QUATRIÈME PARTIE
Calvin et Genève dans leur réurion. !
Carvix était fort au-dessus de Ja susceptiæ bilité des petits esprits Quoique Genève l'eut exilé , il ne se considérait pas moins comme Le pasteur des Fidèles qui s’y trouvaient. Lors donc que l’évêque de Chambéry, Jacob Sadolet, tenta de rappeler, par un écrit doucereux , à l'Eglise romaine les brebis privées de leurs guides spirituels les plus distingués s Calvin lui répondit de Strasbourg avec énergie et éloquence. Ayant appris que des cabales se formaient à Genève contre les ecc'ésiastiques qui y étaient demeurés, il exhorta les Génevois à rester unis et à respecter leurs pasteurs. On se tromperait fort si lon attribuait sa conduite dans cette affaire à l’orgueil ou à un empressement exagéré; il n’aait
ainsi que par le sentiment intime de son de-
voir. « Je me sens le besoin d'écrire, dit-il, « pour chercher à remédier, autant que pos- « sible, à ce mal que je ne pouvais ignorer... « Et quand même cet écrit ne serait pas « recu avec bienveillance par vous, je n'ai « pas dû hésiter à remplir mon devoir , et si « je ne puis produire aucun avantage, mon âme sera du moins pure de toute faute. »
Les Génevois reconnurent bientôt ce qu'ils avaient perdu en Calvin. Les quatre ecelésiastiques restés à Genève laissaiènt tout tomber en ruine. La débauche et l’anabaptisme prenaient le dessus, et une dépravation totale était à craindre. Deux des syndics qui avaient banni Calvin ayant été condamnés comme coupables de haute trahison , et un troisième étant mort subitement, on pensa
sérieusement , l’année suivante, à rappeler Calvin, et l’on cassa en forme l'arrêt de son exil. Mais Calvin connaissait trop bien Genève, pour désirer vivement son retour dans cette ville, et s’il dit, dans l’avant-propos de: son Commentaire sur les Psaumes, qu'il est devenu trop faible et trop craintif pour souhaiter son rappel, ce n’est qu'une modeste discrétion de sa part. Le vrai motif du scru--
pule qu'il montra dans cette affaire, c'était la crainte de ne pouvoir rien produire de bon. Il le témoigne clairement dans une lettre adressée vers ce temps à Farel : « Dans « quelle disposition, écrit-il, se trouvent la « plupart des habitans de Genève? Ils ne « pourront me souffrir et je ne pourrai les « supporter. Et, pour dire la vérité, je ne « sais par quelle inhabitude j'ai perdu l'art de « dominer la foule. » A la même époque, il écrivait à Viret: « Il n’y a aucun lieu dans « le monde que je craigne davantage que « Genève, non que je haïsse cette ville, mais «je vois un grand nombre de difficultés qui “ my attendent, et je ne me sens pas né « pour les applanir. Chaque fois que je me « rappelle le passé, je ne puis contenir la « terreur que j'éprouverais à me voir forcé « de me relancer au milieu des anciennes « luttes. »
Calvin répondit en conséquence à la première lettre des Génevois, que son retour ne dépendait pas de lui, puisqu'il était lié à Strasbourg par ses engagemens ; il finit sa réponse en proposant Pierre Pret, pour remplir sa place à Genève. Ami Perrin,
ancien syndic’, et zélé partisan de la Réfor-
mation , fut alors député par les Génevois vers la ville de Strasbourg , avec la comnussion d'engager ses magistrats à laisser partir Calvin. Zurich , Berne et Bâle appuyerent celte négociation qui réussit, malgré léloi:
gnement des Strasbourgeois à la ratifier, Cal< vin, qui résistait encore au vœu des Génevois, fut enfin déterminé à le remplir par Bucer , qui lurrappela ; en menaçant, l’entêtement du prophète Jonas. Cette menace était trop d'accord avec les principes de Calvin sur sa divine vocation, pour qu'il pût faire une plus longue résistance. Sa communauté de Strasbourg lui accorda un congé de deux ans, et il se rendit enfin à Genève, sous la condition qu'on y laisserait établir une discipline ecclésiastique et une censure de mœurs. Cette ville y consentit , et tâcha bientôt ensuite que Calvin abandonnAt entièrement Strasbourg. Pendant ces négociations, Virét vint à Genève, où il remplit les fonce: tions de Calvin pendant l’espace né sep!
