‹ Calvin: sa vie, son œuvre et ses écritsChapitre 19 sur 92 · LIVRE DEraiÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEraiÈME

provoquer tous les règlements qu'ils jugeraient nécessaires, de signaler aux magistrats les délits, d'en poursuivre la punition. Les représentants du peuple venaient d'abdiquer en son nom entre les mains des chefs de l'Église, armés désormais légalement de toute l'autorité de l'Évangile, et, pour la soutenir, ne faisant qu'un avec les chefs temporels.

Il va sans dire que nous n'avons pas la pensée d'approuver sans réserve l'état de choses que ce jour vit inaugurer à Genève, ni, encore moins, de le présenter comme un idéal auquel nos législations doivent tendre.

Cet idéal, que Calvin allait bientôt poursuivre jusqu'en ses dernières applications, c'était celui de l'État chrétien^ chrétien dans les détails comme dans l'ensemble de ses lois, et se considérant comme responsable, devant Dieu, de toutes les actions des citoyens.

Ainsi entendu, l'État chrétien devient nécessairement rÉtat-Église. Il règle souverainement la foi, fondement de l'édifice ; il règle souverainement tout ce qui va s'élever sur cette base, c'est-àdire tout sans exception, car il n'est rien, chrétiennement parlant, qui ne se lie à la foi et qui n'ait à être déterminé par la foi. La foi occupera

donc, dans TÉtat, la place que nous sommes tous d'accord à lui assigner dans l'individu ; l'État forcera l'individu à faire, en vertu de la foi commune, tout ce que le même individu, à le supposer pleinement chrétien, ferait en vertu de sa foi individuelle.

Yoilà l'erreur. La foi, même commune à tous les membres d'une société constituée, est toujours, au fond, individuelle ; la communauté de foi est un fait extérieur d'où ne peuvent sortir logiquement que des conséquences extérieures, communauté de culte, organisation ecclésiastique, etc. Ainsi, même fixée sous forme de confession, la foi doit encore être laissée, quant à ses conséquences de détail, à la conscience de chacun. Éveiller et vivifier, chez tous, le sentiment de leur responsabilité devant Dieu et devant les hommes, voilà la tâche des prédicateurs de la foi, tâche que l'autorité civile pourra et devra leur faciliter; mais, cette responsabilité, laissons-la tout entière à tous, et que ni l'État ni l'Église ne prétendent se substituer à la conscie^ce.

Yoilà, selon nous, la vraie marche. Remarquez cependant que ce système, conforme, selon nous, à l'esprit du christianisme et à la vraie nature de la foi, nous jette, comme celui de Calvin, dans la poursuite d'un idéal, et que Calvin aurait beau jeu à nous demander aujourd'hui ce que devient, dans la pratique, cet idéal réputé plus sage que le sien. <K Ces consciences, nous dirait-il, à qui vous laissez

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le droit de déterminer elles-mêmes ce que la loi de Dieu leur permet ou leur interdit, combien y en a-t-il qui se règlent réellement, sérieusement, sur la loi de Dieu? Vous me reprochez d'être tombé dans l'extrême; n'êtes-vous pas dans l'extrême contraire, vous dont les lois ne frappent que ce qui les offense elles-mêmes, et permettent tout ce qui n'offense que Dieu? Vous n'avez pas résolu le problème, poursuivrait-il; vous avez passé à côté. Moi, je l'ai abordé résolumeat. La foi posée, j'ai voulu toutes les conséquences de la foi. Je les ai voulues dans l'État comme dans l'Église , dans chacun des citoyens comme dans l'État. J'ai été logique, et j'ai voulu que tout le monde le fût. »

Nous avons dit ailleurs que la logique peut avoir tort, et nous ne croyons pas davantage, ici, qu'elle ait raison. Mais comment omettre absolument ce qu'il y aurait à dire en faveur des lois de Calvin, et ce qu'il aurait, lui, à dire contre les nôtres?

