‹ CallirhoéChapitre 14 sur 15 · SUITE DU JOURNAL DE MARC · texte numérisé non relu

SUITE DU JOURNAL DE MARC

27 septembre. — Kadour m'a appris que M. Désormes était parti en voiture dès six heures du matin, qu'il avait pris son chapeau noir, comme lorsqu'il va faire des visites, et qu'il avait emmené Dolin sans dire où il allait. — A Lignières sans doute? M. Lormond l'aura appelé pour lui donner connaissance du testament.

J'ai trouvé madame d'Astaforl au salon. Je voulais lui parler amicalement de ses projets de mariage et lui ôter toute illusion ; mais, dès qu'elle me vit :

— Je sais tout, dit-elle en me tendant la main, Fanny m'a tout avoué, elle ne vous aime pas, et, bien que sa conduite m'eût fait croire le contraire, je vois que je m'étais trompée. Vous pensez bien que je ne veux pas la marier contre son inclination. C'est à vous d'excuser ma colère d'hier au soir. Je sais qu'il n'y a pas eu de votre faute. Ah! je ne suis pas comme Désormes, moi! je ne veux pas forcer mon enfant.

La chère dame ne demandait qu'à bavarder. Je l'ai facilement amenée âme parler de ce qui s'élait passé la veille.

— Il ne faut pas être sorcier, dit-elle, pour voir que Marguerite ne peut pas souffrir le marquis. Vous avez bien remarqué les malices qu'elle lui a faites à Chizé et le ton qu'elle a pris avec cette vieille marquise desséchée? Ma foi! à la place du marquis, j'aurais campé là les millions de mademoiselle Désormes; mais il n'est pas fier, ou il a un si grand besoin d'argent, qu'il avale des affronts très-durs à digérer.

— Le marquis ne m'a pas paru si susceptible, puisqu'il a reconduit ma cousine jusqu'ici par un temps affreux.

— Attendez ! Il a tout de même compris ! En rentrant au salon, nous l'y avons trouvé tout seul. 11 avait l'air de réfléchir, et, au bout de dix minutes, ne voyant revenir ni Fanny ni vous, il m'a fait remarquer avec intention que vous étiez longtemps dehors. J'étais déjà assez inquiète sans qu'il vînt me suggérer des idées, et je lui aurais bien dit qu'il était une bête, s'il n'eût été marquis. Désormes lui a offert l'hospitalité en raison du mauvais temps; mais il a refusé sèchement et s'est esquivé sans saluer personne, ce qu'on croit peut-être comme il faut en Angleterre, mais ce qui est fort vilain en tout pays, selon moi. Désormes a paru très-contrarié. Il aurait voulu que Margot, qui s'était dépêchée d'aller changer, revînt faire sa révérence au prétendu ; mais le prétendu avait l'air de ne plus prétendre à rien, et il est parti, faisant une figure d'insolent. Marguerite n'est pas redescendue au salon, de sorte que je ne sais pas ce qui s'est passé entre eux pendant leur retour de Chizé.

— Je vous le dirai, moi ! répondit ma cousine, que je n'avais pas entendue entrer.

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Après avoir embrassé madame d'Astafort et m'avoir tendu la main, elle reprit :

— Après ce fameux coup de tonnerre qui nous a tous dispersés, le marquis m'a crié : « Suivons-les, suivonsles, ils sont devant ! » Je crois à sa bonne foi, et je le suis; mais, après un temps de galop sous une pluie battante, je m'aperçois, à la lueur des éclairs, que nous sommes seuls. Je ne vois ni la voiture de mon père, ni les autres chasseurs. Le marquis prétend que nous sommes dans la forêt Jacquelin : c'était bien le chemin, car je me suis reconnue en passant aux Loges ; mais, là, il me propose de descendre et d'entrer chez le garde pour laisser passer l'orage, qui redoublait de fureur. Gela ne me convenait nullement. Je refuse, il s'entête et saute à terre. Je le sens dans l'obscurité me prendre le pied et m'attirer à lui pour me faire descendre de cheval, au risque de me faire tomber. La colère me vient, et je cingle deux bons coups de cravache à tout hasard. Il faut croire que je l'ai touché, car il m'a lâchée en jurant ; puis il a pris la bride de mon cheval pour m'empêcher d'aller plus loin. L'arabe, qui n'aime pas à être brutalisé, s'est débattu, cabré, dégagé. J'ai profité de ce moment pour me sauver au galop ; mais le marquis était remonté à cheval, et je l'entendais galoper derrière moi, en me criant que j'allais tomber. Heureusement, j'étais solide, et, si son cheval anglais a une marche plus allongée, il n'a pas autant de docilité que ton brave Medjir. Deux fois M. de Mauvezin m'a dépassée sans pouvoir me barrer le chemin, et je suis arrivée à Saint-Jean quatre ou cinq minutes avant lui. Je suis montée chez moi, et je n'ai pas voulu reparaître. D'ailleurs, j'étais tellement brisée de fatigue et d'émotion, que j'aurais craint de me trouver mal. Nanniche m'a fait coucher et m'a donné du thé.

— Je ferai repentir M. de Mauvezin de cette promenade, m'écriai-je malgré moi.

— Je te le défends! reprit Marguerite; rappelletoi!... ,:,

— Tiens ! s'écria madame d'Astafort, Margot tutoie donc M. Marc?

— Mais quelquefois, chère madame, lui répondit-elle avec aplomb. C'est une habitude d'enfance dont je ne peux me défaire.

J'eus envie de tomber à ses pieds et de lui demander pardon des sottes pensées qui me préoccupaient depuis la veille.

— Alors, reprit madame d'Astafort, te voilà brouillée avec le marquis? Je m'en doutais bien; mais ton père? Il n'entend pas de cette oreille-là, lui ! Ton mariage est fixé au 15 octobre, et toutes les invitations sont faites pour le bal des fiançailles, qui aura lieu le 4.

— On défera et on désinvitera, répondit Marguerite avec calme.

Puis elle ajouta avec un doux sourire et en me montrant à madame d'Astafort :

— A moins que mon père ne consente à me marier avec celui que j'aime!

Je me jetai sur les mains de ma bien-aimée ; je les couvris de baisers.

— Ah! mon Dieu! s'écria madame d'Astafort en se levant et en se rasseyant tout aussitôt comme un automate qui se brise au moment de fonctionner, vous vous aimez?... Je m'en doutais aussi, moi,... de temps en temps, malgré moi.

— Fanny ne vous l'avait donc jamais dit?

— Ma foi, non ! Ma fille était dans la confidence ! . . . Ah ! je comprends tout maintenant...

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— Vous avez notre secret, chère madame, reprit Marguerite en l'embrassant ; gardez-le ! à moins que vous ne jugiez à propos d'en faire part à mon père.

— Ton père ne consentira jamais, et je n'oserais lui dire... Si tu m'avais consultée... réfléchis donc...

— Oh ! j'ai assez réfléchi, répondit Marguerite, j'ai assez souffert... J'ai opposé à la volonté de mon père une force d'inertie qu'il a prise pour de la faiblesse. Je voulais que la rupture vînt des Mauvezin; c'est pourquoi j'ai feint d'hésiter hier au soir après la déclaration de la mère pour son fils. Ah! mon pauvre Marc! j'ai bien vu comme tu souffrais, j'en étais navrée; mais j'étais heureuse aussi do te voir si soumis à ta parole. C'est que tu ne doutais pas de la mienne, n'est-ce pas? Il y a eu un moment où j'ai failli tout gâter, et tu as eu la force de ne pas t'en mêler. Tu sais que je ne veux pas de duel avec Mauvezin. Je suis sûre à présent qu'il renoncera à moi de son propre mouvement ; car la Providence est venne vite à mon aide en me fournissant l'occasion de prouver mes sentiments à ce monsieur, et même peut-être de les lui graver sur la joue avec ma cravache...