mois He li | 14
(*} Ce prédicateur ; qui rendit de si grands ser
Calvin arriva lui-même à Genève le 1." Septembre 15471, y fut accueilli avec de vives démonstrations de joie. Ses occupalions étaient nombreuses : 1l devait donner des lecons publiques de théologie, prêcher tous les quinze jours, assister aux assemblées du consistoire établi par ses soins, ainsi qu'à celles’ des ecclésiastiques, dont il avait la présidence. Avant son retour, 1l était déjà regardé comme l’un des premiers théologiens
vices à la Réformation, naquit à Orbe en 1511. Aïnst que Farel et Calvin, il fit son éducation à Paris, et précha la réforme à Orbe | Payerne et Grandson. Il viat à Genève en 1534, avec les députés de Berne et se fixa à Lausanne en 1536. Il revint à Genève avec Calvin, mais seulement pour quelque temps; il retourna ensuite à Lausanne. Il en fut banni en 1558, porce qu'il voulut y introduire la discipline ecélésiastique de Calvin. Genève l’accueillit avec empressement ; cependant il n’y demeura pas jusqu’à la fin de ses jours, parce que le mauvais état de sa santé le força à aller en Languedoc; il fut d’abord pasteur à Nimes, puis à Lyon en 1563, et enfin professeur de théologie à Orthès, où il mourut en 1571. Ses meilleures écrits ont été publiés sous le nom pseudonyme de Firmianus Chiorus.
( 140 ) de l'Eglise réformée ; mais sa réputation dut encore s’accroître par sa rentrée dans une ville importante, qui avait donné la preuve évidente qu’elle reconnaissait tout son mérite, en mettant un zèle si ardent à le rappeler dans ses murs, avec la qualité de ‘chef des ecclésiastiques. Calvin justifia au reste par. ses actes la bonne opinion qu’on avait conçu de lui. Maloré les maladies continuelles dont il était accablé, il prit non-seulement une part active à tous les événemens de la Réformation par sa correspondance , ses opinions rendues publiques et ses conseils ac-cordés volontairement; non-seulement il travailla pour le bien-être politique de Genève, mais 1] remplit aussi les devoirs de sa charge avec une exactitude exemplaire. Quoiqu'il n’eût à prècher que tous les quinze jours, il écrivit cependant 2025 sermons , qui se trouvent manuscrits à la bibliothèque de Genève (*). Comme professeur en théologie, il montra un mérite distingué et s’acquit une réputation étendue ; l’affluence de ses auditeurs, qui arrivaient de tous les pays, était
*) PF, Senuebier, Aistoire littéraire de Genève. #
(14) si considérable, que, dans l'année 1558, le sénat établit une Académie régulière, sur la demande de Calvin, et mit en vigueur les statuts rédigés par lui. Cabyin y enseigna la théologie, Chevalier l'hébreu, Berald le grec, et T'agout la philosophie. Le premier fit aussi en sorte d’appeler à l'Académie le savant Théodore de Bèze, dont l’éloquence parut avec tant d'éclat aux conférences religieuses de Poissy, que le cardinal de Lotharingue s'écria : Plit à Dieu qu'il fut muet, ou que nous fussions sourds ! Théodore de Bèze, né à Vezelay en 1519, recut de Melchior Molmar des instructions sur la langue grecque et sur la Réformation , et étudia le droit à Orléans. De là, il se rendit à Paris, où il s’appliqua davantage à la poësie qu’à la jurisprudence , et s’abandonna aux plaisirs mondains,; conséquence presque inévitable de sa situation aisée et de son sét'our dans la capitale. Il y publia aussi ses Juvenilia, poëmes remplis d’obscénités , qu'il se repeutit plus tard d’avoir mis au jour. Il contracta un mariage secret ; mais une maladie dangereuse le rappela de la route du vice, et les lecons de VVolmar se représentèrent à
son esprit avec tant de force, qu'il abandonna Paris, sa famille et sa fortune, want à Genève en 1548, embrassa publiquement la Réformation, et fit lécaliser, d'aprèsiles formes prescrites, son précédent mariage.
