XXIV. Dernier voyage à Noyon. — Arrivée à Genève
L'histoire ne doit pas être un plaidoyer; dès, qu'elle en a l'air, on se défie.
C'est donc une tâche ingrate que celle de raconter la vie d'un homme dont les hautes qualités ont été souvent méconnues, les fautes souvent exagérées, et dont l'histoire, en outre, est liée à celle d'une cause qu'on défend et qU'on aime. Comment paraître impartial? Comment se promettre même de l'être toujours et en tout?
Nous espérons cependant l'avoir été. Si ce livre est un plaidoyer, il l'est comme le sera toujours un travail consciencieux sur un sujet longtemps défiguré par l'ignorance ou par le mensonge. Ce n'est pas notre faute s'il est devenu presque impossible d'écrire sur Calvin sans se poser en avocat de Calvin,
Mais qu'on n'appréhende pas de trouver ici une apothéose, a II y a un seul bon : c'est Dieu. » Nous le savons; nous ne l'oublierons pas. Mais si Calvin fut un homme, il n'en fut pas moins un grand homme, ou, mieux encore, un grand serviteur de Dieu, et nous protesterons contre l'étrange empressement avec lequel aujourd'hui l'abandonnent, le renient, tant de gens à qui la simple justice, à défaut de reconnaissance, ordonnerait d'être ses amis. Entre l'apothéose, que nous ne voulons pour personne, et cet abandon si empressé, si complet, il y a place au moins pour une étude sérieuse, digne de la cause et de l'homme.
C'est cette étude que nous avons entreprise.
Nous l'adressons à tous les amis de Calvin, y compris ceux qui ne le sont pas, mais qui pourraient l'être et devraient l'être; nous l'adressons également à tous ceux de ses ennemis qui n'en sont pas encore venus à ne pas vouloir connaître celui qu'on leur a appris à haïr.
Jean Calvin naquit à Noyon, en Picardie, le 10 juillet 1509. Son grand-père habitait encore la petite ville de Pont-l'Évêque, d'où la famille était originaire; il était tonnelier. Son. père,
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Gérard Chauvin \ établi à Noyon, était devenu notaire apostolique, procureur fiscal du comté, promoteur du chapitre et secrétaire de Tévêque, fonctions, à ce qu'il paraît, plus honorables que lucratives, surtout pour un homme chargé d'une nombreuse famille. Gérard était bien vu de la noblesse, du clergé, et, en particulier, de Tévêque, Charles de Hangest.
Sa femme, Jeanne Lefranc, de Cambray, accoutuma de bonne heure à tous les exercices de la piété romaine ce fils destiné à l'Église. Une vocation sérieuse se dessinait chez lui. Le père, qui avait peut-être songé plus aux avantages temporels qu'aux dispositions intérieures, voulut au moins que rien ne manquât, du côté de l'instruction, au futur prêtre, et, qui sait? au futur évêque ou au futur cardinal. Les succès précoces de l'enfant justifiaient ces rêves ambitieux du père. Placé au collège dit des Capettes^ il se montrait ^ de bon esprit, d'une promptitude naturelle à concevoir, et inventif en l'étude des lettres humaines ^. r> Mais, le collège, ce n'était pas assez; Gérard voulait pour son fils une éducation plus
* Ou GauYin. Calvin est le latin Cahinus, traduction de Chauvin; on s'habitua de bonne heure à ne plus donner au réformateur, même en français, que le nom sous lequel il avait publié son premier livre, écrit en latin. Il eut souvent aussi, soit pour sa propre sûreté, soit pour ne pas compromettre ses amis, à se cacher sous d'autres noms, Àlcuin, anagramme de Calvin, Lucianus, anagramme de Caivinus, Charles d'EspevtUe, Jean de BonneviUe, etc.
2 Desmay, docteur de Sorbonne, auteur de Remarques sur la vie de Cahrin
soignée, et, comme on dirait aujourd'hui, plus aristocratique. Il demanda donc pour lui au seigneur de Mommor, parent de J'évêque, la faveur de partager les leçons qu'un précepteur habile donnait aux fils du gentilhomme. Cette faveur fut accordée, et Calvin, en reconnaissance, dédia plus tard son premier ouvrage à un de ses nobles condisciples, Claude, abbé de Saint-Éloi. La dédicace nous le montre conservant avec bonheur le souvenir des soins et des égards dont il avait été l'objet. Quant aux dangers qu'aurait pu avoir pour bien d'autres ce séjour dans une maison opulente, son naturel sérieux l'en sauva. La sévérité de son père contribuait aussi à le maintenir plutôt timide, craintif, compression fatale à certaines âmes, mais utile à d'autres, et féconde, pour elles, en éléments d'audace et d'énergie.
Calvin fut donc « nourri en la compagnie des enfants de la maison de Mommor, aux dépens toutefois de son père *. » — Or, son père trouvait la dépense forte, et il demanda à l'évêque, pour l'enfant de douze ans, une petite charge qui se trouvait vacante, celle de chapelain à la chapelle dite la Gésine.
Une demande de ce genre n'avait alors rien d'insolite ; il y avait longtemps qu'on ne se faisait aucun scrupule de conférer les charges de l'Église, même les plus hautes, à des jeunes gens, à des
* Bèze. Vie de Calvin
enfants. Plusieurs conciles avaient inutilement condamné cet abus; le concile de Trente allait essayer de nouveau, et, grâce à la Réformation, réussir mieux, quoique imparfaitement encore. Mais, au commencement du xvi* siècle, l'abus régnait dans toute sa force. On vit en France un cardinal de seize ans, Odet de Chàtillon * ; en Portugal, on en avait vu un de huit ans, et le pape Léon X, qui le nomma, avait été lui-même, à cinq an§, archevêque d'Aix.
L'évêque de Noyon accueillit donc favorablement la demande, justifiée d'ailleurs par les Services que paraissait devoir rendre à l'Église un serviteur si bien doué. Les ennemis de Calvin n'ont pas manqué, là-dessus, de l'accuser d'ingratitude. Abandonner et condamner l'Église, n'était-ce pas déchirer le sein qui l'avait nourri ? — Vaines déclamations. Vouloir que la conscience et la raison d'un homme soient à tout jamais enchaînées par un bienfait reçu à douze ans, c'est nier la raison, la conscience, ou demander, sous le nom de gratitude, une éternelle hypocrisie. Calvin, d'ailleurs, une fois décidé à quitter l'Église romaine, renonça volontairement à tout ce qu'il tenait d'elle. Que peut-on demander de plus
Peu de jours après sa nomination (mai 1521), le jeune chapelain reçut la tonsure. Il la reçut avec émotion, avec foi, et, quoique cette cérémo-
* Frère de l'amiral de Goligny. Il embrassa la Réforme en 156^1.
nie ne constituât pas un engagement irrévocable, l'engagement, dans son cœur, était complet. Il se remit à Tétude avec un redoublement d'ardeur. Deuis années lui virent faire encore de grandsprogrès, et son père ne désirait plus qu'une chose : l'envoyer en quelque uiiiversité où il trouvât des maîtres dignes de lui.
Sur ces entrefaites, la peste vint affliger Noyon; Gérard pensait avec effroi au danger que pouvait courir ce fils, l'espoir de sa vie. Aussi, apprenant que les jeunes Mommor allaient partir pour Paris et continuer là leurs études, il se hâta de demander au chapitre, pour le jeune chapelain, la permission « d'aller où bon lui sembleroit durant la peste, » sans renoncer au petit revenu de la chapelle. L'autorisation fut accordée. C'était en août 1823.
Pourquoi faut-il que nous nous heurtions, encore ici, à des accusations dont il serait impossible de ne rien dire ?
On a montré Calvin se dérobant lâchement, par frayeur de la peste, à ses devoirs de chapelain. — Ce chapelain était un enfant de quatorze ans, à qui son titre n'imposait et ne pouvait imposer ni devoirs ni fonctions quelconques.
On a fait pis : on a voulu que la vraie cause du
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départ de Calvin ait été une condamnation infamante, châtiment de \ices honteux, abominables. Sans rintervention de Févôque, il eût été brûlé. La peine du feu fut commuée ra celle des verges et du fer chaud.
Quand cette tradition n'aurait contre elle que son invraisemblance, elle serait déjà à rejeter. Où a-t-on jamais vu punir de cette manière un vicieux de quatorze ans? Et si Calvin a été ce vicieux, comment se fait-il qu'on ait attendu sa mort pour la dire? Plusieurs de ses parents, àNoyon, changèrent de nom, pour n'avoir plus rien de commun avec l'hérésiarque. Une haine pareiUe eût-elle gardé le silence sur ce trait honteux de sa jeunesse, et n'y eût-il pas eu, par toute l'Europe» des bouches pour le répéter? N'eût-il pas suffi du soupçon même pour frapper d'impuissance, d'impossibilité, ce rôleile législateur moral si hautement revendiqué par Calvin à Genève?
Voilà ce qu'on pourrait dire ; mais ce serait superflu. La clef de toute l'affaire est dans un livre publié dès 1633, les Annales de V Église de Noyon, par Jacques Le Vasseur, chanoine de cette Église. Ardent ennemi de Calvin, calomniateur en maint endroit, mais d'autant plus digne, ici, d'être crii, c'est lui qui nous apprend que ces détails scandaleux concernent un autre Jean Cauvin^ chapelain aussi, mais « qui mourut, dit-il, bon catholique, » après avoir été vicaire en diverses paroisses, et, en dernier lieu, à Trachy-le-Yal.
