BOULEVARD SAINT-GERMAIN
DroîU de traduction al d« reproduction réservés.
CALVIN
C'est un vieil adage, que nous ne faisons pas ce que nous voulons, que notre destinée se prépare sans nous, quelquefois dans l'ombre des jours qui nous ont précédés. Tel se propose une vie paisible, une vie de méditation et d'enseignement, qui se voit emporté dans la lutte des partis et devient chef d'État : ce fut le cas de Jean Calvin. Nous ne sommes, pour ainsi dire, que l'un des éléments dont se forme notre existence ; les autres sont les circonstances dans lesquelles nous sommes nés, les influences que nous subissons, et cette force mystérieuse qui relie les actions particulières des hommes et les dirige vers un but commun.
Calvin était dans sa vingt-septième année, la première fois qu'il entra dans la vie publique par un acte décisif, la publication de son Institution chrétienne en latin. C'était en 1536,
quand déjà la Réforme était faite. Dès 1517 Luther avait affiché ses thèses sur la porte de l'église principale de Wittenberg, et, deux ans après, Zwingle avait commencé à déclarer du haut de sa chaire a Zurich qu'il ne reconnaissait d autre règle de la foi chrétienne, que le texte authentique de l'Evangile. Depuis, les diètes de Worms, de Spire, d'Augsbourg avaient montré que les protestants étaient décidés à ne rien abandonner de leur croyance. Luther venait de terminer la traduction de la Bible; il en appelait du jugement des prélats à celui du peuple allemand. Calvin, moins hardi, ou voulant maintenir la discussion sur un terrain plus étroit, ne s'adressait d'abord qu'aux savants. Humaniste lui-même, en même temps que profond théologien, il ne visait encore qu'à une alliance entre l'humanisme et la Réforme, et peut-être, s'il n'avait eu qu'à suivre ses goûts, s'en serait-il tenu là. Genève l'appela, s'empara de lui, et, les circonstances politiques aidant, il fut amené à faire de la doctrine nouvelle une discipline morale, inflexible comme tout ce qui tient à un dogme, et à l'incorporer dans un Etat théocratique : ce fut la dernière partie, la plus dure et la plus périlleuse, de son œuvre.
LA FAMILLE
Nous sommes peu renseignés sur l'enfance et la jeunesse de Calvin. Lui-même ne se confessait pas volontiers, et quand il le faisait, c'était pour indiquer les grandes étapes de sa carrière, les luttes qu'il avait eu à soutenir, les hommes qui l'avaient secondé ou combattu. La plus célèbre de ces confessions est contenue dans sa Préface sur les Psaumes ) elle est toute générale, et se rapporte plus au développement de son esprit qu'aux événements de sa vie.
Jean Calvin est né le 10 juillet 1509, à Noyon, en Picardie, sur les confins de l'Ile-de-France; sa mère était originaire du Cambrésis. Ses ancêtres du côté paternel étaient mariniers. Son grand-père avait une petite maison au village de Pont-l'Évêque, non loin de Noyon, au bord de l'Oise, sur la route de Pans. 11 eut trois fils, dont deux allèrent s'établir comme serruriers à Paris. Le troisième, Gérard CauvinS le
