LETTRE DE M. DESORMES A MARC VALERY
Saint-Jean, 20 mai 1850.
Mon cher neveu, j'écris à M. le baron de Weisberg en même temps qu'à toi, pour le prier de t'accorder un congé d'un mois ou six semaines, afin que je puisse régler avec toi les comptes de tutelle que je dois te remettre à la majorité, selon la loi. Voilà près d'un an que cela devrait être fait, et, si j'ai tant tardé, il faut en accuser mes nombreuses occupations , les tracas de la propriété et les hommes d'affaires, qui n'en finissent à rien. Aujourd'hui, tout est prêt, grâce aux soins de M. Chassepain, mon notaire. Je dois pourtant te prévenir que les cent mille francs sauvés de la débâcle de ton père ont été un peu entamés pour les frais de ton éducation. J'ai dû payer un arriéré de deux années de collège, il y a aussi différentes sommes que je t'ai envoyées depuis que tu es chez le baron. Enfin nous réglerons tout cela, pièces en main.
J'aurais bien pu aller à Paris ; mais, outre que cela me nécessiterait des frais, je ne serai pas fâché de te présenter à mes amis. Apporte donc une belle provision d'amabilité.
Je me porte aussi bien que mes cinquante-huit ans me le permettent. Ma goutte me laisse tranquille, et Margot ne me tracasse pas trop. Elle a remporté cette année tous les prix à sa pension, voire celui de croissance; mais, comme je trouve qu'elle est assez grande et en sait assez long pour une campagnarde, je l'ai réintégrée au domicile paternel.
Elle te prie de lui apporter, non une poupée, elle n'y joue plus, mais un livre de botanique, la Flore du Centre, de M. Boreau. La fille d'un agriculteur doit connaître les herbages. Elle veut aussi deux robes, mais pas trop chères, entends tu? l'une en gaze de Chambéry, rose, et l'autre en mousseline, à bouquets Pompadour. On s'en rapporte à ton goût. Ouf! ces détails de toilette sont du chinois pour moi. Ces jeunes filles n'ont que des chiffons dans la tète!
Viens le plus tôt possible. Écris-moi le jour de ton arrivée, pour que j'envoie Dolin, mon domestique, à la gare d'Issoudun. Julien Désormes.
P. S. — N'oublie pas d'apporter un habit noir.
MARC VALERY A M. DESORMES
Paris, 25 mai 1850.
Mon cher oncle, je serai à Issoudun le 50, à quatre heures du matin. Je vous apporterai les livres et les robes en question. Si vous avez quelques autres commissions à me donner, disposez de moi. Je ne doute pas que nos affaires de famille ne soient parfaitement en ordre, et je m'en rapporte complètement à vous sur ce point. J'ai fait la plus sotte figure du monde en choisissant des étoffes pour ma cousine. Heureusement, le monsieur, barbu jus-
qu'aux yeux, qui faisait valoir sa marchandise, savait mieux son affaire que je ne savais la mienne.
Mes compliments respecteux à mademoiselle Marguerite, et à vous mes amitiés dévouées. M Ane Valéry.