LIVRE TROISIÈME
Farel eut le triste honneur de se montrer encore plus dur, 0«aDdServet, conduit à l'HôteUde- Ville, apprit là comment il allait mourir, et qu'il se roula, d'épouvante, aux pieds des juges, et qu'il sollicita le glaive comme une grâce, et que, malgré cette épouvante, il refusa encore de consentir, pour se sauver, à une rétractation, — Farel, au lieu de reconnaître au moins la sincérité dont le malheureux faisait preuve, le menaça de ne pas l'accompagner jusqu'au bûcher s'il persistait à se dire innocent. Il se tut ; mais aucune trace de combat, d'hésitation même, ne se manifestait dans ses terreurs ; il n'abordait évidemment pas l'idée de se sauver par un mensonge. Farel, de qui nous tenons tous ces détails, ne sut voir là que de l'obstination, et, plus le condamné, malgré ses horribles transes, persistait à ne pas céder, plus il devenait, à ses yeux, indigne de pitié. Au pied du bûeher comme à l'H^tel-de-Ville, comme auparavant dans la prison, pas \m mot de consdation chrétienne. Une seule fois, Farel lui demande s'il ne veut pas se recommander aux prières des assis-' tants. Servet dit oui, et Farel invite la foule à prier. Mais lui, Farel, il ne priera pas ; son unique tâche est de harceler Servet pour lui arracher quelque mot qui puisse être considéra comme un désaveu de ses erreurs. Enfin, le i)wrpeau fait son
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office, et bientôt il ne reste plus de Servet qu'un peu de cendre. Farel, peu de jours après, racontera tout cela dans une lettre, et ne se montrera pas plus ému sur Thérétique mort qu'il ne l'a été, le jour du supplice, auprès de l'hérétique encore vivant.
On ne nous reprochera pas d'avoir rien adouci ni rien voilé de ces tristes scènes. Nous avons expliqué comment ce supplice fut possible et put paraître nécessaire. Nous avons réfuté, mais par des faits, quelques-unes des calomnies dont il a été l'occasion. Il s'en est dit bien d'autres auxquelles nous ne ferotiç pas même l'honneur de les rappeler ; oii a reproché à Calvin jusqu'au bois vert dont le bûcher de Servet, a-t-on dit, était formé, afin que la mort fût plus lente. Ainsi, au momentmême où il demandait pour Servet une mort plus douce, Calvin se serait occupé de lui rendre l'autre plus affreuse. Puis, à quoi pense-t-on?Le bois vert était une faveur, la victime étant alors étouffée avant que le feu l'atteignit. Tout ce débat, d'ailleurs, ne repose historiquement sur rien; les documents dignes de foi ne parlent ni de bois vei*t, ni de bois
sec, et le tout n'est qu'une des mille fables que d'aveugles haines entassent autour du nom de Calvin. Il fallait bien inventer quelque chose qui fût ou parût plus odieux que la sentence de Vienne, laquelle porte, en toute lettres : « Brûlé tout vif à petit feu. » Mais laissons, une fois pour toutes, les détails. On aura beau grossir les horreurs de ce. jour néfaste ; on n'atteindra jamais à celles de tant de jours qu'avaient vus et que devaient voir encore, nous ne dirons pas l'Espagne, ce sol pétri de cendres humaines, mais les Pays-Bas, mais l'Autriche, mais l'Angleterre sous la sanguinaire Marie, mais la France sous ses rois dissolus et dévots. Si Servet eût péri à Vienne, qui parlerait de lui? Qui relèverait cette malheureuse unité perdue dans rénorme chiffre des victimes de Rome ? Quel catholique, au seizième siècle, eut l'audace ou seulement la pensée de reprocher la mort de Servet à Calvin où aux Genevois ? La tardive horreur qu'elle inspire aux catholiques d'aujourd'hui ne sera janiais, quoi qu'ils fassent, qu'un hommage à la Réforme; c'est le catholicisme que Ton attaque et que l'on condamne lorsqu'on la condamne, elle, pour avoir fait une fois, par inconséquence, ce qu'il faisait tous les jours par principe .
On se demande comment cette inconséquence à pu échapper à Calvin, esprit si éminemment logi-
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que ; on se le demande surtout en lisant le livré qu*il publia Tannée suivante, et dans lequel il érigea en système ce qui avait été fait à l'occasion de Servet.
