS

d'un fils qu^il nomma roi au berceau, se laissa enivrer par les fumées de Torgueil, fumées bien autrement perfides et dangereuses que celles de la gloire; il voulut soumettre la Russie; il perdit TEspagne, laissa son armée, jusqu^alors toujours victorieuse, dans des déserts glacés et sur les bords de la Bérésina. Dès ce moment, rien ne lui réussit, on l'abandonna, et le premier souverain du monde, le plus grand capitaine, je ne dis pas de son siècle, mais des siècles passés et sans doute de ceux à venir, a maintenant pour royaume une petite île où quelques fidèles seulement Font suivi.

(( — Je rêve encore, dis-je, en interrompant sir Williams, non, ma raison n^est pas revenue; Napoléon abandonné, trahi!

« — Oui, et les coups de canon que vous avez entendus étaient ceux qui annonçaient que Paris, à son tour, devait recevoir des vainqueurs. Le roi de France est rendu à un peuple fatigué de conquêtes sans doute, mais qui aurait voulu ne pas payer son retour par tant d'hu-

miliations. Les puissances se sont réunies pour ramener les Bourbons, il ne fallait pas moins que plusieurs armées rassemblées pour soumettre un colosse . Napoléon a abdiqué : s'il l'eut voulu, deux partis combattaient en France. Il a bien fait d'abdiquer, c'est un crime impardonnable de faire couler du sang pour sa propre cause.

« — Mais son fils, mais Pimpératrice !

« — Comme une faible femme, elle a abandonné celui qu'elle devait être fière de nommer son époux. L'empereur n'a auprès de lui ni épouse, ni enfant. S'il n'eût pas repoussé Joséphine,elle nel'eût jamaisquitlé. Le destin aépargné à cette bonne et aimable femme le chagrin de souffrir long-temps des malheurs de celui qu'elle a constamment aimé. Elle est morte il y a quelques semaines.

« — Vous avez raison, dis-je à sir Williams, tant d'événemens inattendus m'atterrent. Au moins la France est-elle heureuse?

« — La France souffre à son tour la présence

de l'étranger. Elle attend que les Bourbons répandent un baume sur ses blessures; le temps nous apprendra si ses espérances seront réali^ sées. Mais revenons à ce qui concerne votre famille.PendantqueNapoléon,àla tête d'une puissante armée, commençait sa gigantesque entreprise enRussie,il perdait une partie de PEspagne et toutes les places qu'il y avait conquises ; de ce nombre fut Rodrigo, où votre frère commandait le génie. On annonça à sa famille qu'il avait succombé en défendant les remparts qu'ion lui avait confiés. Mais au bout de quelques mois, on apprit que, grâce au courage et à Pamour, il vivait et était libre. Depuis plus d'une année il est revenu, traînant à sa suite sa libératrice qu'ail a rendue mère. Cette jeune femme est,' dit-on, charmante, son dévoùment devait lui mériter la main de celui à qui elle avait sauvé la vie et la liberté. Votre frère Pavait juré et voulait tenir sa parole mais votre bellemère, ambitieuse adroite, a repris sur lui son

empire, et la pauvre Espagnole, exilée de son II. 17

pays, proscrite, sans amis^ attend dans les

larmes qu''on soit au moins juste envers

elle.

(( Oh! que je souffrais de savoir Marguerite

si cruelle.

(( — Madame de Valbreuse ; continua sir

Williams, ne met plus de frein à ses espérances

ni à ses ambitieux projets. Vous savez qu''elle

haïssait Napoléon.

a — Je l'ignorais, répondis-je; je savais au contraire que très bien reçne à la cour de l'empereur, elle en était un des plus brillans ornemens,

« — Oui, reprit mon vieil ami d'un ton amer. Mais ce ne fut point seulement parmi les courtisans et ceux qu'il avait élevé à la plus inconcevable fortune que Napoléon trouva des traîtres. Les femmes mêmes conspiraient en cherchant son sourire. Depuis plus d'une année, madame de Valbreuse était en relation avec les étrangers. J'ai eu occasion de lire en Angleterre des rapports écrits de samain ; ce fut

par elle que passèrent les proclamations et les promesses des alliés, quand Napoléon régnait encore aux Tuileries ; madame de Valbreuse y brillait toujours, qu'elle jetait des regards de mépris sur les abeilles qui allaient bientôt céder la place aux lis. Accompagnée de son époux, elle alla des premières à Saint-Ouen audevant de Louis XVIII. Aussi, le marquis votre père qui a repris son ancien titre, est nommé ambassadeur, et le comte Henri colonel d'un régiment de la garde. Vous vous étonnez de m'entendre donner à votre frère un titre qui vous appartient, mais déjà on a l'air de ne plus vous compter pour rien, et c'est presque dans ce sens que lui-même m'a parlé.

« Je ne répondis rien, l'indifférence, la cruauté de Marguerite, déchiraient bien plus mon cœur que tout le reste. Sir Williams poursuivit:

c — Inquiet de votre silence , vous ayant vainement écrit plusieurs fois, ne sachant que penser des détails qui m'avaient été donnés

par des étrangers qui les répétaient, je l'espérais, d'une manière inexacte ; aussitôt que je pus quitter le lit où j'étais retenu depuis plusieurs mois, je partis. Arrivé dans Paris, je me présentai à l'hôtel de Valbreuse.On me dit d'abord que madame était chez elle, mais quand je me nommai, on refusa de me recevoir. JHnterrogeai les gens, je n'en obtins que des réponses embarrassées. Votre frère était sorti, et pendant plusieurs jours je ne pus parvenir à le rencontrer. Je demandai ce qu'était devenu Wilhis, on garda le silence , je n'étais recommandé à personne en France; vous connaissez la simplicitéde mes relations et de mon caractère, tout devenait obstacle pour moi; pourtant je pensai qu'il était impossible qu'un officier de votre naissance, de votre grade, eut disparu sans laisser aucune trace. Vous me parliez souvent dans vos lettres du désir que vous conserviez de vous enfuir dans quelque retraite profonde et loin des hommes. Je ne prenais alors ces désirs que pour les rêveries d^un

cœur etd''un esprit blessés, je rapportais tout à cette funeste passion que vous aviez conçu en Italie. En y pensant, je me persuadai que vous étiez réellement disparu et qu'on vous disait malade pour cacher cette singulière démarche. Cependant, vous ne m'aviez point écrit pour me parler de votre fortune. Cette réflexion me fait naître une espérance, je me décide à m''adresser à votre frère pour lui demander ce que je devais faire de vos revenus accumulés de* puis cinq ans, et du capital lui-même.

« Il me répondit pour m''indiquer une entrevue. Je le trouvai ce que vous me l'aviez dépeint. Décidé d'abord à me toutcacher et cédant ensuite à mes prières , il me confia que vous aviez perdu la raison le jour même d'un hymen auquel vous aviez cependant consenti. Il me dit enfin à peu près ce que vous venez de me raconter. Mais lorsque j'insistai pour savoir où Ton vous avait renfermé, il m'assura qu'il l'ignorait lui-même, que , persuadé que vous ne reconnaissiez personne, toute tentative

262 GALISTE,

pour vous rendre la raison ayant été inutile, il avait cédé aux représentations de votre bellemère qui, pour épargner à la famille la douleur de se mêler d'un objet si triste, s'occupait seule de ce qui vous concernait. Je fus tenté de reprocher à votre frère son indifférence ; mais il semblait embarrassé, et je devinai à son air inquiet, qu'il se repentait de m'en avoir tant révélé. Le comte ajouta, que d'ici à quelque temps on prendrait des mesures pour ce qui concernait votre fortune particulière et me pria de vouloir bien la gérer encore.

(( Plus tourmenté après cet entretien, puisque j'avais la certitude de vos souffrances, sans pouvoir y remédier, je résolus de tâcher d'obtenir une autorisation pour visiter les maisons de santé de Paris, car votre frère avait laissé échapper que c'était dans une d'elles que vous étiez renfermé.

Les étrangers jouissent dans ce moment à Paris d'un immense crédit. Ce fut par Tintervention d'un grand personnage de ma nation

et sous le prétexte de chercher un jeune Anglais disparu depuis long-temps , que j'obtins un ordre pour me faire ouvrir toutes les mai* sons de détention. Vous voyez comment je suis parvenu jusqu'où vous, vous savez maintenant ce que vous devez penser de votre famille et surtout de votre belle-mère. Il faut vous soustraire à cette domination , vous êtes homme et libre. En supposant qu'ion ait pu vous retenir tant que votre santé Va exigé, a-t-on rempli les devoirs que la seule humanité demandait? A-l-on essayé de vous guérir? a-t-on appelé auprès de vous les premiers médecins? vous a-ton entouré de soins?... Non, on vous a livré à des mercenaires qui voyant dans vous un riche pensionnaire, se sont contentés de vous enchaîner, plutôt comme un malfaiteur, que comme un être souffrant. Cette idée me révolte et je ne sais qui me retient de faire connaître au monde entier cette indigne conduite.

« Je cherchai à calmer sir Williams ; en lu

racontant ce que m'avait dit Wilhis de mes

fureurs et

<r — 'Ah! s'écria-tr-il, en m'interrompant, si je l'avais su, je me serais joint à ce brave et bon Wilhis, je vous aurais gardé, mais non derrière d'indignes grilles , ajoutaitil en secouant violemment les barreaux de ma fenê* tre, et j''en suis bien sûr, vous seriez revenu à vous-même bien plus vite , puisque malgré les cruels traitemens que vous avez éprouvés, votre raison est si bien rétablie. Le savent-ils au moins, les barbares ?

€ — Us savent, répondis-je à sir Williams , que je suis calme maintenant, mais je n'^ai voulu faire aucune démarche, quoique Wilhis m'en pressât. Je suis trop abattu, je vous Tavoue, pour reprendre ma place dans le monde et me réunir à une femme qu'ion m''a donnée presque malgré moi; je préfère mourir ici.