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Ainsi, la base tombe, et rinvraisemblance fait place à la plus complète fausseté. Nous renvoyons, pour les détails, à la Défense de Calvin^ par Drelincourt ; nous y renvoyons également pour toutes • les calomnies auxquelles nous ne jugerons pas à propos de nous arrêter.
H était donc, à son départ de Noyon, l'enfant que nous avons peint ; le sérieux de son père et la piété de sa mère faisaient le fond de ce caractère un peu triste , mais déjà fortement trempé , qu'il allait jeter au milieu des bruyantes écoles de Paris.
Il descendit chez un oncle, Richard Cauvin, serrurier ; peu de jours après, il entrait au collège de la Marche. Là professait un homme vers lequel il se sentit aussitôt attiré , le régent Mathurin Cordier, que l'écolier de 1823 devait appeler plus tard à diriger le collège de Genève. Cordier était un de ces hommes rares qu'une vaste érudition n'empêche pas d'aimer l'enfance et de s'en faire aimer. L'enseignement, d'ailleurs , n'avait pas cette régularité moderne qui fait de chaque classe un échelon strictement défini, où chaque professeur est eîifermé dans son programme. On parlait de tout à propos de tout, méthode souvent fâcheuse, mais
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heureuse aussi quelquefois. Cordier excellait donc à profiter d'un enseignement élémentaire pour initier ses élèves aux questions de littérature, de philosophie et d'histoire ; on sentait partout, avec la science, une âme élevée, un cœur droit. Aussi Calvin se plut-il, dans tous les temps, à reconnaître ce qu'il devait à son vieux régent de la Marche. En, lui dédiant son Commentaire sur la première épttre aux Thessaloniciens, il attribue aux leçons de Cordier tout ce qu'il a pu faire de progrès dans des études plus relevées; et si la postérité, dit-il, doit retirer quelque fruit de ses ouvrages, il veut qu'elle sache bien que c'est en partie à Cordier qu'elle en est redevable.
Cordier exerça-t-il directement quelque influence sur les idées religieuses de l'écolier de Noyon ? — Pour répondre à cette question, il faudrait savoir où Cordier en était lui-même, et nous ne le savons pas. Zélé protestant en 1538, il est peu probable qu'il fût resté étranger jusqu'en 1523 ou 1524 à un mouvement déjà puissant, et puissant surtout, jusque-là, dans le monde intelligent et lettré. Peut-être ne savait-il guère luimême ce qui se passait dans sa tête , dans son cœur, pas plus que l'écolier ne pouvait comprendre la portée des germes déposés dans sa tête à lui, dans son cœur, par la parole du maître. Lancés, bientôt après, dans les plus redoutables luttes, les hommes de cette époque n'ont pas eu le temps ni probablement la pensée de se replier sur eux-
mêmes pour étudier leur propre histoire ; ils n'ont du moins pas songé que cette étude intime pût avoir, plus tard , quelque intérêt, et , s'ils l'ont faite, ils l'ont gardée pour eux. Luther seul est moins réservé, bien que ne songeant pas davantage à nous donner une analyse exacte, complète, de ce qui s'était passé en lui ; sa verve naïve et causeuse lui a fait semer çàr et là des traits qu'on a pu coordonner,, et qui ont fini par former un tableau vivant de sa jeunesse, de ses luttes, de ses transformations. Ces traits, dans les écrits de Calvin , sont rares ; même dans la fameuse préface de son Commentaire sur les Psaumes, où il résume sa vie , il se contente de nous dire qu'il a été d'abord « plus attaché que personne aux superstitions papales, » et que Dieu lui a fait la grâce de l'en détacher. Point de dates, point de détails , et, partout ailleurs, moins encore ; on pourrait ne pas se douter qu'il a commencé par être de ceux qu'il attaque maintenant. Homme d'autorité, il parle comme s'il eût toujours été le même ; il semble croire qu'il Ta toujours été, et peut-être, au fond, le croit-il, car il a besoin de le croire : la pensée qu'il ait pu changer une fois , qu'il ait eu à changer pour arriver à l'Évangile , l'importunerait, semble-t-il, et l'humilierait. Ce sentiment est un des secrets de sa force. Luther entraîne comipe homme, et parce que vous, homme, vous vous reconnaissez en lui ; Calvin entraine conune maître et parce qu'il n'a rien de
Yos faiblesses, ou, du moins, n'en laisse rieo voir. On aimerait savoir aussi quelque chose de l'impression que produisaient sur lui les rigueurs déjà déployées, à Paris, contre les luthériens, car ce mot était encore le seul qu'on employât. Il put voir brûler, sur la place de Grève, ce pauvre Jacques Pavanne, protestant à Meaux, catholique ensuite, par faiblesse, dans les prisons de Paris, ra- Qiené, par le remords, à la foi évangélique, heureux de la confesser, heureux de mourir pour elle, et premier martyr de la Réforme à Paris. Il put aussi voir brûler, au Parvis Notre-Dame, ce bon ermite que l'Évangile était aUé chercher dans Fa forêt de Livry, et qui, un beau jour, s'était trouvé pj'otestant, hérétique, brûlable, tout en croyant n'être devenu que plus charitable et plus chrétien. Que pensait Calvin de ces supplices? Hélas ! la suite ne devait que trop montrer qu'il n'y puisapas l'horreur des répressions de ce genre. Mais un fait reste, et c'est le seul que nous ayons à noter pour le moment : Calvin vit ces supplices, et Calvin allait, peu après, les affronter ; c'est à la lueur des bûchers qu'U entra résolument dans la voie où il pouvait, à chaque pas, en rencontrer un pour luimême. .N'oublions pas, quand nous jugerons l'homme, cette terrible et impitoyable éducation que lui donnait son siècle.
Mais tandis que l'intolérance romaine, terrible contre l'hérésie, laissait en paix tous les scandales de l'Église et de la cour, la sévérité de la morale préludait, chez Calvin, à la sévérité de la doctrine; l'écolier de seize ans annonçait l'homme gui commencerait toujours par exiger de lui* même ce qu'il prétendrait exiger des autres. Les jeux de ses condisciples n'avaient pour lui nul attrait ; leurs légèretés ou leurs folies trouvaient en lui un sévère censeur, tellement que, s'il faut en croire l'auteur des Annales deNoyon^ ils l'avaient surnommé Y Accusatif. Mais rien n'indique qu'il y eût là , de leur part , un reproche ; ils se vengeaient, en écoliers, par une plaisanterie, mais ce n'était qu'un hommage de plus à l'ascendant de ce grave condisciple dont le visage pâle, le regard sévère et perçant, leur imposait autant et plus que la robe des maîtres. Écoutons encore un de ses ennemis. c< Sous un corps sec et atténué, il faisoit montre déjà d'un esprit vert et vigoureux, prompt aux reparts, hardi aux attaques, grand jeûneur, soit qu'il le fit pour sa santé et pour arrêter les fumées de la migraine qui l'assiégeoit continuellement, soit pour avoir l'esprit plus à délivre, afin d'écrire, étudier et améliorer sa mémoire. Il parloit peu. Ce n'étoient que propos se-
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rieux et quiportoient coup ; jamais parmi les compagnies, et toujours retiré '. » — Tout cela, nous en convenons , n'a pas le charme de l'aventureuse et poétique jeunesse de Luther. Mais n'y a-t-il qu'une poésie au monde ? Et n'en est-ce pas une aussi que cette poursuite opiniâtre du bon, du vrai, à travers l'âge des plaisirs , des illusions et des désordres ?
Il poursuivait aussi le beau, non dans les arts , il est vrai, mais dans la littérature antique, et déjà, dirait-on, avec une vue nette de l'usage qu'il aurait un jour à en faire. Cicéron fut son homme, et, tout en se réservant d'être un jour plus nerveux que lui, il sentit que c'était le plus français des anciens, le meilleur maître à suivre pour qui voudrait se faire écouter en France. Montaigne aussi l'a senti, mais plus tard ; il trouva la langue française déjà dotée par Calvin de tout ce que Calvin avait emprunté à Cicéron, exactitude, sagesse, harmonie pour l'oreille, harmonie pour l'esprit. L'écoliei* de seize ans ne demandait probablement encore à .Cicéron que ce beau latin qu'on admira dans ses premiers ouvrages ; mais on allait bientôt s'apercevoir qu'étudier ainsi le latin c'était étudier ou plutôt créer le français. Quand une langue est arrivée au point où la nôtre était alors, tout homme de génie est enrôlé, le sachant ou non, parmi les ouvriers qui y travaillent. Cal-
* Florimond de Raemond. Eistoire de la naissance^ progrès et décadence de Vhérésie de ce siècle.
vin fut le graad ouvrier de cette moitié du siècle, et c'est une gloire dont Bossuet s'est plu à lui confirmer la possession, a Luther, dit-il, triomphoit de vive voix ; mais la plume de Calvin étoit plus correcte... Ils excelloient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays. » Le xvi* siècle lui avait déjà rendu, sur ce point, pleine justice, même par des bouches ennemies. « Calvin, dit Etienne Pasquier, estoit homme bien escrivant... auquel nostre langue est grandement redevable. » — a Nul homme de ceux qui l'ont devancé, dit Raemond, ne l'a devancé à bien escrire, et peu, depuis, ont approché cette beauté et facilité de langage qu'il avoit. » Mais nous aurons à revenir là-dessus.
Le collège de Montaigu, où il entra ensuite, lui offrit des leçons tout autres. Là professait, en mauvais latin scolastique, un espagnol invinciblement attaché à Aristote, et, par Aristote, au catholicisme tel qu' Aristote l'avait fait. Mais si la foi et le latin du maître plaisaient peu au nouvel élève, la dialectique devait plaire à cet esprit rigide, et il y fit de grands progrès.