Gardons*nous, d'ailleurs, en lisant les siennes, de nous laisser trop influencer par l'indignation, vraie ou fausse, que certains détails ont soulevée chez quelques-ims de ses historiens.

D'abord, il a été prouvé qu'on ne fit, sur bien des points, que renouveler des ordonnances antérieures à la Réformation. Nous en connaissons quatre (1503, 1506, 1510, 1511) contre les jeux de hasard; quatre aussi (1484, 1487, 1492, 1516) contre les danses. La débauche, l'ivrognerie, les blasphèmes, avaient aussi été l'objet d'ordonnan-

ces, fort mal observées, il est vrai, mais sévères, et souvent nous voyons Calvin ou ses collègues, quand on les accuse d'exiger trop, demander si ce qui était défendu sous une Église corrompue serait donc permis sous l'Évangile.

Il faut ensuite ne pas oublier ce qu'étaient, à cette époque, certaines choses que l'adoucissement des mœurs a plus ou moins modifiées. Tous les usages, et, à plus forte raison, tous les désordres, gardaient l'empreinte des siècles précédents; toutes les passions dégénéraient aisément en un cynisme brutal, sauvage. Ce que l'ivrognerie et les festins sont aujourd'hui pour les tout derniers des dernières classes, ils l'étaient, alors, pour bien des gens d'une condition plus élevée. Le plaisir ne savait guère être innocent. Ces danses, par exemple, qu'on reproche à Calvin d'avoir si sévèrement interdites, sait-on bien ce qu'elles étaient? On peut l'apprendre dans ces mêmes registres qui nous les montrent défendues si longtemps avant lui; on peut l'apprendre aussi dans les registres de nos tribunaux correctionnels, car il était rare qu'elles ne dégénérassent pas en ces scandales qu'aucune police honnête ne permettra jamais.

Les lois somptuaires n'avaient non plus, pour le temps, rien d'excessif, et nous ne devons les juger ni sur nos mœurs, ni sur les murmures de ceux qu'elles contrariaient. Certains détails peuvent nous faire sourire, surtout avec ces vieux noms de modes, d'étoffes, de bijoux permis ou défen-

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dus; mais le principe était partout admis, et nous voyons des édits de ce genre, en France, jusque sous Henri lY, quarante ans après la mort de Calvin. Ce que le prince peu moral croyait pourtant devoir réglementer dans son royaume, pourquoi veut-on trouver étrange que Calvin l'ait fait réglementer dans une république?

Quant aux règlements religieux, ils découlaient directement du principe adopté, et, tout ce que nous avons vu qu'on pourrait dire en faveur du principe, on le dirait en faveur de ces règlements. Défions-nous, ici encore, de l'impression que peuvent produire sur nous certains détails, étrangers aux mœurs actuelles ; rappelons-nous, d'autre part, combien le catholicisme avait habitué les peuples à voir réglementer la piété. Un historien catho- Ûque s'est donné l'air de trouver monstrueux que Calvin eût ordonné aux malades de n'être jamais trois jours au lit sans appeler un pasteur. Or, à Rome, non pas au xvi* siècle, mais au xix", tout récemcbent, en janvier 1860, il a été enjoint aux hôteliers, sous peine de cent écus d'amende, de n'attendre jamais plus de trois jours pour faire venir, un confesseur auprès de toute personne tombée malade chez eux. Si donc nous croyons devoir blâmer Calvin pour des prescriptions de ce genre, que ce soit au moins au nom de la liberté chrétienne, non sur des accusations passionnées, sur des indignations factices, comme la plupart de celles dont il est Tobjet aujourd'hui.