« — Ai-je donc oublié de vous dire, reprit sir Williams, qu''au bout d'aune année, la famille de votre jeune épouse a fait prononcer

votre séparation? Votre état justifiait et a rendu facile cette mesure. Rien ne peut vous retenir que votre volonté, et elle doit céder à la déclaration que je vous fais de m'^établir avec vous, dans cette maison. Je ne vous dis point de rentrer de suite dans la société et de vous livrer à ses plaisirs, je conçois que la vue de votre famille vous serait pénible, mais vous pouvez reprendre votre état, et....

« — Non, mon ami, je n'aimais de Tétat militaire que la gloire et le danger, la vie d''un courtisan me conviendrait moins que jamais. Je ne vous le cache point d'ailleurs, le monde me traiterait encore d'insensé, car je ne pourrais comprendre ni Toubli, ni Tingratitude ; non, ma patrie est en paix; elle n'a plus besoin de moi et j'ai déposé pour jamais l'épée dont m'arma un héros. Je ne servirai plus : si je cède à votre amitié, ce sera pour retourner en Angleterre avec vous. J'abandonnerai de grand cœur à mon frère ma part dans l'héritage de mon père. La fortune de ma mère, c'est-à-^

im

dire celle qui me revient de son oncle, et que vous avez bien voulu administrer, me suffira. J''ose vous prier, cher sir Williams , de ne jamais en disposer que sur ma demande , ou sur un écrit de ma main.

« En parlant ainsi je pensais à ma fille, et un instant Tespoir, non du bonheur, il n'en existe pas avec les remords , mais du moins de plus de tranquillité, s''unissait dans mon esprit avec le souvenir de mon enfant. Je voulais la chercher, rétablir avec moi en Angleterre, et lui laisser ma fortune, et sans jamais lui avouer les liens qui nous unissaient, en faire l'objet de toutes mes affections.

« Sir Williams voulait que je le suivisse à Tins tant; je lui fis observer qu'on s'y opposerait. En effet, le maître de la maison où j'étais retenu, tout en reconnaissant que je paraissais tranquille , fit comprendre à mon ami , qu'il ne saurait me laisser sortir sans le consentement des personnes qui m'avaient placé chez lui; ou du moins sans les prévenir.

« Pour satisfaire sirWilliams, j'écrivis à mon père. Ma lettre, très respectueuse, renfermait par sa mesure et sa sagesse la preuve que ma raison était entièrement revenue. Je le priais de me faire rendre la liberté et de me laisser près de sirWilliams, en Angleterre. J'assurais mon père qu'en sortant de la maison où j'étais enfermé, je monterais en voiture pour sortir de France. Ce n'était pourtant pas entièrement mon intention, car je voulais, sans même en prévenir sir Williams, vous chercher, cher et digne bienfaiteur de ma fille, ajouta le marquis en serrant affectueusement la main de M. Delmot, je voulais vous prier de me l'amener en Angleterre. Jamais ni vous ni elle n'auriez su qui était sa mère.

t < Wilhis fut chargé de porter ma lettre

à mon père; comme il s'^était rendu prisonnier de sa propre volonté, on ne pouvait le retenir, et sir Williams jugea que sa présence serait nécessaire pour attester que j''étais complètement rétabli. Je les vis s'éloigner avec un serrement de cœur que je ne puis rendre, et quoiqu'^on refermât pour bien peu de temps, ainsi que l'observait sir Williams, les portes de ma triste prison, jamais le bruit des ver-

roux qui se tirèrent sur moi, ne m'avait encore semblé si lugubre et si pénible. Wilhis lui-même avait peine à me quitter. Mon compagnon depuis près de cinq ans, il me prêtait sa raison, lorsque j''avais perdu la mienne , et depuis que je Pavais retrouvée par ses soins et son entière abnégation de lui-même, il me donnait des consolations, je dirai même des distractions forcées. Il avait demandé des livres pour lui, machinalement je me misa les parcourir,et quand je pus en comprendre le sens, ils m''arrachèrent quelquefois à mes souvenirs. Cet honnête serviteur possédait un esprit et un caractère au-dessus de son état. 11 avait commencé à s'^attacher à moîpar devoir, ensuite par le penchant de son cœur. Wilhis avait aiméRomuald, il l'avait vu mourir, nous en parlions ensemble. Que de motifs pour que ce brave homme fut un ami pour moî. plutôt qu^un domestique, et que notre première séparation, [telle courte que nous pûmes la supposer, fut bien pénible à tous deux.

CALISTE. 27i

«Je pensai ton ta coup qu'il avait dû m'^ëchapr per pendant mon long délire quelques paroles quiavaientpu changer en certitudeles soupçons que Wilhis pouvait avoir conçus. Sans doute il$ n''iraientpasjusqu'àraiFreuse vérité. Mais n'aurait-il pas reconnu dans Marguerite cette madame de Molmont que je ne quittais pas aux eaux d^Aix? n'avait-il pas vu mon désespoir à cette époque. Jamais il ne s'était permis la plus légère indiscrétion, j'étais bien certain qu'il conserverait la même prudence avec sir Williams. Je croyais deviner pourquoi Mar-* guérite avait exigé que Wilhis fût prisonnier avec moi, quoiqu''elle ne Teût pas reconnu pour ravoir vu à Aix, parce que Wilhis, un peu malade, ne quittait la chambre que pour le service de mon appartement.Je dis que je croyais deviner, car j^étais loin de prévoir les précautions qu''elle saurait prendre. Je ne pouvais m'imaginer qu'elle m'y sacrifiât entièrement; et dans ce moment où je venais de voir partir ce bon Wilhis, je regrettais son

éloignement que je supposais ne devoir durer que quelques instans^ mais sans concevoir le soupçon que je venais de recevoir son dernier adieu.

«Quand sir Williams me quitta,c¥tait l'heure des réunions, des plaisirs pour tout le monde; pour moi , depuis bien des années, ce n''était comme toutes les autres que celle de la solitude et de l'isolement. Ce soir-là surtout, privé des soins de Wilhis,je cherchai vainement le sommeil, et au moment où je pensais à reconquérir ma liberté, je me sentis plus triste et plus abattu que jamais. L''image de Marguerite dont je venais d'entendre parler, avait réveillé mon coupable amour : Témotion que m'avait causé la présence de sir Williams^ ramena mon imagination à des pensées qui oppressaient mon âme. Si l'amour cessait un instant de brûler mon sang, je pensais à la destinée gigantesque de Napoléon. Qu'il doit souffrir ! me disais-je. Oui, si j V

vais conservé n>a raison^ si Famour ne mV vait pas peidii; j'eusse demandé à partager son sort. Il n'eut pu faire de moi un courtisan quand il régnait aux Tuileries, mais je me serais offert comme ami dans l'exil.

t( Je me rappelais alors toutes les illusions de ma jeunesse; combien de fois avais-je rêvé un héros malheureux pour partager sa misère. Je songeais en même temps à Romuald; j'élais sûr qu'il aurait pensé comme moi.^Mais Pamour avait conduit Romuald au suicide : et moi , il avait perdu ma vie et fait un fou digne de pitié , d'un homme peut-être appelé à une toute autre destinée que celle d'être l'esclave d'une femme.

« J'étais fort abattu quand je me levai; et cette journée que je croyais être la dernière de ma captivité , cette journée me parut d'unelongueur interminable. Je m'étonnai peu de ne pas voir sir Williams de bonne heure ; je savais que si mon élargissement présentait quelques difficultés; il serait trop occupé pour ve-

nir ; car il fallait perdre au moins deux heures pour faire le chemin, et il croirait avec raison que ces deux heures seraient mieux employées à s'occuper de mes intérêts. Mais Wilhis , qui Tempêchait de me rejoindre ? J''étais sûr que s*'il ne le faisait pas, c''est qu*'il ne pouvait agir autrement, et un vague sentiment d''effroi vint peu à peu remplir mon âme. La nuit était avancée, je ne pouvais me décider à me coucher, il me semblait que c'^était encore une fois reprendre possession de ma prison.O pouvoir de l'imaginatioft! faiblesse du cœur! je haïssais le monde, il n'y avait que quelques jours encore; je préférais la solitude, et depuis que j''ai Tespérance d''en sortir, elle m''est devenue à charge , mon isolement m''est à présent insupportable. Mon pouls bat avec violence, il me semble que je suis certain de retrouver ma fille; peut-être de revoir Marguerite. Oui, mon ami, continua le marquis, en pressant la main de M. Delmot, {""étais bien criminel, et Dieu n'hélait pas encore

revenu à moi, car j^aimais toujours avec délire, avec aveuglement, et je ne me plaisais que dans mon égarement. Je ne faisais rien pour me guérir ; faut-il l'avouer même, l'idée de m''expatrier, de ne plus revoirMarguerite enfin, me désespérait. Je n''essaierai pas de vous décrire mon attente tout à la fois déchirante et pénible, et Tanéantissement qui succédait à Timpatience. Il est des sensations qu'on tenterait vainement d'expliquer. Je marchais ou je m''arrêtais, écoutant si j'entendais quelque bruit. Tantôt je prenais le bruissement du vent pour le roulement d'aune voiture, tantôt les cris des malheureux insensés pour la voix de ceux qui venaient vers moi. Enfin je ne m'abuse plus, on approche de ma porte, onTouvre, et un homme que précède le maître de la maison, m''annonce d'un ton respectueux qu''il vient me chercher de la part de sir Williams Poster.