Cependant le chapitre de Noyon avait sommé plusieurs fois le jeune chapelain de venir occuper sa place; sommations de pure forme, car rien n'était plus ordinaire que d'étudier dans les universités, comme lui, avec les revenus d'un bénéfice. Aussi son père n'eut-il aucune peine, sur le bruit de ses succès, à obtenir pour lui la cure de
Marteyille, qu'il échangea, deux ans après, contre celle de Pont-l'Évêque, berceau, ayons-nous dit, de la famille, a Ainsi donnait-on les brebis à garder au loup, » nous dit Desmay. C'était en 1529. Bèze affirme que Calyin, avant de quitter la France, prêcha quelquefois à Pont-l'Évêque; c'était la seule fonction qu'il pût remplir, n'étant encore que tonsuré. Mais Bèze ne précise pas l'époque, et nous avons, dans toute cette période de la vie de Calvin, peu de dates certaines. Une lettre de lui à son ami Du Chemin, d'Orléans, nous apprend qu'il fit mi voyage à Noyon, en mai 1528, pour voir une dernière fois son père, gravement malade. Il dit, dans cette lettre, que la maladie se prolonge, mais sans aucun espoir de guérison; nous ignorons cependant si Gérard Cauvin mourut alors, ou si sa vie, comme l'ont pensé quelques auteurs, se prolongea encore deux ou trois ans. Calvin, en tout cas, ne recueillit pas son dernier soupir, car Bèze nous apprend que la nouvelle de sa mort trouva son fils à Bourges. La conséquence en fut un nouveau voyage à Noyon, et c'est peut-être alors que les paroissiens de Calvin le virent monter en chaire. Sa mère était morte auparavant, mais nous ignorons à quelle époque. Que prêcha-t-il aux gens de Pont-l'Évêque? Où en était, à ce moment, le grand mouvement intérieur qui s'opérait chez lui? — Revenons un peu en arrière, et essayons de nous en rendre compte.
Il poursuivait paisiblement, à Paris, ses études théologiques, lorsqu'il reçut de son père l'ordre de les abandonner. « Mon père, nous dit-il *, considérant que la science des lois communément enrichit ceux qui la suivent, cette espérance lui fit changer d'avis. Cela fut cause qu'il me retira de l'étude de la philosophie, et que je fus mis à apprendre les lois, auxquelles combien que je m'efforçasse de m'employer fidèlement pour obéir à mon père, Dieu toutefois, par sa providence secrète, me fit finalement tourner bride d'un autre côté. » Ce résumé rapide aurait besoin d'être complété par des détails. IL paraît que Calvin ne fut d'abord pas fâché d'avoir à quitter la théologie, telle du moins qu'elle s'enseignait dans Içs écoles d'alors, et on a cru pouvoir attribuer ce changement de goûts aux relations qu'il aurait eues, vers cette époque, arec Robert Olivetan, son compatriote et son parent. Olivetan, qui allait avoir l'honneur d'être un des premiers à prêcher la Réforme à Genève, fut aussi, paraît-il, un des premiers à qui Calvin l'entendit prêcher ouvertement. Mais Calvin n'était pas homme à se passionner du premier coup; il fallait que l'idée nouvelle s'éla-
* Préface du Gomm. sur les Psaumes.
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borât lentement dans son esprit, si prompt, cependant, mais dominé par le besoin d'une conviction logique, logiquement inébranlable. Calvin ne pouvait accepter le renversement du romanisme avant de se sentir en possession d'une doctrine régulière, complète, prête à remplacer l'autre. Flotter était contraire à sa nature, et nous admettrons volontiers qu'il aimât mieux renoncer à la théologie que de rester théologien avec des doutes dans l'esprit et des vides dans le cœur.
Il partit donc pour Orléans. Là professait un jurisconsulte habile, aigu, comme on disait alors ; c'était Pierre de l'Étoile, qui fut plus tard président au parlement de Paris. Les succès de Calvin dans cette nouvelle carrière nous sont attestés, comme seè succès d'écolier, par Raemond. Il se distinguait, nous dit cet historien, par a un esprit actif et une forte mémoire, avec une grande dextérité et promptitude à recueillir les leçons et les propos qui sortoient de la bouche de ses maîtres, qu'il couchoit après par écrit avec une merveilleuse facilité et beauté de langage, faisant paroître à tous coups plusieurs saillies et boutades d'un bel esprit. » — « Au bout d'un an, on ne le tenoit déjà plus, nous dit Bèze, pour écolier, mais pour enseigneur. » Plusieurs fois, en effet, il fut chargé de suppléer les maîtres, et sa place semblait marquée parmi les sommités du Droit. Dieu en avait décidé autrement.
Nous ignorons quels progrès le séjour d'Orléans
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lui vit faire vers les vérités évaûgéliques. Sek>n Desmay, qui évidemment se trompe, c'est daos cette ville qu'il fût c< premièrement subverti de la foi par un jacobin apostat, allemand de nation. » Selon Raemond, ce fut à Bourges, plus tard, qu'« il prit le goût de l'hérésie. » — Le goût de Vhérésie était partout, ce qui veut dire qu'il y avait partout des aspirations ^ vers l'Évangile, partout des hommes chez qui ces aspirations commejiçaient à se formuler. Calvin trouva-tril, à Orléans, un homme qui pût l'aider à formuler les siennes? C'est possible ; mais ailleurs seulement, à Bourges, l'attendait celui qui devait lui ouvrir définitivement la voie.
Ce ne fut pourtant pas pour l'aller chercher, cet homme, qu'il se rendit à Bourges ; un autre l'y attirait, Alciati, le célèbre jurisconsulte milanais, probablement un de ceux que Gérard Cauvin avait en vue lorsqu'il parlait de la gloire et des richesses auxquelles le Droit pouvait conduire. Appelé par François I", Alciati, désormais Aldat^ avait été reçu avec des honneurs presque royaux. Douze cents écus d'or, somme énorme pour le temps, étaient son salaire à Bourges, et, dans une lettre au chancelier Duprat : « Le roi, disaient les échevins de la ville, a bien placé les douze cents écus qu'il octroie à messire Alciat, car jamais la ville n'a été si brillante et si heureuse. » Voilà l'homme qu'allait chercher Calvin, et son attente fut dépassée. Alciat savait le Droit romain comme
LIVES PABHUB* VI
peutrétre aucun Romain ne Tavait jamais su, et, de plus, enfant de la Renaissance italienne, il portait danâ Taride champ des lois ce poétique enthousiasme dont sa patrie Tavait nourri. Calvin, que la poésie seule eût probablement laissé froid, fut subjugué par ce curieux mélange. On le vit enthousiaste et du professeur et de la science, mais enthousiaste à sa manière, c'est-à-dire en consumant au travail toute Fardeur allumée en son âme. n veillait, nous dit Bèze, jusqu'à minuit, heure extraordinairement tardive en ces temps d'habitudes matinales, et le matin, « étant éveillé, il se tenoit encore quelque temps dans son lit, remémorant et ruminant ce qu'il avoit appris le soir. » Aiciat remarquait, au pied de sa chaire, ce regard profond fixé sur lui, ce sourire que l'admiration pouvait seule arracher au grave jeune homme, et, comme à Orléans, on put le croire irrévocablement conquis à la science qui avait pour lui de tels charmes.
Mais Calvin, distrait un moment, avait recommencé à soupirer après une science plus sérieuse encore que celle des lois humaines, et cette autre science avait, à Bourges, un représentant éminent. Melchior Wolmar, appelé aussi par François I", enseignait ostensiblement le grec d'Homère, de
Démosthène et de Sophocle, et, moins publiquement, quoique sans se cacher beaucoup, le grec d'un autre livre tout autrement important et puissant. Il l'avait connu, ce livre, en Allemagne ; il l'avait vu, dans les mains de Luther, changer la foi du pays. Là, disait-il, était la réponse à tous les problèmes, le remède à tous les abus ; là était le repos pour toutes les âmes travaillées, celles des savants comme du peuple.
On a nié, de nos jours, que la Bible pût être, à cette époque, une si grande nouveauté. On a montré qu'elle existait, imprimée, avant la Réformation, et en Allemagne et en France ; on a cru réfuter par là tout ce que disaient les protestants sur l'oubli dans lequel elle était tombée, ou sur le soin que l'Église avait mis à la cacher.
tes preuves qu'on apporte , fussent-elles toutes exactes, tomberaient toutes devant un fait, lequel ne peut être contesté : c'est que docteurs et peuples furent surpris, profondément surpris, lorsqu'ils ouvrirent la Bible et se mirent à l'étudier. Que les uns, comme Luther, ne l'eussent précédemment jamais lue, jamais vue, et que les autres, comme Calvin, eussent eu peut-être occasion de la voir et de la lire, — qu'importe? Les uns comme les autres, sous l'influence d'un même travail intérieur, ils se sentirent, avec ce livre, dans un monde nouveau, et, chacun selon son génie, ils se mirent à en fouiller les trésors longtemps ignorés. Luther, homme d'imagination, cœur chaud, pousse
un cri à chaque découverte, et chacun de ces cris est répété par des millions de voix ; Calvin, plus calme , ne parlera au monde qu'après avoir tout découvert, tout classé. Luther baise la Bible à chaque réponse qu'elle fait aux questions de son âme ; Calvin lui demandera un système, et, mieux le système se dessinera devant ses yeux, mieux la Bible sera, pour lui, la Parole de Dieu, la vérité, la source de toute vérité. Il ne veut pas, comme Luther, attaquer le catholicisme sur un point, puis sur un autre, à mesure que ses études lui en fourniront l'occasion ; il veut ne renverser l'édifice que lorsqu'il aura sous sa main, taillées, numérotées, toutes les pierres de l'édifice futur. Mais, comme à Luther, comme à tous ceux qui, dans ce siècle, avaient ouvert ou devaient ouvrir la Bible, la Bible lui était une révélation aussi nouvelle que si la terre l'eût vue alors pour la première fois.
