‹ CallirhoéChapitre 15 sur 15 · MARC A MARGUERITE · texte numérisé non relu

MARC A MARGUERITE

5 octobre 1852.

Quand tu recevras cette lettre, je ne serai plus. Je n'ai pas besoin de te dire que le seul regret que j'emporte, c'est celui d'être séparé de toi pour quelque temps; mais nous nous retrouverons comme nous nous sommes retrouvés déjà. Notre amour ne date pas de deux ans, j'en suis sûr, et il ne peut finir si tôt. C'est donc une absence que je vais faire, et rien de plus : l'âme n'est pas immortelle seulement ; elle est éternelle.

Prends courage, pense à moi, et dis-toi tous les jours, à mesure que tu avanceras daiis la vie : « Encore un jour qui me rapproche de celui qui m'aimait plus que luimême ! »

Si tu avais jamais besoin d'un dévouement à toute épreuve, adresse-loi à mon ami Cadanet, dont je t'ai si souvent parlé; c'est mon vieux Pylade.

Adieu, ma belle fiancée, ma bien-aimée, ma femme chérie ! Je ne regretle que toi, et lui... Le reste est si peu de chose ! Adieu ! courage ! Marc.

JOURNAL DE MARC

g octobre. — Mes lettres d'adieu éventuel à ma fiancée et à mon ami terminées, j'étais parti à cheval. Tout en

galopant vers le lieu du rendez-vous, j'ai donné à Kadour, qui m'escortait, mes ordres et instructions pour qu'il eût à remettre ces lettres, à régler mes affaires à Saint-Jean et à partir pour l'Afrique dans le cas où je serais tué.

— Sidi lieutenant, dit-il, pendant que toi battre, moi prier pour toi. Allah est grand ! Allah aimer les spahis !

Je n'étais pas assez absorbé pour ne pas rire de celte protection divine accordée spécialement aux spahis.

J'avais craint d'être en retard, mais j'arrivais avant mon adversaire. Ses témoins, le docleur Thibaut et la Chapelaude, causaient avec Raoul. Quant à Boc, les deux mains dans ses poches, il piétinait dans la rosée et s'impatientait.

— Messieurs, leur dis-je, je vous demande pardon de vous avoir fait attendre... Mais je ne vois pas les épées.

— Nous avions le choix des armes, répondit sèchement M. de la Chapelaude, et nous nous sommes décidés pour le pistolet.

— C'est comme il vous plaira, repris-je, un peu piqué de son ton pédant ; seulement, on se manque très-souvent au pistolet, et je vous jure que je veux un duel à mort. M. de Mauvezin, souffleté, ne peut être d'un avis différent.

— Nous sommes l'offensé, et nous tirons le premier, reprit le petit homme avec emphase.

— Monsieur, dit le docteur en s'adressant à Raoul, vous voyez ici deux témoins en désaccord. Je ne sais pas si M. de la Chapelaude a mangé une vipère ce matin, il est très-mordant; mais je trouve singulier que, de sa propre autorité, il dérange le choix des armes. Hier au soir, nous avions arrêté que la rencontre aurait lieu à l'arme blanche.

— Je suis pour l'épée, s'écria Boc.

— Et moi aussi, ajouta Raoul.

— Et moi, reprit le docteur, j'ai horreur des blessures d'armes à l'eu; on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Elles présentent les cas les plus singuliers. D'ailleurs, c'est l'arme des maladroits.

— Adalbert en décidera, répondit M. de la Chapelande. Puisque ses deux témoins ne peuvent s'entendre, il aura, contre l'usage, voix délibérative. Mais pourquoi ne vient-il pas? 11 est déjà onze heures et demie, et je n'ai pas encore déjeuné.

— Il fallait prendre vos précautions, vous allez maigrir, lui dit le docteur.

— C'est impossible! fit à son tour Raoul.

— Raoul, cria le petit homme en colère, vous m'ennuyez à la fin avec vos quolibets. Je m'en vais !

Je leur demandai si ce rendez-vous était une plaisanterie. Mon adversaire ne venait pas, et un de ses témoins s'en allait sous prétexte d'avoir faim ; mais je leur jurai de retrouver M. de Mauvezin, car je n'entendais pas en rester là avec lui.

— Écoutez, monsieur Valéry, dit le docteur, et vous aussi, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à mes témoins avec une sorte de solennité. Nous vous paraissons ridicules, n'est-ce pas, et vous craignez que la scène ne dégénère en comédie? Eh bien, moi, je ne crois pas à la possibilité du duel, pour aujourd'hui du moins. Je crains à chaque instant d'être appelé pour affaire sérieuse à Chizé. J'y ai reconduit le marquis cette nuit, après la syncope violente dont vous avez été témoin, et, comme il descendait de voiture, il s'est trouvé encore très-malade. Je suis resté près de lui jusqu'à six heures du matin, et je n'ai pu le faire consentir à l'idée de relarder le duel,

Il viendra donc, mort ou vif, à moins qu'on ne vienne me chercher pour me dire qu'il est sans connaissance.

Le docteur parlait si sérieusement, qu'il n'y avait pas moyen de douter. Il n'est point l'ami particulier du marquis, et il ne cherchait pas à faire appel à ma générosité. Raoul, qui ne peut se tenir de railler, même dans les circonstances les plus sérieuses, demanda au docteur si M. de Mauvezin était malade de maladie ou d'émotion. La Chapelaude voulut relever avec aigreur cette plaisanterie déplacée ; le docteur lui coupa la parole, et, avec un sang-froid qui lui est propre :

— M. de Mauvezin, dit-il, a fait ses preuves en mille circonstances avec les bêtes de nos forêts. Vous l'avez vu découdre un sanglier, monsieur Valéry, vous savez s'il est engourdi ! C'est un diable avec les chevaux, un vrai casse-cou en voiture ; mais il n'est pas sans exemple que des hommes très-braves soient effrayés de cette chose froide et stupidement cruelle qu'on appelle une partie d'honneur. Pour moi, j'avoue avoir fait tout au monde cette nuit pour l'en dissuader, j'ai échoué : donc, la volonté est plus forte chez lui que l'émotion, si émotion il y a. Tout ceci est pour répondre à la question de M. de Vinceux.

— Vous auriez pu ajouter, reprit la Chapelaude, que Mauvezin s'est déjà battu, et qu'il a tué son homme! La chose a fait assez de bruit, et M. de Vinceux ne l'ignore pas.

— Cène serait pas une raison, répliqua l'impassible docteur. L'émotion peut être grande sans paralyser la volonté, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. A présent, messieurs, laissez-moi vous affirmer que le marquis est réellement malade, sérieusement peut-être, et que ce mal subit présente un peu les caractères d'une

ôOi CALLIRHOE.

petite attaque de choléra. Peut-être aussi, à Saint-Jean, ayant trop chaud, a-l-il hu trop froid : certains tempéraments ne peuvent supporter les boissons glacées. Bref, il est fort souffrant.

— Attendons encore, messieurs, répondis-je, attendons longtemps, s'il le faut, et, si M. de Mauvezin est en état de se rendre ici, je déclare me tenir à sa disposition pour que le duel ait lieu tout de suite ou soit remis à un autre jour.

Cette conclusion n'était pas du goût de la Chapelaude, qui avait faim, et de Boc, qui avait froid ; mais nous n'attendîmes pas plus d'un quart d'heure. Alors une calèche arriva vers nous à fond de train : le marquis en descendit avec aplomb. Il avait assez bonne mine, bien qu'il eût l'œil creusé et que la coloration de son visage me parût étrange. 11 ne s'excusa pas d'être en retard, il se contenta de dire au docteur :

— Vous avez expliqué que c'est bien malgré moi... ? Puis, s'adressant à la Chapelaude :

— Je tiens pour le pistolet. J'ai tant souffert cette nuit, que je ne me porte pas sur mes jambes, mais j'ai encore la main sûre !

On examina les pistolets qu'il avait apportés ; on régla les dislances. M. de Mauvezin tira le premier et me visa longtemps. J'ai vu souvent la mort de près ; eh bien, j'avoue que j'ai été ému, mais par une idée fantastique : en voyant devant moi cette têle et cette face d'un rouge vif, ces yeux bleus verdàtres qu'animait je ne sais quelle rage froide, j'ai cru reconnaître,... j'ai peut-être reconnu Dhu- Lug, celui qui m'a tué dans les forêts d'Ar-Denan, peutêlre en ce même lieu où nous nous battions.

J'entendis Raoul crier au marquis :

• — Mais tirez donc!

CALLIRIIOE. 305

Une balle siffla très-près de mon oreille et alla se loger dans un arbre derrière moi. C'était à mon tour. Je dédaignai de viser comme avait fait mon adversaire; je tirai vite : il s'étendit de son long sur le dos et resta sans mouvement.

On le crut mort. Je ne le pensais pas : on tombe toujours en avant sur la blessure d'une arme à feu qui vous fait face. Le docteur s'empressa de l'examiner : il n'avait aucune blessure. Ma balle avait coupé son col de chemise sans le toucher. Il était évanoui pourtant. Le docteur tint à nous faire constater la prostration du pouls, l'insensibilité de la peau, la roideur des membres. C'était une sorte de catalepsie.

— Si je ne l'avais déjà vu ainsi hier au soir, dit-il, je le croirais mort; mais j'espère le tirer de là encore une fois... Il ne faudrait pourtant pas, ajouta-t-il avec cette gaieté sinistre des vieux médecins, qu'il en prît l'habitude ! La récidive ne vaut rien.