« Quoique je n''hésitasse point à le croire et à le suivre , je m''étonnai de ne pas voir

276 CAïJSTE.'

Wilhis et j'en fis la réflexion. On me répondit qu'il était occupé des préparatifs du départ. En arrivant à la porte de la maison, je fus également surpris d'^y trouver une voiture de voyage. On me fit observer que nous devions prendre sir Williams qui nous attendait hors la barrière. Il faisait un froid très-vif et une neige assez épaisse couvrait le sol. Cependant je voulais toujours tenir la glace de la voiture baissée; mon guide me représenta qu'eau milieu de la nuit et sortant d'un appartement trèschatîd, je risquais de me rendre malade. « Je ne sais quel vague soupçon vint me tourmenter peu à peu. Cependant, tant que nous fûmes dans des rues, tant que je roulai sur le pavé, je ne m^inquiétai encore que faiblement. Mais bientôt nous atteignîmes la campagne. Je manifestai alors mon inquiétude de ce que nous n'avions pas re* joint encore sir Williams, et ce fut en répétant des questions auxquelles on ne se donnait ïpême plus la peine de répondre, que je vis

paraître le jour. On fit arrêter a la porte d''ane maison où nous devions, me dit-on, attendre sir Foster. J'entrai dans une chambre où on me laissa seul ,* les heures se passaient, je n''avais voulu ni me coucher, ni rien prendre, et je demandais peut-être pour la vingtième fois ce que signifiait la conduite qu'on tenait envers moi, lorsqu'on me déclara que sir Williams était parti devant, quHme affaire Tyiavait obligé. Je savais que sa première affaire était de m'^étre utile, et que pour rien au monde il ne m'aurait abandonné, aussi je ne crus plus que je suivisse la route d'Angleterre pour le retrouver.

ce Je suis prisonnier, me disais-je, mais estce de mon père où de Marguerite? le marquis sait-il mon crime, le punit-il par une éternelle réclusion, et Marguerite serait elle enveloppée dans ma punition ? qui m'apprendra son sort qui m'^inquiète bien plus que le mien. J'essayai de faire parler mon conducteur; Jj^ ne me répondit qu'en m engageant à me re*

mettre en route. La voiture était attelée de chevaux frais et deux personnes de plus s'assirent sur le devant. Le jour commençait à baisser et nous recommençâmes à rouler plus rapidement. Au travers des glaces de la voiture, je n'apercevais que d'^immenses tapis de neige, nous ne quittions pas la campagne; bientôt je crois reconnaître, je ne me trompe pas, je reconnais les tours élevées du château de Valbreuse, où reposent les cendres de ma mère. Est-ce là qu'on va me conduire; mais non, la voiture fait le tour des murs, elle entre dans la forêt. Les deux hommes qui s''étaient joints à mon guide , descendent et nous éclairent avec des torches ; on suit quelques temps un chemin au travers du bois et Ton arrête à la porte de ce pavillon. Je ne le reconnus point d'abord, les hautes murailles dont on l'avait entouré le déguisaient. Une lourde porte s'ouvre, je ne sais quel instinct, quelle folie me porte à refuser d'entrer. J'aurais dû réfléchir que c'était inutile;

2ÎÔ

en effet, on me sort de la voiture, on m''entraîne ou plutôt on me porte. La faiblesse, la maladie dont je sortais, Tidée d'une nouvelle captivité , tout me jette dans un état d''irritation qu'on prit sans doute pour de la démence. Je poussai quelques gémissemens, mais bientôt, vaincu par la douleur, je tombai anéanti dans les bras de mes gardiens, et ce fut évanoui qu'on me déposa dans cette chambre. J'y fus long- temps malade et dévoré par une fièvre aigue.

« Je crois qu'on fit venir des médecins, mais je refusai, je rejetai tout secours. Je demandais Wilhis, l'homme qui vous a introduit ici se présentait. Alors je tombais dans un délire que me donnait le désespoir, ils me croyaient fou. Combien peu je l'étais ! Sitôt que Taccès était calmé, j'entendais, je comprenais parfaiveraent tout ce qui se passait, tout ce qui e disait autour de moi. Une fois, on me croyait endormi, ou du moins on imaginait que si j'entendais je ne comprendrais pas. Un des

hommes qui m'avait amené et qui n''avait point encore quitté le pavillon causait avec mon geôlier.

il a — Je vais repartir, disait-il, madame la marquise vient de m'écrire. Ecoutez avec attention les ordres qu'elle me charge de vous transmettre: d'abord, vous devez contenter tous les désirs de ce pauvre jeune homme, le traiter doucement et ne jamais employer la force qu''à la dernière extrémité. Cette chambre bien matelassée empêche qu''il puisse se faire aucun mal, quand même il deviendrait aussi furieux quHl Pa été il y a quelques mois. Il ne doit jamais recevoir personne, Tordre est formel. S''il demandait des livres, ou quelque chose que vous n'ayez pas ici, vous m''écririez àParis, et je satisferais de suite à votre demande.

(( — Mais, observa le gardien auquel on me laissait, est-ce que cette réclusion doit être éte rnelle? s'il guérissait.... ^

(( — On assure que c'est impossible, reprit le

premier, et madame la marquise, après mV voir donné ses ordres, a même ajouté qu''on avait tout employé poursa guérison, qu''il se refusait à recevoir les secours de l'art, et qu'enfin il serait plus tranquille ici, près du château de son père que dans une maison de fous. Vous pouvez, si le malade le désire, ajouta-t-il, prendre line garde, mais il faut que ce soit une femme sûre; ou plutôt je me charge de vous renvoyer.

« Au bout de quelques semaines arriva la personne que vous avez trouvée près de moi, et dont je n''ai qu'à me louer.

« La conversation que je venais d'entendre fixa mon incertitude, cMtait Marguerite qui disposait de moi; j'étais son prisonnier. Eh bien! vous Tavouerai-je, cette idée ne fut pas sans douceur.Je souffre, me disais-je, mais c'est pour elle. Éloigné de toutes les jouissances du monde, traité comme un insensé, je ne la verrai plus, mais je ne verrai personne, et elle seule s'occupe de W-i»jy^%ei'Ut!44c du sort de mon

enfant venait cependant répandre de Pamertume sur ma vie, mais alors je m'en rapportais à Dieu; la confiance que vous m''aviez inspiré me donnait aussi une grande tranquillité.

« Je résolus d'écrire une fois à Marguerite; une pensée coupable me guidait encore, je voulais l'occuper de moi ; je désirais qu''elle n'^ignorât pas que je restais prisonnier par ma propre volonté, et que j'acceptais mon sort pour lui obéir, pour tranquilliser sa vie et non comme une nécessité. En effet, ma lettre était pleine de sens et de raison, mais je n'avais pas eu le courage de ne pas y mêler quelques phrases qui lui rappelaient mon amour. J'étais sûr qu^elle seule les lirait, je connaissais assez maintenant sa prudence.

« Vous avez bien fait, lui disais-je, de me condamner à une éternelle réclusion. Quel bonheur aurais-je pu trouver dans le monde.* Je n''ai été heureux qu'un moment, et ce souvenir suffit au reste de ma vie. Je me sou-

mets donc, mais c'est avec la confiance de ma force et de ma raison. Soyez heureuse, Marguerite, moi seul je subirai l'expiation.

€ En effet, depuis ce moment, je ne me tourmentai plus par de vains projets; je regardai mon existence comme fixée, je ne m'^agitai plus pour la changer. La présence de cette bonne femme qu'on avait placée près de moi, me fut plus utile que je ne pourrais vous le dire; elle me rappelait Wilhis; mais je trouvais en elle une pitié plus douce et plus consolante. Avec elle, je me remis à prier. Mon ami, dit le marquis à M. Delmot, vous êtes philosophe, mais vous êtes chrétien ; vous ne vous étonnerez donc point d'apprendre que je puisai dans la simple piété d'une pauvre femme, la meilleure des leçons. Qui n'aurait été touché de sa foi si vive, si confiante? Quand elle me voyait plus malade, elle priait; et combien de fois ne crut-elle pas devoir à ses prières la fin des crises nerveuses auxquelles j'étais devenu sujet. Souvent dans mes nuits

sans sommeil, elle me lisait; ç était toujours des livres de piété. La résignation, et la pa^tience finirent par entrer dans mon âme. Si l'amour nen. sortit point entièrement, du moins s'y est-il épuré, et j''aime à croire que Dieu l'absoudra ainsi.

« Paurais pu prouver, à l'aide de ma fidèle garde, car elle me Foffrit, que ma raison était entièrement rétablie et qu'on n''avait aucun droit de me retenir. Paurais pu écrire à sir Williams, et s'il vivait encore, j''étais sûr qu'il serait accouru à mon secours. Je m'étais inquiété long- temps de la manière don ton l'avait éloigné, peu-à-peu je perdis toute curiosité ; tout intérêt; un seul me restait, c'était de connaître la destinée de mon enfant.

<i Les mois, les années se passèrent sans aucun changement ; j'étais fait à ma solitude, et quoique ma faiblesse fut extrême, je ne ressentais point de^yi^kTiBS dpuleurs. Telle était ma sjtpatiog^gi^j}^ une circonstance inattendue

me troubla; je reçus la visite de mon frère. Il parut ému en me trouvant couché presque sans force surTottomane où vous m'avez vu la première fois. Notre entrevue fut touchante, il parla de ma mère avec moi, me promit de venir souvent , et en effet ses visites furent fréquentes, ses paroles douces et consolantes; ilme proposa de m'amener un médecin, je le refusai avec fermeté. Rappris seulement alors que mon père était mort quelques années auparavant ; mort sans parler de son malheureux fils. Du reste, Henri crut me consoler en me disant que depuis plusieurs années il ne s'occupait plus de rien , et que la marquise dirigeait toutes les affaires de la famille. Je m'aperçus bientôt que mon frère me traitait comme un insensé qui n'était pas dangereux, et qui retrouvait de temps en temps quelques momens lucides.

a Je n'essayai point de le désabuser, je ne portais plus d'intérêt à rien et à peu près certain que dans 1 état de faiblesse où je me trouvais >'

je ne mourrais pas subitement, je nourrissais le secret projet de demander un prêtre à mon heure dernière, de lui confier, sous le sceau de la confession , Texistence de ma fille et de le conjurer de la chercher. Un autre moyen, plus prudent, se présentait également à moi, c'était celui de m'adresser à un médecin, de le prier de m''amener le docteur Dehnot, dont le nom, la figure, le souvenir ne s'étaient jamais effacés de ma mémoire.

€ Ce fut ainsi que je passai dix années : durant celle qui vient de sMcouler, je vis souvent mon frère , souvent il restait de longues heures à m'écouter jouer sur la harpe des hymnes religieuses. Cette musique me calmait et faisait tant de plaisir à ma bonne garde! Peu-à-peu les visites de Henri devinrent plus courtes et plus rares; il paraissait agité, triste, enfin il ne parut plus.