Chère Marguerite ! combien je suis honteux d'avoir douté d'elle!

M. Désormes n'est revenu que vers dix heures du soir. Il était de fort mauvaise humeur, ce qui ne l'a pas empêché de souper en arrivant; après quoi, il a passé au salon, où il s'est mis à marcher de long en large, à grands pas, les mains derrière le dos, la tète basse et mâchant son cigare. Marguerite lui a demandé plusieurs fois la cause de son ennui ; mais il ne voulait rien répondre.

— Voyons, mon oncle, lui dis-je à mon tour, qu'avezvous sur le cœur? Vous avez été à Lignières et vous avez vu M. Loin ion d ?

— J'ai été à Lignières si je veux, répondit-il d'un ton brutal, et je sais de quoi il retourne si ça me plaît.

— Vous êtes donc bien en colère?lui demanda madame d'Astafort. Dites-nous ce qui vous fait tant de peine; vous savez bien que nous nous intéressons tous à vous ! Est-ce que M. de Mauvezin. . . ?

— Il s'agit bien du marquis! c'est bien plus grave! il s'agit de ma fortune. Me voici obligé de rembourser douze cent mille francs à monsieur mon neveu et buit cent mille à mademoiselle ma fille ! Après ça, je me tirerai d'affaire comme je pourrai avec ce qui restera !

Et,' sans s'occuper de la stupéfaction de madame d'Astafort, il continua :

— Donnez-vous donc beaucoup de peine, surveillez nuit et jour vos propriétés, pour qu'un beau matin on vienne vous dire gentiment : « Ça n'est pas à vous, mon bonhomme! rendez tout ça. » Et toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi, lu avais bien besoin de revenir d'Afrique pour me mettre dans de pareils draps! Te voilà plus riche que moi! Ah! j'en apprends de belles, et j'aurais bien dû me méfier de ça, que le vieux Valéry, vivant ou mort, me jouerait un tour de sa façon ! Il ne m'a pas pardonné les parties de piquet que je lui ai gagnées, ce vieux rancunier! C'est de l'ingratitude, car je ne jouais avec lui que pour l'amuser, et Dieu sait qu'il n'était pas aimable tous les jours! Et cette folle de Rosalie qui laisse traîner des papiers semblables au lieu de les jeter au feu! Mon Dieu! que les gens ont peu d'esprit ! Enfin c'est comme ça. Ah! c'est gentil, les enfants, les grands parents, les testaments! Quel est l'âne qui a inventé ça, les testaments?

Je laissai passer cette première bourrasque. Je voyais dans cette perte d'une partie de sa fortune un juste châtiment de sa cupidité, et pourtant je le plaignais comme on

plaint un enfant despote à qui l'on sent ne pouvoir faire entendre raison. Quand je le crus un peu calmé, je lui demandai si M. Lormond ne lui avait pas fail part de certains projets de mariage.

— Ah! oui, répondit-il en ricanant, te voilà riche à présent, et tu reviens sur ton ancienne idée! Mais il ne faut pas penser à ça ; j'ai donné ma parole, et, encore hier au soir, je me^suis engagé plus que jamais; toute la fortune qui me reste y passera pour faire la dot que j'ai promise ; ça m'est égal,, je travaillerai. J'amasserai, je pousserai la charrue moi-même s'il le faut, mais j'aurai la satisfaction de dire: « Ma fille la marquise, mon petit-fds le comte ! »

— Eh bien, non, dit résolument Marguerite; jamais!

— Jamais? Qu'est-ce que ça veut dire? s'écria M. Désormes en fureur. Tu te permets de me résister, d'avoir une autre volonté que la mienne?

— Oui, mon père, je veux aussi, moi !

— Ah! c'est trop fort! dit-il en se croisant les bras et en la regardant sans pouvoir lui faire baisser les yeux.

Après un instant de silence, il reprit :

— Et qu'est-ce que tu veux?

— Je veux épouser Marc, répondit-elle.-

Mon oncle ne répliqua rien; il ferma les poings, s'éloigna de sa fille, fit le tour du salon, et, rencontrant sur son passage le métier à tapisserie de madame d'Astafort, il le brisa d'un coup de pied, puis il se jeta dans un fauteuil. Marguerite vint me prendre par la main, et, s'agenouillant devant lui :

— Je veux épouser Marc, reprit-elle avec fermeté. C'était la volonté de ma mère et la vôtre autrefois. Souvenezvous, soyez juste, soyez bon, mon père !

— Mais... le marquis?... et ma parole?

— Votre parole ne peut enchaîner Marguerite, répon-

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dis-je. D'ailleurs, le marquis est ruiné, et vous voilà aussi riche aujourd'hui qu'hier. Est-ce qu'en me prenant pour gendre, vous n'assurez pas à Marguerite la fortune que vous comptiez lui laisser? Vous étiez le maître, l'administrateur de propriétés considérables, vous le serez toujours. En quelles mains plus habiles, plus prudentes et plus actives que les vôtres remeltrais-je la gestion de mes biens? Vous savez que je n'y entends rien, vous me l'avez souvent reproché. Réjouissez-vous-en aujourd'hui ! N'ayant pas la prétention de m'y entendre, je vous laisserai bien tranquille.

Ce dernier argument parut l'ébranler.

— Allons donc, Désormes, lui dit madame d'Astafort, qui s'essuyait les yeux, mariez donc ces enfants! Vous voyez bien qu'ils s'aiment et se sont toujours aimés.

— Comment, vous aussi? lui répondit-il. Eh bien, je ne me laisserai pas pins attendrir par les larmes et les prières qu'effrayer par les menaces. Je dis non !

Marguerite se leva pâle et lui dit d'un ton ferme :

— C'est bien! j'attendrai ma majorité.

M. Désormes sortit en haussant les épaules. Madame d'Astafort courut après lui pour le faire revenir sur sa détermination. Fanny, restée muette et impassible pendant toute cette scène, sortit aussi en disant à Marguerite :

— Tu vois se réaliser aujourd'hui ce que je t'avais toujours prédit; ton père ne cédera pas.

Marguerite et moi, nous nous sommes regardés sans rien dire. Elle avait envie de pleurer. Je lui ai pris la main pour la remercier du courage et de la fermeté qu'elle avait montrés ; niais, avec cette grâce naïve qu'elle seule possède, elle m'a tendu sa joue pâle, sur laquelle roulait une grosse larme, et elle m'a dit :

— Nous attendrons! Je no serai jamais qu'à toi. Embrasse ta femme !

28 septembre. — Tant d'émotions profondes m'avaient ramené aux préoccupations de la vie réelle, que je me croyais délivré de mes hallucinations,... c'est-à-dire des souvenirs inquiétants et mystérieux de mes anciennes existences,... et plus que jamais je suis entraîné à y croire !

Pendant la nuit, je me suis encore entendu appeler dans mon sommeil. Je me suis réveillé, et j'ai senti la respiration oppressée d'une personne tout près de moi.

— Qui est là? ai-je demandé.

Et une main douce et froide s'est posée sur mon front.

— C'est moi, me disait-on. Je suis là ! Écoute-moi !

Et les bras souples d'une femme s'enlacèrent à mon cou. J'allais m'écrier.

— Tais-toi ! dit celle qui était là, en posant sur mes lèvres des doigts délicats.

Elle me parlait à l'oreille sans faire entendre le son de sa voix.

