‹ Calvin [microform];Chapitre 33 sur 33 · Œuvres, t. XXXII, p · texte numérisé non relu

Œuvres, t. XXXII, p

CALVIN

chez les autres, comment les aurait-il dédaignées pour lui-même? Au milieu de ses multiples travaux, il trouvait encore moyen de corriger son Institution chrétienne d'édition en édition, pour la tenir au courant des progrès de la langue. Une comparaison détaillée des éditions de 1541 et 1560 serait une contribution intéressante à l'histoire de la langue française au xvi^ siècle ^ Naturellement, il ne faudrait

1. Voici quelques exemples des variantes entre l'édition de IS'il et celle de 1560 :

Cogitation, sapience, contumélie, inquisition.

Expéter, commémorer, diriger.

Pource, il est métier, vrai

est que

Injustement ils nous objectent.

Gestuy était Père, qui disait.

Celui est abusé, qui attend.

Voyscnt maintenant nos adversaires.

Il pense être les plus excellents ceux qui....

Eussent-ils cru être quoique Eglise.^...

Nous ne lisons point ceux avoir été repris qui aient trop puisé....

Dieu est dit avoir été vu face à face.

En connaissant sa puissance être sur eux inévitable....

De cette affection ravis et transportés , ceux qui sont constitués pour en juger prononcent...

Pensée, sagesse, moquerie, enquête.

Désirer, raconter, adresser.

Car, il est besoin, il est vrai, que....

C'est injustement qu'ils nous objectent.

C'était un Père qui disait.

On s'abuse si on attend.

Que maintenant nos adversaires aillent.

Il repute pour plus excellents ceux qui....

Eussent-ils cru qu'il y eût eu quelque Eglise .\..

Nous ne lisons point qu'il y en ait ou de repris pour avoir trop puisé....

L'Ecriture dit qu'on a vu Dieu face à face.

Pource qu'ils ne peuvent éviter d'être accablés par sa puissance....

Ceux qui sont constitués pour en juger, étant ravis et transportés de telle affection, prononcent....

CALVIN HUMANISTE

tenir compte, ^ians cette comparaison, que des premières parties de l'édition de 1560, qui ont été seules rédigées par lui. Les corrections que Calvin fait subir à son texte consistent surtout à remplacer un mot latin ou une tournure latine par un équivalent français. Toutes n'ont pas été sanctionnées par l'usage, toutes même ne sont pas heureuses, mais le principe qui les a dictées est digne de remarque.

La prose française, du jour où elle a été appliquée à des sujets sérieux, s'est modelée sur la période latine, et du même coup elle s'est chargée de mots latins, dont elle s'est débarrassée dans la suite. Calvin, si bon latiniste lorsqu'il écrit en latin, est, dans son style français, le moins latinisant des grands prosateurs de la Renaissance. Beaucoup plus que son contemporain Rabelais, plus même que Montaigne qui est venu quarante ans après lui, il se rapproche de la prose du xvn^ siècle. Au point de vue du développement de la langue, il sort de la suite chronologique et se place immédiatement avant Pascal. ^

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LES DESTINÉES DU CALVINISME

Le luthéranisme avait trouvé devant lui, à ses débuts, des nations préparées pour le recevoir, soit par la pente naturelle de leur génie, soit parce qu'elles avaient eu particulièrement à souffrir des abus de l'Eglise romaine. Le calvinisme, dans son mouvement d'expansion à travers l'Europe, n'eut pas la même fortune. Il rencontra des résistances, subit des défaites, et, là même où il l'emporta, n'eut que des victoires difficiles et incomplètes. Dans un temps où c'était presque un principe de droit public que les sujets suivent la religion du souverain, il eut d'abord les souverains contre lui. Il trouva ses premiers adhérents dans les masses populaires, dans des groupes disséminés où ses missionnaires portaient la parole de Dieu. Ses progrès furent lents, isolés, achetés par des supplices. Le calvinisme primitif, c'est le protestantisme militant et martyrisé. '