J'étais étonné de voir qu'en proie à une crise si grave, M. de Mauvezin eût toujours la figure colorée.

— Et moi aussi, ça m'étonne! dit le docteur en le regardant. 11 trempa un linge clans une flaque d'eau pluviale et le porta au visage de son malade. Le linge se couvrit d'une teinte rouge. Le pauvre diable, malade de maladie ou de peur, comme dit Raoul, s'était peint les joues comme une femme, pour nous cacher sa pâleur.

— Laissez-moi donc ! me dit Raoul tout bas, je suis sûr qu'il est toujours fardé! Les dames lui faisaient compliment de ses joues de rose du temps qu'il était frais; mais il a fait une vie enragée à Paris, les roses ont jauni, et le vinaigre anglais les a remplacées une fois pour toutes.

Le marquis a repris entre les mains du docteur un peu de sentiment ; mais il n'était pas en état de parler et n'avait pas l'air de comprendre où il était. Ses témoins l'ont remmené dans sa calèche, et me voici de retour, renonçant à expliquer la bizarrerie de celte ridicule aventure. Le marquis est mal, je n'en puis douter; mais est-il atteint d'un certain genre de poltronnerie à l'endroit du duel? Il faudra bien qu'il en revienne et qu'il se décide à mourir d'autre chose que de frayeur. Aussi je ne jette pas au feu mes lettres de faire fart et mes dernières dispositions. Lâche ou non, M. Duluc tire bien et peut me tuer. Je n'aurai qu'à changer les dates de mon testament et de mes adieux.

Mon cher Gadanet, me voilà triste, affreusement triste ! L'idée de la vengeance, l'espoir du châtiment d'un misérable m'ont soutenu depuis l'horrible révélation de celte nuit. Et me voilà retombant sur moi-même ! Ma "proie m'échappe, et cette blessure, cette morsure de l'envie,... cette calomnie, car c'en est une, vient me ronger le cœur.

Non! elle a menti, cette odieuse fille! Marguerite est pure, elle se serait débattue jusqu'à la mort... et, d'ailleurs, Mauvezin n'a peut-être pas seulement eu l'idée d'un pareil crime! Fanny l'aime, elle est jalouse de lui,... ou elle me hait;... ce qu'il y a de certain pour moi, c'est qu'elle abhorre ma pauvre xMarguerite ! Et pourtant Marguerite raconte que Mauvezin a voulu la retenir de force, la faire descendre et qu'il lui a pris le pied. Elle a été obligée à une fuite désespérée, elle qui sait à peine manier un cheval! Elle est tombée brisée de peur, de colère et de fatigue en arrivant. Elle ne m'a pas attendu ce soirlà, elle n'a pas songé à s'inquiéter de mon long tête-à-tête avec Fanny, dont autrefois elle était jalouse ! Le lende-

main, elle était pâle, elle tremblait d'indignation en racontant à madame d'Astafort et à moi l'aventure de la veille. Ce n'était que la moitié de la vérité selon Fanny ! . . . Et quand je pense que tout est possible dans le récit de cette impitoyable créature! Non-seulement possible... mais vraisemblable !

Mais Marguerite est brave et franche. Pourquoi ne m'eût-elle pas dit : « Je suis perdue, mais je suis sans reproche? J'ai été victime d'une fatalité,... outragée par un misérable! Tue-le, venge-moi ! »

Oui, sans doute:... mais la plus forte des femmes est faible devant la douleur de celui qu'elle aime ! « Elle a craint de vous faire trop souffrir! » disait Fanny. Et puis Fanny l'aura effrayée de l'adresse et du courage de ce Mauvezin. Elle aura cru qu'il devait absolument me tuer... Pauvre enfant! comme elle doit souffrir !...

Mais elle ne souffre pas, elle est fraîche, riante, gaie à toute heure depuis que notre mariage est décidé. Elle dansait si follement la bourrée cette nuit ! Elle était si peu inquiète de la présence de Mauvezin ! Elle l'a regardé avec un dédain si calme lorsqu'il a osé l'inviter à danser! Elle était si confiante dans ma promesse de ne pas le provoquer, qu'elle ne s'est aperçue de rien entre nous!

Non, je suis fou, ce n'est pas vrai ! il n'y a rien de vrai! Mauvezin lui-même ne se doute pas de ce dont je l'accuse. Il a été sot, mal appris,... il a bien eu l'intention peut-être de la compromettre : il mérite une leçon, et il ne l'évitera pas ; mais j'ai mal interprété ses paroles : II est trop tard! — Que voulait-il dire? — Rien, sinon qu'il savait à quoi s'en tenir sur le refus de Marguerite, et que M. Désormes l'avait joué. — N'importe ! j'ai rompu la glace, il faudra bien que, pour avoir retenu la bride

dans les mains de Marguerite et serré son pied dans les siennes, il morde la poussière pour ne plus se relever, ce Lovelace cataleptique !

c octobre. — Non! je ne dirai rien à Marguerite. Fanny a quitté Saint-Jean avec sa mère le lendemain du bal; je ne l'ai pas revue, je ne veux pas la revoir. Quand Marguerite sera ma femme, je lui dirai d'éloigner d'elle cette vipère... Ma femme! Marguerite ma femme! Le rêve de toute ma vie, le voilà qui se réalise, et une flèche empoisonnée me traverse le cœur !

M. Duluc est toujours très-malade. Le docteur croit tout à fait au choléra. Ah ! s'il allait mourir sans que je fusse vengé!... Vengé de quoi? d'une mauvaise pensée seulement? Je n'ai peut-être que de puérils motifs d'aversion. Pourquoi haïr à ce point le rival que l'on supplante? N'est-il pas assez puni, assez humilié?

Marguerite semble croire que je ne peux pas avoir de ressentiment contre lui ; elle parait de si bonne foi ! Ah ! je suis bien coupable probablement envers elle! Qu'elle ne le sache pas, la pauvre enfant, qu'elle ne se doute jamais de ce que je souffre !

8 octobre. — 11 est toujours dans le même état : de la fièvre, des divagations, aucune pensée suivie. Si j'allais le voir?... Peut-être que, clans le délire, la vérité lui échapperait... Mais sa mère ne me laisserait pas approcher de lui. Elle sait peut-être que nous nous sommes battus, que nous devons nous battre encore. Je n'ai ni le droit ni le courage de briser le cœur d'une mère.

J'ai été aux Loges, comme en me promenant. Il n'y a là qu'une masure et un vieux garde si sourd, si décrépit, si stupide, qu'il me paraît incapable d'avoir pu se prêtera un attentat!... Retenir un cheval qui se défendait, il n'en aurait pas eu la force ! J'ai tâché de le faire

causer, il ne comprenait rien à mes insinuations. Il souriait d'un air hébété. 11 a un fils, un neveu peut-être ; je n'ai pas songé à lui demander s'il vivait seul...

Dolin m'a dit qu'il vivait seul avec sa vieille femme ; leurs enfants demeurent au loin. Ce sont d'honnêtes gens. Donc, Fanny a menti !

Marguerite se plaint de ne pas me voir à toute heure. Je lui réponds qu'elle passe sa vie à essayer des robes et que je suis absorbé de mon côté par mes affaires de succession, dont je ne m'occupe pourtant pas du tout. L'enfant est radieuse de me montrer ses belles toilettes, les cadeaux dont son père tient à honneur de Ta combler. Fanny lui a envoyé un collier que je lui ai arraché des mains en lui défendant de le porter ; tout ce qui vient de Fanny doit être empoisonné. Ma brutalité a causé de l'effroi et de la stupéfaction à ma chère fiancée.

— Qu'as-tu donc contre Fanny? Elle a des défauts, c'est vrai; mais, quand on est heureux, il faut tout "pardonner.

Heureux!... Marguerite est heureuse, donc, elle est pure! Oh! oui, son cœur est pur comme le ciel ! Si elle eût été profanée, elle ne l'eût pas compris. N'était-elle pas évanouie d'ailleurs? Je crois et ne crois pas. Quel supplice!

... Je me suis calmé ce soir auprès de la statue. Je l'ai regardée longtemps. Le marbre! 0 pureté du marbre! es-tu donc un si grand mérite? Qu'importe celte blancheur immaculée dont tu n'as pas de conscience, paisible Callirhoé? Le prix de la candeur est dans l'âme qui la conserve. Rien n'a souillé celle de Marguerite. Non, elle n'est pas plus profanée que ne le serait cette statue par les embrassemenls d'un fou !

510 CALLIIUIOÉ.

Était-il fou, celui qui aima Galathée? L'amour du marbre!... Toujours!... c'est une idée fixe, je le sens! L'effroi de la souillure!... c'est un préjugé cruel... ou une injuste rigueur, un instinct sauvage peut-être!... J'aime mieux m'abandonner au doute qui me torture, puisque je ne peux pas le surmonter. Oui, je l'accepte, ce doute affreux, j'en ai le courage; je le brave, et je le foulerai aux pieds. Je serai l'époux heureux et fier de Marguerite. Je ne lui demanderai pas d'aveux humiliants... Je me suis abstenu de toute question qui eût pu altérer la sainte pureté de son imagination, de même je m'abstiendrai de toute plainte qui pourrait navrer son cœur fidèle.

9 octobre. — Que ce marbre est beau ! que cette Callirhoé est chaste! Si, comme Pygmalion, je n'eusse aimé qu'une idée,... une statue,... je ne souffrirais pas les tourments de la jalousie !