— Ne suis-je pas ta femme, celle qui t'aime, et que lu aimes encore? Tu m'as juré un amour éternel; ton serment est inscrit sur le bronze. Tu me crois morte; mais je reviens à la vie en te voyant, en sentant que tu m'aimes toujours, malgré le temps, l'espace et la mort. Pose ta main sur mon cœur, et sens comme il bat pour toi. Tu le souviens de tout maintenant, puisque tu as si fidèlement raconté notre histoire! Est-il possible qu'après cela tu agisses comme si tu voulais encore oublier? Crois-tu donc que je t'aie été infidèle? Écoute comment je t'ai vengé.

» Après ta mort, Dhu-Lug est accouru, désespéré, dii saut qu'il t'avait perdu dans la forêt, et qu'attiré par tes cris il était venu à ton secours, mais trop tard pour te

sauver. Personne ne songea à l'accuser, tant son repentir paraissait grand et ses larmes sincères. Moi-même, je crus à un accident; je me désolai seule et en silence. Je fis construire l'hypogée et le monument où tu m'as retrouvée, et j'y portai ton corps, que j'ensevelis dans un riche sarcophage. J'allais tous les jours pleurer dans la chambre mortuaire, selon nos rites funèbres. Ton chien me suivait, m'attendait à la porte, et revenait avec moi. Je l'ai reconnu, ce pauvre Dhu, le jour où, me prenant pour une statue, tu m'as portée à la lumière du ciel. Dhu-Lug ne me quittait guère et semblait partager ma douleur. Il sut si bien me tromper, en parlant de l'amitié, du dévouement qu'il avait eus pour toi, qu'il s'enhardit jusqu'à me dire qu'il m'aimait, et que je devais penser à me remarier. Dhu-Lug était un beau et vaillant guerrier. Mon père, dont il avait su gagner l'amitié, me pressait aussi de ne pas rester veuve; mais je ne pouvais plus jamais aimer personne après toi, et, si mon esprit tentait de s'égarer en pensant à Dhu-Lug, mon serment se dressait devant moi en lettres de feu.

» Ton chien avait contre Dhu-Lug une haine qui me donna des soupçons sur ce qui s'était passé dans la forêt. Je conjurai les dieux Cabires de m'éclairer, et, la nuit suivante, ils me firent connaître la vérité, comme il leur plaît quelquefois de la révéler, en donnant la parole aux animaux. Ton chien s'approcha de ma couche solitaire, et me dit:

» — Rappelle-toi tes serments ; tu dois non-seulement aimer notre maître, mais aussi le venger : Dhu-Lug est son assassin !

» J'employai la ruse avec mon persécuteur. Un jour, vivement pressée par lui de consentir à son bonheur :

» — Sache, lui dis-je, que je suis magicienne, que je

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puis évoquer les morts et leur arracher les secrets de la tombe; je sais aussi forcer les vivants à agir malgré eux.

s Il pâlit et. se troubla.

» — C'est moi, repris-je, qui poussais ton bras quand lu tu as tué Wald-Righ; c'est moi qui t'ai fait répudier ton épouse. Je n'ai donné la préférence à Wald-Righ que parce qu'il était lebrenn de la contrée. Malgré sa mort, je veux encore être la reine du pays. Et, d'ailleurs, ne comprends-tu pas que je t'ai toujours aimé?

» Dlm-Lug perdit la tête et avoua tout. Ce misérable, me croyant capable de toutes les bassesses, par conséquent digne de lui, me pressa de céder à sa passion.

» — Non, non, lui dis-je, nous pourrions être découverts, et je serais blâmée, mon deuil n'étant pas encore expiré. Viens cette nuit, quand tous mes serviteurs seront plongés dans le sommeil; j'attends ce moment aussi impatiemment que toi.

» Je préparai un souper délicat. Dhu-Lug fut exact au rendez-vous, et, tout en me repaissant des détails de la mort, que je le priais de me raconter, je lui versai une boisson qui l'endormit, et l'assassin de tout mon bonheur fut en mon pouvoir. J'hésitais entre le désir de le tuer et celui de lui laisser une vie pire que la mort. Je choisis ce dernier parti : je tirai de ma chevelure une longue épingle acérée comme un poignard, et je la lui enfonçai dans les yeux... Tiens, regarde, voici l'épingle! La douleur qu'il éprouva le fit sortir de sa léthargie ; mais il s'éveilla dans les éternelles ténèbres.

» — Assassin de Wald-Righ, lui dis-je, apprends que je ne t'ai attiré ici que pour me venger. Va-t'en!

» Dhu-Lug jura ma mort. Il dit partout que j'étais une enchanteresse, et que par mes maléfices j'avais évoqué un démon malfaisant qui, sous la forme d'un sanglier,

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t'avait tué dans la forêt. Il prétendit que je lui avais crevé les yeux parce qu'il avait refusé de m'épouser. Il trouva pour soutenir ses calomnies la femme qu'il avait répudiée, puis reprise, et Karnach, mon ancien esclave, que j'avais fait battre de verges en Étrurie, parce que, dans ce temps-là, il avait osé dire qu'il était épris de moi. Depuis lors, il m'avait toujours haïe, et son calomnieux témoignage, joint à l'accusation de Dhu-Lug, m'obligea à demander, selon l'usage gaulois, à être jugée et même torturée, s'il le fallait. Les vergobreiths, les druides s'assemblèrent en conseil, et je comparus devant eux. Je leur racontai toute mon histoire, et j'avouai la vengeance que j'avais tirée de Dhu-Lug ; mais celui-ci ne parut point. Karnach vint dire qu'il l'avait trouvé étranglé par le chien Dhu sur le haut de ton tumulus, et que, pour son compte, il retirait toute accusation contre moi. Il me demanda même à rentrer à mon servive pour avoir soin du chien, dont il montrait la trace des dents à sa gorge, en disant :

» — Il m'a fait comprendre que j'avais tort, et que je devais demander pardon à mes anciens maîtres.

» Mes Étrusques virent dans la mort de Dhu-Lug une juste punition des dieux et la protection qu'ils m'accordaient. Les vergobreiths me renvoyèrent disculpée ; mais j'inspirai dès lors dans le pays une terreur si grande, que je me vis abandonnée de tous. Inconsolable de ta mort, je ne vivais plus que pour mon père, il mourut ; rien ne me retenait plus dans ce monde, je pris la résolution de mourir aussi. Il me tardait de te rejoindre. Mes serments m'appelaient vers toi. J'allai m'enfermer avec les images de mes dieux Cabires et les objets qui m'étaient le plus chers dans ta chambre sépulcrale, dont je fis murer la porte derrière moi par Karnach, en lui ' 10

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recommandant fie prendre soin de Dhu, qui ne cessait d'errer autour de ta sépulture.

x Quand je fus seule, je pris un breuvage mystérieux qui devait, tout en me donnant la mort, préserver mon corps de la destruction, et cette statue que tu admirais, c'est moi-môme.

— Marguerite ! m'écriai-je, car ce ne pouvait être qu'elle, qui retenait sa voix et changeait sa prononciation, cessez un jeu qui me rendra fou ! Vous savez bien que je vous aime : ne cherchez donc pas à m'éprouver en continuant l'histoire que je vous ai racontée.

— Je suis la brune Callirhoé et non Margareth, la blonde vierge des chênes ; elle me vole tout mon bonheur, la druidesse ! Tu n'as pas le droit de l'aimer et d'en faire ta femme ; tu es marié avec moi ; nos liens sont éternels ! Souviens-toi ! Je suis déjà venue deux fois près de toi, mais tu m'as repoussée. Prends garde ! les sept Cabires, témoins de nos serments, nous puniront de les violer. Markek, aime-moi encore ! Tu peux seul nie ramener à l'existence... Sauve-moi de l'oubli, du néant dont j'ai peur ! aime-moi ! aie pitié de moi!

