‹ CallirhoéChapitre 1 sur 15 · Callirhoé · texte numérisé non relu

Callirhoé

Je ne suis pas le héros, je ne suis que le compilateur de l'histoire qu'on va lire.

Je m'étais lié au collège avec Marc Valéry, plus jeune que moi, mais plus précoce et relativement plus avancé dans ses études. J'aimais son caractère franc et désintéressé, son esprit vif, son humeur enjouée et sa figure pleine d'expression ; mais dès lors j'avais remarqué chez lui certaine tendance à un état d'esprit que , faute d'une meilleure définition, j'appelais Y illuminisme , et que je ne saurais guère mieux qualifier aujourd'hui. Je ne pourrais m'expliquer sur ce point mystérieux, maladif ou exalté, sans avoir résumé son histoire. Nous chercherons donc, le lecteur et moi , à la fin du récit, et peut-être, à nous deux, trouverons-nous la clef qui ouvrira le mystère de cette âme tourmentée.

11 faut avant tout que je remonte un peu loin dans le

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passé, afin de mettre le lecteur au courant de la situation de famille de mon ami.

Né en 1750, son arrière-grand-père , Urbain Valéry, protestant et bourgeois de Sancerre de père en fils, fit un riche mariage en 1771 et vint se fixera Lignières. Son fils Barthélémy embrassa la profession d'avocat à Courges et s'y maria. 11 fut envoyé comme représentant au Corps législatif, et revint, à l'époque du Consulat, reprendre son état et surveiller l'éducation de Jean, son unique héritier; mais, un beau matin de l'année 1807, il apprit que son père convolaiten secondes noces à l'âge de cinquante- sept ans. L'année suivante, il fit une légère grimace en apprenant la naissance d'une petite sœur, qui reçut le nom de Tbérèse et qui annonçait devoir partager la succession future du vieux jeune marié. Il fit une grimace plus prononcée quand il vit partir son fils comme conscrit de 1815. .

Enfant gâté s'il en fut jamais, Jean Valéry ne quitta qu'en rechignant le toit paternel pour aller faire le coup de fusil en Saxe ; mais les batailles de Lutzen, de Leipzig, et toute la campagne de France en firent un homme et un bon soldat. Licencié après Waterloo, il revint chez ses parents, qui eurent quelque peine à reconnaître dans ce brigand de la Loire, à l'uniforme souillé de fange et de sang, au teint noirci par la poudre et le soleil, à l'œil enflammé de colère et de vengeance, l'enfant rose et blanc parti depuis trois ans.

Après la mort de Barthélémy, Jean épousa mademoiselle Amélie Dargaiij fille d'un notaire de Bourges. C'est là que Marc vint au inonde en 1828.

Le grand-père Urbain Valéry montait encore à cheval malgré ses soixante-dix-huit ans , et courait toujours les foires du pays. Tout en vendant des bestiaux et trafiquant sur les blés, il fit connaissance avec Silvain Désormes,

paysan enrichi par l'achat des terres, domaines et château de Saint-Jean, situés entre Ardentes et Issoudun, vendus en 1794 et payés en assignats. La connaissance devint bientôt plus intime entre ces deux vieux richards; le mariage de Thérèse Valéry avec Julien Désormes cimenta leur amitié et réunit leurs fortunes, évaluées alors, en 1831, à plus de deux millions. Deux ans après, M. et madame Julien Désormes faisaient part à leurs amis et connaissances de la naissance de mademoiselle Marguerite, leur fille.

Un jour, Marc, qui venait passer à Lignières une partie de ses vacances auprès de M. Urbain, trouva lebonhomme, alors âgé de quatre-vingt-neuf ans , assis au fond de son jardin , la lêle penchée sur la poitrine, les mains croisées sur sa canne : il semblait dormir. L'enfant n'osa pas le réveiller. Quand la gouvernante Rosalie Boc, qui avait été la nourrice de Thérèse, vint le chercher pour diner, elle reconnut qu'il était mort. Marc fut envoyé à Saint-Jean, auprès de sa .grand'tante Thérèse Désormes, et les scellés furent apposés en attendant l'ouverture du testament.