J'ose à peine confier au papier l'accès de délire que j'ai eu ce matin! N'importe, je dois me rendre compte de ce qui se passe en moi et l'analyser, je l'ai promis à Cadanet. Si c'est une maladie de mon cerveau, il m'aidera à la combattre. Je l'attends avec impatience... Puisse-l-il me railler, me faire rougir de moi-même !

Mais cette statue n'est l'œuvre de personne, c'est celle de Dieu ! Quel artiste eût pu jamais imiter à ce point la nature?... N'est-ce point Callirhoé elle même? La vie ne peut-elle pas avoir été suspendue?

Quel est ce mystère, la vie latente? Ce savant dont j'ai tant méprisé les théories sur le métamorphisme,... il avait raison peut-être, mais il ne voyait que la moitié de la question. Il voyait la substance transformée, il constatait les opérations mystérieuses de la mort... Oui, ce

peut être là une femme qui a vécu, qui a aimé, et que la mort a surprise dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté; mais son âme? son âme qui n'a pu tomber inerte sous les étreintes de la transformation matérielle, son âme qui vit en moi par le souvenir, par la pensée, autour de moi peut-être par la vision et par de mystérieux appels que mes sens traduisent comme ils peuvent... 0 Callirboé! si c'est là ton beau corps, et si ton âme errante cherche à revêtir ses anciens organes, l'amour ne pourrait-il faire ce miracle? Ne me l'as-tu pas crié dans mes songes? « Rends-moi ton amour, rends-moi la vie, arrache-moi au néant de la tombe ! »

Ces pensées confuses brûlaient mon cerveau. Et, les yeux dans les siens, fasciné par ce regard immobile, je lui disais : « Parle ! voyons, parle ! » Je me sentis serrer au front comme par une main de fer ; tout mon sang reflua vers mon cœur ! Ses lèvres remuaient, elle souriait, et sa bouche s'entr'ouvrait pour me laisser voir deux belles rangées de dents blanches; un son de voix que je reconnus pour l'avoir entendu déjà, me parlait dans une langue étrangère que je ne compris pas, et pourtant je crois que c'était del'osque diaprés les mots souvenir,.. . serments,. . . dieux Cabires, prononcés dans cette langue. Elle a tendu vers moi sa main droite et m'a montré un large bracelet d'or caché jusqu'ici sous sa draperie de pierre. J'y ai lu les mêmes caractères que ceux gravés sur la plaque de bronze.

— Callirhoé ! oui, c'est toi! l'obscurité se dissipe. Je te reconnais et je t'aime toujours!

Et, ne sachant ce que je faisais, je l'ai prise dans mes bras, ma main s'est posée sur un sein qui palpitait, les lèvres que j'ai rencontrées sous les miennes étaient chaudes et humides... Ses bras m'ont attiré sur son cœur, ctj

ivre d'un bonheur que je ne peux définir, j'ai couvert ce beau corps de baisers brûlants. Puis, éperdu de terreur, hors de moi, je me suis sauvé précipitamment. J'ai couru me cacher dans le bois, comme si j'avais commis un crime. Là, couché dans les bruyères, je suis resté anéanti... Peu à peu le grand air m'a ranimé.

... Le soleil miroitait sur les feuilles. Un sentier de sable blanc, perdu au milieu des fougères jaunies par l'automne, était tout un monde pour les infiniment petils de la création. Des scarabées aux reflets métalliques poursuivaient des mouches d'or qui les défiaient en se tenant immobiles dans l'air par le mouvement précipité de leurs ailes. Un lézard au corps d'émeraude vint prendre un bain de soleil sur le sable, qu'il soulevait en fine poussière. Pas d'autre bruit que le chant des grillons et le frémissement du vent dans les hautes branches.

— Allons ! me disais-je en revenant à la vie réelle, je viens d'éprouver ce qu'on peut appeler une véritable hallucination. Avoir vu remuer ce marbre, avoir cru qu'il me parlait,... et ce nom de Callirhoé que j'ai lu à côté du mien sur un bracelet imaginaire !

Et Marguerite? Je l'ai oubliée un instant; mais aussi c'est sa faute, elle me parle toujours des regards irrités de cette statue, comme si des yeux de verre pouvaient avoir une expression bonne ou mauvaise! El Dolin qui prétend l'avoir entendue soupirer, et le vieux Carnat, et moi-même enfin qui ai raconté une foule de sotlises! J'ai trop travaillé, j'ai trop fait de voyages dans le passé, j'ai nourri mon cerveau de recherches indigestes et hypothétiques, et ma pauvre raison cherche à s'envoler. Et puis, j'ai eu tant de tourments ces jours derniers ! Il faut mettre ordre à tout cela. J'enfermerai madame ou mademoiselle Callirhoé quelque part où je ne puisse la voir, cl je

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ne la regarderai que lorsque je me sentirai calme, trèscalme... Je ne veux cependant pas qu'on y touche. Je me sens devenir furieux de jalousie en pensant que quelqu'un portera la main sur cette peau suave et délicate... Mais, encore une fois, ce n'est que le marbre !

J'allai prendre mon cheval à la maison. J'avais besoin de mouvement et de distraction pour me remettre du trouble qui m'agitait. Je poussai au hasard jusque vers Dressais, dans ces prés qui bordent l'Indre. J'étais déjà venu en cet endroit, et je me plus à me rappeler qu'il y a deux ans j'avais fait là ma première déclaration à Marguerite. Je pensais au charme de mes premiers battements de cœur pour ma fiancée. Elle occupait seule ma pensée alors? je n'étais pas tourmenté de ces ardeurs incompréhensibles pour Callirhoé, une morte ou une œuvre d'art, la fdle de mon imagination à coup sûr.

En revenant à travers les brandes, je vis accourir de fort loin le chien du père Carnat. Quand il fut près démon cheval, il lui sauta aux naseaux à plusieurs reprises, comme pour l'empêcher d'aller plus avant. Impatienté de ce manège, je mis pied à terre pour lui administrer une correction ; mais, au lieu de fuir, il vint à moi en rampant et me regarda d'un œil vraiment humain. Il me léchait les mains, me grattait avec ses pattes, puis faisait quelques pas, m'attendait et revenait vers moi. Je compris qu'il me demandait de le suivre. Il me mena dans le bois des Aillands, et s'arrêta près d'un taillis d'où j'entendis sortir un chant monotone entrecoupé de soupirs et de râlements. C'était Carnat qui se roulait et se tordait sur la terre comme s'if eût été en proie à l'épilepsie ; il marmottait sur un rhythme bizarre le singulier chant du barde Taliezin, traduit en français :

« J'ai existé de toute ancienneté dans les océans, depuis

le jour où le premier cri s'est fait entendre... Je ne suis point né d'un père et d'une mère,... mais du fruit du Dieu suprême, comme les primevères de la montagne et les fleurs des arbres. J'ai été formé de la terre... comme la fleur d'ortie... Par le Sage des sages, je fus marqué dans le monde primitif, dans le temps où je reçus l'existence... J'ai joué dans la nuit. J'ai dormi dans l'aurore... J'étais dans la barque avec Dylan, le fils de la mer, quand, semblables à des lances ennemies, les eaux tombèrent du ciel dans l'abîme. J'ai été pasteur il y a bien,... bien longtemps... J'ai transmigré dans la terre avant d'être savant. J'ai erré, j'ai circulé, j'ai dormi dans cent îles; dans cent cercles de l'existence, j'ai erré, j'ai transmigré. »

Comment ce centenaire avait-il connaissance de ces paroles? Par tradition sans doute.

11 se roula de nouveau, puis redevint calme. Ses yeux, dilatés outre mesure, se tournèrent vers moi.

— Qu'on me laisse mourir seul, dit-il. J'ai besoin de me souvenir... Ah! vous êtes... le guerrier Marc! Je vous laisse le chien... votre chien, je veux dire; tout ce qui est ici n'est-il pas à vous?... C'est justice ! Un grand malheur s'approche... Dans les temps... la grand'fade... Call... Je ne sais plus ce que je dis,... trop vieux... Oui, c'est ça!

Et ses yeux roulaient dans leur orbite d'une manière effrayante.

— Le chien noir,... étrangle,... étrangle!...

Et dans son râle il me sembla lui entendre prononcer : Dha-Lug.

Il se leva, et, se redressant de toute sa taille, les yeux tournés vers le ciel et comme si la voix de Dieu l'eût appelé :

— Me voici! dit-il.

Et il retomba mort.

Son chien sauta sur lui, le flaira au visage et poussa un hurlement sinistre, puis il vint en rampant se coucher à mes pieds.

Je revins à Saint-Jean pour avertir d'enlever le corps de Camat. Son chien n'a pas voulu me quitter. L'analogie du nom de Carnat avec celui du Karnach de mon histoire, cette mort soudaine, ce chant celtique qui me ramenait dans le passé, ce grand dogue noir qui me suivait, comme le faisait jadis le fidèle Dhu, et ce vague souvenir du nom de Callirhoé sur les lèvres du moribond, tout me semble prouver clairement désormais que ce que nous appelons hallucination ou folie doit être quelque autre chose que nous ne savons pas définir, surtout quand la vue, l'ouïe, le toucher, tous les sens enfin et jusqu'au même fait inexplicable vu, entendu ou répété par plusieurs personnes à la fois, sont en jeu comme ils l'ont été autour de moi depuis la découverte de Callirhoé.