Je ne pus résister à ses étreintes passionnées. J'attirai vers moi ce corps souple sous la mousseline et je le sentis frémir; mais, tout à coup, l'idée que ce n'était pas Marguerite me revint au cœur.

— Qui que tu sois, va-t'en ! lui dis-je. Femme ou statue, tentation ou songe, va-t'en !

— Ah ! tu me prends pour une statue ! dit-elle en éle* vant la voix.

C'était une voix inconnue; et, avec un éclat de rire effrayant :

— Tu aimes la blonde druidesse? Ah! oui, je me souviens, elle t'a dit qu'elle serait ta femme dans une autre

existence? Celte existence est donc arrivée? et son pnr amour est donc plus puissant que ma passion? Alors malheur ! malheur ! malheur !

Et sa voix s'éteignit. J'étais baigné d'une sueur froide, je tremblais comme un enfant, et, quand elle m'eut quitté, je respirai comme si on m'enlevait un poids énorme de la poitrine. J'entendis très-distinctement craquer le parquet sous les pas d'une femme, on agita les lourds rideaux de mon lit, et tout rentra dans un silence si profond, que j'entendais les battements de mon cœur.

Je me levai et je courus tout de suite ouvrir la porte qui donne dans la bibliothèque ; mais je la trouvai entrebâillée, et je me souvins très-bien de l'avoir fermée avec soin en me couchant.

Le crépuscule matinal éclairait la salle d'une lueur douteuse, et je fus frappé de stupeur en ne voyant pas la statue à sa place habituelle. Était-ce une défaillance, un désordre de ma vue? Je le crus, je fermai les yeux pour rassembler mes idées confuses.

— Allons, me dis-je, il est impossible qu elle ne soit pas'là; mon rêve continue, et je dors encore.

Je rouvris les yeux, bien certain de m'être trompé; mais, hélas! l'effrayante vérité m'apparut tout entière. Callirhoé n'était réellement plus là !

Je tirai les rideaux; un rayon rose vint se jouer sur les livres, sur les mille curiosités de la bibliothèque et sur le socle de velours rouge qui portait encore l'empreinte des beaux pieds de ma nymphe. Tout ce qu'elle venait de me dire était déjà confus; mais tout se retraça vivement comme si je l'entendais encore, et je regrettai les dures paroles que je lui avait répondues. Puis, en pensant que je ne la reverrais peut-être jamais, je fus pris d'un si grand désespoir, que je fondis en larmes et me

laissai tomber sur le socle en baisant la place où avaient porté ses talons délicats.

Des pas qui se firent entendre dans le corridor, de l'autre côté de ma chambre, me rappelèrent à moi. Je ne sais quelle idée violente me passa par la tête ; on venait d'enlever Callirhoé, et j'allais peut-être m'emparer du ravisseur. Je courus ouvrir ma porte, et je vis Dolin qui balayait nonchalamment l'escalier. Je lui demandai, tout en colère, où était la statue. Le pauvre garçon resta terrifié.

— Mais monsieur se moque de moi sans doute ! Elle est dans la bibliothèque.

— Non. Qu'en as-tu fait? où l'as-tu mise? Voyons, parle !

— Mais pourquoi voulez-vous que je l'aie mise quelque part 1 1l n'y a pas de danger que j'en approche. Et puis ça ne s'emporte pas comme ça, une statue de pierre qui pèse plus de cent kilos! Je vois bien que monsieur veut rire!

— Je ne plaisante pas. Ceci est plus grave que tu ne crois, imbécile !

— Dame ! si c'est comme vous dites, c'est qu'elle aura été se promener, reprit-il en riant d'un air niais et en me lançant un regard demi-craintif, demi-railleur, qui me fit comprendre que j'étais ridicule et qu'il se moquait de moi.

Je lui fermai la porte au nez.

Je revins me jeter sur mon lit, je n'osais plus retourner dans la bibliothèque pour m'assurer de ma raison. J'étais honteux de moi-même. En me retournant sur ma couche, je me sentis piqué à l'épaule comme par une lame de poignard; j'y portai vivement la main, et je trouvai une longue épingle d'or semblable à celles que les dames de l'antiquité portaient dans leur chevelure. C'était l'épin-

gle que Callirhoé m'avait montrée, l'épingle dont elle disait s'être servie pour se venger. Je n'ai donc pas rêvé? Voici une preuve! Mais alors je suis le jouet de je ne sais quelle fatalité. Faut-il donc croire aux dieux Cabires, à la puissance des serments au delà de la tombe et à l'existence de Callirhoé? Non! c'est impossible! tout ceci est une plaisanterie de Marguerite, une épreuve peutêtre... Mais Marguerite ne viendrait pas ainsi me trouver la nuit : elle ne se plairait pas à me faire souffrir... Fanny?... Fanny est si étrange! Veut-elle me rendre infidèle à Marguerite ou se venger de Mauvezin?

Non ! je ne puis croire à tant de perversité! Où aurait, elle pris ce récit ?... Dans Apulée peut-être. Oui, je me souviens, j'ai lu cela! C'est donc une réminiscence littéraire et rien de plus! J'ai rêvé... Fanny n'est pas une créature dépravée, et, si la stalue n'est pas dans la bibliothèque, c'est que quelqu'un l'a ôtée, voilà tout !

Je n'ai pourtant pas osé aller m'en assurer de nouveau; c'est une peur formidable que d'avoir peur de soi-même. J'ai été prendre l'air au jardin, et j'y ai rencontré Marguerite.

Etonnée cle ma préoccupation, elle me demanda où j'avais trouvé la belle épingle antique que je tenais, et elle la prit pour admirer la ciselure de la petite figurine qui surmonte la tige.

— Marguerite, lui dis-je en observant ses yeux, vous ne reconnaissez pas cette épingle?

— Non ; elle ne fait pas partie des bijoux classés dans la collection. Mais regardez donc, Marc, il y a du sang au bout de la pointe !

— Du sang?... Ah! oui, c'est... c'est le mien, lui dis-je.

Et je lui racontai comment je m'étais blessé en la

trouvant; mais je n'osai lui faire part ni de mon rêve ni de Callirhoé disparue.

— Voyons, parle, me dit-elle ; tu me caches quelque chose, mon ami! Tu es pâle, tu souffres; qu'as-tu? Que signifie cette épingle?

— Rien, rien, une plaisanterie! Où est Callirhoé? ■ — La statue? pourquoi me demandes-tu cela?

— Parce qu'elle n'est plus dans la bibliothèque. Marguerite me regarda avec effroi. Je pris sa stupeur

pour un aveu.

— Pourquoi avoir fait cela? repris-je tristement.

— Marc, reprit-elle, je ne te comprends pas, tu es bizarre aujourd'hui ! Sais-tu bien que, si je n'étais sûre de toi, à te voir ainsi triste et comme égaré, je m'imaginerais que tu es épris de la statue, et que Fanny avait raison de dire qu'à ma place elle serait jalouse de mon prétendu passé où tu te plais trop à regarder? Allons, oublie un peu cette belle aux yeux d'émail, et vois les miens, qui sont bien vivants et savent dire combien je t'aime !

Je la regardai fixement pour lire jusqu'au fond de son âme. Etait-elle jalouse cie la statue en effet, et l'avait-elle fait enlever? Mais elle détourna son regard du mien en me disant que mes yeux la troublaient.

