‹ Calvin et l'église de GèneveChapitre 12 sur 12 · LS · texte numérisé non relu

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Le conseil des Deux-Cents, dit-il, était assemblé. J'avais déjà annoncé précédemment que je me rendrais à la maisonde-ville. Nous y arrivâmes avant l’heure fixée, et commé plusieurs se promenaient encore dans la rüe, nous sortîmes de la salle du conseil. Nous entendimes tout-àcoup des clameurs confuses, qui devinrent si violentes, que je les pris pour une marque certaine de rébellion. Je m'approchai aussitôt. L'état des choses était horrible.

— Je me précipitai dans Ja foule la plus épaisse, et j'appelai Dieu et les hommes à témoin, que J'étais seulement venu pour présenter mon corps aux épées : Je les conjurai de commencer par moi, s'ils voulaient répandre dn sang. Au même instant, la rage des méchans comme des bons parut diminuer. Je fus enfin entraîné à l'assemblée du conseil. Là, s’engagéa une nouvelle lutte, au milieu de laquelle

je me jetai comme médiateur. » ( T'héo-

‘dore de Bèze raconte qu'il offrit sa tête aux

glaives nus.) « Tous crurent que ma média-

tion avait épargné une grande et déplo+ rable effusion de sang. Pendant ce temps, mes collègues se trouvaient au milieu de la foule. Je réussis enfin: À faire retourner tranquillement chacun chez soi. Dans un long et énergique discours , appliqué aux circonstances, j'émus, dit-on, tous les assistans d’une manière inattendue, à l’exception de quelques individus qui n’approuvaient pas moins ma conduite que les

« gens de bien. Jusqu’à présent, Dieu m'a « tellement protégé , ainsi que mes collè-

gues, que même les plus méchans sembleraient regarder comme un parricide ; la moindre violation de notre personne:

Cependant linsubordination a pris un tel caractère de force, que j'espère à peine pouvoir maintenir, du moins par mes propres efforts , l’état actuel de l'Eglise. Je demeurerai, crois-moi, tout-à-fait découragé, si Dieu ne me tend une main secourable. »

Perrin fut destitué de son emploi, mais on

l'en investit de nouveau, l’année suivante, sur l'intercession de Farel et Viret. Cepen-

(164) dant la haine des Libertias n’était pas diminuée. Ils donnaient à leurs chiens le nom de Calvin, appelaient celui-ci Caïn , et restaient éloignés de la table sacrée. En considération des fatigues du clergé , le sénat négocia, à la vérité, une paix scellée par l’amnistie (le 18 Décembre 1548), mais elle ne dura que jusqu’à la nomination de Perrin au syndicat en 1553. Berthelier ( fils de l'autre Berthelier , dont nous avons parlé plus haut, qui répandit son sang pour la liberté de sa patrie }, partisan déclaré de Perrin, fut excommunié par le consistoire, à cause de sa conduite dissolue. Il se rendit au sénat, et lengagea à l’absoudre de cette punition.

Calvin, qu'on avait fait venir à ce sujet, ne voulut pas lever l’excommunication de ce jeune homme hautain , ni en accorder le droit au sénat. Il rappela à l'assemblée qu’elle n'élait pas appelée à détruire l’ordre ecclésiaslique, mais plutôt à le maintenir. Cependant le sénat, alléeuant pour prétexte que le consis'oire voulait empiéter sur ses droits, décréta que le jugement en dernier ressort sur l’excommunication lui apparlenait, et qu'il pouvait absoudre qui il lui plaisait. Il

( 265 ) donna alors à Berthelier une lettre d’absolution, cachetée du sceau de la république.

Cette mesure précipitée , ouvrage du syndic Perrin , renversait évidemment tout l'édifice de Calvin sur la censure ecclésiastique, et forcait celui-ci à laisser anéantir l'institution du consisloire, ou à s'opposer ouvertement au sénat. On savait que Calvin n’acquiescerait pas au premier par; quant au second , on était bien décidé à ne pas le souffrir, mais à le punir sévèrement. Dans cette affaire, cependant Perrin méconnut l'énergie et la fermeté de son adversaire ; qui déclara souvent qu'il était prêt à supporter la mort, plulôt que de laisser profaner la sainte Cène et supprimer la censure des mœurs.

Berthelier, quoiqu'encore excommunié par le consistoire, se confiant à sa lettre d’absolution, voulut se présenter le dimanche suivant à la table sacrée. Perrin était venu expressément dans l'Eolise pour jouir de sa victoire. Calvin prêcha sur Fa profanation du sacrement , et, prévoyant Les desseins de ses adversaires , 1} s'écria d’une voix forte et en levant la main : « Je me laisserar plutôt ésor- « ger , que de donier avec celte main le

« corps sacré du Seisneur à des contemp- « teurs aussi déhontés de l’Étre Suprême. »

Perrin fut épouvanté, et, craignant un scandale public , fit dire secrètement à Berthehier de ne pont s'approcher de la table sacrée. La sainte Cène fut administrée dans un profond siience et avec une sainte vénération ; car tous étaient frappés de cet événement.

Dans le sermon de l'après-midi, Galvin parla sur le passage des Actes des Apôtres, où Paul prend congé des Ephésiens, en disant qu'il ne voulait n1 lutter ni combattre conire les autorités, mais qu’il exhortait les Fidèles à rester attachés à la vraie doctrine.