A quoi bon se débattre contre l'évidence?... Mais il faut cacher cela et tâcher de n'effrayer personne. Marguerite est trop jeune encore pour être initiée à de tels mystères. Sa raison y succomberait, car la mienne se révolte encore !

Raison, raison ! qui es-tu? L'habitude d'une dose d'ignorance, d'une masse de préjugés vulgaires.. . 11 faut te soumettre, renouveler ta lumière et ouvrir tes yeux appesantis !

RECIT DE CADANET

Je partis de Constantine dès que j'eus reçu la lettre de Marc, et j'arrivai à Saint-Jean le 10 octobre. J'étais au

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courant dos allures de la maison par ma correspondance avec mon ami. Je connaissais déjà, pour ainsi dire, M. Désormes et sa fille; aussi la présentation ne fut-elle ni longue ni gênante. D'ailleurs, je n'aime guère les cérémonies, et, une heure après, j'étais installé dans la pièce au-dessus de a bibliothèque.

Marc me parut très-calme, ce qui ne laissa pas de me surprendre d'après tout ce qu'il m'avait écrit et tout ce qu'il me raconta. J'avais craint un peu d'exaltation chez lui, et je trouvai, au contraire, un homme raisonnant et analysant froidement les écarts de son imagination. Il était bien plus tourmenté des insinuations de mademoiselle Fanny sur le compte de Marguerite que des manifestations amoureuses et chimériques de la statue. Le malheur dont il soupçonnait sa fiancée d'avoir été victime n'était pour moi qu'une atroce invention de sa rivale. Marc était trop absorbé et trop préoccupé pour s'apercevoir des soupirs et des regards enflammés de mademoiselle d'Astafort; mais je l'avais vue à Saint-Jean le jour de mon arrivée, et j'avais été frappé de sa manière d'être. Dès le lendemain, je rassurai Marc sur ses folles inquiétudes, et, comme il doutait encore, je le poussai à s'expliquer franchement avec sa fiancée, qu'il était, du reste, bien décidé à épouser quand même.

J'allai chercher mademoiselle Désormes en lui disant que Marc avait sur le cœur un gros chagrin dont il n'avait pas voulu me faire part, mais qu'elle seule devait connaître et pouvait dissiper. Je les laissai ensemble, et, quand Marc vint me rejoindre, il me dit, tout rayonnant de joie et de bonheur, que cette charmante enfant était si pure, qu'elle avait été bien longtemps avant de comprendre ses inquiétudes, et qu'il n'était pas même sûr qu'elle les eût comprises.

Je voulais aussi qu'il tirât au clair son affaire avec M. de Mauvezin. Attendre après le mariage pour faire peut-être une veuve dès le lendemain me paraissait plus cruel que de se battre tout de suite. J'allai à Chizé; je commençai par porter à la marquise les respects de mademoiselle Désormes et de Marc, qui m'en avaient chargé. Elle les accepta froidement, mais poliment. Je vis son fils : il était pâle et maigre, assis devant la cheminée; il regardait d*un œil terne, presque abruti, le feu qui s'éteignait. Faire battre un moribond ne me parut pas possible.

— Venez-vous me présenter les excuses de M. Valéry? me dit-il d'une voix faible.

— Non, monsieur, je venais prendre vos ordres.

— Je n'aurai bientôt plus d'ordres à donner à personne; vous voyez ces braises qui se consument? Voilà où j'en suis.

Je cherchai à le réconforter, mais ce fut inutile.

— Ce n'est, me dit-il, ni l'amour ni la jalousie qui m'ont mis dans cet état. J'avais renoncé à mademoiselle Désormes, je n'en voulais à personne qu'à son imbécile de père, et je complais ne m'en venger que par l'indifférence quand j'ai été pris, torturé par cet affreux mal. Je veux faire ma paix avec les vivants avant de m'en aller. Dites à M. Valéry que je lui pardonne de m'avoir cherché une querelle d'Allemand. Il faut qu'on l'ait trompé, qu'on ait inventé quelque propos. Dites-lui que je jure sur l'honneur n'avoir jamais témoigné le moindre dépit contre lui ou contre mademoiselle Désormes.

— Il ne s'agit pas tant de cela, lui dis-je, que d'une tentative que vous auriez pu faire, le soir d'une certaine chasse, pour prolonger un tête-à-tête avec mademoiselle Désormes contre le gré de celte jeune personne.

— Je ne sais, reprit-il, comment il a plu à mademoi-

selle Désormes d'interpréter ma conduite ; mais, sur l'honneur, voici ce qui est arrivé. Il est bien certain que j'avais profité de l'occasion pour la séparer du groupe qui chevauchait avec nous. Je voulais lui faire ma déclaration et voir si ses taquineries étaient une coquetterie à mon adresse ou à celle d'un autre. Autorisé par son butor de père à lui faire ma cour, je désirais interrompre son galop échevelé sous la pluie, et, j'avouerai tout, compromettre un peu ma promise. N'ôlait-ce pas mon droit? Jusque-là, elle n'avait pas dit non quant au mariage.

— Mais elle n'avait pas dit oui, répondis-je, et, d'ailleurs, il faudrait savoir jusqu'où vous comptiez l'étendre, ce prétendu droit!

— Ah çà ! dit M. de Mauvezin en élevant un peu sa voix affaiblie, personne ne m'accusera, j'espère, d'avoir eu l'idée d'un viol? Cela rentrerait clans la cour d'assises, et jamais un Mauvezin...

— Il suffit, monsieur, et, s'il en est ainsi, M. Valéry retire son offense et il la regrettera vivement, j'en réponds pour lui.

— Soit ! n'en parlons plus, dit-il en poussant un profond soupir. J'aurais mieux fait d'épouser...

— Mademoiselle d'Astafort? Il en est temps encore, monsieur.

Je hasardais cette question à cause d'un doute que j'avais dans l'esprit. Le jeune homme se troubla et me dit naïvement :

— Tiens! est-ce que vous savez?... J'y ai songé; j'ai eu tort d'y renoncer. Eh bien, si je revenais à la santé, je ferais peut-être bien de réparer ;... j'ai eu des torts!... mais me les pardonnera-t-elle?

— Si elle ne les pardonne pas, repris-je, vous aurez au moins fait votre devoir.

Je lui souhaitai une meilleure santé, et, de retour à Saint-Jean, je donnai à Marc les explications de M. de Mauvezin en lui affirmant qu'elles étaient sincères. Elles lui ôtèrent, comme on le pense bien, un grand poids de la poitrine.

La veille du jour de la signature du contrat, M. Désormes et sa fille ont été chez madame d'Astaforf. Marc a dû rester pour s'entretenir enfin réellement de ses affaires avec M. Lormond. Profitant de l'occasion pour voir le pays, j'ai suivi à cheval la voiture de mes hôtes. Les dames de Dressais ne nous attendaient pas, aussi leur a-t-il fallu une grande demi-heure pour s'habiller avant de nous recevoir. Madame d'Astafort avait endossé la fameuse robe de soie puce et le médaillon conjugal. Mademoiselle Fanny, mise plus simplement, en robe noire et col blanc rabattu sur une cravate rouge, était vraiment une jolie femme.

Après quelques minutes à dire des riens, où je retrouvais les manières communes et l'inépuisable faconde de la grosse dame décrite dans le journal de Marc, j'ai suivi ces demoiselles dans des prairies au bord de l'Indre. Les deux amies étaient passées devant. Mademoiselle Désormes s'arrêtait de temps en temps pour cueillir une fleur ou une herbe aquatique. Je cherchais aussi des plantes pour aller faire l'aimable auprès de la future de mon ami, quand un grand cri me fit lever la tête ; mais je ne vis que la robe noire de mademoiselle d'Astafort au milieu des oseraies. Je courus au bord de la rivière, profonde et rapide en cet endroit. Fanny, muette, immobile, regardait fixement un ruban bleu qui flottait audessus de l'eau. Le bouillonnement qui surgissait du fond de la rivière me fit comprendre que mademoiselle Désormes était tombée là. Je ne pris pas le temps de le deman-

der à sa compagne, et j'allais me jeter à l'eau quand je vis apparaître la tête blonde de Marguerite, que je n'hésitai pas à empoigner par les cheveux. J'attirai sur la berge la pauvre enfant, qui se débattait sans comprendre ce qui venait de lui arriver. Elle suffoquait, et je ne savais que faire. Je beuglais comme un taureau pour appeler M. Désormes, qui me fit l'effet d'un père bien négligent, et je donnai au diable mon ami Marc, qui aurait dû être là. Sa fiancée reprit courage, regarda autour d'elle, vit ma veste de spahi, me prit pour Marc, et, cachant son joli visage tout mouillé sur ma poitrine, elle fondit en larmes. Cette crise était salutaire. Elle me reconnut bientôt et me demanda pardon de sa méprise. C'est bien la première fois que cela m'arrive, et je suis flatté que mon museau de singe ait été confondu un instant avec celui d'Antinous. Je lui demandai comment elle était tombée là, si c'était en voulant cueillir une fleur. Elle me répondit qu'elle avait glissé, et que Fanuy, voulant la retenir, l'avait poussée bien maladroitement. Je regardai alors Fanny, que dans mon trouble j'avais oubliée, et je la vis étendue sur l'herbe. Marguerite me dit :

— Voyez comme elle a du chagrin !

Et elle me pria de la secourir.