Je pris son embarras pour un aveu, et j'en eus un peu de dépit. J'allais même lui faire des reproches, quand je vis Kadour, qui, par discrétion, n'osait s'approcher de nous, mais qui me faisait des signes à la dérobée. Nanniche vint chercher sa maîtresse pour des soins de ménage, et, quand je fus seul \

— Sidi, me dit mon Arabe, moi avoir eu bien peur ! Femme de pierre n'est plus dans la salle aux livres ; elle tout debout près ton lit et ne pas vouloir retourner à sa

place. Trop lourde, et Dolin trop lâche. Si toi l'as portée là, être fort comme deux ; mais, si toi l'as mise là...

— Est-ce que tu crois qu'elle se promène, toi aussi ?

— Allah est grand ! rien d'impossible à Allah ! répondit-il en regardant le ciel d'un air inspiré.

La statue était, en effet, derrière les lourds rideaux démon lit; mais comment se trouvait-elle là? Qu'importe? Elle était retrouvée, et j'étais si heureux, que je courus à elle pour l'embrasser ; mais la présence de Kadour, qui restait immobile et me regardait faire, arrêta mon élan. Je l'appelai pour m'aider à la remettre dans la bibliothèque.

— Ah! sidi, toi pas pouvoir l'emporter tout seul! Toi Tas donc pas apportée là?

En effet, comment en aurais-je eu la force tout seul, puisque ce marbre était déjà si pesant pour nous deux? En la replaçant sur son socle, il me sembla que ses bras cédaient sous la pression, et je crus voir ses joues se colorer. Je ne voulais pas me laisser aller à cette nouvelle fantaisie, et, pour m'assurer que je rêvais encore, je demandai à Kadour de quelle couleur étaient les joues de la statue.

— Roses comme celles de Nanniche, me répondit-il naïvement.

Je n'étais donc pas visionnaire, ou Kadour l'était aussi ! Je sortis précipitamment pour échapper à la foule d'idées plus ou moins impossibles qui venaient ébranler ma raison et renverser l'ordre des choses établies dans la nature.

284 CALLIRIIOE.

MARC VALERY A CADANET

29 septembre 1852.

Mon cher ami, je suis bien, bien heureux ! j'épouse Marguerite, ma chère Marguerite. Mon oncle a enfin dit oui.

Il faut que je te dise aussi que je suis riche, très-riche ! un testament m'est tombé du ciel ; mais j'aurai plus tôt fait de l'envoyer tout mon journal, qui te mettra devant les yeux les événements précipités de ces derniers jours, événements qu'il te faut lire d'abord, et auxquels cette lettre-ci fera suite.

C'est hier dans la journée que mon oncle m'a accordé officiellement la main de ma cousine. Il errait dans la maison, toujours morne et abattu. 11 n'a pas déjeuné avec nous, et il continuait à garder rancune à tout le monde, mais à moi surtout. L'ayant aperçu au bout du jardin, je voulais tâcher de lui faire entendre raison; mais il m'a tourné le dos du plus loin qu'il m'a vu et s'en est allé dans la campagne. J'aurais pourtant souhaité le ramener à de meilleurs sentiments et le quitter au moins dans de bons termes, car, sans renoncer à épouser un jour Marguerite, je pensais devoir bientôt quitter de nouveau la maison.

J'ai trouvé au salon le curé que j'avais vu à Chizè. Il était en grande conférence avec madame d'Astafort. Que venait-il faire dans une maison d'hérétiques? voulait-il confesser madame d'Astafort, qui n'est ni fine ni dissimulée? était-il envoyé en espion par la marquée? Dès qu'il me

vit, il vint me serrer la main avec une familiarité tonte paternelle et me féliciter de ma brillante et nouvelle fortune. D'où savait-il déjà mes affaires? Au roulement d'une voiture qui se fit entendre, il courut à la fenêtre et dit que c'était M. de la Chapelaude du ton d'un homme qui voit enfin arriver celui qu'il attendait. La Chapelaude entra d'un air important et demanda à parler sur-lechamp à M. Désormes. Marguerite vint lui dire qu'il était à ses travaux, mais qu'elle l'avait envoyé chercher. Le curé jeta un regard d'intelligence à la Chapelaude, et, disant qu'il saurait bien trouver M. Désormes, il sortit d'un air mystérieux.

Fanny, suivie de Boc, entra un instant après.

— Ce diable de Désormes ! dit familièrement la Chapelaude, il tarde bien, et je suis fort pressé !

— Est-ce quelque chose que je puisse lui dire? demanda Marguerite.

— Non, mademoiselle! merci bien. C'est une lettre pour lui. Je viens ici de la part de M. Adalbert Duluc, marquis de Mauvezin.

Il avait décliné avec une telle emphase ces noms et qualités, que je crus avoir mal entendu et les lui fis répéter.

— Duluc? m'écriai-je en regardant Marguerite.

— Tiens! oui, Duluc, Duluc! répondit-elle, frappée comme moi de la ressemblance de ce nom avec celui de l'histoire de Callirhoé.

— Eh bien, oui! Duluc de Mauvezin ! reprit la Chapelaude. Qu'y a-t-il là de si surprenant?

— C'est donc un nouveau litre depuis la mort du vieux marquis? demanda madame d'Astafort.

— Pardonnez-moi, madame, Duluc est son véritable nom. Son grand-père avait pris celui de Mauvezin par

28G CALLIRHOE.

alliance. Ses ancêtres avaient érigé en marquisat un fief de ce nom. Vous le savez bien!

— Laissez-moi donc tranquille! dit Boc d'un ton péremptoire, il n'y a jamais eu de marquisat dans la famille des Duluc, et celle des Mauvezin est éteinte depuis longtemps. Les Duluc sont gentilshommes, c'est possible, mais moins nobles que les de la Chapelaude.

— Qui en doute? reprit le petit homme en se rengorgeant. Nous datons de 1105; mais cela n'empêche pas Adalbert...

— De n'être ni marquis ni Mauvezin, dit Marguerite en riant.

— Je croyais cependant, dit à son tour Fanny en me regardant, que les ancêtres de M. Duluc remontaient à deux mille trois cent ans et au delà, n'est-ce pas, monsieur Marc?

— Vous avez raison, lui répondis-je d'un air distrait. J'étais intrigué et préoccupé de ce message du marquis.

Et puis ce nom de Duluc ou Dhu-Lug, dont je n'avais jamais entendu parler qu'en songe, et qui n'était pourtant pas un mystère pour les autres, me rappelait les sensations pénibles et douloureuses de la nuit passée.

Mon oncle arriva enfin avec le curé. Il s'excusa à peine d'avoir fait attendre un homme si anciennement noble que la Chapelaude, lequel lui remit sa missive; mais, au lieu de l'ouvrir, mon oncle, qui était en humeur de casser les vitres se tourna vers le curé en lui disant :

— Nous allons bien voir, monsieur l'abbé, si c'est une affaire de sacristie manigancée par vous en haine des protestants, ou une résolution du jeune homme! Que diable! il n'est pas sot, lui ! il est comme moi, il se soucie des religions comme de rien, et il serait un peu tard, d'ailleurs, pour venir me chanter des scrupules, quand

CALLimiOE. 287

on savait très-bien d'avance que, comme ma défunte femme, ma fille était de l'Église réformée!

— Je vous ai dit la vérité, monsieur Désormes, répliqua le prêtre avec douceur. On avait espéré que mademoiselle Désormes se convertirait; mais elle a si formellement déclaré le contraire...

— Ma fille n'a rien à voir là dedans ; elle aura la religion que je lui commanderai d'avoir.

