‹ CalvinChapitre 78 sur 212 · LIVRE DROXIÉME · texte numérisé non relu

LIVRE DROXIÉME

La Réfonne bernoise, moins radicale que celle de Genève, avait maintenu certains usages que Genève n'admettait pas. Genève communiait avec du pain ordinaire ; Berne, avec du pain sans le* vain. Genève avait ôté les fonts baptismaux de ses églises; Berne les avait conservés. Genève ne reconnaissait que le dimanche ; Berne avait maintenu quelques fêtes. Les Bernois demandèrent donc que, sur ces divers points, on fit comme eux. Farel et Calvin s'y opposant, il n'en fallut pas davantage pour que le vœu des Bernois devint celui des Libertins. Ils entendaient bien continuer à communier indignement, la bouche pleine encore de leurs sarcasmes ordinaires ; mais ils s'étaient pris tout à coup d'un ardent désir de communier avec du pain sans levain, et ce fut bientôt la grande affaire.

Un synode fut convoqué à Lausanne pour en délibérer. Farel et Calvin s'y rendirent. Mais Lausanne appartenait aux Bernois, et les Bernois excellaient dans l'art d'être les maîtres. Le synode, comme on devait s'y attendre, vota selon leurs vues. Mais les réformateurs en appelèrent au prochain synode de Zurich, où les mêmes points' devaient se débattre, et, de retour à Genève, ils demandèrent qu'avant de rien innover on attendit jusqu'à Pentecôte, époque où la décision de Zurich

serait connue.

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C'était s'engager à s'y soiimettre en cas qu'elle fût conforme à celle de Lausanne ; grande concession de la part de Calvio, qui ne comprenait pas qu'après avoir rompu avec le catholicisme, on pût vouloir en garder n'importe quoi. Toujours la logique, et, cette fois, avant de trouver qu'elle avait tort, il nous faudrait peser avec soin les circonstances. Le catholicisme avait tellement régné par les cérémonies, parles formes, qu'on ne pouvait guère en conserver ni surtout en reprendre aucune sans avoir l'air de le ramener plus ou moins, et sans risquer de le ramener tout de bon. Calvin put donc se considérer comme ayant grandement cédé en promettant de se soumettre à la décision de Zurich.

Mais cette concession ne faisait pas le compte des Libertins; ils voulaient une résistance ou^ verte, afin d'avoir occasion de la briser. On approchait de Pâques ; ils demandèrent que la communion de ce jour fût célébrée selon le rite bernois, et le Conseil ordonna qu'il en fût ainsi. Une lettre du gouvernement bernois exhortait le Conseil de Genève à ne pas tolérer la résistance des pasteurs.

Cette résistance, en soi, était contraire aux principes que les pasteurs eux-mêmes avaient précédemment posés en faisant voter la confession; ce qu'une majorité avait fait, une autre majorité avait incontestablement le droit de le

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modifier. Mais ici s'ouvrait l'autre point de vue que Calvin n'avait jamais séparé de celui-là. Le droit positif n'existait, pour lui, que lié au droit moral; l'absence du second élément anéantissait le tout. Une majorité chrétienne avait le droit de réglementer l'Église ; une majorité incrédule et vicieuse ne l'avait pas, ne pouvait pas l'avoir. Il y aurait fort à objecter, en fait, contre cette dis* tinction. Qui jugera si une majorité est chrétienne, ou non chrétienne? Qui déterminera où com-* menée et où finit la somme de piété, de foi, nécessaire pour qu'une majorité ait moralement le droit de régir l'Église? Mais ce sont là encore des difficultés modernes, toujours moindres, d'ailleurs, en pratique qu'en théorie. Pour Calvin, elles n'existaient même pas. Carrément campé dans sa conscience, autant il avait encouragé la majorité de 1537 à se croire en droit de voter une confession chrétienne, autant il était hardi à déclarer à la majorité de 1538 qu'elle n'avait pas le droit de toucher à l'édifice élevé par l'autre.