Cette révélation que son âme avait pressentie, que son esprit avait cherchée, il s'agissait maintenant d'en preûdre possession. Calvin se mit donc à l'œuvre avec toute l'ardeur que réclamait un tel travail. Ses autres études ne lui laissant encore que peu de temps, il prit sur son sommeil celui de lire les Saints Livres. Tantôt il en demandait le sens aux conamentateurs de tous les siècles; tantôt, laissant là les travaux des hommes, il se plaçait face à face avec les pages inspirées, et ce' n'était probablement pas alors qu'il avait le plus de peine à en pénétrer le sens. Mais il s'effrayait de ce tête-
S-téte avec la pensée divine , et plus d^une fois, comme Luther, il entendit cette voix intérieure qui disait au réformateur allemand : « Serais-tu seul sage? seul habile? Peux-tu raisonnablement te figurer que c'est l'Église qui s'est trompée, et que c'est toi qui vois clair? » A cette voix se joignait celle de la timidité, de la paresse, a Ne valaitil pas mieux renoncer à ces investigations, rester dans le vieux courant , croire ou paraître croire comme tout le monde? Pourquoi se jeter dans ces tourments, au risque de n'y gagner que la persécution? » Calvin n'était pas de ceux pour qui le péril a des charmes, et qui y voient un argument en faveur de la cause à embrasser. Cette idée chevaleresque n'était pas et ne fut jamais la sienne. Non-seulement il était trop logicien pour qu'une circonstance extérieure, le danger, lui dictât son avis sur le fond des choses, mais, nous dit-il, de sa nature , il était « timide, mou au danger ^ ; » triste aveu chez qui aurait cédé à cette faiblesse naturelle, noble aveu chez qui n'y céda jamais. Calvin ne l'écouta donc pas, cette voix qui conseillait le silence, le repos, et, s'il n'entra dans la carrière qu'après examen, par raison, par devoir, par conscience, sa marche n'y fut pas moins ferme que s'il s'y était jeté par un enthousiaste entraînement. Quant "à cette autre voix qui essayait de lui faire peur de son audace, il l'écouta moins encore.
* Préface sur les Psaumes.
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Les erreurs du catholicisme lui étaient trop bien démontrées pour qu'il craignît sérieusement d'être téméraire, devant Dieu, en les frappant au nom de l'Évangile ; quant à l'être devant les hommes, il s'en inquiétait peu. Une seule chose, à ses yeux, était à respecter dans ce monde : la vérité. Aucun respect, aucun égard d'aucun genre ne lui paraissait dû à ce qui n'était pas elle. On a aujourd'hui d'autres maximes, et ces maximes ont certainement du bon ; elles se lient à d'incontestables progrès dans la charité, dans une juste et chrétienne défiance de soi-même. Mais elles se lient aussi, et trop souvent, à des faiblesses et à des lâchetés que Calvin ne connut jamais.
Connut-il ces luttes plus intimes dont l'âme de Luther avait été le théâtre?
Ce qui l'amena, Luther, à douter du catholicisme, ce fut le sentiment du péché, l'impossibilité de trouver la paix dans les expiations que lui indiquait l'Église. Il chercha et se tourmenta jusqu'à ce qu'il eût trouvé, et ce fut là, pour lui, 1\ révélation par excellence, le grand jet lumineux qui lui éclaira tout l'Évangile. Calvin, sur ce point, n'eut pas à chercher; Olivetan peut-être et certainement Wolmar lui dirent ce qu'avait trouvé Luther, et la justification par la foi lui fut de bonne heure indiquée comme la solution du grand problème.
Mais, connaître la solution, c'était peu : il fallait cpi'elle devînt vraie pour lui^ pour son âme ; qu'il la comprît et l'acceptât comme doit être compris et
accepté tout ce qui est de foi, sous peiue de n'être jamais qu'une formule. C'est sur ce terrain qu'eut lieu la lutte, et c'est à cela que se rapportent, selon toute apparence, les détails un peu vagues que le réformateur nous a! laissés sur l'état de son âme à cette époque. « J'étois, dit-il, bien éloigné d'avoir ma conscience en tranquillité certaine. Toutes les fois que je descendois en moi ou que j'élevois mon cœur à Dieu, une si extrême horreur me surprenoit qu'il n'y,avoit purifications ni satisfactions qui m'en pussent guérir. Et tant plus je me considérois de près, tant plus rudes aiguillons pressoient ma conscience, tellement qu'il ne me demeuroit autre confort, sinon de me tromper moi-même en m'oubUant. » Mais Dieu eut pitié de lui. « Dieu, quoique je fusse si obstinément adonné aux superstitions papales qu'il étoit bien malaisé qu'on me pût tirer de ce bourbier si profond ^ dompta et rangea mon cœur à docilité par une conversion subite. » Cette docilité^ d'après les détails qui précèdent,, ce fut évidemment l'abandon définitif de l'idée romaine du salut par les œuvres, par les pratiques, idée toujours chère au vieil homme, et l'acceptation définitive, toujours pénible au vieil homme, du salut par la seule foi en Jésus-Christ. L'Évangile lui apparaissant alors dans toute sa clarté comme dans toute sa grandeur, sa vocation fut décidée ; le théologien avait définitivement repris le pas sur le jurisconsulte. « Ayant donc reçu quelque goût et connaissance de la vraie piété, je
fus incontinent enflammé d'un si grand désir de profiter, qu'encore que je ne quittasse pas tout à fait les autres études, je m'y employois plus mollement. »
Mais ses amis n'ayaient pas attendu la fin de ce long travail intérieur pour le forcer de leur prêcher, à eux, ces choses qu'il étudiait encore avec hésitation et en tremblant. Ils avaient instinctivement confiance en lui, en son génie, et, de même qu'on l'avait vu, simple écolier, s'asseoir quelquefois dans la chaire des jurisconsultes d'Orléans, on l'érigeait, malgré lui, en professeur de cette autre science qui a pour champ le ciel, Vâme humaine et l'éternité. « Avant que l'an passât, nous dit-il, tous ceux qui témoignoient quelque désir de la pure doctrine se rangeoient vers moi pour apprendre, bien que je ne fisse quasi que commencer moi-même. » Il en était tout ébahi^ d'autant, ajoute-t-il, « qu'étant d'un naturel un peu sauvage et honteux, j'ai toujours aimé repos et tranquillité. Je commençai donc à chercher quelque car chette et moyen de me retirer des gens ; mais tant s'en faut que je vinsse à bout de mon désir, qu'au contraire toutes retraites et lieux à l'écart m'étoient comme écoles publiques. » Et il raconte
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ensuite comment^ malgré tout son désir d'être inconnu, Dieu Fa tellement a promené et fait tournoyer » qu'il ne lui a laissé de repos c< en lieu quelconque, )) juâqu'à ce que, malgré son naturel tout autre, il Tait «produit en lumière et fait venir en jeu, comme on dit. »
Ces détails se rapportent soit à la fin de son séjour à Bourges, soit à son séjour à Paris, où il se rendit ensuite. Ici encore, impossibilité de donner des dates précises. Une lettre écrite par lui de Paris est datée de juillet 1529. C'est à Paris que nous le voyons encore en 1532, et tout parait indiquer qu'il y passa ces trois années, sinon entières, du moins en grande partie. Â cette époque, nous le voyons logé chez un marchand, Etienne de la Forge, « dont la mémoire doit être bénite entre les fidèles comme d'un saint martyr de Christ ^ » Etienne de la Forge, en effet, périt en 1535, victime de son zèle pour la Réformation, et probablement aussi de son amitié pour le réformateur. C'est chez lui que Calvin commença à tenir des assemblées, secrètes d'abord, puis presque publiques. Des gens de toute condition venaient grossir sa petite Église, que la persécution pouvait, en un jour, noyer dans le sang. Il avait, quant à lui, accepté enfin sa tâche ; il paraissait s'y consacrer tout entier.
* Calvin. CorUre les Libertins, ch. iv.
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Vin
Ce ne fut donc pas sans surprise qu'on lui vil publier, en cette même année 1532, un livre totalement en dehors des questions brûlantes du moment, — son Commentaire sur le De Cleinentià de Sénèque. Plusieurs de ses historiens n'ont pas pu se résigner à cette espèce de parenthèse ; ils ont voulu que le but caché de l'ouvrage fût de porter François I" à se montrer moins rigoureux envers les protestants, et on a fait de grands efforts pour trouver, dans le livre, des traces de cette intention. Or, l'auteur, dans ses lettres les plus intimes, ne dit rien de semblable ; rien non plus de semblable dans ses ouvrages postérieurs, où il aurait eu tant d'occasions de rappeler le vrai sens de celui-là. Cette intention, d'ailleurs, s'il l'avait eue, ce n'est pas sous cette forme qu'il l'aurait laissé entrevoir; on lui prête une idée qui n'était pas de son siècle, et dont il était plus loin que personne. Demander clémence à un roi pour les amis de la Réforme, c'eût été, à ses yeux, demander clémence et pitié pour la vérité, pour l'Évangile, et accorder à ce roi une autorité sur Dieu mêiQe. Les hommes du xvi* siècle n'ont jamais demandé la tolérance^ dans le sens plus moderne de ce mot, et c'est un fait qu'on oublie
trop quand on les accuse si haut de ne pas Tavoir accordée eux-mêmes lorsqu'ils avaient la force en main. Jamais ils n'ont dit aux puissants : « Tolérez-nous, nous considérant, si bon vous semble, . comme des gens égarés, et nous laissant, par indulg'ence, en paix. » Ils disaient : « Nous sommes les représentants de la vérité; nous sommes la vérité. » Leurs droits, pour eux, c'étaient ceux dé la vérité elle-même, et on ne demande pas de tolérer la vérité. Tout cela était peu philosophique, assurément, et peu humble ; mais c'était au moins courageux, et l'humilité qui leur manquait n'est trop souvent que celle des gens de petite foi. La Réforme, en un mot, ne savait offrir aux puissants que deux alternatives : se soumettre à elle, ou l'écraser.