Ses talens lui acquirent la chaire de langue grecque à Lausanne, où il ne tarda pasrà se faire un nom illustre par son drame, in= titulé : Le sacrifice d'Abraham, et ses correclions à la traduction en vers des Psaumes! par Marot. Calvin l’attira à Genève, où il devint pasteur , professeur en théologie; «et premier recteur de l’Académie , et rendit d'immenses services à l’étude des sciences:
Il y jouit de la plus haute considération après . Calvin, le remplaca même dans sa préséance sur Les ministres du culte, et:mourut en 160; à l’âge de 86 ans. |
Quant à l'influence de Calvin sur Genève, elle peut être considérée sous deux points de vué principaux, premièrement, le maintien du dogme chrétien où du. Christianisme theorique contre les incrédules et les faux doc teurs ; secondement ; l'introduction et Paffermissement d'une, discipline ecclésiastique,
(145) d’üne censure de mœurs ou du Christianisme pratique.
Sous ces deux rapports, Calvin trouva de rudes combats à soutenir ; mais il eut le bonheur d'en sortir victorieux, et de donner à l'Eolise de Genève l'empreinte de son puissant génie, empreinte qu'il communiqua à l'Eglise réformée en général, par les moyens rapportés dans la première partie de cet opuscule,
Pour ce qui concerne la: partie dogmatique ; al l'avait déjà exposée dans son Ins2 tiution de la religion chrétierine ; surtout dans la troisième édiuon ; 11 contimua à soc cuper de cet objet dans son cathéchisme de l£olise de Genève, destiné à l'instruction de la jeunesse ; qu'il augmenta successivement dans les éditions de 1540, 1545 et 1550: Ce catéchisme fut traduit en espagnol, italien ; anglais, grec, latin, hébreu, et acquit dans l'Eglise réformée la même importance que celui de Luther dans l'Église qui porte son nom (*).
(*) Il est rédigé par demandes et réponses, et traite, 1.” de la foi; z.° de la loi; 3.° de la prière; 4° de
Nous allons rapporter en peu de mots les luttes les plus importantes que Calvin eut à soutenir sous le rapport de ses doctrines dogmatiques.
La première querelle de quelque éclat qu'il dût entamer, eut lieu avec Sebastien Castalio ou Castello , élégant traducteur de la Bible, etancien recteur de l'Ecole de Genève. Ce dernier , rejetant l'explication mystique du sublime cantique, avait déclaré que c'était un poëme obscène ; il avait aussi nié la descente de Jésus-Christ aux enfers, et accusé les ecclésiastiques d’orgueil, d'intolérance et d’autres vices. Une conférence, qui eut lieu entre lui et les ecclésiastiques sur la descente de Jésus-Christ aux enfers, ne lui fit pas abandonner son opinion; bien plus, il saisit celte occasion pour dire des injures à Calvin et à toute l’assemblée. Le sénat indigné le bannit de Genève. Castalio se rendit à Bâle, où il conserva jusqu’à son dernier sohpIEs une haine ardente contre Calvin.
la parole de Dieu; 5.° des sacremens. On y trouve aussi des prières et des liturgies pour le baptême et la sainte Cine. Les doctrines y sont les mêmes que dans l’Institutio, pour ce qui concerne la prédeslination et la sainte Cène.