« Je voyais en lui Théritier des titres et de la fortune de mon père ; je voulais seulement assurer la mienne à ma fille. Ce fut quel-

qiies mois après que je me sentis plus mal ; je n'avais point de sommeil . je perdais entièrement Tappétit, je me jugeai en danger et je crus que mon heure approchait. Je consentis alors à voir un médecin, décidé à me confiera lui. Vous savez comment le ciel vous envoya près de moi et combla le seul vœu que j''eusse osé former.

« Vous connaissez à présent mon crime, la fatalité qui m''y a poussé, vous voyez quel intérêt a la marquise de ne jamais laisser soupçonner ce fatal secret, la profonde indifférence qu'elle a montrée pour sa fille; mais enfin le hasard qui vous a tout fait découvrir, ne peutil lui faire reconnaître aussi dans votre enfant adoptif le fruit d'un amour dont elle m''a tant puni. Je vous le répète, mon ami, mon désir le plus pressant est que vous quittiez la France. J'ai prié sir Williams de ne remettre ma fortune qu'à moi, ou sur un écrit de ma main. Allez le trouver avec notre Caliste, qu''elle recueille une fortune dont l'origine me permet

288 CiVLISTE.

de disposer. (Quoiqu'il mVn coûte de vous voir vous éloigner Tun et Tautre, je sens que je mourrai plus tranquille. »

' ■— Nous parlerons de ce projet plus tard^ dit M. Dehnot, se levant pour se retirer; croyez que je ne reculerai devant aucune démarche qui pourra vous rendre calme et assurer le bonheur de ma fille adoptive. Mais ^avant tout; j''exige que vous suiviez le régime que je vous ai prescrit.

" 'Le marquis , sans en attendre beaucoup de bi'éh, le promit, et au bout de peu de temps^ il fut en état de sortir de son appartement et de se prôùièher un péù dans le jardin qui entoùi'àit le pavillon. Bientôt même il se sentit ïà' forcé d'aller quelquefois au-devant de M. Delmôt, ou de le reconduire. Mais il s'arrêtait toujours aux limites de la forêt.

:iTf.MA:) ^^^*;

Tandis que M. Delmot, fidèle à son caractère, consacrait sa vie à soulager le malheur; la famille de Valbreuse, au comble de ses vœux, n'aurait eu plus rien à demander au sort, si l'ambition pouvait jamais être satisfaite et si Ton pouvait surtout imposer silence à sa conscience, maislaconscienceparleplushaut le bruit du monde et de ses plaisirs. Pourtant quelle que soit la perversité humaine, il se rencontre souvent dans les fautes qu'elle commet, II. 1^

plus de faiblesse ou de passion que de véritable cruauté. Henri' et la marquise de Valbreuse en étaient la preuve.

Douée de beaucoup d'esprit, d'un caractère supérieur, Marguerite était entrée dans la vie avec Popinion que les grandeurs et les richesses pouvaient seules rendre heureux. Elle s''était dit, parce qu''on Tavait élevée dans cette idée, que Ton devait tout faire , tout sacrifier pour briller et parvenir. Elle détestait la révolution, parce que donnant des droits égaux à tous les hommes, elle attaquait et détruisait Iq prestige de Taristocratie. Sous le toit plus que modeste qui, durant plusieurs années, servit d'*asile à elle et à sa vieille tante, et malgré les privations qu''elle endurait , Marguerite ne pouvait oublier ni les flatteries, ni le luxe qui entourèrent son berceau. Elle épousa M. de Valbreuse sans consulter son cœur , et seulement parce qu'elle devenait riche et qu^elie se retrouvait à la place que lui avait marqué sa naissance.

CAX-ISTE. 291

Si, au lieu de s'unir à un être frivole et peu sensible, elle eût choisi un homme qu'elle aurait pu aimer, son caractère serait devenu tout autre et sa destinée différente. Dès le premier momentelleaima celui qu'elle croyaitRomuald d'Orsini. Marguerite, Tallière Marguerite, aima avec toute Ténergie, toute la puissance de son caractère. Vainement se débat-elle contre Fentraînement qui la subjuge. Cette femme si fière, qui jusqu'à ce jour a exercé tant d'empire sur elle-même et sur tout ce qui Fentoure , ne peut cacher son amour ; on le lit dans son regard et elle succombe peut-être plus vite qu'une autre , car plus qu'une autre elle a compté sur sa force.

Lorsque Marguerite s'arracha du bosquet où elle venait de commettre un double crime, elle emporta avec elle un trait plus profond, plus acéré qu'elle ne le crut dans le premier moment. Réellement vertueuse etsage, elle s'était promis que, quoiqu'enchaînée à un homme qu'elle n'aimait pas, jamais elle n'oublierait

ses devoirs; cependant, ce n'était point assez d^avoir déshonoré son époux, elle apprenait que son complice était le fils de celui qu'elle trahissait. Vainement, pour le haïr, se répétait-elle qu'il savait qui elle était et n'avait voulu la séduire que par vengeance. Elle se le disait pour soutenir son indignation, mais elle frémit bientôt en s'avouant que ce criminel, ce complice qu'elle doit détester, lui est toujours cher. Je ne suis donc, s'écrie-t-elle , qu'une femme ordinaire; me voilà soumise à cette redoutable ivresse qui avilit si souvent celle qui l'éprouve. Il est un homme qui peut disposer de mon sort, qui a le droit de me faire rougir.

Marguerite fut quelque temps dans un état de douleur et de perplexité inimaginable ; elle était alors aussi à plaindre que Caliste. Mais chez un caractère que les premières impressions de la jeunesse avaient plié à la dissimulation et qui s'était fait un devoir de l'empire de soi-même , le combat ne pouvait être douteux, et quand elle s'aperçut des fatales suites

de. son égarement, cette découverte ne changea rien à la détermination qu''elle avait prise. Madame de Valbreuse avait bien jugé Pâme de Caliste. Elle ne douta pas qu''avec son caractère romanesque et son cœur délicat, il se croirait pour jamais lié au sort de celle qu'il avait perdue, et qu'elle en ferait son esclave si elle le voulait. Elle conçut le projet d'un mariage pour Caliste; ce mariage sauveraitson honneur àelle, et dérouterait tous les soupçons, surtout ceux de madame de Bethune , qu'elle redoutait avec raison. Résolue à se donner la mort, plutôt que de laisser connaître sa honte, Marguerite fit donner l'ordre à Caliste de venir à Paris et lui déclara ce qu'elle attendait de lui. Mais elle sentit en le revoyant combien elle l'aimait, elle sentit que cet homme que la nature, la vertu séparaient d'elle, dont Tamour était un outrage, lui était pourtant cher au-delà de toute expression. Elle lui avait choisi une épouse, et son âme se déchira à la seule idée qu'il put l'aimer. En un mot, elle voulait qu'il

se sacrifiât à sa tranquillité; qu^il fût malhcùreti:!t et qu'il Yié pût jamais lui rappeler leurs ïîëtiis; mais en même temps elle ne pouvait Supporter la crainte qu^il Poubliât. Ceux qui ont observé le caractère des femmes, comprendront la contradiction des sentimens de madame de Valbreuse; les femmes peuvent consentir à se séparer de ce qu'acnés aiment, si elles ont la certitude de ne pas être remplacées dans le cœur qu'elles délaissent. Ces sentimens manquent de générosité; mais la physiologie de Tâme est-elle autre chose qu''un triste combat entre le mal et le bien?

^événement inattendu de la naissance de son enfant, la perte de la raison de Caliste, vinrent renverser les plans arrêtés par Marguerite. Elle trettiola que dans son délire la vérité n'échappât à Caliste; ce fut ce qui l'engagea à réhûrè Wilhis prisonnier avec ^oii maître, quoiqu'^elle eut som de faire répandre quelques bruits sourds qui tendaient à donner à penser, qu'atteint d'une passion malheureuse

pour elle^ !e fils de son époux eti perdait la faiâon quoiqu'il n'ieut jamais osé avouer sessentimens à celle qui eh était Tobjet. Madame de Bethune se rappelant ce qui s'était passé à Aix, confirma ces bruits : le malheureux fut sacrifié, et la vertu de madame de Valbreuse ne fut pas mise un seul instant en doute.

-'L'horiion politique changea dé face. Henri était revenu avec Antonia; sa belle-mère reprit facilement sur lui son premier empire, et elle ne tarda point à le décider à payer d'ingratitude 1 amour et le dévoûment de sa bienfaitrice.Elle ne se donna même pas lapeine d''exiger qu'il s'en éloignât entièrement , le connaissant assez pour être certaine que l'efTet du temps ramènerait lui-même à Tabandonner. Désintérêts puissans occupèrent bientôt madame de Valbreuse. On la vit une des premières, saper le trône où s^'était placé lui-même celui qu''elle n'avait jamais regardé que comme un soldat parvenu. Elle risqua plus d'une fois sa fortune et sa vie, pour ramener une famille

qu''elle regardait comme la seule qui eut des droits à la couronne et qui devait, à ce qu'elle croyait, rendre à la noblesse tout son éclat. Qu'était-ce en effet pour madame de Valbreuse que le titre de comtesse, quand elle voyait, marchant sur la même ligne, Tobscure épouse d'un obscur plébéien, qui sortant de cultiver le champ de ses pères, ou quittant Tatelier d'un simple artisan n'avait dû qu'à la bravoure et au mérite personnel les titres qu'on n'avait jusque-là accordés qu'à la naissance. Telles étaient les idées fausses qui obscurcissaient, chez madame de. Valbreuse, un esprit supérieur et une âme qui n'était pas dénuée de générosité. Mais toutes les fois que les femmes voudront s'occuper de politique , elles y mêleront toujours leurs passions, leurs intérêts particuliers, leur amour-propre et leur vanité. Faites pour les sentimens tendres, pour les inspirer et les ressentir, leur esprit perd de sa grâce par la discussion, et leur cœur de sa bonté; plus adrpites que prud|.nj^gs, elles j"gen|^|gjeur

imagination, et leur imagination les égare presque toujours.