Le Commentaire sur Sénèque est donc un livre de pure érudition, mais un des meilleurs de l'époque, un peu lourd quant au fond, élégant et noble dans la forme. Calvin a le bon esprit d'imiter peu cet auteur qu'il suit pourtant pas à pas, et, tout en louant le style d'un écrivain de la décadence, il continue, pour son compte, à s'inspirer de ceux du bon temps. On donna de grands éloges à sa latinité ; on admira sa science. Cette science était cependant encore plutôt celle de la génération qui finissait, science d'emprunt, plus riche de citations que d'expériences, plus fière de recueillir que de créer. Le futur novateur ne veut encore, dirait-on, que payer spn écot dans Isr société un
peu caduque des lettrés de la Renaissance, vieux romains et vieux grecs sortis un moment du tombeau pour voir éclore un nouveau monde.
L'auteur choisi par lui est, il est vrai, l'austère Sénèque, « Sénèque, nous dit Bèze, dont les sentiments vigoureux avoient du rapport avec les mœurs de Calvin, et qu'il a toujours lu avec plaisir ; » mais si le choix est du stoïcien, le commentaire n'en est pas moins du lettré, sérieux, mais fleuri, savant, mais de cette science dont Calvin allait mieux que personne faire sentir la vanité. Quoi qu'il en soit, ce livre ne devait pas être perdu pour l'œuvre future de Calvin. La réputation du lettré allait aider aux premiers succès du réformateur.
Mais le livre, en attendant, lui procurait plus de gloire que de profit ; ses lettres de cette époque nous révèlent la peine qu'il avait eue à trouver de quoi l'imprimer, et, ensuite, ses inquiétudes au sujet de la vente, u Le sort en est jeté, écrilril à UD de ses amis, François Daniel. Mon Commentaire a paru, mais à mes firais, et cela m'a coûté plus d'argent que tu ne pourrais croire. » Il espère rentrer dans ses avances ; ses vœux ne vont pas au delà. Furent-ils exaucés ? Nous l'ignorons. Ce qui est sûr, c'est que ses ouvrages, malgré l'énorme débit qu'ils eurent plus tard, ne l'enrichirent pas. Il laissa, en mourant, trois èents écus, le quart de ce que le roi de France donnait par année à Alciat.
Ce fut pourtant au milieu de cette gêne qu'il
prit la résolution de résigner la cure et la chapellenie dont les revenus le faisaient vivre. Ses ennemis n'ont jamais dit ni pu dire qu'il y eût été contraint ; c'est de son plein gré qu'il renonça à être nourri plus longtemps par TÉglise qu'il ne voulait plus servir. Lui reprochera-t-on de n'y avoir pas renoncé plus tôt? Ce serait juger les faits d'alors sur les faits postérieurs, et voir la situation beaucoup plus nette qu'elle ne pouvait l'être encore. Les hommes du mouvement ne songeaient pas à sortir de l'Église, mais à la transformer ; il n'y avait donc pour eux, au début, nulle obligation de conscience à quitter les positions qu'ils occupaient dans son sein. Pourquoi Calvin aurait-il renoncé, dès le premier jour, à retourner une fois, comme curé, dans sa paroisse de Pont-l'Évêque, et à y prêcher, comme curé, ce qu'il prêchait à Paris sans titre officiel? N'avait-on pas vu, en Allemagne et en Suisse, des curés rester comme ministres dans leurs paroisses converties?
En attendant, Calvin venait de vendre sa part de l'héritage paternel, soit pour payer l'imprimeur, soit pour pouvoir emporter avec lui, dans les tempêtes qu'il ne prévoyait que trop, toute sa modeste fortune.
LltRË PBElliËR.
L'orage, en effet, grossissait, et Calvin le bravait de plus en plus ouvertement. L'homme d'action avait succédé à l'homme d'étude, sans que celuici, toutefois, eût abdiqué ; c'est c( au milieu de ses livres, » nous dit Pasquier , que Calvin se montrait «d'une nature remuante le plus possible pour l'avancement de sa secte. » Un lien de plus en plus fort s'établissait entre lui et ceux que sa parole avait gagnés. « Nous vîmes quelquefois, ajoute Pasquier, nos prisons regorger de pauvres gens abusés, lesquels sans entre-cesse il exhortoit, consoloit, confirmoit par lettres, et ne manquoit de messagers auxquels les portes étoient ouvertes, nonobstant quelques diligences que les geôliers apportassent au contraire. C'est par ces procédures qu'il gagna pied à pied une partie de notre France. » Yoilà, dans la bouche d'un ennemi, un assez bel éloge. Calvin n'a pas, comme Luther, la glorieuse chance d'ébranler d'un coup de vastes contrées : c'estpfed à pied qu'il conquiert unepartiede la France, et, pour commencer, une partie de Paris, Les grands ne s'ébranlant pas encore, il se consacrera aux petits. On a souvent dit que le mouvement, en France, partit d'en haut et ne fut pas populaire, au moins dans ses débuts. Cela n'est
pas. Un certain mouvement partait en effet d'en haut', témoin Marguerite de Valois, la sœur du roi ; mais un autre mouvement, parti d'en bas, allait à la rencontre, et c'est à le fortifier, à le diriger, celui-là, que Calvin travaillait alors à Paris. Il avait compris que toute Église, comme tout État qui veut vivre, doit être fondée sur le peuple. De là cet obscur et infatigable dévouement, soutenu par le succès, sanctifié par le péril.
n n'avait cependant pas renoncé aux conquêtes plus éclatantes, et, parmi les gens abusés par sa parole, comme dit Pasquier, se trouvait le recteur de l'Université, Nicolas Cop. Cop avait un discours à prononcer, selon l'usage, à l'octave de la Saint- Martin ; il pria Calvin de le lui écrire, et Calvin « lui bâtit, dit Bèze \ une oraison tout autre que la coutume n'étoit. » — Tout autre, en effet, car le mérite des œuvres y était fort maltraité, et la justification par la foi s'y trouvait nettement prêchée. La Sorl}onne s'émut; le parlement s'empara de l'affaire ; Cop, informé qu'il allait être arrêté, s'enfuit à Bâle. Mais on savait, on soupçonnait, du moins, le véritable auteur de la harangue ; on fut heureux d'avoir enfin une occasion de l'arrêter. Averti à temps, a il s'échappa, à ce que raconte Desmay, par une fenêtre, se sauva dans le faubourg Saint-Victor, au logis d'un vigneron, et changea là ses habits.» Pendant ce temps, le fameux
* Histoire EeclésiasHqw.
lieutenant-criminel, Jean Morin, fouillait ses papiers, qui trahirent les noms de plusieurs de ses adhérents. La plupart, comme lui, durent s'enfuir.
n se retira d'abord dans le château du seigneur d'Hazeville, près de Mantes, puis en Saintonge auprès d'un chanoine d'Angoulême, Louis Du Tillet, partisan secret de la Réforme ; enfin, il alla où étaient déjà beaucoup de ceux que la persécution avait chassés de Paris, d'Orléans et de Meaux. Marguerite, reine de Navarre, avait sa cour à Nérac, et c'est là qu'elle leur donnait asile.
Marguerite de Valois, sœur de François I", est une des figures les plus intéressantes de ce siècle. Fille d'une triste mère, femme d'un triste mari, le duc d'Alençon, elle se maintint pure et respectée au sein d'une cour corrompue, et les premiers bruits de la Réforme l'avaient trouvée toute prête à chercher sérieusement la vérité. Dès 1521, elle lit la Bible, et se la fait expliquer par le pieux Le Fèvre. A peine convertie aux vérités évangéliques, elle n'a plus qu'un désir, celui d'y convertir son frère. Le roi consent à assister aux réunions intimes que présidait, chez elle, Michel d'Arande, et le roi paraît touché. Avec quelle joie elle écrit à Briçonnet, évêque de Meaux, qui lui a envoyé Michel d'Arande ! Avec quel bonheur elle constate que même la reine-mère, Louise de Savoie, paraît incliner vers la Réforme ! Pendant toute l'année 1522, ces sentiments du roi et de sa mère allèrent se fortifiant. Mais la reine était trop mondainement
ambitieuse, le roi trop peu sérieux. Puis \int la bataille de Pavie, perdue par la lâcheté du duc d'Alençon, qui mourut de honte peu après. Veuve, sans enfants, peu s'en fallut que Marguerite ne devînt l'épouse de Charles-Quint, et qui peut dire ce qu'eût été peut-être son influence sur le grand ennemi de la Réforme ! Le roi refusa cette alliance ; il donna sa sœur, en 4527, à Henri d'Albret, roi de Navarre. Mais vainement elle attendait les effets des bonnes dispositions qu'elle avait cru voir chez son frère ; s'il n'allait pas jusqu'à persécuter, il laissait persécuter en son nom, et tout au plus accordait-il aux prières de Marguerite l'ordre de laisser en paix quelqu'un de ceux que l'Église eût voulu frapper. Mais l'Église pouvait ressaisir sa proie ; il n'y avait sécurité que dans les États de la princesse, à Nérac.