1. Cauvin est le nom primitif de la famille; Calvin est la forme française dérivée du latin Calulnus.
CALVIN
père du réformateur, se donna de Tinstruction et devint procureur à Noyon, où il acquit le droit de bourgeoisie, et où peu à peu, sous des attributions diverses, il attira à lui toutes les affaires civiles et ecclésiastiques. « Étant homme de bon entendement et bon conseil, dit Théodore de Bèze, il était fort requis es maisons des seigneurs circonvoisins. »
Deux puissances rivales se partageaient la ville, et ne manquaient aucune occasion de se chercher noise; elles avaient leur siège aux deux côtés de la cathédrale, lune à droite, l'autre à gauche, n'étant séparées que par la nef. C'étaient l'évéché et le chapitre. Les cinquante-sept monseigneur s dont se composait le chapitre visitaient à cheval leurs bénéfices, tandis que des prêtres gagés disaient la messe à leur place. Le siège épiscopal était inféodé à la grande famille des Hangest. Charles de Hangest, neveu du célèbre archevêque de Rouen Georges d'Amboise, régnait depuis le commencement du siècle; c'était un homme distingué et qui aimait le faste ; c'est lui qui fit bâtir le palais dont quelques restes subsistent encore. En 1525, il transmit sa charge, comme un souverain légitime, à son neveu Jean de Hangest, dont il resta le vicaire général; il mourut trois ans après. Jean de Hangest, dit l'annaliste de la cathédrale, Jacques Le Vasseur, était « un homme savant et qui n'ignorait son mérite, pourquoi il en fit plus le renchéri et montra tout d'un coup les dents au chapitre ». Il faut dire, à son excuse, que le chapitre le provoqua. Jean n'avait pas cru, en prenant possession de l'évéché, devoir couper sa barbe. Le chapitre lui envoya une délégation pour l'engager à
LA FAMILLE. 9
se mettre « en état décent », s'il voulait officier dans la cathédrale. L'évêque n'en fit rien, et se présenta en habits pontificaux, « prêt à enjamber par-dessus toute ordonnance ». Le doyen lui ferma la porte du chœur. Un an après, Jean voulut prendre sa revanche. Une procession étant annoncée par le chapitre, il fit mettre le crieur « en un cul de fosse », et comme on processionna quand même, il mit trente chanoines en interdit. Le Parlement dut intervenir pour le forcer à lever l'interdit, et l'évêque vaincu quitta la ville; il s'arrêta longtemps à Rome, et mourut à Paris en 1577. Son absence laissa le champ libre aux idées nouvelles, qui commençaient à gagner des partisans, et que lui-même, du reste, n'avait jamais très énergiquement combattues. Peutêtre les exemples que lui offrait sa propre famille le rendaient-ils hésitant; l'un de ses quatre frères, en effet, fut un des meilleurs lieutenants de Goligny ; un autre commanda l'aile droite protestante à la bataille de Saint-Denis, en 1567.
Gérard Cauvin était lié d'amitié avec les Montmor, une des branches de la famille de Hangest. Tout ce qu'on sait de ses relations nous le montre comme l'un des bourgeois notables de la ville. Il avait sa maison sur la Place au Blé, non loin de la cathédrale ^ Sa situation fut encore augmentée par son mariage avec Jeanne Le Franc, fille d'un hôtelier de
1. Sur l'emplacement de l'ancien immeuble appartenant à Gérard Cauvin, et qui paraît avoir été assez grand, s'élève aujourd'hui l'hôtel de France. D'après N. Weiss, une partie des constructions primitives, entourant une cour, subsiste encore. (Voir le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 1897, p. 371.)
CALVIN
LA FAMILLE
Cambrai qui était venu s'établir à Noyon. Le beaupère fut admis à la bourgeoisie un an après le gendre, en 1498, et il entra au conseil de la ville; sur le Registre des tailles, il est taxé à quatre livres, c'est-à-dire au double de la taxe moyenne. Jacques Desmay, docteur en Sorbonne, qui vint prêcher à Noyon l'Avent de 1614 et le Carême de 1615, rapporte qu'à cette époque on se souvenait encore de Jeanne Le Franc comme de « Tune des plus belles femmes de son temps ». On disait aussi qu'elle s'était distinguée par sa piété, et c'est sans doute à elle qu'il faut rapporter les premières impressions religieuses du futur réformateur. Il suivait les processions et visitait les reliques avec elle. « Il me souvient, raconte-t-il dans le Traité des Reliques, de ce que j'ai vu faire aux marmousets de notre paroisse, étant petit enfant. Quand la fête de saint Etienne venait, on parait aussi bien de chapeaux et affiquets les images des tyrans qui le lapidaient (car ainsi les appelle-t-on en commun langage) comme la sienne. Les pauvres femmes, voyant les tyrans ainsi en ordre, les prenaient pour compagnons du saint, et chacun avait sa chandelle. » On allait aussi à l'abbaye d'Ourscamp, à trois lieues de Noyon, faire ses dévotions à sainte Anne. « Il me souvient que j'ai baisé une partie du corps de sainte Anne, mère de la Vierge Marie, en l'abbaye d'Ourscamp près Noyon, dont on fait grand festin*. »
1. Le chœur de l'église où était exposé le corps de sainte Anne a bravé le temps; c'est une belle construction du xiii" siècle; le reste de l'édifice a disparu; dans l'abbaye même s'est installée une fabrique de velours.