Au reste, s'il avait eu des scrupules, les Libertins les lui auraient 6 tés par leur conduite aux approches de Pâques. Ce rite bernois dont ils ne se souciaient, au fond, pas plus que de tout autre. Us le réclamaient avec fureur. Des bandes, le soir, couraient les rues, vociférant, hurlant. On s'arrê-

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tait devant la demeure des pasteurs, criant : «c Au Rhône ! au Rhône ! » et déchargeant des arquebuses. Mais c'était peu encore. Cette communion de Pâques, qu'on profanait d'avance par des violences ridicules, on tenait à la profaner aussi par un redoublement de scandales, comme pour constater définitivement que la liberté conquise était bien celle du désordre et de Timmoralité. On organise une mascarade parodiant des scènes de l'Évangile; danses, chansons, excès de tout genre, rien ne manque à ces déplorables jours, à ces honteuses nuits. Il est probable que nous serions fort injustes si nous considérions tout le parti comme ayant pris part à ces folies. Beaucoup, peut-être, en gémirent; mais, les blâmer publiquement, c'eût été se donner l'air de renier la cause, et* il n'y eut, en somme, d'autre protestation que le douloureux silence du parti moral et chrétien.

Enfin, le jour arrive, et les cloches semblent sonner l'agonie de Genève chrétienne comme de Genève protestante; les catholiques, nombreux encore, et qui ne cachaient plus guère leur joie à la vue de tant de maux, songèrent sans doute au moment où ces mêmes cloches recommenceraient à sonner la messe, Farel monte en chaire à Saint- Gervais, et Calvin à Saint-Pierre. Farel aperçoit

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dans son auditoire les plus fougueux et les plus tarés des Libertins ; on lui faisait Thonneur de le haïr plus que Calvin, sans doute parce qu'il avait rendu, jusque-là, plus de services, et qu'on lui devait, en grande partie, la liberté dont on usait si mal. n ne parla, d'abord, que des sentiments à apporter à la table sainte ; on crut peut-être un moment qu'il s'en tiendrait à les rappeler, laissant ensuite à chacun la tâche de s'examiner devant Dieu. Mais si c'est là ce que le ministre a de mieux à faire en temps ordinaire, peut-il et doit-il ne jamais faire autrement ? Les Libertins s'étaient assez affichés poiu* qu'il n'y eût pas usurpation à lire dans leurs consciences. Farel déclare donc qu'il n'entend pas être complice des profanations qu'on médite, et que la Cène n'aura pas lieu. Des cris de colère l'interrompent; sa voix domine le tumulte, et on est forcé de l'entendre. Il reprend ce qu'il a dit sur les dispositions à apporter, et il met en regard le honteux tableau de celles qu'on a apportées. « Il faut de la foi pour communier, et vous blasphémez l'Évangile. Il faut de la charité, et vous voilà avec des épées et des bâtons. Il faut de la repentance; à quoi avez-vous passé la nuit? » On s'agite, on crie; enfin, des épées sont tirées, et plusieurs furieux se précipitent vers la chaire. Farel se tait, croise les bras, et attend.

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Mais ses amis, nombreux aussi, l'entourent, le font descendre, et le reconduisent chez lui. Même scène autour de Calvin à Saint-Pierre, quoique un peu moins violente. Elle devait se renouveler, •quinze ans après, dans ce même temple, contre le même homme. Ses ennemis ne changèrent ja^ mais ; mais il changea, lui, encore moins, et le vaincu de 1538 préparait glorieusement le vainqueur de 1553.

Le Conseil, dès le lendemain, prononça le bannissement des deux ministres, et, le mardi, le Conseil Général ratifia cet arrêt. On aimerait savoir à quelle majorité cette décision fut prise ; le registre ne donne aucun détail, et dit seulement «la plus grande voix.» Quoi qu'il en soit, on signifia aux deux ministres d'avoir à quitter la ville dans trois jours. «Soit! dit Calvin; il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Un historien catholique trouve ce mot bien vieux. Il est vieux, en effet, comme l'Évangile; mais il sera éternellement neuf dans la bouche de quiconque aura acheté, en se sacrifiant à son devoir, le droit de le prononcer.

Bonivard était depuis deux ans hors des cachots de Chillon; il put voir l'accomplissement de ce qu'il avait prédit à quelques-uns des tristes Réformés dont nous venons de raconter les exploits.

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