Fanny n'était qu'évanouie, si toutefois elle n'en faisait pas la grimace, et mademoiselle Désormes réclamait plus de soins. Je la ramenai à la maison pour qu'on la réchauffât et la fit changer de tout. Quant je l'eus remise à son père, je courus chercher Fanny. Celle-ci était assise au bord de la rivière et regardait la place où avait disparu sa compagne.

— Elle est sauvée! lui dis-je brusquement.

Elle poussa une exclamation de joie qui ressemblait à un cri de colère. Aurait-elle voulu se défaire d'une rivale?

CALLIRIIOE. 321

Je ne pus nie défendre de ce soupçon ; mais je n'en fis rien paraître.

Nous sommes repartis pour Saint-Jean dès que mademoiselle Désormes a pu se remettre en route; à mi-chemin, nous avons rencontré Marc, qui venait au-devant de nous. Après lui avoir raconté ce qui s'était passé, je lui demandai s'il en avait été [averti, pour accourir d'un air si effaré.

— J'ai eu le pressentiment d'un malheur, me dit-il ; j'étais plongé dans les papiers d'affaires avec M. Lormond, quand j'ai entendu dans la bibliothèque un rire éclatant qui a surpris le notaire autant qu'il m'a effrayé. J'avais reconnu le rire de Callirhoé, je me souvenais de ses menaces, et je tremblais qu'il ne fût arrivé un malheur à Marguerite.

— Allons, voilà que tu divagues! lui dis-je ; c'était Nanniche !

— Non, il n'y avait là personne ! N'importe, tu as sauvé Marguerite !

11 m'embrassa avec effusion, comme si j'avais fait quelque chose de bien beau en ne laissant pas périr sa fiancée.

Pendant que le docteur Thibaut, appelé auprès de mademoiselle Désormes, assurait qu'elle ne se ressentirait pas de l'accident, je questionnai M. Lormond, qui m'affirma avoir également entendu le rire d'une femme dans la bibliothèque, ce qui ne m'a pourtant pas persuadé que la statue s'en fût mêlée.

Le 15 octobre, le mariage fut célébré à la municipalité. Marc et Marguerite, étant protestants, furent mariés par le pasteur. On mangea toute la journée, on dansa et on joua toute la nuit. Mademoiselle d'Astafort était très-bien mise et très-belle. Elle était si calme, que je me repro-

chai mes soupçons. Elle quitta le salon vers deux heures du matin. Madame Marguerite Valéry ne songeait nullement à se retirer, au grand déplaisir de quelques farceurs de province qui ménageaient aux époux de petites plaisanteries de haut goût. Ces messieurs se virent forcés de quitter le hal avant que la mariée eût renoncé à danser. J'étais monté me coucher, je dormais au son des violons et au bruit des contredanses qui allaient leur train en bas, quand Marc vint m'éveiller. 11 était trèsagité et tenait une lettre.

— Voici, dit-il, ce que Nanniche vient de me donner de la part de Fanny, avec injonction de ne me remettre ce billet qu'au moment où j'irais rejoindre ma femme.

— C'est quelque plaisanterie de noces, lui dis-je.

— Lis, et tu verras!

« Saint-Jean, 15 octobre.

« Marc, c'est une morte qui vous écrit, car, lorsque vous lirez cette lettre, je ne serai plus. Vous devez savoir la véritable cause de mon suicide, et je veux vous faire ma confession entière.

« Marc, il y a deux ans, vous deviez être mon époux. Dès que je vous ai vu, je vous ai aimé; mais Marguerite a profité de tous les avantages de la beauté, de la coquetterie et de la fortune pour vous rendre sourd et aveugle à tout ce qui n'était pas elle. Après votre départ, je cachai ma douleur, je fis taire ma jalousie, et je feignis l'amitié pour Marguerite afin de m'entretenir de vous avec ma rivale. C'était encore un bonheur! Elle me lisait quelques passages de vos lettres, et je comprenais bien que vous

CALLIIU10E. 523

n'aimeriez jamais qu'elle. Par dépit, par désespoir, j'ai essayé de donner le change à l'amour que vous m'inspiriez. J'ai voulu aimer M. de Mauvezin, je me croyais aimée de lui. Et puis j'ai vu qu'il était un misérable : il recherchait la main de Marguerite ! J'étais outrée, dégoûtée de tout. Je méprisais tous les hommes. J'ai reçu avec indifférence la nouvelle de votre retour; mais, en vous voyant, toute ma passion pour vous, toute ma rage contre Marguerite se sont réveillées plus impétueuses et plus invincibles que jamais. J'ai bien senti que je n'avais jamais aimé Vautre! Alors je l'ai aidé dans ses projets, je l'ai encouragé à rechercher Marguerite; j'ai tâché de lui persuader qu'elle avait du goût pour lui. Oh! si, le soir de la chasse, il avait eu un peu plus d'esprit et de courage!... comme j'aurais été vengée ! Je me serais mise en travers de votre chagrin, et j'aurais tant fait, que vous m'auriez épousée,... par dépit peut-être, mais j'aurais été à vous!... Mauvezin, pour n'avoir pas su vous enlever le cœur ou la main de votre bien-aimée, m'était devenu odieux. J'ai voulu d'un seul coup empêcher un duel où vous pouviez être tué, et le punir pour mon propre compte, car moi seule, en d'autres temps... L'histoire des Loges est arrivée l'année dernière... C'était aussi après une chasse... Marguerite n'y était pas... Il jurait de m'épouser. J'ai châtié mon séducteur par le poison ; il mourra ! Quant à mademoiselle Désormes, cet éternel obstacle dans ma vie, je me serais débarrassée d'elle par le même moyen, si je n'eusse été retenue par les liens du sang, car elle est ma sœur ! Ma mère, me voyant irritée contre Marguerite au point d'avouer mes projets de vengeance, a cru devoir me révéler ce beau secret pour la sauver. Ah ! pourquoi l'a-t-on secourue avant-hier? L'occasion était si belle et la rivière si profonde! Oh! alors,

Marc, nous n'aurions été que vous et moi dans la vie, et je vous aurais tant aimé !

» J'ai espéré jusqu'au dernier moment que votre mariage serait rompu ; puis j'ai voulu me convaincre pleinement de mon malheur en assistant à vos noces. Je me plaisais dans ma souffrance, je la savourais en disant : « Dans une heure ou deux, j'en finirai avec la vie! »

» Maintenant, quand même Marguerite ne serait plus, vous ne pourriez jamais aimer une fille deux fois criminelle, et je sens que je dois vous être odieuse. . . C'est pour cela que je meurs en me disant, comme la jeune druidesse de votre légende : « Peut-être, un jour, vous relrou- » verai-ji1, et alors vous aimerez la malheureuse et cou- » pable Fanny, qui vous accuse devant Dieu de tout le mal » qu'elle a l'ait par amour pour vous, mais qui sera purifiée » par la mort qu'elle s'impose! »

» Adieu, adieu! soyez heureux, si cela est possible, dans cet affreux monde !

» Il est inutile desavoir ce que je suis devenue. Adieu! Marc, je vais mourir en serrant sur mon cœur ce collier algérien qui me vient de toi. Adieu! je l'aime.

» Fanny. »

Cette lettre de mademoiselle d'Aslafort ne me parut que trop sérieuse. Je dis à Marc :

— Il n'y a pas de noces qui tiennent, il faut chercher cette malheureuse fille, la sauver malgré elle.

Nous nous sommes informés auprès de Nanniche. Elle nous a dit avoir vu, vers deux heures du matin, mademoiselle d'Aslafort monter clans la chambre qu'elle availl'habitùde d'occuper lorsqu'elle venait à Saint-Jean. A trois heures, mademoiselle Fanny l'avait appelée, lui avait remis cette lettre pour M. Valéry, et l'avait congédiée en

CAILIRHOE. 325

disant qu'elle allait se coucher. Nous sommes moulés à sa chambre, sans donner l'éveil dans la maison ; je pensais la trouver agonisant sur son lit. La clef était en dehors et la porte fermée. Marc l'ouvrit résolument et entra. Il n'y avait, personne... Sa toilette de bal était éparse sur les meubles, le lit intact. Nous courûmes dans le parc, au bord de l'étang; mais comment chercher un cadavre au fond de l'eau par une nuit obscure?... Nanniche, qui s'était inquiétée de nos questions , avait cherché à sa manière. Elle accourut nous dire que Fanny devait être sortie à cheval, vu que son amazone n'était pas dans l'armoire. Aux écuries, Kadour m'apprit qu'en effet elle était partie à cheval à trois heures et demie. Il n'avait pas été surpris de celte promenade si matinale, Fanny étant déjà sortie seule plusieurs fois avant le jour lorsqu'elle habitait. Saint-Jean. Elle s'était dirigée sur Dressais. Nous montons à cheval, suivis de Kadour. Il était cinq heures : la fugitive avait une heure et demie d'avance sur nous ; mais, en nous hâtant, nous espérions la rattraper. Elle n'était pas à Dressais, et sa mère, qui couchait à Saint-Jean, n'y était pas rentrée. Nous revînmes sur nos pas jusqu'à Ardentes, où nous apprîmes qu'on avait entendu, sur les quatre heures du matin, le galop d'un cheval qui se dirigeait sur Jeu-les- Bois ou la Verrerie. Dressais étant sur le chemin de la Verrerie, comme elle n'y était point passée, elle s'était donc dirigée sur Cluis par Jeu-les-Bois et la route d'Aigurande. Nous arrivâmes à Cluis vers neuf heures; nos chevaux avaient onze lieues dans les jambes. Pendant qu'ils mangeaient l'avoine, j'allai aux renseignements, Une amazone ne court pas le pays toute seule sans attirer l'attention; je sus qu'elle était passée depuis deux heures et avait pris la direction d'Orsennes. Elle gagnait sur nous;

il est vrai que nous avions perdu du temps en allant à Dressais pour revenir à Ardentes et refaire encore la moitié du même chemin. Nous reparlimes ; mais, à la bifurcation de la route d'Àrgenton, comme nous ne savions plus que faire, une petite paysanne nous dit l'avoir vue se diriger au pas vers les Touchards. Là, on ne sut ce que nous voulions dire ; nous retournâmes, cherchant toujours quelque piste révélatrice, lorsque Kadour me montra un fer sur le bord du fossé, près d'un chemin qui monte et va aboutir aux Chocats. Nous suivîmes sur la terre humide la trace du cheval déferré.