On sait que la Réforme anglicane ne fut inspirée

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LES DESTINÉES DU CALVINISME

ni par Calvin ni par Luther, mais par le caprice orgueilleux d'un souverain, qui transféra sur sa personne les prérogatives du Saint-Siège. Quand le duc de Somerset, protecteur d'Angleterre sous la minorité d'Edouard VI, voulut compléter l'œuvre de Henri VIII, Calvin lui adressa une longue lettre pour le féliciter, l'encourager, et même pour le diriger « au nom de Celui qui était leur maître à tous deux ». Il envoya même son collègue Nicolas des Gallars en Angleterre pour offrir au jeune roi, qui était un précoce théologien, ses Commentaires sur Isaïe et sur les Épîtres canoniques, et il dédia encore à Edouard VI ses Quatre sermons im^vïmé^ en 1552, qui furent aussitôt traduits en anglais. La lettre de Calvin à Sommerset est un vrai traité d'organisation ecclésiastique en trois points. « Le premier point sera de la façon de bien endoctriner le peuple ; le second sera de l'extirpation des abus qui ont régné par ci-devant; le troisième, de corriger soigneusement les vices.... Car, comme la doctrine est l'âme de l'Église pour la vivifier, aussi la disci pline et correction des vices sont comme les nerfs pour maintenir le corps en son état et vigueur. » Les réformes de Somerset ne répondirent pas complètement au programme tracé par Calvin. Le culte fut organisé sur le type genevois, et partagé entre le chant, la prédication et la prière. Les images furent enlevées des églises; on communia sous les deux espèces; les prêtres furent autorisés à se marier; mais toute la hiérarchie ecclésiastique subsista. Quant à la discipline, telle que Calvin l'entendait, elle n'aurait été acceptée ni par l'aristocratie

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anglaise, ni par la masse du peuple, lors même que Sommerset eût songé à l'introduire. On peut, dit Calvin dans sa lettre, « concéder quelque chose en affaires mondaines », mais « ici il n'est point à notre liberté de rien octroyer aux hommes, ni de fléchir en leur faveur; même il n'y a rien qui déplaise plus à Dieu que quand nous voulons par notre prudence humaine modérer ou retrancher, ou avancer ou reculer, outre sa volonté : par quoi, si nous ne voulons lui déplaire, il nous faut fermer les yeux aux regards des hommes ». Somerset ne fermait pas les yeux aux regards des hommes, il les sollicitait au contraire. Il aimait le faste, tenait encore plus aux apparences du pouvoir qu'au pouvoir même, et se faisait bâtir un somptueux palais avec les dépouilles du clergé. Il tomba, victime d'une intrigue de cour. Les protestants le regrettèrent; ils voyaient déjà paraître, derrière le chétif Edouard VI qui se mourait lentement, la fille de Catherine d'Aragon, Marie, qu'on a surnommée la Sanglante, qui continuait d'avoir sa messe malgré les représentations du conseil de régence, et qui repoussait énergiqucment la liturgie nouvelle.

La demi-réforme anglicane contenait des éléments de calvinisme, mais le fond en était constitué par un ensemble de mesures politiques. Les vrais enfants du calvinisme, parfois des enfants terribles, ce furent les puritains d'Angleterre et d'Ecosse. Quand Marie ïudor voulut restaurer le catholicisme, elle procéda, selon l'exemple que lui avaient donné ses prédécesseurs, par les proscriptions et les supplices. Les protcstanis s'exilèrent en masse. Les

uns commencèrent à créer une autre Angleterre au delà des mers, les autres se répandirent sur le continent européen. Un grand nombre vinrent à Genève, et la ville leur donna une église, où ils purent célébrer leur culte en langue anglaise et selon le rite calviniste. John Knox fut pendant deux ans pasteur de cette église; il vécut dans l'inlimité de Calvin et de Théodore de Bèze. « Je ne crains pas de dire, écrit-il à un de ses amis (le 9 décembre 155G), que c'est ici la plus parfaite école de christianisme qui ait existé sur terre depuis les jours des apôtres. Ailleurs aussi on prêche fidèlement le Christ, mais je n'ai vu nulle part une aussi pure réformation de la religion et des mœurs. » C'est l'image de cette « pure réformation » que les exilés l'apportèrent dans leur patrie, quand l'avènement d'Elisabeth leur parut promettre des jours meilleurs pour l'Eglise nationale; et ce fut dès lors leur unique pensée de « purifier » le culte, la prédication, l'enseignement, la vie entière de toute souillure païenne, les yeux fixés sur Genève, et en se conformant strictement et minutieusement aux prescriptions de l'Ecriture sainte. Mais Elisabeth tenait bien moins à la pure chrétienté qu'à la conservation de son autorité suprême. Elle sévit également contre tous les non-conformistes y catholiques ou protestants. L'opposition grandit sous les exactions et les supplices. Depuis Henri VIII, la persécution n'avait pas cessé; elle n'avait changé que dans le choix de ses victimes, et elle produisit son effet ordinaire, celui d'exalter les âmes. Le parti des dissidents se fractionna, selon le degré de leur intransigeance ; mais

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tous s'accordèrent sur leur « biblicisme », c'est-à-dire sur leur attachement non seulement à l'esprit, mais à la lettre de la Bible. Jamais on ne vit autant de sectes réunies que dans l'Angleterre du xvi« et du xyii^ siècle, si ce n'est dans les premiers temps de l'Eglise chrétienne. Ce fut un des grands mouvements religieux de Thistoire moderne. Ce n'est pas l'uniformité delà foi, mais la diversité des croyances qui est le signe de la vie religieuse, et les variations de l'Eglise protestante sont la meilleure preuve de sa vitalité.