Ce futàcette époque que sir Williams Foster se fit annoneer chez la marquise. Elle n''avait point oublié le malheureux qui gémissait sous des verroux ; mais depuis quelques mois Tambition Pavait entièrement occupée. Elle ignorait même que Caliste eut retrouvé la raison. D''ailleurs, en rendant Caliste au monde , n''était-ce pas s^exposer à de nouveaux dangers; il voudrait, elle n^en doutait pas, retrouver cet enfant qu''elle croyait devoir chasser du cœur et du souvenir de son père. Il ramènerait Pattention sur elle au moment où, ses vœux exaucés, elle jouissait du plus grand crédit. Peut-être aussi Marguerite ne s''avoue-t-elle pas la plus forte raison qui lui fait désirer de ne pas voir reparaître Caliste dans la société. Elle sent dans le fond de son âme que Tamour n'y est point éteint. Elle s'est étourdie, mais ne s'^est point guérje.

Si je le revois, pense-t-elle. aurai-iç le cou-

rage de réloigner encore; et s"*!! s''é!oigne de lui-même, s'il m''oublie, pourrai-je supporter son abandon et peut-être son amour pour une autre.

Madame de Valbreuse décida irrévocablement du sort de Caliste. Alors qu'on croyait qu'ail ne retrouverait jamais la raison, on avait préparé pour lui le pavillon de la forêt. Ce fut là qu'ail fut conduit; ce fut là qu'il se résigna à son sort. La marquise allait partir et pouvait être long-temps absente. Elle pensa que rien n''empêcherait alors sir Williams de retrouver celui qu'il était venu chercher en France. Son caractère annonçait de Pinsistance et de la fermeté. Mais qu'y a-t-il d'impossible, pour ûi^è femrfie belle, séduisante et dont le crédit est immense, sir Williams reçut Tordre de repartir à l'instant même pour PAngleterre et d^emmener Wilhis avec lui. Sans doute il n'eût pas été impossible qu'il découvrît Caliste. Mais il fallait que sir Foster fit faire des démarches auxquelles la marquise apportait à chaque

instant de difficiles entraves, et le destin qui semblait la servir en tout enleva à Caliste son seul ami.

Il rite d'être obligé d'obéir à un acte arbitraire, la goutte qui tourmentait depuis de longues années sir Williams lui remonta subitement dans la poitrine et ravit au malheureux Valbreuse son dernier appui. Le généreux Anglais n'eut que la force de presser la main deWilhis, de lui laisser une assez forte somme d''argent, et de prononcer le nom de Caliste. Le pauvre Wilhis pleura le meilleur des hommes, et revint assiéger Thôtel de Valbreuse. Le marquis et la marquise étaient partis pour leur ambassade, et Henri, tout entier au plaisir, ne pensait même pas que son frère existât. Wilhis, après avoir dépensé en démarches inutiles, pour retrouver son maître, l'argent quelui avait laissé sir Williams, tomba malade et s'en alla mourii^ dans un hôpital. Ce fut vers cette époque que le marquis mourut, laissant à sa femme

un riche douaire, et la jouissance de la terre de Valbreuse.

Le temps avait produit sur la marquise son elYet accoutumé. Il avait donné à son ambition plus d''énergie, plus de calcul encore; cependant malgré elle , elle se souvient trop de celui qui posséda son unique amour, et plus d'une pensée sombre la poursuit. Maintenant qu'elle est libre, que le temps a fait évanouir jusqu'à l'ombre du soupçon, peut-être consen • tirait-elle àrendre la Jiberté à Caliste. Mais il ne la demande point, depuis une seule lettre qu"'il lui a adressée, aucune réclamation, aucun mot de lui n'est parvenu jusqu'à madame de Valbreuse. Que ferait-il dans le monde? se répétaitelle , comme pour endormir sa conscience. Il est calme, et sans doute, s''il me voyait, une funeste frénésie le tourmenterait encore. Qui sait même, s''il reprenait son rang dans la société, quelle serait sa conduite? Sa tête romanesque ne comprendrait , jamais que tout doit céder à la nécessité de s''élever, de

CÀLIST*.

s'enrichir. Henri, au contraire, me devine, me seconde; la faiblesse de son caractère a besoin de l'appui du mien. Antonia abandonnée, je puis, par un mariage, fixer la destinée de Henri et porter la splendeur de la maison de Valbreuse aussi haut qu'elle peut aller, tandis que jfe ne trouverais que des obstacles dans Fesprit malade et exagéré de Caliste ; d'ailleurs, suisje si sûre de mon cœur ? Et mêlant le remords, l'amour et l'ambition, Marguerite jurait de nouveau que Caliste ne sortirait point de sa captivité. Ce fut cependant avec une profonde émotion qu'elle entra pour la première fois sous les magnifiques ombrages de Valbreuse. La splendeur vraiment royale de cette terre,' lui donne le désir d'y passer une partie de sa vie, peut-être, car qui peut deviner le cœur d'une femme ? se laisse-t-elle dominer par le bonheur de se rapprocher de celui qui lui a été si cher? Triste, résigné, Caliste garde, dit«on, constammentle silence; faible, abattu, il paraît peu souffrir et continue à refuser de rien faire pour

le rétablissement de sa sapté. Après avoir entendu ces détails, non sans émotion, la marquise retourna àParis, où de nouveaux intérêts rappellent. Un hommequiluidoitdéjà sa fortune, est porté par ses intrigues au ministère ; sa nièce doitdevenir l'épouse de Henri, un seul obstacle s''opposeàceque tous les honneurs tombent sur sa famille, et cet obstacle, c^est le malheureux Caliste. Se décidera-t-elle à faire prononcer légalement qu'il n''a plus sa raison ? Elle a besoin pour affermir son cœur de se faire répéter que le retour de Caliste à la santé ne laisse pas d^espoir. Ce fut alors que, rappelant Henri à Valbreuse; elle lui permit de voir son frère ; l'oisiveté lit parler un instant la pitié au cœur de Henri. Mais bientôt sa facile imagination s^'allume à la vue de la jeune Caliste, il croit aimer encore, il oublie que cent fois il a profané l'amour en donnant ce nom à cet égarement de ses sens; il oublie que peu de mois viennent de s''écouler depuis qu'yen abandonnant Antonia^ il a voué au malheur celle qui

ÇALI&TE, 9^,

h^ avait tout $acrilié, et employant auprès de Caliste ce langage séducteur que le libertinage et le mensonge empruntent au véritable amour, il trouble pour j^mai^ le repos d'une fille innocente; et nç songe pas qu'il ne peut et ne veut rien réparer ; et ç'il ne la rend pas aussi coupable que malheureuse, c''est que Dieu voulait qu'au moins l'infortunée momût en pai5c.

Dèg ce moment où commença cette nouvelle intrigue , Henri cessa de voir son frère qu'il ne considérait que comme un pauvre insensé dont Texistence inutile nuisait aux autres; et pourtant, le cœur de Henri n''était ni dur ni insensible. Mais combien existe-t-il de ces êtres à qui on accorde si facilement les qualités passives de la bonté et de la douceur, qui ont déchiré plus d'un cœur, bouleversé plus d'une destinée ! f *}*i^r

Pressé par la marquise, Henri quitta Valbreuse. H partit, regrettant cettejeune Caliste si belle et si tendre. Peut-être si le pouvoir de

304 CAtlSTE.

sa belle-mère ne l'eût pas emporté , Henri aurait pu se laisser dominer par la certitude d'être aimé avec tant de bonne foi et de candeur. Mais comment oser proposer à la marquise de rompre un mariage qu''elle avait décidé; et qu^est-ce après tout que les larmes ^ le déses* poir d''une femme pour un homme qui a passé sa vie à ressentir ou à inspirer de nouvelles passions! Il avait aimé Antonia de son premier amour , et quand il crut avoir causé sa mort , son désespoir fut aussi profond que le <^^mportait la sensibilité si émoussée de son cœur. Mais facilement convaincu, il crut madame de Valbreuse qui Tassura que ce n'était pas Antonia qu'ail avait vue le jouç de son mariage, qu'elle était calme et heureuse dans sa patrie. Elle l'assura qu'elle avait accepté des secours pour elle et pour son fils. Madame de Valbreuse avait pour principe de ne point s'occuper de ce qui était irrémédiable? Apprenant la mort de la pauvre Espagnole, elle plaignit l'exaltation de cette infortunée; elle

se promit même de faire élever son fils; mais cet enfant disparut, on apprit à madame de Valbreuse que son grand-père Pavait emmené, elle était bien loin de soupçonner que ce grand-père fut M. Delmot , qui par un concours de circonstances, amenées par son bon cœur, se trouvait mêlé dans tout ce qui concernait la famille de Valbreuse. L'oncle de l'épouse du comte Henri, déclara que le moment était favorable et ne se retrouverait peutêtre plus, pour assurer la pairie à son neveu. On a vu comment la marquise s^y prit pour arriver à ce résultat; on a vu qu'au milieu du triomphe qu'elle remporta, les remords commençaient à empoisonner sa vie.

^os ■■

\:iS.

La duchesse de Valbreuse donna le jour à un fils. En l'embrassant, Henri se souvint de celui d'Antonia, dont aucun luxe n'avait entouré le berceau. Il n'avait pour appui que les faibles bras de sa mère, pour protecteur que son père. Qu'était devenu cet enfant, et pourquoi, au milieu de tant de grandeurs et de prospérité, son souvenir vient-il se présenter avec tant de puissance à Henri et assombrir un si beau jour? C'est que, suivant

la pente de son caractère, Henri se lasse faci^ lement de ce qu'il possède et regrette ce qu'il a perdu ; c'est qu'auprès de sa jeune épouse, il pense tour à tour àTamour d'Antonia et à la beauté de Caliste. Il peut trouver de faciles distractions et de brillantes conquêtes; mais déjà il avance dans Pété de la vie; il se sent las de ces liaisons sans bonne foi, que la vanité forme et que la légèreté détruit. Il se rappelle des momens où, sûr d'être aimé pour lui-même, il rendait Antonia et Caliste si heureuses d'un mot de tendresse ou d'un regard passionné. Son cœur n^est pour rien dans ces souvenirs de son imagination qui, lasse de nouvelles jouissances, demande du charme aux anciennes, et erre des frais ombrages de Valbreuse à la brûlante terre d'Espagne. Le malheur veut que Caliste soit plus près de lui. Qui l'empêcherait de la revoir? Fatigué de lui-même, traînant partout l'ennui qui l'accable, que lui importe que son désir de se distraire trouble le repos d'un être innocent. Sa tête se

monté/ son imagination s'allume, i! pense que Caliste sera heureuse de le revoir; il le croit bien plus sûrement après avoir adroi-i tement interrogé M. Lesbière qu''on recevait quelquefois à Thôtel de Valbreuse; car Henri apprend que la fille du docteur eèt tombée dans un dangereux état de langueur, et qu'elle ne sort jamais.

