LIVRE Deuxième. t
pressa de les éconduire en déclarant qu'on avait grossi les choses, et que tout allait s'arranger. Les réformateurs avaient J^eaucoup espéré de cette démarche; il se retrouvèrent seuls. Le Conseil, peu de jours après, les voit entrer dans la salle de ses séances ; ils viennent faire encore une fois le tableau lamentable des désordres qui s'étalent impunément par la ville. Les magistrats sont obligés de promettre qu'ils feront quelque chose. Ils prennent, en effet, un arrêté contre l'ivrognerie, la débauche et les chansons infâmes, et le font crier à son de trompe. Mais ils s'en tiennent là, et rien ne change.
Alors la coupe déborde, et les ministres commencent à parler en chaire, non-seulement contre les désordres, mais contre ces magistrats qui ne veulent ou ne savent rien empêcher. Les pasteurs agissaient-ils sagement, prudemment, chrétiennement? Nous savons que beaucoup de gens diront non, s' appuyant sur cet axiome moderne que l'homme de la religion ne doit toucher, en aucun cas, aux hommes du pouvoir. Laissons l'axiome moderne aux gens modernes, et, avant de l'appliquer aux hommes du seizième siècle, qu'on veuille bien se demander ce que Farel et Calvin pouvaient donc faire. Le principe de l'intervention des magistrats en matière morale et religieuse
était admis par tout le monde ; les désordres arrivaient d'ailleurs à un point où nul gouvernement honorable, même purement civil, même de nos jours, ne pourrait plus ne pas intervenir. Les magistrats manquaient donc ouvertement, scandaleusement, à leur devoir; et qui a jamais pu prétendre que la chaire chrétienne doive toujours, partout, absolument, rester muette en pareil cas? D'ailleurs, la position de Farel et de Calvin était tout autre que celle de simples pasteurs desservant une Église organisée. Tout était à organiser, à créer, et une tâche aussi exceptionnelle entraînait nécessairement des droits exceptionnels.
Mais leurs adversaires ne raisonnaient point ainsi. Les pasteurs, selon eux, n'étaient que des gens aux gages de l'État; ils avaient à se taire absolument sur tout ce qui regardait l'État. Un arrêté dans ce sens leur est signifié. Corault brave la défense, et on le met en prison. Ses collègues, appuyés par de nombreux amis, réclament énergiquement sa liberté. Il sort de prison, mais on le bannit de la ville, et nous avons déjà vu ce que Calvin disait de lui à l'occasion de sa mort, qui arriva cette même année, en octobre.
Un nouvel embarras était venu précipiter le dénouement. Au point où en étaient les choses, c'était plutôt à désirer qu'à craindre.