Jacob Gruet, l'un des principaux libertins, qui détestait les liens de la censure ecclésiass tique , avait attaché , en 1547, sur.le pupitre de la chaire de la cathédrale, un libelle diffamatoire , dans lequel il vomissait des in : jures grossières contre la Réformation, le clergé , et surtout contre Calvin, que Fou devait, suivant lui, jeter dans le Rhône, fl avoua, dans $on interrogatoire, qu'il avait écrit et altaché ce pamphlet dans l'intention. d’effrayer les pasteurs, et de les forcer ainsi à ne plus prêcher contre les plaisirs des gens dissolus: Comme on trouva, en visitant ses papiers, plusieurs autres hbelles contre Calvin, de plus un plan, pour exciter le peuple à supprimer le consistoire, et enfin un mémoire, dans lequel il disait que le monde est éternel, qu'il n'y a ni ciel ni eufer, que tout meurt dans l’homme avec la mort, que le Christianisme estune fable, et que la légis- Jation divine et humaine n’est qu'un calcul de l’égoïsme , 1l fut condamné à mort et dé-
capité le 26 Juillet 1547 (*).
(*) Après sa mort, on trouva encore chez lui un écrit plein de sarcasmes outrageaus cuntre le Chris-
La doctrine de Calvin sur la prédestination trouva beaucoup d’adversaires, entr ‘autres un nommé Hiéronymus Bolsec , moine échappé du cloître, qui vint à Genève en qualité de médecin, et causa beaucoup de tracasseries à Calvin. Ce dernier chercha vainement à lui persuader ja justesse de ses principes ; Bolsec ne voulut } Jamais les adopter. Tl existait autrefois un usage à Genève, ui permeltait à tout individu présent à l'Eglise d’alléguer les raisons qui lui semblaient plausibles contre le sermon du prédicateur; Bolsec mit ceite coutume à profit, etun jour, après que le sermon eût été prononcé , 1l combattit la prédestination dans un discours étendu et irès-violent. N'ayant pas vu Calvin à sa place ordinaire , il pensait qu'il ne se trouvait pas à l'Eglise, et cette idée lui : imspirait ( du courage. Mais celuici, étant entré trés térd dans l’'Eolise, avait choisi une autre place. Après que Bolsec eut
tianisme, écrit que le sénat fit brûler par la main du bourreau. Quelques-uns veulent que ce soît le fimeux traité des 7ribus impostoribus ; où du moins le regardent comme le modele et le type de l’autre.
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parlé, il s’avancça inopinément, et improvisa un discours si persuasif pour appuyer son opimon, que Bolsec fut exilé par le sé
nat. Calvin combattit encore les objections assez justes de Bolsec dans une lettre aux ministres de Berne; mais 1l était tellement irrité contre lui, qu'il qualifia ses principes de frénésie , d'erreur coupable, et donna à Bolsec lui-même les noms de trompeur , athée , misérable, perfide, peste dangereuse, etc. Il est vrai de dire que sa doctrine sur la prédestination lui attira beaucoup:
d’ennemis. Les pasteurs du pays de Berne, où il s'était rendu après son exil, se déclarèrent aussi contre elle, et accusèrent Calvin de rendre Dieu auteur des péchés. Castellio adressa les mêmes reproches à Calvin par conviction ou par inimitié contre lui, et les clameurs devinrent si violentes, que Calvin se rendit à Berne, avec l'autorisation du sénat , et y justifia avec tant d'adresse ses opinions, que Bolsec et Castellio durent quitter encore cette ville. Toutefois le sénat de Berne réclama le silence sur cette doctrine : et Jorsque l'écrit de Calvin , qui traite de la prédestination , eut paru, il défendit aux pas-
teurs de prêcher sur une matièré aussi Épi=' neuse. Les circonstances que nous venons de rapporter poussèrent Calvin à écrire cet ouvrage sur la prédestination , qui fut d’abord approuvé par le clergé de Genève , et plus tard par toutes les Eglises suisses (1554); (il est connu sous le titre de Consensus Tigurinorum). De là, les principes de Calvin, sur la prédestination et la sainte Cène, se répandirent dans les autres pays où se trouvaient des Eglises réformées.
Sa’ querelle avec Servei excita la plus vive altention , et imprima même une tache sur sa vie. Nous irions trop loin, si nous voulions soumettre à la critique les différens mofs qui dirigèrent la conduite de Calvin dans cette affaire ; d’ailleurs, d’autres l'ont déjà fait , principalement Sennebier , dans son Histoire littéraire de Genève. Nous impose rons donc d’étroites limites à notre récit.