Elle Hî'aime , se répète-t-il avec tout le coatentement d'une vanité sans pitié ; elle mVime! je me justifierai, l'amour est si crédule dans un jeune cœur. Et déjà il arrange dans sa tête les argumen» qu'il emploiera pour la séduire encore : déjà applanissant en idée les obstacles qui les séparent, il pense à décider Pinfortunée à accepter avec son amour une vie déshonorée. Mais comment quitter Paris et se rapprocher de Caliste sans éveiller les soupçons de la marquise, bien plus prompte à s'alarmer que la jeune madame de Valbreuse. La contrainte qu'il est obligé de s'imposer , commence pourtant à lasser Henri.

310 CÀUSTE.

Ainsi que tous les ingrats, il s''irrite de Tempire de celle dont il croit n''avoir plus besoin, et il est loin d'être aussi soumis avec ga belle-mère que par le passé. Parvenus au comble de leurs désirs, il semblent que n''ayant plus rien à attendre Tun de Tautre, ils reconnaissent combien ils se conviennent peu. Depuis quelques mois aussi, la marquise change visiblement, ses nuits se passent sans sommeil. Elle attend avec anxiété des nouvelles de Valbreuse ; elle n'^ose y retourner, et par une suite de l'inconséquence du cœur humain, elle ne tient plus maintenant à ce qui lui a coûté tant de peines à obtenir. Avec le dépérissement de sa santé, arrive rabattement; elle regarde autour d'elle et s aperçoit enfin que cette vie de grandeur et de dissimulation ne lui a pas donné un ami. Pour la première fois depuis dix-sept ans, elle regrette d^avoir été mère sans en avoir rempli les devoirs. La marquise est enfin arrivée à cette époque de la vie à laquelle n'échappent jamais les esprits supé-

CALISTEt 311

rieurs. Elle connaît trop le monde pour l'aimer; que lui demanderait-elle qu^il ne lui ait donné? Des richesses ! quand on a tout obtenu avec elles, qu'ion ne désire plus rien de ce qu'elles peuvent acheter, elles perdent de leur prix. Du luxe, des titres! en est- elle plus satisfaite depuis qu''elle n''en a plus à désirer. Elle regarde en arrière, et peut-être maintenant voudrait-elle redescendre et retrouver ce qu'elle a sacrifié. Les erreurs du cœur peuvent et doivent souvent amener les remords, mais elles ne dessèchent point l'âme et nVntraînent pas le mépris. La femme qui s''égare, parce que sa sensibilité Pentraîne, trouve seule une excuse dans la sympathie des autres.

La marquise était fort abattue , quand se contraignant pour remplir un devoir qui commence à lui peser, Henri vint Tavertir froidement qu'il allait partir pour une de ses terres où sa présence était indispensable. Le prétexte qu'il prend , ce départ si prompt, lorsque si peu de jours vieiinent de s'écouler

312 cÀListËi

depuis qu''ilestpère,étormentla marquise etlui donnent le vague pressentiment que Henri déguise la vérité. Ses soupçons ne se portent point surValbreuse; Henri n'avait plus paru occupé, depuis son mariage, de la fille du docteur Delmot. H n'avait pas même essayé d'en faire un obstacle à son hymen avec une autre. Madame de Valbreuse n'avait entendu parler de Galiste que fort légèrement, elle était donc loin de craindre que cette jeune fille fut pour rien dans le voyage du duc. Elle essaie pourtant de le détourner, en lui faisant observer qu'il affligerait sa femme ; qu'il pourrait confier à un autre le soin de ses affaires. Henri , impatient, refuse, s'excuse légèrement et part.

Cependant, de crainte d'éveiller une surveillance incommode, il prit le chemin de la terre dont il avait parlé, et ce ne fut qu'à moitié route qu'il se dirigea sur Valbreuse, où il eut soin d'arriver de nuit, en ordonnant au concierge et aux gens du château de ne point dire qu'il y était. Instruit que M. Delmot pas-

CALISTE. êvé^

sait une partie de la journée au pavillon près de son frère, Henri jugea qu'il ne lui serait pas impossible de faire parvenir une lettre à Caliste, de la voir même , et alors il se croyait certain de la ramener. Il écrivit; sa lettre n'eut pas convaincu la raison, mais elle ne pouvait manquer son effet sur un cœur innocent et prévenu. Caliste ignorait qu'il fût marié, elle pensait que M. Delmot, animé par le ressentimen tde la conduite de Henry envers Antonia, Pavait jugé trop sévèrement. Caliste n'avait pas voulu lire l'histoire d'^Antonia, et si elle n'osait penser qu'acné avait mérité tout à fait son sort, elle se disait que bien des circonstances pouvaient atténuer les torts de Henri. Peut-être nV vait-il pas encore réellement aimé.Elle estsi dangereuse pour une femme cette pensée à laquelle s'attache avec tant d'avidité le cœur etl'amourpropre ! En écoutant ce qu'on aime, quels que soient les conseils de la prudence, on finit par se peruader que jamais il ne fut aussi tendre, et que l'amour qu'il exprime ne peut s'éprouver deux fois.

31^ CAUSTE.

Cependant déjà plusieurs jours s'étaientécoulés, et vainement Henri les avait-il passés au tou r de la maison de M. Delmot. Il voyait le docteur se rendre au pavillon, il savait que Caliste était^ seule, mais la porte du jardin restait constamment fermée. Il n^avait point revu cette porte sans émotion, c'était là où il attendait Caliste, c''était là où il la reconduisit la dernière fois. Il lui semblait encore entendre cette voix si tendre prononcer un triste adieu. Les obstacles qu'il trouvait à ses désirs, allumaient son imagination et donnaient à sa volonté une énergie qui ne lui était pas ordinaire, et un jour, en quittant les environs de la maison habitée par Caliste , il se dit :

Je veux la voir demain.

Le sort ne l'exauça que trop. Le lendemain , un doux soleil d'automne réchauffait la terre ; c'était un adieu ; en la quittant il semblait vouloir déployer toute sa magnificence. Le temps était si doux, que M. Delmot engagea Caliste à venir le conduire jusqu'à la porte du jardin,

CiUSTE, 315

où il la laissa S€ reposer en respirant Tair pur d'une douce matinée. Deux ou trois fois , le docteur tourna la tête et fit de loin un geste d''amitié à sa fille. Il se réjouissait du beau temps , pensait avec confiance à la force de la jeunesse de Caliste, pour espérer de la guérir, et formait d'heureux projets. Tandis que le bon docteur rêvait ainsi le bonheur des autres et voulait y sacrifier ses habitudes si chères à un vieillard, un ennemi s''approchait. Caliste appu jée contre la petite porte, regardait tristement tomber les feuilles que le reflet du soleil achevait de dorer, et se rappelait que le précédent automne elle n'était pas seule; un autre était là ; mais dans ce temps, elle ne s'atristait pas de ce que la nature se dépouillait de sa parure. Alors elle vivait de cette existence d''amour, dont le prisme répand un charme sur tout ce qui nous entoure. Est-il alors des changemens de temps, de saisons? Est-il de la mélancolie? du découragement? Non, tout est joie et bonheur pour le cœur que

3t6 «ALISÏE.

remplit un sentiment véritaBic; il porte la vie si légèrement qu'elle ne lui semble qu'un jour de fête. Mais qu''il devient à plaindre celui qui, dépouillé de tout bonheur présent, n'en attendant point de Tavenir, se ressouvient avec cette ineffaçable mémoire du cœur, du temps où il était aimé !

€ Quoi ! se disait Caliste, quoi l il est possible que deux êtres qui se sont confiés leurs plus secrètes pensées , qui , sans que rien les y forçat, se sont juré de s'^aimer toujours, soient ainsi séparés , séparés pour jamais. Comment! je n'^obtiendrais pas de le voir un instant, fut-ce à la dernière heure de ma vie, et je pourrais attendre d'un étranger la pitié que je n*'obtiendrais pas de lui ! »

Ce fut au moment où elle se livrait à ces dangereux regrets que Henri parut devant elle. 11 la retrouva pâle , changée , Pombre d'ellemême. Mais à elle, qu'il lui sembla beau! que son regard était passionné! elle se souvint bien plus du ressenti imerit de son père que du

sien. Elle essaie de fuir, mais sa faiblesse trompe sa volonté, et déjà le perfide est à ses pieds, employant pour la ramener le langage séduisant que le ciel prête à Tamour et qu''il devrait refuser à la séduction. Caliste le regarde, récoule; peut-être vat-elle le croire, quand la voix du jeune Henri qui s'approche la rend à elle-même. Le souvenir d'Antonia lui rappelk les torts de M. de Valbreuse, et elle a le courage de fuir.

Elle se promet de ne plus s^approcher de la petite porte, mais son trouble s'augmente» sa fièvre change de nature, ce n'est plus la pulsation lente de rabattement, c'est une agitation cruelle et douce à la fois. Ses joues se colorent d'un rouge pourpre, ses grands yeux noirs sont brillans et donnent à sa figure une expression particulière; on la croirait bien portante, sa dér marche n'est plus lente et faible; M. Delmot lui-même s'y trompe, tant le cœur est facile et prompt à s'abuser.