Gérard Cauvîn eut quatre fils, Charles, Jean, Antoine et François, et deux filles, Marie et une autre dont on ignore le nom. Celle-ci fut mariée à Noyon. François mourut en bas âge. Marie et Antoine suivirent plus tard leur frère Jean à Genève. Charles resta à Noyon comme chapelain et curé de Roupy. De bonne heure les trois fils survivants de Gérard furent pourvus de bénéfices. Jean eut le sien à douze ans ; à dix-huit ans, il devint curé de Saint- Martin de Marteville dans le Vermandois, et deux ans après, en 1529, curé de Pont-l'Evêque, où, dit-on, son grand-père vivait encore. Des nominations aussi précoces aux dignités ecclésiastiques n'avaient alors rien d'extraordinaire. On pouvait être bénéficiaire et même curé sans être prêtre. Jean de Lorraine ne fut-il pas évêque de Metz à quatre ans, et Odet de Châtillon, le frère de Coligny, cardinal à seize ans?
Les trois fils de Gérard Cauvin reçurent leur première instruction au collège des Capettes, ainsi nommé d'un petit manteau [cappa] que portaient les écoliers. C'était un établissement situé hors de la ville, où une vingtaine de boursiers étaient logés, nourris et dressés aux disciplines scolaires. Jean se montra « de bon esprit, d'une promptitude naturelle à concevoir, et inventif en l'étude des lettres humaines ». Ce furent sans doute ces heureuses dispositions qui lui acquirent la faveur de suivre en même temps les leçons que recevaient les enfants de Montmor ; et quand ceux-ci allèrent à Paris, en 1523, pour y faire des études plus complètes, il partit avec eux, muni d'un congé de son chapitre. Il descendit
CALVIN
LA FAMILLE
chez son oncle Richard, le serrurier, qui demeurait aux environs de Saint-Germain-l'Auxerrois; il avait quatorze ans.
Il est probable qu*à ce moment sa mère était morte. Gérard Cauvin se remaria et mourut bientôt après, en 1531. Ses dernières années furent attristées par des démêlés avec le chapitre, et aussi, à ce qu'il semble, par des maladies. Il fut chargé, en 1526 et 1527, de régler la succession de deux chapelains, et il ne rendit jamais ses comptes. Le chapitre, après l'avoir inutilement censuré plusieurs fois, prononça contre lui Texcommunication. C'est en cet état qu'il mourut, et il fallut que son fils Charles intervînt auprès du chapitre pour qu'il fût enterré en lieu saint. Les trois frères promirent, du reste, que les affaires pendantes seraient promptement réglées, à' la satisfaction de tous les intéressés. A ce propos, Gérard Cauvin a été accusé de mauvaise foi; on l'a traité de « fripon » ; des historiens moins hostiles ont attribué l'irrégularité de ses comptes à des embarras financiers. Peut-être n'en faut-il chercher d'autre cause que la maladie. On lit, en effet, dans les Registres capitulalres, qu' « au chapitre tenu le vendredi 27 novembre 1528, messire Jacques Renard a présenté qu'il avait parlé à Gérard Cauvin sur l'exécution d'une sentence donnée contre lui, par laquelle il avait été condamné à rendre compte des biens des chapelains Obry et Courtin, et Gérard lui avait répondu, étant au lit malade, qu'il était appelant de cette sentence ». Et aussitôt le chapitre ordonne « qu'on suspendra l'exécution de ladite sentence, et ique, pour soulager ledit Cauvin en son
infirmité, maître Tresson ira chez lui pour écrire et dresser les minutes de ses comptes ».