— Mon cher Désormes, vous déraisonnez, reprit la Chapelaude ; on ne force pas les consciences. Madame de Mauvezin estime personne rigide qui n'accepterait pas une fausse conversion. Lisez donc sa lettre.

Mon oncle lut tout haut :

« Mon cher monsieur Désormes, il est certaines explications délicates et pénibles que j'aime à éviter. M. l'abbé Giraud et M. de la Chapelaude vous diront les raisons qui obligent mon fils et moi à retirer la demande que nous avons eu le plaisir de vous faire, dans l'ignorance où nous étions des empêchements qui existaient. Croyez à tous mes regrets et au désir que j'éprouve de garder du reste mes bonnes relations avec vous. »

— Vous voyez bien, dit le curé, que nous sommes ici comme simples ambassadeurs !

— Oui, oui, ajouta la Chapelaude, la commission n'est pas agréable; mais il fallait bien l'accepter.

Marguerite, blessée de l'espèce de résistance de son père, avait bien envie de dire qu'elle trouvait pour son 'compte la nouvelle on ne peut plus agréable ; mais M. Désormes ne lui en laissa pas le temps.

— Allons, bon ! il ne me manquait plus que ça ! s'éeria-t-il en froissant la lettre avec dépit. Ça devait être>

parbleu ! une catastrophe en entraîne une autre ! Mais le marquis?

— Le marquis n'a pas une volonté différente de celle de sa mère, répondit le curé, cela est clairement formulé dans la lettre.

— Eh bien, votre marquis et votre marquise,... ditesleur que je vois bien de quoi il retourne! c'est à mes écus qu'on faisait les doux yeux ! et à présent qu'on sait...

Je courus à mon oncle pour l'engager à s'observer.

— Ah! laisse-moi tranquille, toi!... tout ça c'est la faute... Je veux parler devant tout le monde. On peut lui rapporter mes paroles, à ce muscadin, on peut lui dire que je lui faisais beaucoup d'honneur en le prenant pour gendre, et, puisqu'il présent il se rappelle que nous sommes des paysans,... les paysans se moquent de lui, et, pour n'avoir plus à y revenir, vous lui direz que ma fille épouse son cousin Marc Valéry. Je publierai les bans dimanche prochain. Voilà ma réponse.

— Bravo ! cria Boc, voilà qui est bien !

Mon oncle sortit bouillant de colère. Je courus après lui pour l'embrasser et le calmer; mais lui, me repoussant avec un geste brusque :

— C'est bon ! je n'ai besoin ni de tes consolations, ni de tes remercimerits ! Je ne m'exécute pas de bonne grâce, je ne le le cache pas ! Tu es content? Je ne le suis pas! Vous vous aimiez? Tant mieux pour vous! mariezvous, et laissez-moi tranquille!...

Il était si peu maniable, que j'eus bien envie de le laisser en effet ; mais je sentais que, malgré lui, malgré moi peut-être, je l'aimais comme un naïf que je suis. Je lui montrai tant d'affection, qu'il finit par se calmer. Je lui envoyai Marguerite pour le consoler tout à fait, et, une heure après, ils sont rentrés au salon, où madame d'Asla-

CALLIIUIOE. 289

fort, sa fille, le brave Boc, aussi content que si tout mon bonheur lui fût arrivé, le docteur et Raoul, se trouvaient réunis.

La Chapelaude et le curé étaient partis. M. Chassepain et M. Lormond venaient d'arriver avec de grosses liasses de papiers et un grand portefeuille. Ils ne s'attendaient pas à trouver les affaires en si bonne voie.

Marguerite était radieuse ; elle avait comme une auréole de bonheur autour du front. Elle tenait la main de son père, qui lui souriait.

— Oui, oui, lui disait-il, cajole-moi, flatte-moi, tu as à te faire pardonner ton entêtement et ta désobéissance. J'étais aveugle de ne pas voir que tu me bernais ! Je t'en veux pour ça; mais je ne veux pas ton malheur, au bout du compte! D'ailleurs, Marc est un bon cœur, il est riche et décoré, c'est un homme à présent; mais il a manqué de franchise avec moi.

Comme je voulais répondre :

— Assez là-dessus, mon gendre! Embrasse ta femme et rends-la heureuse !

Marguerite m'a sauté au cou et m'a donné un bon grand baiser sur le front, devant tout le monde. Je n'ai pu prononcer un seul mot, mes jambes fléchissaient, je me suis laissé tomber clans un fauteuil, et j'ai fondu en larmes. J'étais trop heureux, mon bonheur m'accablait.

■ — Allons ! allons ! me disait mon oncle en me secouant, ne vas-tu pas te trouver mal? Quel effet ça te fait! Allons donc ! pas de faiblesse !

— Pardon, mon oncle, je suis si heureux! Et, me jetant à genoux devant Marguerite :

— C'est que, voyez-vous, elle a été le rêve et le but de toute ma vie...

290 CALLIUHOÉ.

— Pauvre garçon ! ça fend le cœur, dit madame d'Astaforl, qui pleurait. J'aurais été si heureuse que ce fût ma Fanny qui... Mais il n'y faut plus penser.

Elle vint à moi, et cette bonne grosse femme — car, au fond, elle est vraiment bonne — me demanda de l'embrasser, ce que je fis de grand cœur; puis, me jetant au cou de mon oncle :

— Je rendrai votre fille heureuse, et vous serez heureux aussi, je le jure, si vous vous laissez aimer.

— Oh ! mon Dieu, du moment que tu es mon gendre, dit-il, tu aurais toujours eu ma fortune. Un peu plus tôt, un peu plus tard, ça ne change pas grand' chose.

— Ça ne change que de propriétaire, dit en riant M. Lormond.

— Et à quand le jour du mariage? demanda Fanny, qui était restée froide et impassible debout au coin de la cheminée.

— Mais,... répondit mon oncle, nous avions choisi le 15 du mois prochain; pourquoi prendre un autre jour?

Raoul, le docteur, les notaires vinrent me serrer la main. Bocme demanda la permission de m'embrasser.

— De grand cœur! lui dis-je ; je n'oublierai jamais que c'est à vous que je dois mon bonheur.

— Oh! j'en suis bien heureux moi-même, répondit-il, d'autant plus que j'ai retrouvé ma Ballade à la Nuit. Elle est très-jolie ; je vous la lirai ; vous verrez ça !

On s'est mis à table ; le dîner a été fort gai, et, le soir, mon oncle a voulu me parler en particulier. Nous sommes montés dans sa chambre, et, là, il a racheté complètement son mauvais vouloir et les sentiments égoïstes qu'i m'avait montrés jusqu'à ce jour.

— Petit! me dit-il comme aux beaux jours de ma jeu-

CALLIRIIOE. 291

nesse, il y a une chose qui me pèse sur l'estomac, une chose que je pourrais garder pour moi tout seul;... mais, quoique j'aime bien l'argent, je suis un honnête homme. Je n'ai à rendre compte à personne des revenus avec lesquels j'ai amélioré tes propriétés et un peu les miennes...

— Ne parlons pas de cela, mon oncle, lui dis-je en lui prenant la main, puisque nous sommes d'accord !

— C'est bon ! mais, quand le vieux Valéry fut mort, me croyant l'héritier, j'ai été à Lignières, et j'ai apporté plusieurs meubles qui sont ici et que je suis prêt à te remettre si...

— Ils sont bien où ils sont.

— Bon ! mais il faut que tu saches que j'ai trouvé aussi une somme d'argent considérable dont il n'est pas question dans le testament. Je l'ai emportée, la croyant mienne ; mais, puisque tout t'appartenait, l'argent est à toi...