Le docteur, occupé d'écouter Thistoire

du marquiS; laisse sa fille seule. Pourquoi éloigne-t-elle alors le fils d'Antonia? Pourquoi la présence de cet enfant et celle de Geneviève la gênent-elle?C'estquesafaibleraisonla pousse vers cette porte, derrière laquelle il est sans doute.

Elle approche, elle recule, elle veut s'arrêter elle semble écouter la voix qui lui apporte tant de bonheur. Pourquoi ne le verrais -je pas? se dit-elle» Et, encore une fois vaincue par Pamour, elle croit Henri et ne veut bientôt plus croire que lui.

Il comprit qu'*elle ignorait son mariage ; et sans avoir, dans le premier moment, la détermination bien arrêtée de profiter de son ignorance pour la perdre entièrement, il ne parle que de ses regrets d'avoir été obligé de s'éloigner, de son amour qui toujours aussi violent le ramène à ses pieds, Caliste , trop heureuse de le croire, accuse jusqu'à son vieux père pour justifier Henri. Cependant elle va parler d'Antonia, exiger la vérité, quand elle se rappelle que le docteur le lui a défendu et ne veut

pas qu'on sache qu^il s^est chargé de cet en-î fant. Peut-être dans le fond de l'âme est-elle contente d'avoir une raison de ne point aborder cette question. Il lui en coûterait tant maintenant qu'elle a revu Henri, de le trouver trop coupable pour Taimer. Chaque jour il revient et chaque jour elle dit avec une nouvelle ivresse : à demain.

Il n'est déjà plus question de reproches, de justification; elle le croit, elle ne veut croire que lui, elle sent qu'elle mourrait si elle était détrompée.

Henri, ramené encore une fois à une douce agitation qui donne du charme â sa vie, repousse la pensée de retourner près de sa femme, de rentrer sous un joug qui lui pèse. Il ne voulait d'abord que revoir Caliste, obtenir son pardon, aujourd'hui qu'elle ignore les liens qui l'enchaînent; il veut plus, il veut la posséder tout entière et à lui seul.

Qui m'empêche, se demande-t-il, de passer avec elle en pays étranger, d'y restar quelques

aimées et ensuite Ensuite de lui consacrer, peut-etr(3, le reste de mst vie. Henri avait raison de dire peut-être, car au fond de son âme, il savait parfaitement qu''il ne voulait pas renoncer pour toujours à son rang et aux prérogatives qu'il lui donne. Mais songe-t-il à l'avenir d'un autre, celui qui n'aime que lui et qui n'a jamais été arrêté par Ja craintç de détruire le bonheur de personne.

Déjà l'imprudente Calist^ ne repousse que faiblementla proposition que Henri ose lui faire de le suivre, et d'attendre pour s'ilnir à lui qu^ils soient loins de la domination de la marquise ; car il a su lui persuader, qu'elle seule s'oppose à leur union.

. Quelle pi|issançe na pas la voix de ce qu^on aime, quel empire surtout ne doit-elle pas exercer sur un être qui vient de tant souffrir de Tabsence et qui a cru ne plus être aimé. Caliste éprouve encore de la douleur physique, sa poitrine lui fait bien mal, la fièvre ne Ta point quittée, elle se dit même qu'elle ne

peut vivre long- temps, et ce pressentiment affaiblit sa résistance.

Si je dois mourir, pense-t-elle, mourir de ne plus voir Henri, mon père me perdra-t-il moins. Au contraire, avec Henri je puis retrouver la santé ; mais, si je succombe, que du moins celui que j'aime entende mon dernier adieu, reçoive mon dernier soupir.

Et tout entière soumise à Tamour, elle accorde à Henri la promesse de le suivre. Pour effectuer ce projet, il sait qu'il doit prendre quelques arrangemens indispensables. H faut qu'ail se munisse d'une forte somme, et pour cela, qu'il retourne à Paris; il exige avant de la'pauvre et égarée Caliste un serment solennel .

Dans dix jours, le deux de novembre, Henri Pattendra à la nuit tombante, près de la petite porte du jardin, ils fuiront, mais pour revenir bientôt, assure-t-il, se jeter aux pieds de M. Delmot.

Pendantquesafilleadoptiveprépareuncoup si cruel à son cœur, le bon vieillard, heureux

de penser qu'elle allait mieux, que le marquis

reprenait des forces, arrangeait pour cet hiver même, durant Pabsence de 1^ marquise, d château de Valbreuse , le projet de son départ avec le marquis et Caliste. Il ne songe point à vendre sa modeste maison, il y laissera de vieux serviteurs, Geneviève, si elle ne peut le suivre; et cependant malgré son abnégation, le cœur du vieillard se serre à la pensée de s'^expatrier.

Je vais aller chercher un tombeau bien loin, pense t-il; j'aurais tant aimé qu'il fût placé dans le cimetière de ce village. J'aurais aimé que ses habitans, à qui j'ai rendu quelques services, le saluassent en passant.

Mais le bon Delmot, étonné d'avoir une pensée qui ne soit pas pour la félicité des autres, se dit aussitôt:

Ma Caliste et son père seront heureux, leur bonheur me suffira.

Hélas! tandis que ces illusions généreuses occupaient le docteur, que le marquis, plus tranquille depuis qu'il lui avait ouvert son âme, retrouvait un peu de sérénité, pendant que CalistC; aussi malade^ mm ne sentant plus

cAi-iSTjî. 323

ses souffrances, livrait son âme à de dangereuses espérances, Henri se rendit à Paris, où il trouva la marquise inquiète et mécontente. L'oncle de la jeune madame de Valbreuse témoigna avec amertume son déplaisir de ce que le duc s'était éloigné au moment où il venait d'*être père. Ces observations ne servirent qu''à fatiguer Henri et à le fortifier dans la résolution de passer quelques années hors de France.

« Je suis las d''être contraint depuis si longtemps, se disait-il; près de Caliste je trouverai un bonheur libre que je ne devrai qu''à Tamour, il sera temps plus tard de reprendre mes chaînes. 2>

Et Henri, animé par l'attrait de|la nouveauté de sa résolution, ne pouvait montrer ni le sangfroid, ni le calme nécessaires pour faire prudemment les démarches utiles à sont projet. La marquise devina à lafrpideur qui avaitsuccédé chez Henri à son empressement près de sa femme, que quelque nouvel objet l'occupait. Elle eut dédaigné de s'en inquiéter si elle n'avait

découvert qu'il cherchaità emprunter une somme considérable sur ses biens. Avec son adresse accoutumée, la marquise mitde fortes entraves à ce que Henri pût réaliser l'emprunt qu'ail méditait, et ces obstacles eussent renversé ses projets ou l'auraient forcé d'en éloigner l'exécution , si Pinterdiction de son malheureux frère ne Peut rendu possesseur de tous les biens que celui-ci possédait. La famille de sir Williams avait rendu sans difficulté ceux dont elle était dépositaire. Ils consistaient dans une belle terre située dans le nord de PAngleterre et des sommes considérables déposées à la banque de Londres.

Qui m'empêchera, pensait Henri, de me rendre en Angleterre, d'y toucher l'argent qui m'est dû et de m^y établir avec Caliste ?

Qui saura? D'ailleurs, ajoutait-il avec toute

Timprévoyance que montrent presque toujours lés caractères faibles, qui viendra la réclamer? Sera-ce son vieux père? il n"'oserait, la marquise en serait capable , mais elle préférera assoupir cette affaire.

Ainsi le patrimoine dont on avait dépouillé le père de Caliste, allait servir à consommer le déshonneur de sa fille.

Tranquillisée par les précautions qu'elle avait prises, la marquise essayait de chasser les soupçons que lui avaient inspiré la conduite de Henri, quand M. Lesbière vint les changer en certitudes. 11 n'avait pas été difficile à madame de Valbreuse de se faire de ce personnage, un complaisant dévoué à ses volontés. Avec quelques politesses sans conséquences à la campagne, elle s'hélait attaché cette espèce de parasite dont elle méprisait la flatterie. Aussi elle allait raccuéillir froidement, car depuis quelque temps elle n'aimait pas qu'on troublât sa solitude, lorsqu'elle crut découvrir dans M. Lesbière plus d'importance que de coutume. C'était sa manière quand il se croyait possesseur d'un secret, et la marquise le connaissait trop pour s'y tromper. Son inquiétude se porta de suite sur le marquis. Mais il y avait peu de jours qu'on lui avait écrit qu'il n'y avait rien de nouveau au pavillon, Ep effet,

quoiqu'il fût mieux, le marquis paraissait encore trop faible , pour qu"'on annonçât son entière guérison. D''ailleurs c''était un sujet que M. Lesbière ne risquait jamais d'aborder, car il avait compris qu'il n^ëtait pas agréable à la marquise. Il allait commencer un long panégyrique sur les sentimens de dévouement qui rengageaient à se mêler de ce qui regardait la famille, la marquise de Valbreuse l'interrompit et le pria d'aller au fait,

— Je suppose, reprit-il d'un ton mystérieux, que madame la marquise ignore que M. le duc vient de passer près de trois semaines au cbâteau et qu'il avait défendu qu'on parlât de son arrivée à personne. On a obéi à ses ordres et moi-même qui sais tout, je l'aurais ignoré, si je ne Pavais aperçu, et si je n'avais deviné les motifs qui l'amenaient à Val-

breuse,

— Les motifs. . . . répéta la marquise, parlez, que savez-vous?

J'ai vu M. le duc se rendre à la petite porte du jardin appartenant au docteur Delmot; la

CALISTÉV 327

fille du docteur s'y trouvait, je les ai épies pen« dant plusieurs jours>ctj''ai cru de mon devoir, madame la marquise , de venir vous prévenir. J'^avais envie de faire également part de ma découverte au docteur, mais dans ces sortes de choses, on n'aime pas à se trouver compromis.

— Vous avez bieU feiit, répondit madame de Valbreuse, je me charge de cette affaire. Ce que je vous demande instamment, monsieur Lesbièfe, c'est d'observer sur tout ceci le plus profond silenée.

Il le promit , mais se garda bien d'avouer que déjà plus d'aune personne était instruite par lui-même; et que la réputation de la malheureuse Caliste était compromise.