IL est vrai que Calvin n'avait pas perdu de vue ce malheureux Espagnol, depuis ses démêlés avec lui à Paris. Servet n'avait pas seulement cherché à démontrer en public que plusieurs doctrines de Calvin étaient fausses, mais il lui avait mème écrit à ce sujet,
en lui-envoyant son fameux livre De resfilulione Christianismi, contre lequel Calvin se déclara avec horreur. Il est vrai que Calvin, à l'instant où il apprit que Servet était arrivé en fugitif à Genève , et s’y tenait caché depuis plusieurs semaines, le dénonca auprès du sénat comme un propagateur de doctrines athées , et le fit accuser en forme par un certain De la Fontaine. Il est vrai, d'un autre côté, que Servèt irrita personriellement Calvin , en l'appelant plusieurs fois, dans la conférence qu'ils eurent ensemble, méchant homme où Sinon le magicien, et qu'il se, montra violent, entêté, impudent. Il est yrai, enfin, que Calvin le jugea digne de mort pour ses opinions corruptrices , qu'il approuva sa condamnatton, et demanda seulement au sénat, quoiqu’en vain, que la peine du feu fut remplacée par une autre punition à mort (*), Servet fut brûlé le 27 Octobre 1553.
Il résulte des faits précédens , que Calvin regardait Servet, non comme un homme ‘égaré; mais comme un blasphémateur, qui
(”) V. sa Correspondance; lettre à Farel,
cherchait à détruire la Relision de fond en comble, dont par conséquent la punition était une affaire de conscience, et dont la conduite méritait la mort (*).
Il est bien évident, en outre, que l’intime conviction de Calvin accordait aux autorités le droit de condamner à mort les blasphe-
(*) H en écrivit ce qui suit à Su/ser : « Uv syndic « a fait emprisonner Servet sur ma proposiion. « Car, je ne le nie pas, je me suis fait un devoir « d’étouffer un homme plus qu’entèté et effréné , au- « tant qu'il dépend de moi, afin que la contagion « ne s’étendit pas plus loin. I} ne doit pas être per- « mis à un méchant de lancer des blasphêmes con- « tre Dieu, là où une autorité est établie pour les « empêcher. Quant à cet homme, il y a deux ré- « flexions à faire. D'abord, rappelons-nous les er- « reurs coupables dont il gâte toute la Religion , Jes « railleries diaboliques qu'il invente pour détruire « la piété, les réveries cangereuses dont il obscurcit « le Christianisme et renverse les fondemens de na- « ire Religion. — Souvenons-nous encore de son en- « têtement excessif, de Varrogance odieuse avec la- « quelle il méprise toutes les preuves, du zèle dé- «plorable, à l’aide duquel il tâche de répandre par- « tout son poison, et enfin de l’orgueil qu’il met Fa soutenir ses abominalions. »
Cid
mateurs, droit dont il reconnaît la justice, et qu'il cherche à jusüfier dans son écrit Contra triuitarios. ( On peut voir aussi son Commentaire sur le Deuteronome , ch. 17, vt. 2-7.) Sans doute que les lois canoniques et impériales ;, qui prononcent la peine capitale contre les blasphématears et les athées, étaient alors en vigueur à Genève, d’autant plus que Valentin Gentilis fut décapité à Berne d’après les mêmes lois et pour les mêmes moufs.: Il est certain encore que le sénat ne condamna pas Servet à mort pour plaire à Calvin, mais qu’il songea à exécuter les lois qui punissent le blasphémateur.