Dans une première partie , il réfute les opinions du théologien ; dans une seconde , il dé* montre la légitimité du droit du glaive appliqué à la répression des hérétiques. Nous ne le suivrons pas dans le détail des arguments, tous enchaînés à un même cercle vicieux, car, comme nous l'avons déjà fait observer, dès qu'il n'y a plus de tribunal réputé infaillible, il ne peut plus exister logiquement de lois pénales contre Terreur. Calvin, pourtant, a senti en partie cette difficulté. Il parle peu de la punition de Terreur en tant qu'erreur, et, sous ce rapport, il se sépare à peu près totalement de l'idée romaine, telle que la réalisait Tin* quisîtion^ telle que l'appliquaient, même en dehors de l'Inquisition proprement dite, tous les tribunaux qui jugeaient sous Tinfluence de l'Église. Là, c'était l'hérésie, l'hérésie en soi,, qu'on frappait; l'hérésie dans ses plus obscurs adhérents comme dans ses plus renommés apâtres, Thérésie aperçue au plus profond de« consciences comme l'hérésie affichée dans des prédieatioiïs et dans des livres. Rien de tel.chez Calvin. Non-seulement il ne '^ait punir l'hérétique que comme pertuii)ateur
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de la société, mais il suppose toujours le cas où il y aura eu réellement perturbation, ébranlement des bases, danger grave produit par la gravité de Terreur et l'activité de Thérétique. C'est ce que Théodore de Bèze entend aussi. Il publia, cette même année, son livre De la punition des hérétiques par le magistrat civil, et, comme Calvin, c'est uniquement contre le délit civil, contre la perturbation sociale, mais réelle, grave, qu'il appelle l'action du magistrat. Cette distinction, Calvin et le Conseil de Genève l'avaient faite avec soin dans le procès de Servet. Plusieurs des interrogatoires, comme nous l'avons raconté, portèrent moins sur les erreurs de Servet que sur ce qu'il avait fait pour les répandre, sur le mal qu'elles avaient pu produire. Dans la sentence, qui est fort longue, l'arrêt de mort est lié à ces considérations beaucoup plus qu'au fait même d'hérésie.
De là, en pratique, une conséquence importante : c'est que le système de Calvin sur la punition des hérétiques n atteignait nullement, comme le système romain, tout hérétique, toute opinion réputée hérétique , mais seulement les cas extrêmes, la prédication et la diffusion d'erreurs considérées comme renversant le christianisme. Et c'est à cela que se rattache un fait dont les écrivains catholiques devraient au moins tenir quelque peu
compte. Des milliers de gens mouraient comme protestants; jamais Calvin n'a parlé de faire mourir, comme catholique, un catholique. Les Gruet, les Servet, ceux, en un mot, que toute la chrétienté d'alors eût frappés comme lui, voilà ceux qu'il frappa. C'est, pour nous, encore trop ; mais l'histoire doit pourtant noter ces différences. L'intolérance de Calvin ne pouvait conduire au supplice qu'un tout petit nombre de victimes; l'intolérance romaine en immolait, dans ce moment même, des milliers.
Et quand nous en resterions à ce que l'intolérance de Calvin avait d'inconséquent, d'odieux, comment l'histoire impartiale se refuserait-elle à voir ce qu'il y avait là, en même temps, de hardi et de grand? Calvin savait très-bien à qui il allait fournir des armes. Il savait que son livre allait paraître un irréfutable argument en faveur des cruautés catholiques, et que lui, en particulier, aux yeux de millions d'hommes, il était le premier des hérétiques, le plus coupable et le plus dangereux; il savait, enfin, qu'il autorisait l'Europe catholique à noyer peut-être un jour dans le sang ce nid d'hérétiques, ce repaire où il venait de prêcher sa thèse. Luther, non moins courageux, mais plus homme, avouera franchement que ces considérations ne lui sont pas indifPérentes. « Tu
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me demandes, écrit-il à Liùk, s'il est permis au magistrat de faire mourir les faux prophètes. J'aime peu les condamnations à mort, même tout à fait méritées. Puis, dans cette affaire, une chose m'effraye : c'est l'exemple donné. Voyez les papistes, et, avant Jésus-Christ, les Juifs. La loi ordonnait de tuer les faux prophètes,, et on finit par ne plus guère tuer que des prophètes saints et innocents... Je ne puis donc en aucune façon approuver que les faux docteurs soient mis à mort. » Mais, Calvin, cette crainte ne lui fera pas retrancher, pas adoucir un mot. Que les tisons du bûcher de Servet doivent un jour allumer le sien, peu lui importe; que Genève doive périr écrasée, peu lui importe encore. Elle aura eu, comme lui, la gloire de publier tout ce qu'elle aura cru vrai, et de faire, sans peur, tout ce qu'elle aura cru être son devoir.