LIVRE DEUXIÈME
les força de se taire. Un moine, nommé Baptiste, qui avait osé élever la voix, fut livré à l'évêque par le duc, venu exprès à Genève, et le bûcher fit justice du Savonarole anticipé. C'était vers 1430. L'Église était assez puissante pour étouffer tout commencement de résistance, et, d'ailleurs, assez corrompue pour que nulle idée évangélique, nul besoin de vie chrétienne et de foi pure , ne se développât, à Genève, dans son sein. Voilà pourquoi, quand on se mit à l'attaquer tout de bon, ce fut moins sur le terrain religieux que sur celui des abus, des désordres, des choses, en un mot, dont on pouvait s'indigner sans être soi-même fort chrétien, et sans s'inquiéter de le devenir.
Ajoutez, enfin, les éléments politiques qui en traient nécessairement, à Genève, dans la question. Comment, dans les attaques, séparer le prince temporel du prince spirituel? Comment ne pas faire servir ou les attaques temporelles contre l'oppresseur spirituel, ou les attaques religieuses contre l'oppresseur temporel? On peut regretter, sans doute, que le mouvement n'ait pas été, comme dans quelques autres pays, purement religieux; mais il y aurait injustice à ne pas reconnaître que, sous un prince-évéque, les choses ne pouvaient, au début, aller autrement. Il y aurait également injustice à trop généraliser ce que nous venons de dire. Si certains Genevois virent avant tout, dans la Réforme, une affaire politique, d'autres, dès l'origine, en reconnurent et en embrassèrent avec
joie le côté religieux, preuves vivantes que Dieu sait tirer le bien de nUmporte quels commencements. Mais les premiers faisaient plus de bruit, démolissaient plus publiquement Tancien culte, et il est arrivé ce qui arrive dans toutes les révolutions : l'histoire a beaucoup parlé des violents, peu des autres, bien que ceux-ci fussent les représentants véritables, sérieux, de l'idée mise en action.
Tous ces faits sont importants à noter si Ton veut déterminer sainement ce que dut être et ce que fut, à Genève, le rôle des réformateurs.
Nous disons des réformateurs, car Viret et Farel, à l'arrivée de Calvin, étaient déjà dans la voie où celui-ci allait rencontrer tant d'obstacles et remporter tant de victoires. •
Nous connaissons Farel; nous l'avons vu, disciple de Le Fèvre, déployer autant d'éloquence que de zèleT, et, peu après, particulièrement désigné aux persécuteurs, quitter la France. C'était en 1523. A peine arrivé à Bâle, il sollicite une conférence publique avec les prêtres; vainqueur, il est chassé de la ville, mais non sans emporter l'assurance que Bàle est conquise à la Réforme. L'année suivante, il conquiert la principauté de Montbéliard ; puis nous le voyons successivement à Berne,
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k Algie, à Lausanne, à Moral, à Orbe, où U convertit Viret, à Neuchâtel, surtout, qu'il attaque à plusieurs reprises, et qu'il arrache enfin, par des efforts surhumains, à la domination papale II ne lui fallut, à Genève, guère moins d'efforts et de courage, et, sans lui, le grand acte de 1535 aurait pu tarder encore longtemps.
Yiret avait eu quelque peine à se toiàrner vers rÉvangile ; mais, une fois décidé, on vit bientôt que ses hésitations n'avaient été ni indifférence ni frayeur. Orbe, Grarison, Payerne, l'entendirent prêcher ; un coup d'épée le mit en danger de mort. Venu à Genève avec Farel, un empoisonnement lui fit voir la mort de plus près encore. Il n'en resta pas moins, comme Farel, au plus fort de la. mêlée, et la victoire fut la sienne comme celle de son ami.
Mais il s'agissait d'organiser, de discipliner la victoire, et c'était une seconde victoire, plus difficile, à remporter. Ils avaient donc immédiatement proclamé deux choses : Tune, que la Réformation devait être, avant tout, affaire de religion; l'autre, qu'elle ne serait jamais réelle, ne mériterait jamais son nom , s'il n'y avait réformation morale en même temps que réformation de doctrine.
C'était , comme on voit, couper court à tous les malentendus, à toutes les illusions ; c'était mettre au pied du mur tous ceux qui, volontairement ou non, garderaient ces illusions, se complairaient dans ces malentendus. Or, ces gens-là étaient nom-
breux, et ces gens-là, d'ailleurs, n*ont pas besoin d'être en majorité : le mal, dans ce pauvre monde, sait toujours assez être puissant.
Genève donc, légalement et officiellement entrée, depuis le mois d'août 1535, dans la Réforme, avait encore beaucoup de chemin à faire pour y entrer comme l'entendait Farel, et, malheureusement, beaucoup de gens n'entendaient pas qu'elle y entrât ainsi. La chute du catholicisme avait été la fin de certains maux, mais, en même temps, le commencement ou l'aggravation de certains autres.
C'était, d'abord, l'immoralité.
Celle du clergé, quoique profonde, n'avait pas tellement détruit l'autorité morale de l'Église, que cette autorité ne fût encore un certain frein ; ce frein ôté, ceux qui ne s'en étaient pas aussitôt imposé un autre, celui de l'Évangile, n'avaient pu que devenir pires. Ceux-là, l'abolition de la confession n'avait été pour eux que l'abolition de tout contrôle ; l'exil des prêtres n'avait fait que les débarrasser des représentants officiels, mauvais, sans doute, mais officiels pourtant et les seuls qu'ils connussent, de l'ordre, de la règle, du devoir. Effet inévitable du système romain. Tout y est calculé pour que l'homme ne puisse s'en passer. Au lieu de former votre conscience, il vous enseigne à la placer hors de vous, dans un homme qui va devenir pour vous l'incarnation de la loi divine, et, quand vous reniez cet homme, il y a toujours grand danger que la loi ne se trouve, en fait, exi-