Calvin termina son discours par ces mots, comme s'il prêchait à Genève pour la dernière fois : « Puisque les choses en sont ainst, « je dois vous dire, mes frères, avec PApô- «tre: Je vous recommande à Dieu et à la « parole dersa grâce. ».

Cependant Calvin attaqua aussi ses adversaires avec des armes juridiques. S'étant mis à la tête des pasteurs et du culte, il se rendit le lendemain au sénat et demanda à être entendu par la bourgeoisie, attendu que le sénat n'avait pas le droit de supprimer de

son propre chef l'institution du consistoire approuvée et confirmée par le peuple. Cette demande fit réfléchir les têtes exagérées. Le sénat suspendit son décret, et saisit l'expédient de demander leur opinion aux autres cantons de la Suisse. Ceux-ci s'étant prononcés pour la constitution ecclésiastique , elle fut de nouveau consolidée solennellement en 1955.

Malgré cela , le parti des Libertins ne se tenait pas tranquille. Il porta toute sa haine sur les nombreux réfugiés Français, qui étaient, partisans déclarés de Calvin. Perrin forma le projet de les massacrer tous dans une nuit, et excila, en 1555, une violente ‘émeute, dans laquelle cependant il fut vaincu, et obligé en conséquence de quitter aussitôt Ja ville. Bertheher et lui furent condamnés à mort par contumace , ainsiwque d’autres rebelles, et leur jugement fut exécuté en effigie.

Depuis cette époque, la victoire de Calvin devint certaine, sa considération illimitée , et la faction des Libertins parut anéantie.

Sous l'influence salutaire de son Réforma-

teur, Genève put prétendre à être la ville-

( 168 ) modèle de la Réformation , sous Île rapport de la pureté des mœurs, et l’étranger ne se lassait pas d'admirer son ordre intérieur , son zèle, ses vertus et sa prospérité.

Ccpendant, bientôt après, les souffrances du corps mirent des bornes étroites à la bienfaisante activité de Calvin. Des travaux continuels avaient affaibli et enfin détruit entièrement sa santé. La migraine, la fièvre quarte , la goutte , les hémoroïdes le tourmentaient tour-à-tour, et enfin ces maladies furent augmentées par le mal de la pierre et un asthme opiniâtre (*). Il continua cependant ses travaux aussi long-temps qu'il lui fut possible.

L'année 1564 fut la dernière de sa vie. Il précha pour la dernière fois le 6 Février; mais son extrême faiblesse ne lui permit pas de terminer le sermon. Le 27 Mars, il se fit transporter à l’hôtel-de-ville , présenta au sénat le nouveau recteur , et lui fit ses adieux, la tête découverte, en le remerciant, avec effusion de cœur, de l'amour que l’assem-

(*) On peut voir dans sa Correspondance la peinture de ses douleurs. ÿ

(169 ) blée Jui avait constamment témoigné. Le > Avril, il se fit aussi porter à son Eglise, où # commuuia. Lorsqu'il sentit que sa.fin approchait, 1l voulut encore une fois aller à l’hôtel-de-vile, pour dire un dernier adieu au sénat. Mais les sénateurs se rendirent chez lui. Il les pria de regarder avec bonté le peu qu'il avait fait à Genève, les remercia de ce qu'ils avaient supporté sa vivacité, quelquefois poussée trop loin, les assura qu'il avait prêché devant eux la parole de Dieu dans toute sa simplicité et sa pureté, les exhorta en véritable apôtre à la constance, à l'union, à la justice , au loyal accomplissement de leurs devoirs civils, et enfin prit congé de chaque sénateur en lui donnant la main.

Tous le quittèrent, pleins de tristesse, comme s'ils se séparaient d’un père commun. Après avoir fait ses adieux au clergé de la même manière , le 28 Avril, et avoir passé ses derniers jours en prières , 11 s’'endormit du sommeil des justes le 27 Mai 1564. Il était Agé de 54 ans, 10 mois et 7 jours. A cel âge, l'homme dissolu commence seulement à ren Urer en lui-même ; mais ce noble ennemi des

€ 170: )' | vices avait déjà mis le sceau de l’immortalité à son nom par ses immenses bienfaits.

Son tombeau devait être sans faste, comme sa vie simple et chrétienne ; aucun monument passager ne devait lui être élevé. — - Ainsi le voulut Calvin, et Genève respecta la volonté de ce grand homme. Presque toute la ville l'accompagna au champ du repos , et le pleura comme son meilleur citoyen, comme son père.

Mais si Calvin se vit honoré par l'estime de ses amis ; il le fut encore davantage par Ja haine de ses ennemis et les cris d’allégresse qu'ils poussèrent à la nouvelle de sa mort.

Déjà la bigotterie du peuple de Novon avait rasé la maison dans laquelle Calvin était né, et pendu un imprudent qui avait voulu la rebâtir. Déjà, sur le faux bruit de la mort de Calvin, le clergé de Noyon avait fondé une procession solennelle en actions de gràces. — Après la fin de cet inquisiteur , ainsi que lappelaient les Catholiques, on crut même à Rome qu il serait facile de rappeler Ia ville de Genève à la croyance romaine, et l'on nomma à cet cffet sept missionnaires.

dvi Les ennemis de la Réformation firent connaître par-là ce que sentaient profondément ses amis, qu'une colonne de l'Eglise nouvelle était tombée avec Calvin.

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