Le chemin que nous suivions était vertigineux ; il surplombe la Creuse, qui gronde au milieu des rochers à six cents pieds au-dessous, et je pensais qu'une voiture qui verserait en cet endroit roulerait jusque dans la rivière sans aucune chance de s'arrêter sur celte pente herbue et glissante; le petit parapet de terre n'était même pas une garantie bien sûre pour les cavaliers. De plus, je remarquai qu'il était fraîchement écrasé par un pied de cheval. Je me penchai et vis une longue écorchure dans le gazon au bord du précipice, et en bas, sous nos pieds, au bord de la Creuse, un cheval mort que deux paysans regardaient. Je ne pouvais reconnaître, vu la grande distance, si c'était la monture de Fanny; mais j'eus l'intuition qu'elle s'était tuée là en se précipitant dans l'abîme.

En un temps de galop, nous fûmes au Pin; la population était en émoi, et quelques paysannes se pressaient avec curiosité devant la porte du presbytère sans oser y entrer. J'appris qu'on y avait apporté la dame que son cheval venait de tuer et que nous cherchions sans doute. Nous entrons; c'était mademoiselle d'AsIafort en effet, couchée sur un matelas, le corps caché sous des couver-

CALLirtlIOE. 527

dires. Elle était pâle ; la face ensanglantée, les ycnx hagards, elle respirait encore. Un médecin me prit par le bras et me dit tout bas :

— Il n'y a rien à faire, elle est perdue ! ayez du courage !

Et il sortit.

Ce brave docteur nous avait pris pour le mari et le frère de la mourante.

Fanny reconnut Marc, voulut faire un mouvement pour lui tendre la main; mais elle poussa un cri déchirant et relomba affaissée sous la douleur. Je crus qu'elle était morte. Marc s'agenouilla près d'elle, les assistants en firent autant et récitèrent à demi-voix des prières. Quelques minutes après, elle rouvrit les yeux et dit à mon ami avec une voix à peine distincte :

— Merci! vous étiez venu pour me sauver... Inutile... c'est fini!... Donnez-moi un baiser... le premier et le dernier... Vous ne pouvez refuser à une morte...

Et, dans un suprême effort, elle entoura la tête de Marc de son bras droit, l'autre était brisé ; ses lèvres, déjà froides, effleurèrent les lèvres de celui qu'elle avait si cruellement aimé ; elle murmura un mot inintelligible, poussa un faible soupir, et sa tête se renversa en arrière.

Marc se releva, il était aussi pâle que Fanny. Je n'étais pas précisément gai, c'est toujours une chose navrante que de voir mourir une femme jeune et belle ; mais, dans mon âme et conscience, Fanny avait bien fait d'en finir avec une vie de rage et de folie. S'était-elle vantée de crimes imaginaires? Mauvezin n'était pas mort ; mais le docteur Thibaut ne pouvait pas affirmer que le poison ne fût pour rien dans son affaire.

328 CÀLLIR110E.

Les gens de l'endroit attribuèrent la mort de Fanny à un accident.

— Son cheval aura pris peur, disaient-ils ; il se sera jeté du côté du ravin, et, en glissant sur la pente de gazon, aura roulé jusqu'au fond du précipice.

Un petit chevrier qui gardait ses bêles dans les rochers avait vu passer au-dessus de sa tète femme et cheval, qui ne s'arrêtèrent que sur les cailloux du torrent.

— C'était, disait-il, comme deux boules qui rebondissaient sur les rochers.

Les quinze lieues que nous avions faites tout d'une traite, pour arriver un quart d'heure trop tard, avaient épuisé nos chevaux. Aucun moyen de transport dans ce hameau perdu ; nous avons dû y passer la nuit, et, le lendemain, après les formalités à remplir, nous avons pu faire porter le corps de la malheureuse Fanny à Dressais. Nous l'y avons précédé pour avertir sa mère, qui ne savait rien encore et qui la faisait chercher partout. Pauvre femme ! quelle scène affreuse ! Je suis resté auprès d'elle. Marc est retourné à Saint-Jean pour apprendre à sa femme et à son beau-père le malheur qui venait d'arriver et que nous avons attribué, nous aussi, à un accident.

M. Désormes et sa fille vinrent aussitôt assister madame d'Astafort. Madame. Valéry, ignorant que Fanny fût sa sœur, trouva de bonnes paroles à dire pour consoler autant que possible la malheureuse mère ; mais je vis bien, au chagrin et aux larmes silencieuses de M. Désor^ mes, qu'il pleurait une fdle et non une étrangère. Quand nous revînmes à Saint-Jean, il était plus de minuit.

Le lendemain, j'ai été témoin d'une scène non moins

CALLTRHOE. 329

terrible ; mais je ne veux pas empiéter sur les événements et je laisserai parler Marc, que j'interrogeai sévèrement à quelques jours de là. Voici ce qu'il me raconta :

— Dès que ma femme et mon beau-père furent partis pour Dressais, j'étais tellement brisé par les émotions et par la fatigue de la veille, qu'à huit heures du soir je me suis jeté lout habillé sur mon lit. Je n'ai pu dormir, j'ai entendu sonner neuf heures, puis dix, et, comme le dixième coup achevait de vibrer, on a frappé à la porte qui communique de ma chambre à la bibliothèque. J'ai cru que c'était ma chère femme. J'étais étonné de la voir revenir sitôt de Dressais et accourir avec tant de vaillance pour la première fois dans mes bras; mais sa pureté est si grande, que je ne devais songer qu'à la bénir d'une telle confiance. Je voulais m'élancer à ses genoux, j'étais comme paralysé. Elle entrait sans lumière : craignant qu'elle ne se heurtât contre quelque meuble, je lui criai de prendre garde.

» — J'y vois clair, répondit-elle avec un accent singulier.

» Je m'étais levé. Je la cherchais à tâtons dans la chambre. Tout à coup, j'entendis craquer effroyablement le lit que je venais de quitter; je crus qu'il venait de se briser. J'y courus, je me sentis enlacer par des bras froids comme du marbre.

» — Mon Dieu ! comme tu as froid ! m'écriai-je.

» — Oui, dit-elle, j'ai froid, bien froid, réchauffe-moi! Fanny aussi a froid maintenant.

» Et elle se mit à rire comme avait ri la statue. J'ai eu peur, j'ai cru reconnaître le fantôme de Gallirhoé, et, tout tremblant, je lui ai demandé qui elle était.

» — Ta femme , ta vraie femme ! Dis-moi que tu m'aimes, que tu n'aimeras que moi !...

» Ses membres souples, mais glacés, s'enlaçaient à moi comme des serpents ; ses baisers passionnés semblaient vouloir me ravir l'âme.

» —Jure-moi donc que tu m'aimes, disait- elle en m'étreignant avec rage, jure-le-moi... devant Dieu... devant les dieux Cabires ! . . .

» — Quelle singulière idée ! lui dis-je.

» Mais, croyant comprendre enfin que tout ce que j'avais pris pour des hallucinations n'était qu'un jeu de ma femme, qui finissait par se dévoiler, je lui fis tous les serments, je me livrai à tous les transports de la passion, mais sans savoir si j'étais éveillé ou si j'étais la proie d'un rêve délirant. Pourtant, j'entendis minuit sonner et le roulement d'une voiture qui s'arrêtait devant le perron. Depuis ce moment, je ne me rappelle rien jusqu'à celui où le jour parut, et avec lui l'horrible réalité. La femme qui dormait à mes côtés n'était pas Marguerite, c'était Gallirhoé!... Je cherchai à la réveiller... Réveiller le marbre !... Ses bras immobiles, étendus au-dessus de sa tête, ne bougeaient pas ; ses paupières, closes à tout jamais, ne pouvaient se soulever; ce cœur de pierre ne palpilait plus. C'était la statue ! mais dans une tout autre pose que celle qu'on lui connaissait. Aucun voile ne cachait plus ses formes admirables. J'étais anéanti, je regardais fixement cette Vénus antique qui vivait quelques instants auparavant, et, nfadressant à elle :

» — La vie, qu'est-ce donc? Le passé et l'avenir ne sontils pas des mots vides de sens ? L'éternité, voilà le présent. Mort ou vivant, qu'ai-je fait depuis que je t'ai quittée ? Parle, puisque pour toi le temps et la mort n'existent pas! Réponds...