— Laissons cela, mon oncle.

— Ah! mais non ! c'est ton bien. Je l'ai placé à gros intérêts, et ça monte aujourd'hui à près de deux cent mille francs.

— Faites-en cadeau à Marguerite, ce sera sa dot.

— Une dot de deux cent mille francs à la fille d'un millionnaire? Tu veux plaisanter! toute la province se moquerait de moi !

— En ce cas, gardez-les.

— Encore une fois, non ! Tiens, je veux me confesser tout à fait. Je suis avare mais généreux, indécis mais résolu. Depuis que tous ces revirements d'argent sont venus me tomber sur la tête, j'ai réfléchi. Je ne veux pas que Marguerite pense que son père ne l'aime point; je ne veuxpas être blâmé, être traité de cancre par tout le pays. Je

292 CALLIÏUIOÉ.

veux faire voir aux marquis que les paysans savent faire les choses grandement. Je veux que M. Mauvezin, tout court, en crève de dépit et de regret. Je donnerai en dot à ma fille le château de Saint-Jean et ses dépendances, tout ce qui est enclos de murs et de fossés. Ça vaut quatre cent mille francs, plus les deux cent mille francs que tu refuses de prendre. Et moi, j'irai habiter ma ferme de Bellevue, ici à côté ; je ferai arranger le petit corps de logis, et je vivrai à mon goût avec les dix-sept mille livres de rente qui me resteront.

— Mais vous serez seul, mon oncle?

— Bah! je serai tout près, et, quand je m'ennuierai, je viendrai vous voir.

Là-dessus, nous nous sommes quittés en nous embrassant.

Aujourd'hui, toute une partie de la journée a été employée en conférence/Taffaires entre les notaires, qui ont couché ici. Je n'ai plus voulu entendre parler d'argent, et j'ai laissé M. Lormond régler par contrat mes intérêts et ceux de ma future.

Maintenant, mon ami, je te demande comme une preuve d'amitié d'assister à ma noce. Arrange donc tes affaires, demande un congé et viens!

Marguerite, à laquelle j'ai bien souvent parlé de mon cher Cadanet, est très- désireuse de le connaître. Allons, mon vieux, en route! viens lui montrer ta moustache jaune, ta belle balafre et tes grandes pattes, et lui faire apprécier ton grand cœur. Nous ne voulons pas nous marier sans que tu sois ici. Tu peux y être le 10 ou le 12, et tu y seras, j'en suis bien sûr. Fais part de mon bonheur à nos amis. Toi, je t'embrasse d'un cœur qui esta loi pour toujours... et depuis toujours; c'est mon idée! Marc.

CALMTIIIOE. 205

MARC VALERY A CADANET

5 octobre 1852.

Mon vieux camarade, quoi quil arrive, tu recevras et liras ceci à Saint-Jean ; car je te suppose en route et je désire bien te recevoir, te presser dans mes bras, à moins que...

Trêve aux préambules ! Ceci est encore le journal de ton ami, qui te raconte et te livre sa vie jour par jour, beure par beure, pour ainsi dire.

Pendant trois jours, tout le monde a été occupé ici des préparatifs du bal projeté par M. Désormes, le jour de la chasse, en vue des fiançailles de Marguerite.

— Je ne veux pas en être pour mes frais, a dit mon oncle; c'est un autre fiancé, voilà tout! Et, d'ailleurs, je veux des réjouissances dans ma maison, pour que le Duluc ne croie pas qu'on le regrette.

La fête était dans tout son éclat lorsque, rentrant dans la salle de danse après avoir, de la part de Marguerite, donné quelques ordres, je vis M. de Mauvezin faisant le tour de ce qu'on appelle la tapisserie et saluant madame d'Astafort.

— Ah t dame ! me dit celle-ci dès qu'il se fut éloigné, je suis aussi étonnée que vous! Je ne m'attendais pas à ça par exemple! Il avait été invité le premier, lui, à Chizé, et à moins de lui faire défendre de se présenter,... je ne vois pas trop ce qu'on pouvait faire. Il eût mieux valu contremander le bal ; mais M. Désormes ne doute de rien!

— C'est M. Duluc qui ne doute de rien, répondis-je. J'ignore s'il vient ici pour nous braver, en nous prouvant qu'un homme de sa qualité ne peut garder rancune à de petites gens comme nous; mais, si c'est là son intention, il fera bien de ne pas trop la manifester.

Je le vis s'approcher de Marguerite]et"l'inviter à danser. Elle refusa froidement; il ne montra aucun dépit et s'adressa à une autre.

Je le suivais des yeux avec attention. Fanny, en passant près de moi, me dit tout bas :

— Il faut que je vous parle ; sortons !

— Pas cà présent, lui répondis-je. Je ne veux pas perdre de vue mon marquis.

Quand -il eut dansé pour l'acquit de sa conscience, il suivit les joueurs dans la bibliothèque, et Fanny m'emmena dans la salle à manger, d'où je ne perdais rien de ce qui se passait dans le bal. Marguerite dansait avec Boc-

— Marc, me dit mademoiselle d'Astafort, il faut vous montrer généreux, il faut pardonner à Mauvezin l'audace qu'il a eue de venir ici.

— Ah ! je savais bien qu'en dépit de vos railleries sur son compte, vous vous intéressiez à lui !

— On ne s'intéresse pas aux gens qu'on méprise, reprit-elle avec feu. C'est pour Marguerite que je vous implore. Songez au scandale d'une affaire entre vous et celui...

— Celui qu'on lui destinait et qu'elle a repoussé? Où serait le scandale? Mais tranquillisez-vous, Fanny, je n'en veux point au marquis. Il ne m'a jamais bravé en face. Qu'il s'observe aujourd'hui, qu'il laisse croire à tout le monde qu'il est venu se montrer par bêtise et non par arrogance, et j'aurai la patience d'en rire.

— Pauvre Marc ! s'écria Fanny, vous ne voyez rien, vous

CALLIRIIOE. 205

ne comprenez rien! C'est la faute de Marguerite : elle eût dû vous avouer son malheur !

— Son malheur ! . . . Quel malheur ? Que voulez-vous dire?

— La pauvre enfant n'a pas eu le courage de parler. Que voulez-vous! elle en avait bien envie; elle vous a dit la moitié de la vérité sur cette nuit d'orage après la chasse...

— Voyons, Fanny, vous aimez à faire souffrir. Frappez donc plus vite et buvez mon sang! Mauvezin s'est vanté...

— Non, il ne s'est vanté de rien. Il a confié seulement, et je l'ai su. Il est bien vrai que Marguerite s'est bravement défendue, qu'elle a cru lui donner des coups de cravache, qu'elle s'est figuré le voir repoussé par son cheval; mais c'était le garde des Loges qui était aposté là pour l'empêcher de fuir. Après ce grand courage, Marguerite a eu peur; on a retenu son cheval, elle s'est évanouie, quelqu'un l'a portée dans la maison du garde où il n'y avait personne ;... le garde était dehors, il tenait les chevaux...

— Assez, Fanny! m'écriai-je, assez! Vous n'en direz pas davantage, j'espère!

■ — Marc, il faut tout savoir. Je vous l'avais dit, Marguerite est sotte. C'est l'enfant gâté qui se croit tout permis, c'est la fille riche et mal élevée qui s'imagine tout dominer. Elle avait bravé Mauvezin, elle l'avait irrité... Il voulait se venger, il s'est vengé !

— Vous mentez, Fanny, vous mentez effrontément! Quel est donc l'homme capable d'une pareille infamie?