Ce qui rend l'étude de la vie de Calvin particulièrement difficile, ce n'est pas seulement la pénurie des renseignements, c'est surtout leur nature contradictoire. La polémique, dans les luttes religieuses du xvi*' siècle, fausse l'histoire; l'historien accuse ou défend; sous les faits il cherche des arguments, et la simple vérité est son moindre souci. Que l'esprit de parti se soit donné carrière sur l'œuvre et sur la personne de Calvin, cela se conçoit ; mais sa famille n'a pas été épargnée. Après Gérard Cauvin, c'est sur Charles, le fils aîné de Gérard, que la critique malveillante s'est exercée. Il est vrai qu'il donnait plus de prise. Au moment où il demandait, en 1531, la levée de l'interdit qui pesait sur son père, il était lui-même sous le coup de l'excommunication. Il avait, en effet, en 1529, injurié un appariteur qui lui signifiait un mandement de messieurs du chapitre, et, un an après, il avait battu un clerc dans une querelle. On lui imposa une pénitence; il refusa de se soumettre. Il s'acheminait notoirement vers la révolte. Bientôt ce n'est plus à la discipline, mais à la doctrine qu'il s'attaque. Il tient, dit-on, « des propos scandaleux sur les sacrements de l'Église ». En 1534, une enquête est ordonnée contre lui ; il est décidé « qu'on lui fera une admonition, le plus secrètement qu'il sera possible, pour savoir s'il entend soutenir la proposition erronée qu'il a mise en avant, afin d'aviser ce qui sera à faire ». On ne sait au juste quelle était celte proposition, et, quant au secret de la procédure, il est probable
CALVIN
qu'on voulait cacher à la population, dcjà agitée par |les idées nouvelles, les dissidences qui se produiisaientau sein même du chapitre; car, comme nous l'apprend Desmay, Charles Gauvin, « nonobstant sa rébellion, ne laissait pas d'avoir des amis en chapitre qui le soutenaient ». Dès lors, Charles n'assiste plus aux offices et n'acquitte plus ses messes. Il meurt en 1536, après avoir refusé de recevoir les sacrements : « à l'occasion de quoi son corps fut porté entre quatre piliers d'une potence, qui est le lieu patibulaire de Noyon ».
Drelincourt, loin de le plaindre de sa dernière disgrâce, lui en fait un titre de gloire. « Nous n'avons garde, dit-il, d'excuser toutes les actions de sa vie; aussi cela n'est-il point de notre sujet. Il ne peut être assez blâmé de ce qu'ayant quelque connaissance de la vérité, il n'eut pas le courage d'en faire une profession ouverte et de suivre Calvin à Genève, comme firent son frère et l'une de ses sœurs. Mais je ne saurais assez admirer la grâce que Dieu lui fit à l'heure de sa mort. Car ce qu'il refusa de recevoir le sacrement de l'Église romaine est un témoignage infaillible qu'il ne croyait point que le prêtre qui le lui présentait eût le vrai corps de Jésus-Christ entre ses mains et qu'il le lui pût fourrer en la bouche. Que si, en haine de cette résolution chrétienne, le corps de ce bienheureux a été enterré au lieu où l'on fait mourir les malfaiteurs, ce lui a été, à mon avis, beaucoup d'honneur et de gloire d'avoir eu à cet égard quelque conformité avec Notre-Seigneur, qui a été crucifié sur le Calvaire entre deux brigands *. »