ï> Mais elle était muette, glacée, pétrifiée. La reporter

sur son piédestal était impossible ; celte pose voluptueuse ue permettait plus qu'elle se tint debout, et que penserait-on d'ailleurs de cette circonstance inexplicable? 11 fallait la cacher, la faire disparaître. Tu connais ce cercueil gallo-romain qui est dans la bibliothèque; j'en ai soulevé le couvercle de pierre, et, avec des efforts inouïs, des forces décuplées par le désespoir, j'ai porté Callirhoé jusque-là. Je suis certain que c'était elle, et je l'y ai enfermée ; puis, la dalle replacée, je suis sorti sur la brande en cherchant comment j'expliquerais la disparition de. ce démon, de cet ange... J'étais stupidement absorbé dans la recherche d'une explication impossible lorsque lu es venu me chercher! »

Tel fut le récit de Marc. Je reprends le mien à partir du jour qui suivit cette étrange nuit.

Ce jour-là, dès le matin, M. Pillepuce et un Anglais de ses amis étaient venus pour voir la précieuse découverte de Marc. Je sais que cet Anglais avait fait des offres d'argent assez considérables à M. Désormes pour avoir la statue en sa possession; mais Marc avait toujours refusé; cette proposition l'avait même irrité au point que Marguerite s'était promis de congédier les acheteurs la première fois qu'ils reviendraient.

J'étais sorti pour me promener, lorsque je rencontrai Marc, dont l'air soucieux et sombre me surprit. Avait-il passé la nuit auprès de sa femme? Je n'osai le lui demander. Lui-même semblait craindre les questions, et, d'un ton à la fois contraint et agité, il me parla des tristes événements de la veille et prononça plusieurs fois le nom de Fanny.

J'étais soucieux moi-même de voir son mariage inauguré sous de si sombres auspices, et je m'efforçai de le

332 cvmniiOE.

distraire eu lui parlant de l'Afrique. Il me répondit par complaisance, il ne m'écoutait pas, et parlait au hasard, comme s'il eût oublié Saint-Jean et Marguerite. Je lui rappelai que l'heure du déjeuner approchait, et, bien que j'eusse de la répugnance à lui parler de la statue, je crus devoir l'avertir de la visite de l'Anglais qui demandait à la voir. Marc haussa les épaules, et, sans répondre, reprit avec moi le chemin de la maison. Il était déjà près de midi, et madame Marguerite ne venait pas déjeuner. M. Désormes appela Nanniche pour savoir ce que faisait sa fdle ; mais la femme de chambre, qui n'avait pas osé, par discrétion, entrer le matin chez sa maîtresse, revint dire qu'elle n'était pas dans son appartement, et que son lit n'annonçait pas qu'elle se fût couchée.

On chercha Marguerite sans pouvoir la trouver. M. Pillepuce et l'Anglais causaient tranquillement dans le jardin avec Marc, qui semblait calmé. Il leur disait avoir envoyé la statue à Paris. Je lui fis part de mon inquiétude au sujet de sa femme. Il quitta aussitôt ces messieurs, et nous la cherchâmes ensemble. En passant dans la bibliothèque et en voyant la statue sur son socle, il devint pâle et poussa un cri d'effroi. Je lui demandai ce qu'il avait, je le pressai de questions, il ne répondait rien et semblait chercher à rassembler ses idées. M. Désormes et moi étions seuls avec lui.

— Etrange ! étrange ! disait-il comme un homme qui rêve tout éveillé. Comment Callirhoé est-elle ici?

— Qu'y a-t-il là d'étrange? lui dis-je.

— Mais alors, criat-il avec effroi et en courant au sarcophage antique, qui donc est là dedans?

Et il souleva avec une force surhumaine la large dalle de pierre qui recouvrait une femme. . . C'était la sienne !

— Ma fille ! cria M. Désormes, morte ! morte ! Étouffée ! Malheureux, tu l'as tuée !

Marc était resté immobile, d'une main soutenant le couvercle et de l'autre cherchant à retirer le corps de sa jeune femme. M. Désormes se jeta sur elle et l'emporta en sanglotant.

Mon pauvre ami laissa retomber la dalle, qui se brisa ; puis il partit d'un éclat de rire effrayant, un rire de fou. Pillepuce et l'Anglais, sans rien savoir, étaient accourus au bruit.

— Comment! lui dit M. Pillepuce, vous nous disiez que la statue était à Paris, et la voici ! Voyons, si vous en voulez cent mille francs, M. Wilson est prêt à vous les compter !

— La statue ? cria Marc en proie à un véritable accès de démence, et en salissant une hache celtique en cuivre, lourde comme une masse ; la statue? Vous voulez acheter la statue?

11 était si effrayant, que l'Anglais s'enfuit dans le salon ; le chimiste se rejeta dans un coin en voyant Marc brandir celte arme redoutable, dont il frappa la statue au front. Du premier coup, la tète vola en éclats ; puis il s'acharna à briser le torse, les bras, et ce ne fut bientôt plus qu'un tronçon informe. À chaque coup de marteau, il criait :

— Malheur! malheur à toi, Callirhoé! Sois détruite à jamais! sois anéantie !

L'œuvre d'art réduite en poussière, il courut à la plaque de bronze.

— Plus de serment! disait-il, plus de dieux Cabires ! Plus rien, rien que le néant!

Quand il eut fini son œuvre de destruction, il jeta son arme, me regarda, et me dit avec plus de calme :

T>3i CALLIRHOÉ.

— Ah ! tu élais là, Cadanet? Tu vois, je romps avec le passé, je tue ma folie! Je suis de sang-froid maintenant! Et si ces messieurs, ajouta-t-il avec un sourire navrant, veulent un échantillon de la grand' fade, qu'ils l'emportent; ils s'assureront si c'est une femme pétrifiée.

Je me tournai vers M. Pillepuce, qui, la loupe à la main, restait absorbé dans la contemplation muette d'un fragment de la statue.

— Regardez, me dit-il, ce filet rose dans le marbre ! Ne dirait-on pas d'une veine?

— Taisez-vous ! lui dis-je. Emportez tous les échantillons que vous voudrez. Le moment est mal choisi pour bâtir des théories. Allez-vous-en ! Vous voyez bien qu'on ne peut s'occuper de vous.

Ils nous laissèrent ; mais je ne pus me délivrer du chien noir, qui ne quittait plus Marc, et qui, flairant les débris de la statue, poussait des hurlements épouvantables. Le désespoir inexplicable de cette bête me troubla, je l'avoue, et j'eus peine à me défendre des superstitions auxquelles Marc était en proie. Je réussis enfin à mettre le chien à la porte, et, revenant à mon ami :

— Si ta femme est morte, lui dis-je, je n'entends pas que tu te fasses sauter la cervelle.

— Sans elle, tout m'est indifférent; tu feras de moi ce que bon te semblera.

Et mon pauvre ami fondit en larmes. Je le laissai pleurer.

Madame Valéry avait repris connaissance ; mais elle fut entre la vie et la mort pendant quarante-huit heures. Le docteur nous annonça enfin le surlendemain qu'elle était sauvée. Elle demanda son mari. Elle n'avait aucun souvenir, aucune notion du meurtre qu'il avait failli commet-

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tre. Elle l'apprit plus tard, en même temps que la destruction de la statue. Loin d'en vouloir à Marc, elle parut vivement satisfaite de la vengeance qu'il avait tirée de sa rivale imaginaire. Depuis, elle a bien voulu me raconter ce qui s'était passé dans la nuit qui faillit lui être si fatale, et voici son récit exact :

— Nous étions revenus de Dressais à minuit. Mon pauvre père avait tant de chagrin, qu'il n'a pas su me cacher les liens qui l'attachaient à Fanny. Je suis restée près de lui, cherchant à le consoler jusqu'à trois heures. Le voyant un peu plus calme et résigné, je l'ai quitté pour rentrer chez moi. J'étais moi-même très-troublée et brisée par les émotions de la veille. J'eus envie de descendre près de Marc ; j'étais inquiète de lui, je craignais qu'il ne fût malade, et j'avais bien le droit d'aller le voir; mais je ne sais quelle sotte peur s empara de moi : je restais clouée debout, mon flambeau à la main, sans oser prendre une décision, lorsque, dans le silence de la nuit, un rire sinistre qui semblait traverser les airs me glaça de terreur. Je m'imaginai que c'était l'âme de Fanny qui planait autour de Saint-Jean, je tombai à genoux et je priai pour elle. J'entendis sonner quatre heures, et, un instant après, un second rire plus prolongé et plus effrayant que le premier me sembla venir du donjon ou de la chambre de Marc. J'eus le pressentiment qu'il était malade, en proie à quelque crise nerveuse. Alors, tremblant de tous mes membres, je descendis précipitamment; mais, avant d'oser pénétrer dans sa chambre, je prêtai l'oreille. Le plus pro. fond silence régnait de nouveau dans la maison et chez lui. Ce silence, au lieu de me rassurer, m'effraya davantage. Marc était peut-être évanoui? J'ouvris résolument la porte, et ma lumière s'éteignit ; il me sembla cependant

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voir une forme blanche en face de moi, et je sentis une main glacée qui me serrait le bras comme dans un étau. La douleur fut si violente, si rapide, que je n'eus pas la force de crier et que je perdis connaissance. Ce qui s'est passé jusqu'au lendemain clans la journée, où je nie suis retrouvée dans mon lit et entourée de soins, je l'ignore. Voilà ce qui est arrivé, à moins que je ne l'aie rêvé !