Là donc se trouvait, entre autres, le vieux Le Fèvre, celui qui avait eu le premier une vue claire de ce que préparait la Providence, et qui, tout au début, saisissant un jour la main de Farel, lui avait dit : « Mon cher Guillaume, Dieu renouvellera la face du monde, et vous le verrez, vous ! » Mais Farel avait dû quitter la France, et Le Fèvre se demandait, non sans découragement, qui donc hériterait du rôle enlevé à son ami, le plus éloquent et le plus capable, jusque-là, des apôtres de la Réforme. Quand donc il vit Calvin, il comprit vite qu'il y avait là plus que Farel, plus que tous les autres, et, nous dit Bèze, il regarda a de bon
œil ce jeune homme, comme présageant que ce devoit être l'auteur de la restauration de l'Église en France. » Il croyait encore, Le Fèvre, il voulait croire à la possibilité d'une régénération de l'Église par l'Église, d'une reconstruction sans démolition préalable; lui qui, dans ses leçons sur la foi, données en pleine Sorbonne mais peu remarquées d'abord, avait saisi dix ans avant Luther le Tice intime du romanisme et le secret de la régénération cherchée, — il en était encore, quinze ans après Luther, à ce respect et à ces illusions qui avaient d'abord retenu le bras du moine allemand. Calvin lui démontra qu'on n'obtiendrait rien par cette voie, et, dit-on, ce que le spectacle de tant d'événements n'avait pu faire, Calvin le fit : le vieillard se laissa convaincre que nul acconamodement n'était possible entre l'Évangile et Rome, et que la hache devait être mise au pied de l'arbre.
Calvin fut moins heureux auprès de Gérard Roussel, aumônier de la reine. Roussel est un de ces hommes qu'on ne sait trop comment juger, ardents d'abord, prudents ensuite, mais d'une prudence teÙe qu'il n'est pas facile de dire si c'est prudence ou lâcheté, charité ou faiblesse, concession chrétienne ou calcul. Roussel disait la messe, et Marguerite l'entendait. Singulière messe, il est vrai, avec du pain au lieu d'hostie, du vin pour tous les communiants ; point, d'ailleurs, ni d'élévation, ni d'adoration de l'hostie,
ce qui équivalait à Fabandon de la présence réelle ; aucune mention, enfin, de la vierge et des saints. Cette messe était comme le symbole du christianisme de Roussel, évangélique au fond, romain de forme, et, par cela seul, impuissant, stérile. Rien, pourtant, ne nous autorise à penser que Roussel ne fût pas sincère; mais Calvin tenta vainement de lui donner une vue plus nette des choses. Quand on le vit, peu après, devenir évêque, on put croire qu'en recommandant si fort de « nettoyer la maison de Dieu plutôt que de la détruire, » il avait songé avant tout à se conserver, dans cette maison, une bonne place. Calvin la lui fit payer, cette place, en lui adressant son écrit c< contre les Nicodémites, » ceux qui vont de nuit au Seigneur, et, de jour, restent pharisiens. — Nous aurons à parler de cet écrit.
Au reste, vers 1530 ou 1532, ce n'étaient pas les Nicodémites seulement, intéressés ou faibles, qui agissaient comme Roussel. Nous avons dit les scrupules et les illusions de Le Fèvre; nous pourrions citer d'autres hommes chez qui c'était plutôt absence de données claires sur une situation sans précédents. Beaucoup, évidemment, ne savaient guère où passait la ligne précise entre le catholicisme et
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l'hérésie ; le catholicisme était loin de se dessiner encore, même pour ses docteurs, avec cette netteté que le concile de Trente allait donner à toutes ses parties. Beaucoup donc, au début, s'étaient laissé entraîner fort avant sans se douter qu'ils eussent passé la borne; beaucoup, même à l'époque où nous voici parvenus, la dépassaient encore sans se croire hérétiques, sans aborder même la pensée de le devenir une fois. Puis, ce qu'on leur montrait enseigné par l'Évangile, l'idée ne leur venait pas que ce pût être l'opposé de ce qu'enseignait l'Église; tout au plus pensaient-ils que l'Église l'avait laissé dans l'ombre, prête aie remettre en lumière quand on le lui demanderait. Si quelques-uns, enfin, allaient jusqu'à s'avouer qu'elle enseignait positivement des erreurs, le dogme de l'infaillibilité était encore assez vague pour ne pas exclure absolument l'idée de quelques rectifications, acceptées, votées par l'Église elle-même, sur la demande de quelques docteurs pieux. Bon nombre de prêtres, et des meilleurs, en étaient là. Plus ils aimaient et vénéraient l'Église, moins ils croyaient s'éloigner de son véritable esprit en accueillant ce que les idées nouvelles leur paraissaient avoir de bon.
Ainsi s'explique un fait curieux, — l'accueil que le clergé d'Angoulême fit à Calvin, chassé de Paris. Cet homme qu'on savait décrété de prise de corps pour les hardiesses semées dans la harangue du recteur, on le chargea trois fois de celle qui se prononçait, dans l'église de Saint-Pierre, aux réu-
nions synodales. Raemond, qui rapporte le fait, ne nous dit pas ce que furent ces discours ; nous ne savons pas non plus ce que contenaient ces formulaires de sermons et de « remontrances chrétiennes » que Du Tillet lui demanda pour les curés du voisinage ; mais nous voyons, par d'autres détails, qu'il était moins que jamais en train de dissimuler. Des conversions nombreuses, franchement évangéliques, montraient assez qu'il était le même qu'à Paris.
Il demeurait, avons-nous dit, chez Du Tillet, chanoine de la cathédrale; c'était dans le village de Claix, dont Du Tillet était le curé. Cet ecclésiastique avait beaucoup étudié ; trois ou quatre mille volumes, total énorme à cette époque, composaient sa bibliothèque. Personne plus que Calvin n'était en état d'apprécier une telle richesse ; il en jouissait avec un bonheur dont son ami était heureux et fier. Calvin paya son hospitalité en lui enseignant le grec, autre manière de lui enseigner l'Évangile. Selon Raemond, c'est dans la bibliothèque du chanoine que Calvin « ourdit premièrement, pour surprendre la chrestienté, la toile de son Institution Chrestienne^ qu'on peut appeler l'Alcoran ou plutôt le Talmud de l'hérésie. » Ce fait n'est pas prouvé. Non que le réformateur n'ait pu dès lorsj et même auparavant, concevoir la première idée de son livre; mais il ne paraît pas qu'il y ait travaillé à cette époque. Raemond ajoute qu' « il étoit en bonne estime et réputation, aimé de tous ceux
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qui aimoient les lettres. r> Le littérateur et le savant avaient décidément de la peine à s'effacer pour ne plus laisser paraître que le prédicateur, le réformateur. La bibliothèque du chanoine le vit proba* blement plus d'une fois soupirer après le repos qu'elle eût pu lui donner; plus d'une fois il fut tenté de ne plus prêter l'oreille aux appels du dehors, et surtout de ne plus entendre celui qui retentissait dans sa conscience.
Un nouveau voyage à Noyon est à placer dans cette période. Les actes recueillis par Le Vasseur nous montrent Calvin signant, le 4 mai 1534, sa renonciation définitive à ses deux bénéfices, dont il résignait l'un en faveur d'Antoine de la Marlière, l'autre en faveur d'un de ses parents. Est-il besoin de faire observer à quel point ce retour public dans sa ville, et surtout cette libre et publique résignation des deux charges, enregistrée par Le Vasseur, achèverait d'ôter toute probabilité, toute vraisemblance, aux motifs honteux qu'on a osé assigner à son premier départ?
Peu après, nous le retrouvons à Paris. La reine Marguerite avait obtenu du roi, son frère, qu'on laissât tomber l'affaire de la harangue; elle avait aussi obtenu qu'on laissât un peu plus tranquilles les luthériens obscurs, les pauvres gens abusés de Pasquier. Mais la surveillance était active ; la persécution n'attendait, comme on le vit bientôt, qu'une occasion, et Jean Morin brûlait d'avoir sa revanche.
C'est à Paris, <lans ce même voyage, que Calvin
rencontra pour la première fois un homme qu'il devait malheureusement rencontrer, pour la seconde, à Genève, — Michel Servet, l'Espagnol, le théologien aventureux qui semblait en quête d'un bûcher. Son livre sur la Trinité, qui venait de paraître à Haguenau, aurait pu n'être pris que pour une spéculation philosophique , peu orthodoxe, assurément, mais noyée dans^ les brouillards de l'école; l'Église, depuis longtemps, était généralement fort indulgente pour les opinions qui n'entamaient pas sa puissance. Mais l'auteur tenait à ce qu'on* ne se méprît pas sur la portée de son livre. Il se rend à Bâle, et soutient sa thèse contre Mcolampade; il se rend à Paris, et, là, c'est contre Calvin qu'il déclare vouloir la soutenir. C'était dire qu'il entendait se placer au delà des plus hardis, et que, si les réformateurs attaquaient seulement l'Église ou certains dogmes de l'Église, il portait ses attaques, lui, au cœur même et dans les entrailles du système chrétien. Calvin accepta le défi. Un rendez-vous fut pris pour la dispute dans une maison du faubourg Saint-Antoine ; mais Servet, on n'a jamais su pourquoi, ne parut pas. N'importe : n'oublions pas, quand le moment viendra, la position que le théologien espagnol venait de faire aux chefs de la Réforme, et à Calvin particulièrement. En le choisissant pour adversaire dans cette question de la Trinité, sur laquelle aucun dissentiment n'existait entre le catholicisme et la Réforme, il le constituait, en quelque sorte, le gardien de ce
dogme, et il Fen rendait responsable devant tout le monde chrétien. C'est cette responsabilité qui alluma, dix-neuf ans après, le bûcher de Servet.