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Ces ordonnances faites — ou plutôt ébauchées, car elles étaient encore loin de ce qu'elles furent plus tard, — restait à les faire exécuter, et on vit bientôt ce que peut une seule volonté ferme, calme, persévérante, pour donner du courage et de la persévérance à qui en eût peut-être manqué totalement. Les syndics et le Conseil * de Genève semblent, pendant quelque temps, de nouveaux hommes, et les adversaires de Calvin sont obligés de reconnaître au moins l'impartialité complète qui préside à l'application des peines. Un des premiers frappés est un conseiller. Ami Curtet; un autre est un citoyen haut placé, Matthieu Manlich. Un joueur opiniâtre est mis une heure au carcan, les cartes pendues autour du cou. L'auteur d'une mascarade ignoble est condamné à demander pardon, à genoux, dans la cathédrale. Un homme coupable de faux serment est hissé sur une échelle et y reste plusieurs heures, la main droite attachée en haut. Un adultère et sa complice sont promenés ignominieusement par la ville. Une coiffeuse, pour avoir paré avec immodestie une jeune épouse, est condamnée à deux jours de prison. Des parents

' Le Petit^Consetlj le gouvernement, composé de vingt-cinq membres, y compris les quatre syndics.

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sont punis pour avoir négligé ou refusé d'envoyer leurs enfants à l'école.

Ce dernier point est un de ceux que Calvin avaU le plus à cœur. Les évéques n'avaient rien fait pour l'instruction publique; le collège fondé en 1428 par un laïque, François de Yersonay, avait subsisté plutôt malgré le clergé qu'avec son aide, et, vers le milieu du même siècle, l'évêque avait fait attendre plusieurs anqées l'autorisation de reconstruire des classes qui tombaient en ruines. Réorganisé en 1501, mais par le gouvernement, le collège avait d'abord eu quelques années prospères; puis, soit à cause des troubles politiques, soit à cause de l'hostilité du clergé, légitimée, cette fois, par l'adhésion de quelques maîtres aux nouvelles idées religieuses, il avait fini par n'avoir plus ni élèves ni maîtres. Farel, dès 1535, avait demandé l'établissement d'une « école, » dirigée, nous dit le registre, a par un homme à cela faire sçavant, et qu'on le paye tellement qu'il puisse enseigner les pauvres sans leur rien demander de salaire; et aussi que chacun soit tenu d'envoyer ses enfants à l'école, et les faire apprendre.» L'école avait été fondée, humble commencement d'un édifice qui devait occuper une si grande et si belle place dans la Genève de Calvin. Il la trouva déjà dotée de deux maîtres inférieurs, outre le régent principal, et fréquentée par un assez grand nombre d'élèves. Calvin homme d'étude ne pouvait pas ne pas s'y intéresser;

Calvin réformateur avait compris depuis longtemps que la Réformation devait vivre et grandir par les lumières, appelant tous les siens à exercer réellement, sérieusement, ce droit qu'elle leur conférait de connaître eux-mêmes et par eux-mêmes toutes les choses de la foi. Partout, déjà, liée au grand mouvement du siècle, elle avait créé ou transformé les moyens d'instruction ; partout, en peu de temps, elle s'était préparé des champions savants, habiles, ardents à en préparer d'autres. Il y a des moments où l'on dirait que toutes les forcer sont doublées, et que les fruits succèdent tout mûrs aux fleurs qui les ont annoncés.

Mais Calvin ne concevait l'instruction, n'importe à quel degré, que liée à la religion ; il fallait que l'enfant reçût, avec les premiers rudiments des lettres humaines, ceux de cette autre science qui appartenait désormais à tout le monde. Calvin avait écrit Y Institution pour les théologiens et les lecteurs d'âge mûr; il rédigea, pour les enfants, son Catéchisme^ résumé familier de Y Institution.

Ce catéchisme, plusieurs fois retravaillé par Calvin, était destiné à un grand rôle ; il allait être longtemps la vraie confession de foi de l'Église de Genève et de toutes les Églises se rattachant à elle, confession pratique, vivante,' assez rigoureuse pour que les théologiens s'en contentassent, assez simple pour que les plus simples Tentendissent. Malgré sa brièveté, il n'est point sec; la formule théologique n'arrive, le plus souvent, que comme

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