Quand madame Valéry fut tout à fait remise, le docteur Thibaut me prit à part, et, me parlant de l'aventure de Marc :

— C'est, je l'espère, dit-il, une crise passagère du cerveau ; mais il faut l'empêcher de retomber dans cet état presque voisin de la folie. Vous avez de l'empire sur lui, obtenez qu'il cesse toute étude absorbante et forcez-le de se distraire; il faut l'éloigner de Saint-Jean pour un certain temps, l'enlever à ce milieu qui lui retrace sans cesse des hallucinations et des événements douloureux. D'ailleurs, sa femme a également besoin de changer d'air. Emmenez-les en Afrique, et qu'ils y passent quelques mois.

Je suivis les conseils du docteur, et nous partîmes dans les premiers jours de novembre. Le père Désormes resta avec Dolin; madame d'Astafort, bravant le qu'en dira-t-on? vint lui tenir compagnie. Marc loua une jolie habitation à la porte d'Alger, à Mustapha-Supérieur, et, depuis que la statue est détruite, c'est-à-dire depuis dix ans, il n'a donné aucun signe d'exaltation. Sa bonne et charmante femme, aujourd'hui mère de famille, vient tous les ans avec lui, ses deux garçons et sa fille, passer l'hiver près de nous. L'aîné est mon filleul ; il sera un militaire et mon héritier, puisque je reste vieux garçon.

Marc vient de prendre sa retraite avec le grade de colonel et la croix d'officier. 11 serait parvenu aux plus hauts

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grades, s'il fût resté au service ; mais il préfère surveiller ses propriétés, dont le père Désormes, qui a été s'installer à Bellevue, ne s'occupe plus guère. Le fidèle Kadour est retourné au désert : les dons généreux de son maître ont fait de lui un homme important dans sa province; mais le plus curieux, c'est que, grâce à son contact avec Marc clans le temps de ses crises, il a pris des idées étranges et passe pour devin, sinon pour prophète, parmi ses coreligionnaires.

M. de Mauvezin, après plus d'un an de souffrances et de langueur, est revenu à la vie; mais sa santé est altérée pour toujours, et sa figure porte les traces d'une vieillesse prématurée. Bien qu'il chasse encore le sanglier de temps en temps, des roses de son teint et de ses succès dans le monde il n'est plus question.

Les débris de la statue ont été enfouis dans l'hypogée. Noiraud vit toujours; mais il est si vieux, qu'il est devenu tout gris. Je n'ai jamais vu de chien si hargneux : il déleste tout le monde, excepté Marc et les oies de la bassecour, qu'il prend sans doule pour celles du Capitole.

Je ne suis pas superstitieux ; donc, je n'ai jamais cru que les visions de Marc eussent une valeur sérieuse. Pourtant, d'autres personnes ayant partagé ses émotions et un peu ses visions à propos de la statue, je me suis demandé souvent si Fanny n'avait pas joué volontairement et secrètement un rôle dans ces aventures. L'imagination de Marc aurait fait le reste, et il n'y aurait là rien d'étonnant; ses études obstinées, deux blessures à la tète, le chagrin, l'amour... Quant à ses croyances, je me les suis fait expliquer par lui, et, si je ne les adopte pas sans réserve, j'avouerai qu'elles me plaisent et que je les trouve belles et bonnes.

L'année dernière, pendant que j'étais à Saint-Jean, Marc eut la curiosité de faire fouiller le sol de l'hypogée, et ses recherches ne furent pas infructueuses. A quatre pieds sous terre, nous découvrîmes quelques planches de chêne, incrustées d'ornements de métal, qui recouvraient un squelette d'homme ; sept statuettes de bronze, représentant des hommes dont quelques-uns avaient des têtes d'animaux, étaient couchées en travers sur le mort, comme si elles eussent voulu le maintenir à cette place. Le crâne, recouvert d'une longue chevelure brune, était coiffé d'un casque de cuivre orné d'ailes de même métal; des colliers d'or et des bracelets entouraient les ossements, blancs comme de l'ivoire.

— Me voilà, dit Marc, tel que j'ai été enseveli il y a deux mille trois cents ans ! et je reconnais les Cabires !

— Parles-tu sérieusement? lui dis-je.

— Pourquoi non ?

— Marc! Marc! prends garde! Depuis dix ans, ta raison n'a pas reçu la moindre atteinte. J'ai envie de donner au diable les fouilles et les recherches.

— Tranquillise-toi, mon ami, répondit-il; ma raison est à l'abri de tout maintenant. Ce corps peut être le mien, comme il peut être celui d'un individu qui portait un nom semblable au mien et avec lequel je n'ai jamais eu de rapports. Nul ne peut dire en voyant la dépouille d'un autre homme : « Je n'ai pas habité cette demeure, » car nous avons tous habité ce monde. Écoute-moi, et tu comprendras ma croyance, qui est celle de nos pères les Celtes, la plus belle et, selon moi, la plus vraie des sciences métaphysiques.

» D'après la religion des druides, qui furent, comme tu sais, les maîtres de Pythagore, il y a trois phases néces-

saires à toute existence : le commencement dans A nnewn, la transmigration dans A bred, la plénitude dans Gwynfyd, et sans ces trois états nul ne peut exister, excepté Dieu.

y> C'est dans la période d'^4 nnewn, les ténèbres, l'abîme sans fond, le chaos, qui renferme les germes de toute vie à l'état d'involution, que se manifeste la vie, vie débile, qui se développe, s'agite et s'éteint pour transmigrer dans A bred, le cercle des voyages, c'est-à-dire la période qui enveloppe tout l'ordre naturel où tout être animé procède de la mort. Ce cercle, l'homme le traverse : nous sommes dans Abred, mais nous devons nous efforcer de mériter le passage immédiat dans Gwynfyd, le cercle du bonheur, c'est-à-dire la période où tout être animé procède de la vie. L'homme le traversera. Nous irons dans ce paradis. Nous pouvons cependant être retardés par des migrations nombreuses, recommencer l'existence humaine ou redescendre jusqu'à l'animalité, et même retomber jusque dans le chaos d 'A nnewn pour recommencer de nouveau à transmigrer dans A bred.

» Ceugant est le cercle de l'infini, où, excepté Dieu, il n'y a rien de vivant ni de mort. Nul être que Dieu ne peut y résider ni le supporter. Notre pensée ne pénètre ni 1 immensité sans bornes, ni l'éternité, ni l'incommunicable du Ceugant : c'est l'absolu. Si nous y arrivons, nous serons absorbés sans doute par la Divinité.

» Ne nous occupons donc que d'/l bred et de Gwynfyd, ou de Gwynfyd et d'^4 bred, car ils peuvent se déverser l'un dans l'autre. Dans A bred, l'homme a la liberté de choisir entre le bien et le mal. C'est une période d'épreuves, de combats, où il doit arriver à vaincre ses mauvaises passions, se défaire des instincts grossiers apportés par lui

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des migrations inférieures. 11 peut les vaincre par l'étude, l'effort de l'amour et de la force morale, s'il veut s'élever vers Gwynfyd, où la science, la conscience de son âme et de son individualité, le souvenir et la plénitude de l'amour lui seront rendus, et, en outre, le pouvoir de retourner temporairement dans A bred, mais avec les privilèges d'un habitant de Gwynfyd, afin qu'il puisse ajouter de nouvelles connaissances aux trésors de sciences déjà accumulés par le souvenir de ses existences passées, et faire progresser la notion de Dieu, source d'un bien tellement infini, qu'un temps viendra où émisera détruit et où le mal rentrera clans le néant.

» C'est pourquoi je me suis imaginé avoir été dans Gwynfyd et avoir rapporté dans A bred le souvenir de mes existences antérieures. Je l'ai cru, je ne le crois plus; je sens bien que je n'ai jamais quitté la période des transmigrat:ons. Mon erreur a failli me coûter cher, elle était une orgueilleuse suggestion de cette curiosité trop ardente que la jeunesse porte dans ses études. Songe qu'à seize ans j'avais été jeté, par la nécessité de gagner ma vie, dans les recherches ardues d'un vieux savant allemand. Je fus lancé en plein dans les plus terribles problèmes à un âge où la prudence manque et où le jugement ne retient pas assez l'imagination. J'ai failli être victime de mes efforts pour raviver cette mémoire personnelle des temps passés qui, si elle existe pour quelques-uns (j'en doute!), n'est qu'une exception bien rare. Pourtant, comme l'âme humaine a des facultés mystérieuses dont il n'est pas aisé de fixer la limite, il est fort possible que la mienne ait ressaisi quelques étincelles dans celte nuit brumeuse de ses existences antérieures ; mais on peut comparer ces visions incohérentes à celles que nous présentent les son-

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ges. Quand je leur donnais une suite logique, j'étais à mon insu emporté par la logique de l'invention. D'autrci fois, l'imagination seule m'entraînait à des rêveries dont mes sens subissaient le contre-coup : c'est l'hallucination! Là est le danger, mon ami, c'est le seuil de la démence, et, dès que l'homme en ressent les premiers vertiges, il doit s'arrêter ; car, au delà de la folie, il rencontrerait la mort de l'esprit, l'idiotisme. Sois donc en repos, une fois pour toutes, sur mon compte. Je suis dans Abred, j'y dois cultiver mon intelligence, dont la raison est le gouvernail. Je ne l'abandonnerai plus aux mains légères et perfides de la fantaisie. Le soin de rendre ma femme heureuse et d'élever sagement mes enfants est un préservatif qui a rendu ma guérison bien complète et ma tâche bien facile. »

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