Il est parfois difficile de suivre les chemins secrets par lesquels les idées se répandent, gagnent de proche en proche et s'infiltrent dans les esprits. Les réformateurs avaient appelé l'attention sur saint Augustin ; ils le citaient de préférence à tous les Pères, et, dans l'autorité qu'ils lui accordaient, ils le mettaient immédiatement après les saintes Ecritures. Les théologiens catholiques furent obligés de l'étudier à leur tour, pour répondre aux arguments de leurs adversaires. C'est ainsi que l'université de Louvain, l'une des grandes écoles des Pays- Bas, devint, dans la seconde moitié du xvi° siècle, un centre d'études augustiniennes. Ce fut Michel de Bay, ou Baïus, qui inaugura ces études. On lui reprocha de marcher sur les traces des protestants, de puiser aux mêmes sources qu'eux et d'employer leur méthode; il répondit que c'était pour les combattre avec leurs propres armes, et, en effet, la plupart de ses écrits sont dirigés contre la Réforme. Il n'en est pas moins vrai que Baïus ne trouva dans saint Augustin que ce que les réforma-

teurs y avaient trouvé : la corruption originelle de l'homme, son impuissance à faire le bien, la nécessité de la grâce et la gratuité du salut. Du baïanisme sortit le jansénisme, qui fut apporté à Paris, au commencement du xvii^ siècle, par Jansénius et par Du Vergier de Hauranne, plus tard abbé de Saint-Cyran. Mais la même contradiction s'attache au jansénisme et au baïanisme. Les jansénistes, tout en conservant le culte catholique et en protestant de leur soumission envers Rome, ont, sur la question fondamentale du christianisme, c'est à-dire sur les conditions du salut, la même doctrine que les réformateurs. Le jansénisme n'est, au fond, qu'un calvinisme qui veut être orthodoxe. Au reste, calvinistes et jansénistes ont un trait commun, l'austérité des mœurs; ils ont les mêmes ennemis, les jésuites; ils ont succombé sous les mêmes coups, ceux de l'absolutisme royal.

On a expliqué de diverses façons la résistance que le protestantisme, tant calviniste que luthérien, a rencontrée en France. On a pensé que le calvinisme, en particulier, par son horreur pour le culte des images, avait blessé le sens artistique inné à la race française. Mais la Hollande, tout en adoptant le protestantisme, est devenue une métropole de l'art, et d'un art très original. Rembrandt et Ruysdaël peuvent être opposés sans désavantage à Poussin et à Claude Lorrain, qui, du reste, se sont formés en Italie. Ou est-ce la discipline calvinienne qui a effrayé nos ancêtres ? La France a-t-elle eu « peur de Calvin » ? La noblesse française peut-être. Le peuple non, comme le prouvent le grand nombre d'églises

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qui se sont élevées spontanément dans l'espace d'une vingtaine d'années, et le nombre non moins grand des martyrs. Tandis que Calvin n'a que des conseils de modération et de prudence à donner aux fidèles, il est obligé de soutenir la foi et même de corriger les mœurs des seigneurs qui commencent à les protéger. Les caractères comme l'amiral Coligny étaient rares à la cour des Valois et sont rares dans toutes les cours. Mais un Antoine de Bourbon, roi de Navarre, était une pauvre enseigne pour une religion naissante, et Calvin lui écrivait parfois fort durement.

Le protestantisme français a été sacrifié à l'unité nationale; les dragonnades ont fini par en avoir raison. Il n'a pas péri; il s'est répandu sur les pays étrangers. Est-ce pour notre profit ou pour notre dommage? L'expulsion du calvinisme a-t-elle été une nécessité, ou seulement une circonstance favorable, dans le développement de la nationalité française et du génie français? Ce sont des questions qu'il faut abandonner au jugement, toujours partial, des partis. L'historien qui veut rester dans le domaine des faits n'a que deux choses à affirmer : c'est que l'arrivée des huguenots en pays étranger a été une source de richesse pour les peuples qui les ont accueillis, et qu'en même temps elle a semé dans leur sein des germes féconds de progrès scientifique et littéraire.

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