Mais bien d'autres bûchers allaient s'élever en attendant. «
Les Réformés, avons-nous dit, avaient été quelque temps laissés en paix, mais à la condition de s'effacer, condition qu'on n'accepte guère en des temps de ferveur et d'expansion. La parole leur étant à peu près interdite, ils écrivaient; c'étaient de petits traités, en forme d'affiches, que Paris trouvait placardés, chaque matin, dans ses rues, aux portes de ses églises, aux portes même de la Sorbonne. Il y en avait de fort doux, simples appels à l'Évangile ; il y en avait aussi de très violents, bien que nous ne devions pas les juger sur nos habitudes plus polies. Bèze, dans son His-toire Ecclésiastique, regrette vivement ces imprudences; mais on peut douter fort qu'il ait eu raison d'ajouter : « Il y a grande apparence que peu à peu le roi même eût commencé de goûter quelque chose de. la vérité. » Le roi avait eu tout le temps, non pas d'en « goûter quelque chose, » mais de la goûter tout entière, et, s'il ne l'avait pas goûtée, c'est qu'il y avait en lui ce dont elle a toujours le plus
difficilement triomphé, — la légèreté, qui ne s'en soucie pas, et le vice, qui la repousse. Homme d'esprit, brillant représentant des côtés futiles de son siècle, il avait pu trouver un certain plaisir intellectuel, philosophique, à entendre énoncer des nouveautés et démolir des vieilleries; mais, si ces vieilleries n'avaient plus de racines dans son esprit, elles en avaient dans son cœur, trop gâté pour s'ouvrir à une doctrine efficace et régénératrice. Ce clergé auqael il s'était amusé à faire peur en fredonnant les psaumes de Marot et en parlant de faire venir Mélanchthon, cette Église à laquelle il avait souvent laissé voir le peu d'estime qu'il avait pour elle et pour ses ministres, il en avait besoin pour continuer à dormir sur l'oreiller de la piété facile et des pardons à bon marché. De là sa haine contre ceux qui avaient sorti la chose des simples régions du bel-esprit, la recevant et la prêchant comme une réalité sérieuse, vivante, puissante. Il pouvait bien écouter encore quelquefois l'intercession d'une sœur qu'il aimait; mais les conseillers impitoyables revenaient bientôt à la charge, et le roi belesprit se retrouvait persécuteur.
fls n'eurent donc pas de peine à l'irriter sur ces placards, tellement multipliés que le nom X Année des placards resta longtemps à cette année. Il s'en trouva jusque dans le palais du roi, jusque sur la porte de son cabinet, peut-être par les soins d'un ennemi des Réformés, et le roi prit au plus mal cette bravade. Un jour, enfin, le 18 octobre 1534, Paris
se réveilla inondé d' a Articles véritables sur horribles et grands abtis de la messepapaU. » Ce n'étaient que les objections ordinaires contre la présence réelle, mais exprimées en des termes qu'il fut facile de représenter au roi comme autant de blasphèmes. L'auteur, qui est resté inconnu, avait prodigué ces formes vives dont l'effet ne peut être que d'irriter profondément tous ceux qu'elles ne convaincront pas. Sa thèse principale était que les vrais profanateurs du corps de Jésus-Christ, les gens véritablement à brûler, sont ceux qui mettent ce corps dans un moreeau de pâte, nourriture peut-être a des araignes et des souris. » Suivaient quelques réflexions non moins brutales j maisfort justes, sur a le fruit de la messe, » c'est-à-dire sur les fâcheux résultats de cette concentration du christianisme en un seul acte, inépuisable occasion de cérémonies, perpétuel encouragement au formalisme. C'était donc l'Église elle-même qui, en donnant à la messe un rôle immense, la désignait principalement aux attaques ; mais ce rôle immense, sacré, facilitait et justifiait, d'autre part, l'accusation de sacrilège intentée à tous ceux qui osaient ne pas approuver la messe.
Le roi put donc penser, avec une certaine bonne foi, que la majesté divine était à défendre et à venger. Puis, de la majesté divine à la majesté royale, le passage, comme toujours, avait été facile, et ses conseillers n'avaient pas manqué de raisons. Comment prétendrait-il qu'on le respectât encore, lui,
simple roi, simple homme, s'il laissait outrager le roi des rois? — La vengeance du roi des rois fut remise à Jean Morin. On arrêta tout ce qui était suspect de quelque ardeur pour les idées nouvelles ; en peu de jours, les prisons regorgèrent. Mais il fallait, en outre, une expiation solennelle, et le roi se laissa persuader d'y présider.
Le 29 janvier 1538, une procession magnifique sortait de Saint-Germain-l'Auterrois. Cette hostie que les Réformés outrageaient en s'obstinant à l'appeler du pain, on la vit sous un dais porté par les quatre premiers personnages du royaume, le dauphin, les ducs d'Orléans, de Vendôme et d'Angoulême. Derrière marchait le roi, tête nue, torche en main, comme chargé de l'amende honorable du royaume. Après la messe, magnifiquement célébrée à Sainte-Geneviève, le roi se rendit à l'évêché, prit place sur un trône préparé dans la grande salle, et, entouré du clergé, de la noblesse, du parlement enrobes rouges, il déclare son intention de ne plus accorder ni paix ni trêve à qui se séparera de la religion de l'État. 11 a vu, dit-il, « l'offense faite au roi des rois par la méchanceté et acerbe peste de ceux qui veulent molester et détruire la monarchie françoise. » 11 s'indigne surtout que sa bonne ville de Paris, (( de tout temps chef et exemplaire de tous bons chrétiens, » n'ait pas été à l'abri de cette peste, et, dit- il, «ce seroità nous chose très-absurde si nous ne confondions et extirpions, en tant qu'en nous est, ces méchants. » Il enjoint à
tous de dénoncer quiconque sera de ces méchants, fût-ce un parent, un frère. Enfin : « Quant à moi qui suis votre roi, si je savois l'un de mes membres maculé ou infecté de ce détestable erreur, non-seulement vous le baillerois à couper, mais encore, si j'apercevois aucun de mes enfants entaché, je le voudrois moi-même sacrifier. » — On voit que Philippe II, qui allait plus tard en dire autant, n'a fait que répéter François I".
Et le même jour, pour commencer, six bûchers, dans six endroits différents de la ville, consumèrent six hommes choisis à peu près au hasard parmi ceux que le roi venait de vouer à la mort. Un seul était décidément plus coupable que les autres : c'était Antoine de la Forge, l'hôte et l'ami de Calvin. Mais, le bûcher, on a\ait trouvé que c'était peu ; ne fallait-il pas que le supplice, comme la solennité, fût nouveau, extraordinaire? Les condamnés, attachés à une longue poutre en balan^joire, devaient être plongés dans le feu, puis retirés, puis replongés, puis retirés encore. Le roi de France avait voulu, comme le féroce empereur de Rome, que ses victimes se sentissent mourir, et il voulut, de plus, voir de ses yeux leurs tortures. En retournant au Louvre, il passa successivement aux six endroits. Six fois il vit jouer l'abominable balançoire; mais il ne réussit pas à découvrir, chez les martyrs, aucune faiblesse, aucun regret.
Ainsi s'ouvrit cette période lugubre, où, par le bras d'un roi perdu de débauches, l'Église allait
épuiser ses vengeances. On a de la peine, en lisant ces détails atroces, à se croire en France, en Europe ; on se demande si Thistoire n'a pas menti en plaçant, dans ce même siècle et à cette même époque, une renaissance des lettres, un rajeunissement de la civilisation. Yoici ce que la vue de ces cruautés arrachait à un ennemi de la Réforme, à ce même Rœmondchez qui tant de gens ont appris à la détester, a Les feux, dit-il, étoient allumés partout, et comme, d'un côté,U justice et sévérité des lois contenoit le peuple en son devoir, de Tautre aussi ropiniàtre résolution de ceux qu'on trainoit au gibet en étonnoit plusieurs. Car, comme ils voyoient les simples femmelettes chercher les tourments pour faire preuve de leur foi, et, allant à la mort, ne crier que le Christ, le Sauveur, et chanter quelque psaume ; les jeunes vierges marcher plus gaiement au supplice qu'elles n'eussent fait au lit nuptial ; les hommes s'éjouir voyant les terribles apprêts et outils de la mort, et, my brMés et rôtis, être comme des rochers contre les flots de la douleur... Ces tristes et constants spectacles excitoient quelque trouble, non-seulement en l'âme des simples, mais des plus grands, ne se pouvant persuader que ces gens n'eussent la raison de leur côté, puisqu'au prix de leur vie ils la maintenoient avec tant de résolution. Autres en avoient compassion.. Marris de les voir ainsi persécutés, et contemplant dans les places publiques ces noires carcasses suspendues en Tair avec des chaînes vilaines, restes des supplices, ils
ne pouvoient contenir leurs larmes ; les cœurs mêmes pleuroient avec les yeux. »
C'est devant ce déchaînement d'horreurs que Calvin, forcé de se taire, résolut d'aller chercher un asile où il pût au moins éclairer et fortifier de loin ceux pour qui, de près, il ne pouvait rien. Il se rendit cependant encore à Angouléme pour prendre congé de Du Tillet, et Du Tillet voulut partir avec lui.