— Voici donc, pensa la marquise, le sujet de ce pressant voyage. Il est marié, et c''est froidement , car il ne sait pas aimer, et c''est froidement qu'il décide la perte d''une jeune imprudente, qui mériterait son sort, puisqu''elle ne peut ignorer qu'ail n^'est plus libre. Pourtant je dois la sauver. Est-ce par le déshonneur de sa fille, que la maison de Val-

328 cahste;

breuse doit récompenser les soins désintéressés que le père rend à un infortuné. Je rougirais de voir mon nom mêlé dans une action si lâche.

Mais quel moyen doit-elle employer; écrire à M. Delmot, ou aller elle-même lui parler. Cette démarche peut éveiller les soupçons de Henri, le mettre sur ses gardes. La marquise était loin de penser que dans ce moment Henri projetait de quitter la France. Il ne faisait plus aucune démarche pour se procurer de l'argent; il s'occupait de fêtes, de plaisirs. Quelle ne fut pas Pindignation de la marquise, lorsqu'un matih elle apprit que le duc était parti! Deux heures après lui, elle était sur le chemin de Val breuse.

'*?■ vv

La nuit était sombre quoiqu''il ne fût que six heures. Les habitans du village de Valbreuse rentraient chez eux avec ernpressement, car ce n'était pas une de ces soirées fraîches mais belles de Fautomne, un vent du nord très piquant agitait avec violence les arbres et jonchait la terre de leurs fragiles débris. Une voiture attelée de chevaux de poste venait de passer derrière le village et de quitterlagrande route, sans que personne Peut remarqué. Ce tait le deux novembre, la fin du jour delà fête des înorts» et quoique cette f4te fut triste; les voisins

et les amis se rapprochaient avec plaisir d'un foyer échauffé par une flamme pétillante^ et personne ne s'occupait de ce qui se passait au dehors.

Une seule pourtant, constamment à Taffùt des nouvelles, et ayant beaucoup de temps à donner aux affaires des autres parce qu'acné en donnait peu au bonheur de ce qui Tentourait. M. Lesbière enfin, entendit passer la phaise de poste.

Ou va cette voiture de ce côté, se dit-il tout à coup ; elle quitte la grande route et ne prend pas celle du château. On dirait vraiment qu'elle longe le clos du docteur. Et qui m'empêche de savoir la vérité? D''après même Tavertissement que j''ai donné à la marquise , c'est en quelque sorte un devoir.

Il sortit et ne fut retenu ni par une bise presque glaciale, ni par Tinvitation de sa famille. Mais pendant qu''il avait fait ses réflexions et quelques préparatifs, la voiture * avait eu le temps de s'éloigner; la nuit était obscure et il était impossible de rien distinr^

guer. Cependant M. Lesbière ne renonça pas au désir d'être plus instruit, et comme ses soupçons se portaient sur la fille de M. Delmot, il se tapit près de la porte du jardin du docteur, Bien décidé à attendre.

Calistepâle, agitée, allait avec inquiétude de la pendule placée sur la cheminée à la fenêtre qui donnait sur le jardin. C'était par là que devait rentrer son vieux père et elle ne pouvait se décider à l'abandonner sans Ta voir embrassé encore. Elle allait le quitter pour suivre un homme qui lui avait déjà coûté tant de larmes. Pauvre Caliste! quoi! rien ne peut t'^arrêter, ni la reconnaissance , ni la vue de ces lieux où tu fus si tranquille, ni les caresses du fils d'Antonia qui déviait pourtant te rappeler les fautes de son père. Dangereuse et dévorante passion que Famour, tout disparaît devant elle, et si elle fait naître quelques vertus , à combien de fautes irrémédiables n''entraîne<t-elle pas plus souvent encore.

— Mon père ne vient pas, répétait Caliste, et Henri m''attend. Elle entendit marcher dans

le vestibule , ouvrit la porte du petit salon et après avoir embrassé son père, elle aperçutprès de lui un étranger d^nie figure noble et belle, il ne lui fut pas difficile de deviner le marquis de Valbreuse, le prisonnier du pavillon. 11 la regardait avec un intérêt si tendre et si aimable, qu'^involontairement elle lui tendit la main ; jamais la présence de personne ne lui avait fait ressentir une émotion semblable. Elle oubliait presque , en le voyant si affectueux, en entendant son organe si doux, elle oubliait Henri et son funeste rendez-vous.

— N'est-ce pas une surprise bien*' agréable que je te cause, mon enfant , dit M. Delmot. J''ai pensé qu'un peu de société ferait du bien à M. de Valbreuse ainsi qu'à toi. Il était bien empressé de te connaître.

Le docteur jugeant le marquis un peu mieux et la santé de Caliste paraissant plus forte, songeait sérieusement à partir avec eux pour l'Angleterre , et comprenant Pimpatience du marquis de connaître sa fille, il n''avait trouvé aucun inconvénient àTamenerlesoir chez lui. La nuit

était obscure, personne ne le verrai t sur la route, et M. Delmot était sûr de ses gens. Qui aurait voulu affliger un si bon maître ou lui désobéir?

— Mon petit Henri , dit le docteur au fils d''Antonia, je compte sur ta discrétion^ tu ne diras à personne que monsieur vient ici.

— Bon papa^ s'^écria Paimable enfanty vous savez que je vous obéis toujours ainsi qu'à ma chère Caliste.

Et il se jeta dans les bras de Caliste, dont Tangoisse et la douleur devenaient visibles. Jamais ce qui l'entourait ne lui avait présenté un aspect plus aimable. Le marquis, qui quelques instans auparavant était un étranger pour elle, semble être devenu un lien de plus. Elle détourne les yeux de la figure si vénérable de son vieux père , elle éloigne doucement le jeune Henri; mais toujours elle retrouve le doux et pénétrant regard du marquis. H semble que ses yeux ne peuvent la quitter. Il a désiré si long-temps la voir...

Caliste tressaille, il semble que la vie va Tabandonner. Huit heures viennent de sonner, et

il y en a deux que Henri doit Tattendre. Elle se lève en chancelant , n'osant embrasser son père; elle porte à ses lèvres la main qu'ail lui tend et s^éloigne en assurant qu'acné va revenir. Le petit Henri veut la suivre, elle Tenvoie commander le thé de M. Delmot, entre dans sa chambre , couvre précipitamment sa tête d*un chapeau et d''un voile, et pour se garantir du froid de la nuit, sVnveloppe de son châle le plus grand et le plus chaud. Elle se rappelle quel attendrissement M. Delmot avait témoigné en le lui donnant il y a peu de temps , et avec quelle expression, lorsqu'^ellc en admirait la magnificence, il lui a recommandé de le conserver toujours, toujours.

— Voilà le seul de ses dons que j'emporterai, se ditCaliste, en jetant un douloureux regard autour d'elle.

Mon père arrangea cette chambre pour moi ; voilà son portrait que j'^ai peint moi-même.

Si je pouvais Mais non, je fuis en

coupable le toît hospitalier qui protégea jna jeunesse; j'accomplis mon sort» Enfant

abandonné, j'^errerai peut-être un jour seule clans le monde. Peut-être un jour Henri me trahira, comme il a trahi Antonia.

Caliste va peut-être reculer devant ce souvenir et la faute qu'elle est sur le point de commettre; mais cachée sur son sein, comme son plus cher trésor, elle sent la lettre de Henri. Ce papier la brûle , la dévore.

H m'attend, il m'attend, balbutie-t-^elle, qt détournant les regards du portrait de son père, elle sort de cette chambre où elle reposa innocente, si elle n'y fut pas toujours heureuse. Caliste passe rapidement devant la porte du salon et, plus rapidqnient encore, elle franchit celle du jardin. Henri s'avance, il saisit sa main tremblante , ces deux heures d'attente ont exaspéré sa passion, il a craint qu'elle ne vienne pas et cette crainte a prêté à ses sentimens une violence inacoutumée. Plus il sent qu'il commet une action condamnable , plus il s'irrite de la moindre résistance. Il entraîne Caliste en lui apprenant que , par précaution, il a laissé la voiture assez loin et qu'il faut se

hâter (le Taller trouver. Elle le suit , mais elle chancelle à chaque pas, le vent brise sa poitrine y l'humidité glace son sang. Elle avance avec peine, jamais elle n'a tant souffert; et pourtant le bras de Henri la soutient. Ils s'imaginent cependant être à Pabri du soupçon ; mais M. Lesbière les a épiés.

— Que dois-je faire, se demande-t-il, laisser enlever cette jeune fille; la morale, les mœurs...

et puis k marquise Il m''a semblé voir

rentrer M. Delmot, je cours l'avertir.

Et M. Lesbière se précipita tout essouflé dans le salon où M. Delmot causait avec le marquis.

— On enlève votre fille, s''écria-t-il , courez du côté

Le marquis saisissant son bras, Tintci rompt avec désespoir,

— MafiUe..,;. ma Çlle venez

Et Tentraînant impétueusement, il ne laisse pas à M. Lesbière la possibilité de faire aucune réflexion sur cette singulière exclamation.

— Par ici; répète Bî. Lejbièrg en guidant

M. de Valbreuse sur la route qu'il a vu prendre aux fugitifs.

Ils marchaient si rapidement que bientôt ils découvrirent deux personnes,

— Les voilà, cria M. Lesbière, les voilà, arrêtez, arrêtez.

— Nous sommes poursuivis, balbutia Caliste, s'appuyant anéantie contre un arbre; c^est la voix de M. Lesbière

— Il ne t'arrachera point de mes bras, s'écrie Henri avec violence. Et dirigeant un pistolet armé du côté où il entendait la voix, il cria plusieurs fois: retirez-vous, ne tentez pas de nous rejoindre

Un homme avançait toujours, Henri s'imagine que c'est M. Lesbière : animé par la colère, il lâche la délente du pistolet, étend à ses pieds le marquis de Valbreuse , et emporte aussitôt Caliste dans ses bras.

—Arrêtez! monsieur le duc, s'écrie M. Lesbière d'une voix terrifiée , voulez-vous donc me laisser seul à côté d'un cadavre et avec toute la responsabilité qui s^en suivra.

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