LIVRE TROISIÈME
au matin, que ce jour était son dernier jour. On lui laissa ignorer le bûcher ; mais la pensée de la mort suffit pour lui enlever, au premier moment, toute force et tout courage. A peine remis, ce fut pour recommencer avec Farel la discussion théologique tant de fois reprise avec Calvin. Farel désira que Calvin revît une fois le condamné. Calvin et deux conseillers arrivèrent. Interrogé par l'un des deux sur ce qu'il voulait dire à Calvin , Servet répondit qu'il ne voulait que le prier de lui pardonner. Alors Calvin : « Je proteste que je n'ai jamais poursuivi contre toi aucune injure particulière * » . Il disait vrai ; mais cette pensée n'a servi trop souvent qu'à encourager dans leurs rigueurs ceux qui se rendaient ce témoignage. Calvin se mit ensuite à énumérer les occasions où il avait montré ce bon vouloir en s'efforçant de ramener Servet dans la bopne voie. Toujours le cercle vicieux. Servet ne pouvait-il pas en dire autant? N'avait-il pas aussi, et à Paris, et dans sa correspondance, et à Genève, tâché d'amener Calvin à ce qu'il considérait comme la vérité? On souffre, au récit de cette dernière entrevue, racontée dans tous ses détails par Calvin, de ne trouver encore en lui, jusqu'au bout, que le théo-
• Déclaration,
382 G/LLVIN.
logien raisonnant, discutant, condamnant. Il n'a pas Tair de soupçonner qu'on puisse, malgré le dogme et à trarers le dogme, adresser un mot de sympathie à ce malheureux qui va mourir, et qu'attend l'épouvantable surprise de trouver un bûcher où il croyait ne trouver que le glaive. On a pu dire, il est vrai, non sans fondement, que l'excès même de cette ardente insistance en est l'explication, l'excuse; que Calvin, croyant de toute son âme à la damnation de Servet, ne pouvait le lui dire trop ; que, lorsqu'on voit un homme près de rouler dans un abîme, il s'agit beaucoup moins de lui montrer de la pitié que de l'effrayer salutairement, et de le retenir, au besoin, violemment. Mais la comparaison pèche pourtant en un point. Cet abtme que Calvin voyait s'ouvrir devant Servet, on aurait pu, on aurait dû tenter de l'en éloigner parla douceur. C'est ce que Calvin ne comprend pas. Tel il s'est montré avec Servet accusé, tel il sera avec Servet condamné. Pas un mot, pas un mouvement qui tende à le fléchir par la bonté, par la pitié ; Calvin s'est imposé la loi de ne lui offrir, jusqu'au bout, que Vidée contre laquelle il l'a vu se roidir depuis vingt ans. Et Servet se roidit encore; et Calvin obéit alors, nous dit-il, au précepte de saint Paul : il « se retire » de Thérétique, et le laisse à Farel,