Ils s'arrêtèrent à Poitiers, et là présence de Calvin fut à peine connue, qu'il vit « se ranger vers lui, » comme à Bourges, tous ceux a qui témoignoient quelque désir de la pure doctrine. » Or, Poitiers en comptait beaucoup. Près de la ville est une grotte qui porte encore aujourd'hui le nom de grotte de Calvin. C'est là, selon la tradition, qu'il réunissait ses amis, et Raemond nous raconte qu'il s'intejrompait quelquefois pour se jeter à genoux, implorant la bénédiction divine sur eux, sur lui, sur la France. On est heureux de constater ces élans, trop rares dans sa vie ; on aime à le voir figurer, un peu plus ému qu'à l'ordinaire, dans ces tableaux qui rappellent si bien les premiers siècles, les saints commencements du christianisme et de l'Église. Cette grotte vit célébrer la première Cène évangé-
lique. Un fragment de rocher servit de table. Les communiants allaient marquer, presque tous, parmi les prédicateurs de la Réforme. Vemou à Poitiers, Babinot à Toulouse, Véron dans la Saintonge, furent les premiers à l'œuvre, et d'autres suivirent bientôt. Ainsi se posaient dans l'ombre les bases de l'influence immense que Calvin allait bientôt exercer. Les plus éminents ouvriers de la Réformation française se firent gloire de procéder de lui, et tel qui n'avait pas été converti par sa présence, par sa parole, se convertissait, lui parti, sous la fascination lointaine de sa réputation. Mais sa réputation, et en France, et partout ailleurs, allait être plus encore celle du grand chrétien que celle de l'homme. « Calvin réussit, a dit M. Renan, parce qu'il fut l'homme le plus chrétien de son siècle. » Quoique tombée d'une plume peu calviniste, pour ne pas dire peu chrétienne, cette explication nous paraît profondément juste. Des contemporains de Calvin ont pu l'égaler, le dépasser même, en piété, en dévouement; nul, pas même Luther, ne l'égala comme représentant complet et en quelque sorte officiel du christianisme évangélique.
Les mystères de la grotte avaient fini par faire du bruit; Calvin fut averti qu'il n'était plus en sûreté à Poitiers. Il se remit donc en route et s'arrêta à Orléans, mais pour y publier un livre, sa Psychopannychia^ publiée ensuite eu frapçais sous le titre de : « Traité par lequel est prouvé que les
âmes veillent après qu'elles sont sorties des corps^ contre l'erreur de quelques ignorants qui pensent quelles dorment jusques au dernier jugement. » Quelques ignorants! Voilà ce ton qui nous gâtera, trop souvent, les plus beaux morceaux de Calvin. Toujours, quand il réfute, un peu de colère, un peu de mépris, et quelquefois beaucoup; toujours cette assurance qui ne lui permet pas d'admettre qu'on puisse penser autrement et n'être pas un sot, un ignorant ou un trattre. Les ignorants^ ici, ce ne sont pas seulement les anabaptistes, que Calvin avait surtout en vue, mais plusieurs Pèreg de l'Église, Origène entre autres, qui ont admis l'hypothèse d'un sommeil entre la mort et la résurrection. L'hypothèse peut ne rien valoir ; les noms de ceux qui l'ont admise méritaient plus d'égards. Calvin, du reste, avoue lui-même qu'il y a dans cet écrit c< aucunes choses un peu aigrement, voire même àprement dites ; )> mais de grandes qualités s'y font remarquer aussi, richesse, force, originalité, ton sérieux et convaincu. Quant aux motifs de cette publication, on ne les aperçoit guère mieux que ceux du Commentaire sur Sénèque. Pourquoi ce nouvel écrit où les questions du moment n'ont rien à faire? L'auteur ne voudrait-il que donner le change à ses ennemis, en se montrant occupé de tout autre chose que de controverse anti-romaine? — Ne nous arrêtons pas à discuter.
Calvin et Du Tillet partirent ensuite pour Strasbourg. Deux valets les accompagnaient. Près de
Metz, un des deux s'enfuit avec un cheval et le bagage; ils atteignirent Strasbourg avec (iix écus pour tout bien. Mais, Strasbourg, c'était le port. Calvin, pour la première fois, respirait dans une atmosphère amie. Strasbourg appartenait, depuis treize ans, à la Réforme. Emportée d'abord dans le grand mouvement luthérien, mais placée un peu loin du centre et soumise à des influences diverses, elle avait traversé des temps pénibles ; Bucer travaillait avec zèle à lui donner une Église régulière, sagement et pieusement active. Calvin, depuis longtemps en correspondance avec lui, trouva dans sa maison une hospitalité pleine de charmes. Le futur organisateur de la république de Genève donna probablement à Bucer plus d'un bon conseil, non sans prendre note, à son tour, des expériences de Bucer,
Ce n'était pourtant pas qu'il songeât encore le moins du monde à remplir jamais un tel rôle. Il soupirait après le repos. 11 espéra le trouver à Bâle encore mieux qu'à Strasbourg, et il partit pour Bâle. Là venait de mourir Jlcolampade ; là travaillaient en paix Capito, Simon Grynée ; là vieillissait Érasme. Mais Érasme était l'homme du repos à tout prix ; Calvin ne sacrifia jamais au sien aucun principe, aucun devoir.
Or, à Bâle arrivaient, comme partout, les affreuses nouvelles du pays qu'il avait quitté. Il entendait, du côté de la France, comme un bruit continu de gémissements et de cris. Un autre écho, venu
d'Allemagne, acheva de lui apprendre ce que la France évangélique attendait maintenant de lui.
François P' avait besoin des prolestants d'Allemagne, armés, comme lui, contre Charles-Quint. Prêt, comme toujours, à mentir* pour peu que son intérêt l'exigeât, il essayait de persuader aux princes luthériens que les gens qu'on brûlait en France étaient de purs anabaptistes, ceux mômes dont l'Allemagne avait été forcée de se débarrasser par le fer et le feu. Ce que lui, le roi, punissait en eux, ce n'étaient pas leurs opinions religieuses, mais leurs doctrines sociales, leur révolte contre tout ordre et toute autorité.
Cette calomnie, on essayait de la propager aussi en France par a certains petits livres malheureux et pleins de mensonges*, » que le clergé fabriquait, que le roi protégeait.
Une grande cause était donc à plaider devant l'Europe, et Calvin se sentit appelé de Dieu à la plaider.
Deux voies s'offraient, celle d'une simple apologie des protestants de France, et celle d'un exposé de leurs doctrines. La première pouvait plus
* Calvin. Préface sur les Psaumes.
promptement mener au but; la seconde pouvait conduire à un but plus important, plus grand, — la justification, non des Réformés seulement, mais de la Réforme, la construction et la consolidation de l'édifice dont on n'avait encore fait que préparer les matériaux.
Calvin se décida pour cette seconde tâche, et c'est à partir de ce moment que le Calvin de l'histoire, le réformateur, se dessine définitivement devant nos yeux.
L'homme de génie, en effet, n'est pas toujours celui qui commence l'œuvre; c'est quelquefois celui qui continue et coordonne. On pourrait même dire que c'est toujours celui-ci; toujours, en effet, en cherchant bien, on trouvera des devanciers à ceux mêmes qui paraîtraient avoir trouvé la voie et y être entrés les tout premiers. Luther, avec sa vigoureuse et puissante initiative, ne fut pourtant que le continuateur de ce travail obscur qui se faisait, depuis longtemps, dans les esprits, dans les consciences. Son génie en saisit l'ensemble; sa gloire est de l'avoir formulé, La gloire de Calvin n'est donc pas aussi différente que l'ont souvent pensé ses amis mêmes; la différence ne réside guère, au fond, que dans la diverse nature des deux mouvements qui se personnifièrent en eux, le mouvement allemand en Luther, et, en Calvin, le mouvement français. Au reste, c'est ce que nous reconnaissons tous, amis ou ennemis de ces deux hommes, en accolant sans cesse les deux noms.
Ceux mêmes qui ont tout fait, de nos jours; pour rabaisser le réformateur français, jusqu'à se donner l'air, eux, catholiques, d'aimer le réformateur allemand, n'en continuent et n'en continueront pas moins à parler comme la foule, et à dire : « Luther, Calvin, — Calvin, Luther. »
Ce monument que Calvin allait élever et sur lequel son nom devait briller à jamais, c'est son Institution de la Religion Chrétienne^ vulgairement appelée Institution Chrétienne,
L'Institution Chrétienne, publiée d'abord à Bâle en 1538 ou 36, allait être l'œuvre de toute la vie de Calvin, car il ne cessa de la revoir et de la compléter. Pendant vingt-quatre ans, chaque édition vit grossir le livre, non pas comme un édifice auquel on ajoute des parties, mais comme l'arbre qui se développe librement, naturellement, sans que son unité soit un seul moment compromise.
L'histoire de ce livre n'est pas, à l'origine, sans quelques obscurités. La préface française, adressée à François 1", est datée du 1" août 1838, et cependant la première édition connue est de 1836, et en latin. De là une question fort débattue. Cette édition de 1536 est-elle bien la première, ou avaiton déjà eu, l'année d'avant, une édition française? Quoique cette dernière, si elle a existé, ait totalement disparu, on est aujourd'hui assez généralement d'accord à en admettre l'existence. La première édition française avec date est de 1840 ; mais, à cette époque, l'ouvrage était déjà fort augmenté.
Qu'était-ce donc, en 1536, que V Institution Chrétienne? — C'était, comme le dira plus tard l'auteur lui-même ' , « non pas cet épais et laborieux ouvrage qu'on a maintenant, mais seulement un bref manuel dans lequel fut attestée la foi de ceux que je voyois diffamer. »
Ce bref manuel était un volume in 8®, d'envifon 800 pages. Il ne renfermait que six chapitres, intitulés comme suit :