S rvet lui-même contribua beaucoup à sa condamnation par son orgueil et les principes blasphématoires qu'il énonça lorsqu'il fut interrogé. Les procès-verbaux de son interrogatoire. furent soumis à l'approbation des ministres de Berne , Bâle, Zurich et Schaffhouse, et ceux-ci témoignèrent unanimement leur indignation contre les opipions de Servet; ils les déclarèrent coupables et dangereuses , et les Bernois surtout réclamèrent du sénat qu'il les poursuivit avec sévérité. Calvin lui-même avait une telle in-
(152) dignaton contre les erreurs de Servet, qu'il réfusa ‘plus tard de donner la main à Grrbaldus , soupconné de les partager, avant que ‘celui-ci eût déclaré qu'il admettait Le premier article de la foi chrétienne, la trinité'et la divimté de Christ. Plusieurs hommes distingués de cette époque éprouvèrent la même horreur. Œeolampade en fat si exaspéré , qu'il déclara déjà, en 1530, que les erreurs de Servet lui faisaient oublier toute sa longanimité , et qu’il appelleraït sur elles Pattention des magistrats de Bâle. Bucer écrivit que Servét méritait certainement quelque chose de pire que la mort. Le doux Melanchton lui-même ne désapprouva pas sa punition. =l'En général, on doit juger de la violence que montrèrent les Réformateurs à poursuivre les adversairés de la doctrine de la Trinité, d’après leur siècle et leur position. Ils trouvaient cette doctrine st formel- Jement établie dans l'Ecriture, qu'ils la régardaient comme un article de foi nécessaire au salut. Ils détestarent à un tel point les hérésies des Ariens, Sabelliens, eté., et ils professaient un si profond respect pour les opéralions des quatre premiers conciles œcu-
(355) méniques, qui avaient affermi la doctrine de la Trinué , qu'ils regardaient avec horreur toute contradiction sur ce sujet, et l’'appelaient athéisme, blasphémation. Ils avaient solennellement.reconnu.les s principes de ces conciles,.et.ne manquaient pas de moufs graves-pour y persister avec: force:,: puisque malgré celamêmed' Eglise catholiqueiles accusail toujours de révéler les anciennes erreurs ;- les hérésiés depuis long-temps: condamnées. Il arriva dé là que la communauté italienne établie à Genève parut vouloir propager,-aû milieu des Génevois:et:de l'Eglise suissé ;! les opinions de Servet,:Socin, Gentilis et autres adversaires du dogmé de la
-Trinié: Le seul reproche que l’on puissé rai-
.sonnablement faire à Calvin:5 cest: d’avoir pris dans le plus mauvais sens lés opinions de :Servet ; d'y avoir plus trouvé qu'il ny ravaitiréellement ;: plus que Servet lui-même nevoulait:y mettre: RO reèsteue Mais si Calvin portait le zèle: us la | æigueur pour conserver la foi däns toute 'sa pureté, il n’en montrait pas moins à maintenir les m1œurs chrétiennes à Genève, et par influence de cette ville dans toute l'Eglise
réformée. Ici encore il fait paraître cette fermeté des grands caractères . qui ne se laissent pas ébranler par les difficultés ni par les obstacles dans leurs entreprises longtemps méditées. Son ardeur à épurer les mœurs dépravées avait élé l’une des principales causes de son exil; mais il ne revint à (renève que sous la condition, déjà rap portée plus haut, qu’on lui laisserait pleine liberté dans cette affaire. Son premier soin, après son retour , fut d'établir, avec l’autori-sation du sénat, une discipline ecclésiastique èt une censure de mœurs pour les. ecclésiastiques aussi-bien que pour les laïques.
Y! avait déjà mis la chose en pratique à Strasbourg , et ne devait pas éprouver des difficultés. à renouveler cet essai. Aussi ces'institutions furent-elles publiquement adoptées par! le sénat et le peuple le 20 Novembre 1541, c'est-à-dire sept semaines, après /sa rentrée. Calvin lui-même en fournit latceräitude authentique dans unécrit adressé'aux ministres, du culte de Zurich , ‘et dans une lettre à Gaspard Olivian (*}::=Voici les points essentiels de ces institutions.
