Edition de 1560, liv. I", chap. xv
CALVIN
L (( INSTITUTION CHRETIENNE ))
toute la descendance d'Adam a souffert. « Ainsi a été effacée l'image céleste qu'il portait, d'autant qu'étant aliéné de Dieu par le péché, semblablement il a été étrange de la communion de tous les biens lesquels ne se peuvent avoir qu'en icelui*. » Il a perdu son franc arbitre, qui était une partie de son héritage céleste, et il est tombé sous la « seigneurie du mal ». Il a gardé la volonté d'agir, mais il n'a plus la faculté de déterminer ses actes. Il pèche par nécessité, mais non par contrainte; et son péché doit retomber sur lui, puisqu'en somme, il l'a voulu. C'est par ces distinctions subtiles que Calvin prétend concilier le serf arbitre avec la responsabilité. Le moraliste, en lui, proteste contre la sentence absolue du théologien. Il craint que l'homme, se sentant sous la servitude du mal, et désespérant de son salut, ne s'abandonne sans résistance au penchant de sa nature pervertie. Il lui laisse même par moments quelque reste de son ancienne grandeur.
Nous ne nions pas qu'il n'y ait quelque semence de noblesse en notre nature, laquelle nous doive inciter à suivre justice et honnêteté. Car nous ne pouvons penser ni à notre première origine, ni à la fin à laquelle nous sommes créés, que cette cogitation (pensée) ne nous soit comme un aiguillon pour nous stimuler et poindre à méditer l'immortalité du royaume de Dieu. Mais tant s'en faut que cette reconnaissance nous doive élever le cœur, que plutôt elle nous doit amener à humilité et modestie. Car quelle est cette origine.? A savoir, de laquelle nous sommes déchus. Quelle est la fin de notre création.? Celle de laquelle nous sommes du tout détournés, tellement qu'il ne nous reste rien, sinon qu'après avoir réputé (médité) notre misérable condition, nous gémissions, et, en gémissant, soupirions après notre dignité perdue.
Dignité perdue, que la grâce divine nous fera recouvrer : misère de grand seigneur, dira Pascal, misère de roi dépossédé.
Dieu, en effet, qui avait laissé tomber l'homme sous l'empire du mal, ne pouvait cependant consentir à se voir éternellement séparé de sa créature. Mais comment renouer le lien rompu? Comment combler l'abîme que nos iniquités avaient creusé entre le ciel et la terre? « La chose était du tout désespérée, si la majesté de Dieu ne fut descendue à nous, vu qu'il n'était point en nous de monter à elle. » Jésus-Christ s'est fait notre médiateur; mais il n'a pu l'être qu'à la condition de réunir en lui la nature humaine et la nature divine. Fils de Dieu, il nous a faits enfants de Dieu en participant à notre humanité. En prenant notre condition, il nous a transféré la sienne.
Nous avons donc confiance que nous sommes enfants de Dieu, ayant cette arrhe, que le Fils naturel de Dieu a pris corps de notre corps, chair de notre chair, os de nos os, pour être uni avec nous. Ce qui nous était propre, il l'a reçu en sa personne, afin que ce qu'il avait de propre nous appartînt, et ainsi qu'il fiit, communément avec nous, Fils de Dieu et Fils d'homme. Pour cette cause, nous espérons que l'héritage céleste est nôtre, pource que le Fils unique de Dieu, auquel il était entièrement dû, nous a adoptés pour ses frères. Or, si nous sommes ses frères, nous sommes ses cohéritiers *.
Christ médiateur, vrai homme et vrai dieu, prenant sur lui nos misères et nous faisant participer à sa gloire, mourant avec nous et pour nous, et nous ressuscitant avec lui : il semble qu'ainsi l'œuvre de