Le vieux Valéry avait toujours marqué une préférence pour sa fille ; aussi l'avait-il avantagée de tout ce dont la loi lui permettait de disposer, sans compter les sommes considérables que Julien Désormes avait reçues de la main à la main depuis son mariage. Enfin, tout compte fait, madame Thérèse hérita d'un million, tandis que Jean Valéry n'eut que cinq cent mille francs. À celte époque, il perdit sa femme, et sa raison parut ébranlée. Il se hâta de convertir ses biens en argent comptant, partit pour Paris, mit son fils au collège Henri IV, — c'est là que je l'ai connu, — et ne tarda pas à se ruiner. Voulant augmenter ses revenus j il risqua le capital dans une spéculation , et en ISii tout avait disparu. Il sembla supporter ce revers

avec résignation; mais an fond il en fut très'-affecté, et je crois que le chagrin fut pour beaucoup dans la maladie qui remporta.

Il fallût que Marc, orphelin à l'âge de seize ans, songeât à embrasser une profession qui le mît à même de vivre. Il ne devait pas compter sur la générosité de M Désormes, nommé son tuteur. Madame Désormes, qui, en sa qualité de grand' tante, lui avait toujours témoigné beaucoup d'affection, fit de son mieux pour l'aider; mais elle ne tenait pas les cordons de la bourse. Marc entra comme secrétaire chez un savant allemand, le baron de Weisberg.

Madame Thérèse Désormes mourut en 1845. Cette perte fut aussi sensible au pauvre Marc que l'avait été celle de sa propre mère. Ce fut alors qu'il se sentit seul et se donna plus avidement au travail. Ses goûts le portant vers l'histoire, l'archéologie et l'étude des langues mortes, il était bien l'homme qu'il fallait au laborieux Allemand.

Marc — ce dernier des Valéry — était ce qu'on appelle un beau garçon: droit comme un pin, large d'épaules et mince de ceinture, adroit et agile comme un Indien; une forêt de cheveux bruns ondulés ; des yeux bleu foncé d'une douceur angélique dans le calme , mais pleins de feu dans l'émotion. J'ai toujours d'autant plus admiré la beauté de mon ami que je suis fort laid et assez mal bâti. Je m'appelle Cadanet, je suis grand, maigre, j'ai le nez gros, les yeux petits, la moustache rousse, et il me manque trois dents, par suite de leur rencontre avec une balle à travers ma joue; mais peu vous importe ! je n'ai qu'un rôle très-secondaire dans ce récit.

J'avais toujours eu le rêve de la vie militaire et un grand besoin de mouvement. En sortant du collège , je partis

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pour l'Afrique. C'est là que j'ai reçu les premières lettres de Marc. Je les ai conservées, ainsi que ses notes et divers écrits qui m'aideront à combler les lacunes de notre correspondance. Il en est d'autres auxquelles je ne pourrai suppléer que par le récit fidèle de ce qu'il m'a confié verbalement à diverses époques, et par quelques lettres de personnes mêlées à son existence plus ou moins intimement; ces lettres étaient revenues, je ne sais comment, entre ses mains. Mais ce qui jettera plus de lumière sur cette histoire étrange, c'est le journal qu'à cette époque Marc tenait assez régulièrement de ses faits et gestes. Pour expliquer une pareille habitude chez un jeune homme aussi actif, je dois indiquer dès à présent l'état de son esprit tel que je le constatai au moment de noire première séparation.

Marc était d'un caractère très-enjoué , qui contrastait avec des pensées bizarrement et habituellement tournées vers la mort. Quand il me voyait m'élonner de cette anomalie, il me disait:

— C'est que tu ne comprends rien ni à la mort ni à la vie.

Et il m'expliquait tout un système qu'il avait puisé, je crois, dans ses rêves, et auquel, je l'avoue, je ne comprenais alors pas grand'chose.

J'avais remarqué qu'il écrivait beaucoup sur un carnet, et, quand je lui demandai sur quel sujet intéressant il pouvait prendre tant de notes, il me répondit :

— Beaucoup de choses insignifiantes qui m'arrivent ont pour moi de l'importance, parce qu'elles se présentent à moi comme des réminiscences d'une vie antérieure; mais, comme je ne veux pas être dupe de moi-même, je note, autant que possible, tout ce qui me frappe, afin de m'y reporter plus tard et de voir si des impressions que je crois

dater d'une autre vie ne me sont pas déjà venues dans le cours de celle que je traverse aujourd'hui.

Quand Marc me parlait ainsi, j'avais peur qu'il ne fût fou; mais sa belle santé, la justesse de son appréciation, ses remarques sur les personnes, sa fidèle observation des faits, surtout son intarissable gaieté, un peu railleuse, me rassuraient vite, et, après l'avoir traité d'original, je le laissais sans inquiétude à ses rêveries.

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