C) Ÿ. sa Correspondance
- Le choix des ecclésiastiques appartenait à l’assemblée du clergé, qui examinait le candidat, le faisait prêcher ; et, s’il remplissait exactement les condilions exigées, sa nomination était soumise au sénat, qui pouvait l’admettre ou le rejeter. S'il était accepté, le clergé en instruisait la communauté, qui devait faire connaître, dans un espace de huit jours, st elle avait quelques charges à produire contre lui. S'il ne s'élevait aucune plainte, il était mis en possession de sa place et établi à la tête de la communauté. — Le baptéme devait être adminisiré publiquemiént aûu milieu de l'assemblée, parce qu'il pârut inconvenant que l'admission solennelle au Christianisme eut lieu devant: un petit nômbre de témoins seulement. — Les enfans n'étaient pas reçus à la sainte Cène avantqu'ils eussent rendu témoignage de leur croyance ét acquis des connaissances suffisantes en rehgion: Pour atteindre ce dernier but, on faisäit'annuellement quatre examens publics, En 550 | Calvin établit aussi que chaque ecclésiastique-devait visiter tous les ans les familles particulières de son diocèse ; accompagné d’un ancien, et prendre des informa-
tions sur les mœurs et sur la croyance des nouveaux venus. |
Un consistoire, formé de six ecclésiasti-ques et de douze anciens, fut institué pour maintenir l'ordre dans l'Eglise et censurer les mœurs. Les anciens étaient renouveléschaque année; deux d'entr’eux étaient choisis dans le petit conseil et dix dans le col- Kge des Deux-Cents. Avant qu'ils fussent admis à prendre place au consistoire , on faisait connaître leurs noins dans toute la ville, afin que les habitans pussent montrer:sils en jugeaient quelques-uns indignes de leurs fonctions. Tous les jeudis se tenait une assemblée du consistoire , dans laquelle chaque membre pouvait proposer ce qu'ileroyait nécessaire Les citations des personnestrouvées en faute ne se décidaient qu'en commun, et elles ne pouvaient avoir lieu.que lorsque les exhortations particulières avaient été inutiles, ou que l'individu s'était rendu coupable d’un scandale, public. Les,sujets de la censure consistoriale étaient les ju= reurs ; les médisans , les ivrognes, les débauchés, les querelleurs , les contempteurs du culte divin et des lois ecclésiastiques, les
(157) propagateurs de doctrines contraires à la croyance générale ; les bruits dangereux excitaient aussi la sollicitude du consistoire. Les moyens de punition consistaient, d’abord dans l’admonition particulière, surtout pour les fautes secrètes , ensuite dans les reproches adressés au délinquant devant le consistoire , enfin dans l’'excommunicalion, ou l'exclusion de la sainte Cène. Cette dermère punition élait prononcée par un membre ecclésiastique, et les pasteurs avaient le droit de faire chasser d la table du Seigneur lexcommunié qui, malgré le jugement du consistoire, aurait voulu prendre part à la sainte Cène. L’excommunication était pro= noncée de suite pour les fautes graves, mais elle ne s’étendait ordinairement que dans un espace de temps fort court. Si le coupable demandait son pardon , en promettant de s'améliorer, l’ecclésiastique, qui avait prononcé l’excommunication , pouvait alors l'ex absoudre. Mais si l'excommunié méprisait son châtiment et ne changeait pas dans l’espace d'un an, le’ sénat l’exilait de la ville pour une année , et ordonnait encore des peines plus fortes, si ce bannissement ne
portait aucun fruit. L’excommunié était-il coupable d’avoir abjuré la doctrine évangélique pour sauver sa vie, ou d’avoir pris part à la célébration de la messe? Il devait se placer au milieu de l'Eglise, et, après que le ministre avait exposé sa faute du haut de la-chaire , 1l était obligé de tomber à genoux et de demander pardon aux Fidèles assemblés.— Les ecclésiastiques étaient également soumis à la même censure, et si l’un d'eux commeltait une faute si grave, qu'elle entrafnât l’excommunication, il devait se dé+ mettre de ses fonctions. — Au reste, le consistoire ne s’immiscait en aucune manière dans la juridichon civile , et toutes les affaires qui exiveaient des pumitions corpo+ relles étaient portées devant lessénat,
Il fallait évidemment qu’une pareille censure fut exercée, sans égard aux personnes , si l'on voulait qu’elle s’affermit et méritât la considération publique; c’est ce que fit aussi Calvin. Le consistoire cita devant lui Ja femme d’Ami Perrin, l'un des premiers Ma-.