— Mauvezin n'a pas cru faire un grand crime. Il devait, il voulait épouser Marguerite; il croyait qu'après avoir passé une heure dans ses bras, elle ne pourrait plus se dédire. Il l'avait vue incertaine un moment à Ghizé. Souvenez-vous... Elle a expliqué cela comme elle a pu; mais elle n'a pas su se conduire, car, au lieu de se résigner au seul

296 CALLIRIIOÉ.

parti qu'elle eût à prendre après la triste aventure des Loges, elle a déclaré au marquis qu'elle le haïssait et qu'elle n'épouserait jamais que vous : aussi était-il trèsmortifié en arrivant ici vers minuit. Ma mère vous l'a dit, il était triste. Il n'a pas voulu revoir Marguerite, qui, de son côté, s'est encore évanouie entre les bras de la petite Nanniche. Certainement, le marquis se reprochait sa conduite,... et elle est odieuse, j'en conviens; mais ce qu'il fait ce soir, en venant ici, n'est pas d'un homme sans foi.

— Parce que...

— Parce qu'il sait que Marguerite vous aime et qu'il se présente pourtant devant elle, décidé à réparer ses torts si elle l'exige. Réfléchissez, Marc! il en est temps encore, et dites à Marguerite de réfléchir... Vous ne pourrez la confesser : elle vous aime, elle mentira jusqu'au désespoir; mais faites-lui entendre que vous savez tout, et qu'elle ne peut plus appartenir à un autre que celui qui lui a fait violence !

Je le dis à la gloire de l'amour, à l'honneur de ma conscience, je ne crus pas un mot de ce que Fanny venait de me dire. Je la regardai en face, les bras croisés sur la poitrine, et je lui répondis d'un ton glacé :

— Fanny, si tout cela est vrai, je n'ensuis pas moins résolu à épouser Marguerite, et il ne dépendrait pas de moi de l'aimer moins que je ne fais ! Si elle a été victime d'une trahison infâme, ... à laquelle vous avez donné les mains, . . . elle est encore pure, puisqu'elle n'a pas cessé de in'aimer. Vous voyez bien que vos conseils sont inutiles, et que vous eussiez mieux fait de me laisser tout ignorer!

Fanny étouffa un cri d'agonie. Je lui tournai le dos sans pitié. Ne m'avait-elle pas torturé avec une méchanceté infernale?

Je courus à la bibliothèque, où le marquis jouait au

whist avec la Chapelaude, Raoul et le docteur. Boc, assis aux pieds de la statue, la contemplait silencieusement. Je regardai quelques instants Mauvezin avec une affectation qu'il ne parut pas remarquer. Une main se posa sur mon épaule; je me retournai : c'était Fanny, pâle comme la statue. Je m'approchai de Boc et le priai de l'emmener danser : elle s'y refusa.

— Vous voulez rester? lui dis-je à voix basse. Eh bien, soit!

J'allai fermer la porte en dedans et revins vers la table de jeu. Cette fois, Mauvezin m'avait suivi des yeux, et, comme je me posais en face de lui :

— Ah çà ! me dit-il d'un ton impertinent, à qui en avezvous?

— Monsieur Duluc de Mauvezin, lui répondis-je, est-il vrai que vous soyez venu ici avec l'intention d'offrir encore votre nom à mademoiselle Désormes?

— Si c'était mon intention, je n'aurais de compte à rendre qu'à elle-même; mais je veux bien vous dire que je ne vais plus sur vos brisées. // est trop tard, mon cher!

Je pensai que ces dernières paroles voulaient être une confirmation des calomnies que Fanny m'avait rapportées, et, avant qu'il eût pu ajouter un mot, je le souffletai si vigoureusement, qu'il retomba sur sa chaise. Il se releva et essaya de se jeter sur moi ; mais je ne lui laissai pas le temps de m'effleurer, je l'envoyai rouler aux pieds de la statue, qui en trembla sur son socle.

Les témoins de cette scène, gens très -pacifiques, voulaient arranger l'affaire; mais il n'y avait pas moyen, et je ris encore de ce pauvre Boc, qui traitait la chose de malentendu.

— En voilà assez, messieurs! leur dis-je; je suis à la disposition du marquis.

298 CALLIRIIOE.

— Demain matin, répondit-il, et à Lépée, car je veux vous tuer. M. de la Ghapelaude s'entendra avec vos témoins sur le lieu du combat.

Je laissai le marquis se remettre. Pour moi, j'étais tout remis. 11 y avait si longtemps que je brûlais de corriger ce faquin, que je me sentais soulagé. Je pris le bras de Fanny, et je l'invitai à danser. Elle refusait, elle se soutenait à peine; je la contraignis à faire vis-à-vis à Marguerite.

Au bout d'un quart d'heure, le marquis reparut, pâle encore, mais maître de lui-môme. On se doutait de quelque chose, on chuchotait en me regardant. Je continuai à danser avec tant d'entrain, que Marguerite n'eut aucun soupçon.

Nous fûmes interrompus par l'annonce du souper. Fanny disparut, et je la vis rentrer, errer quelques instants et s'entretenir près du buffet avec Mauvezin.

S'entendaient-ils contre moi? C'est probable; mais, tout à coup, Fanny jeta un cri, et M. de Mauvezin tomba dans les bras de Dolin, qui était près de lui. Sa figure était, livide, ses yeux ouverts, ternes, fixes, comme ceux d'un cadavre. Le docteur le secourut, et il fut bientôt en état de partir. La Ghapelaude vint me dire tout bas de sa part que ce n'était rien, et qu'il serait au rendez-vous, fixé par nos témoins au lendemain: onze heures du matin, l'épée, le Terrier-Noir, à mi-chemin de Chizé et de Saint-Jean.

Je me bats dans deux heures. Tu penses bien que Marguerite l'ignore. S'il m'arrive malheur, elle le saura assez tôt. Kadour te remettra le paquet où sont écrites mes dernières volontés.

Il me semble juste de laisser ma fortune à celle qui devait être ma femme, et c'est ce que je fais par un testament que Kadour portera à M. Lormond, J'ai légué à.

CALLIRIIOE. 299

mon spahi dix mille francs afin de récompenser ce brave garçon, qui a toujours montré beaucoup de dévouement à son chien de chrétien de maître. Tu lui diras de rester honnête homme, sinon mon spectre ira lui tirer les pieds pendant son sommeil. Je n'ai pas oublié non plus M. Boc, ni Dolin, ni Nanniche; ma mort enrichirait au moins quelques pauvres. Quant à toi, je te laisse, outre mes armes, une petite fortune que tu dois accepter par amitié pour moi.

Adieu, mon ami! Nous nous sommes déjà dit ça plusieurs fois en Afrique, ne croyant plus nous revoir, et nous savons que les adieux ne font pas mourir. Si je ne les supprime pas comme des puérilités, c'est qu'ils cimentent l'affection. Je regretterais la vie, je te l'avoue, à cause de Marguerite et à cause de toi ; mais nous nous reverrons, j'en suis convaincu. Où? Je n'en sais rien. Je n'ai pourtant pas conscience de mourir aujourd'hui.

Bah ! on ne meurt pas, on transmigre, et la mort est le passage d'une vie à une autre... Il me semble qu'on m'a répondu oui tout bas, mais si nettement, que je me suis retourné. Il n'y a personne dans la bibliothèque, où je décris, à moins que ce ne soit la statue qui ait parlé,... ce qui est invraisemblable!... Je n'ai pas l'esprit à la superstition en ce moment ; je me sens très-calme et plein de foi. Adieu, et de toute façon au revoir. Ton ami de tout temps. Marc.

500 CALLIRIIOÉ.

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