gistrats de la ville, qui avait même exercé le syndicat, lui infligea une pénitence, parce.
qu'elle avait dansé, assisté à un spectacle et,
(159) blasphèmé; bien plus, il n’hésita pas à pro= noncer l’excommunication contre Ami Perrin lui-même, à cause de ses déréglemens. Cependant une telle sévérité n’est admissible que dans les Etats républicains , où les plus hauts fonctionnaires , étant renouvelés chaque année, rentrent bientôt après dans la classe des simples bourgeois. Dans les pays monarchiques, au @æntraire, une puissance censoriale aussi étendue rencontrerait une foule d'obstacles dans la dignité des principaux fonctionnaires de la Cour et de l'Etat, dans l'influence des grandes familles , et en général dans toute la eoastitution. Aussi cette institution ne s'introduisit-elle pas du tout dans les monarchies réformées, ou du moins elle ne fut acceptée qu'avec de grandes modifications ; c’est là aussi qu’on doit chercher la cause qui empècha l'Eglise luthérienne de jamais posséder un pareil droit de censure, puisque même celui d'exclure de là sainte Cène, accordé d’abord aux simples pasteurs, et ensuite aux consistoires » est presque entièrement tombé en désuétude.
L'introduction de la censure exigea aussi, à Genève, un combat long et violent. Une
foule de sens da peuplé, de citoyens consi= dérés , et même quelques ecclésiastiques F
n’en furent pas contens, mais ils l'appelèrent un joug papal, qui n'existait pas dans les autres Eglises. Tous ceux qui menaient une vie licencieuse et déréglée, et croyaient pouvoir unir facilement les plaisirs mondains avec la Réformation , se voyant menacés ou même atteints par cette censure de mottrs ” formèrent un parti contre Calvin et le consistoire. On les nornma Libertins, pour montre leur penchant à une conduite effrénée ; et cette dénomination s'étendit à tous les ennemts du consistoire , qui avaient dés opi= nions trop libres en matière de religion : car l'incrédulité et la dépravation se tenaient pat a main à Genève, comme cela arrivé sou:
vent, et il y en eut plusieurs qui firent le saut ordinaire de la superstition à l'incrédu= lité. Les Libertins se nommaient aussi Spis rituels , et se joignirent avec les étinemis de la foi, que l'on appéla plus tard esprits Jorts (*). La lutte dura jusqu'en 1555, avec
(*) Calvin à tracé d’eux un portrait peut-être exagéré dans un écrit, ayant pour titre : « Instruction
des chances variées , et le consistoire eut tant à souffrir de la grossièreté du bas peuple, dont Calvin fait un portrait remarquable dans ses lettres , que ce dernier, fatigué enfin de ces peines conlinuelles, écrivitencore, en 1557, à Farel, qu'il désirait être appelé par Dieu dans un autre endroit, et il se plaignit de nouveau dans l’année suivante, qu'il s’écoulait à peine huit jours sans qu’il eut une altercation à soutenir.
Deux éclats terribles signalèrent la faction des Libertüns, qui avait pour chef l'excommunié Ami Perrin ; Calvin les comprima avec prudenee et fermeté. Il s’éleva en 1547 un effroyable tumulte, pendant lequel l'épée
opposée à la secte enragée et fanatique des libertins, qui s'appellent spirituels. » W placa dans leurs rangs, non-seulement les hommes dépravés, mais ceux qui sont catholkyues avec les catholiques, réformés avec les réformés, et n’ont en définitif aucune religion. Ceux-ci regardent l’Ecriture comme un recueil de fausseté : cependant ils l’employent, quand ils peuvent la mettre à profit. Ils disent de Dieu qu'il n’y a qu'un seul esprit universel, et sont pant/reistes ; de la loi, qu’elle a été supprimée par Jésus , qui nous
a délivré de son joug, elc., etc.
fut tirée du fourreau dans l'assemblée même du sénat. Calvin raconte cet événement avec
les plus vives couleurs, dans une lettre à Viret: